CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN de TURQUIE: Avec les combattants du PKK à Zalé

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inspection du PKK à ZaléUn petit torrent, un mince filet d’eau, marque la frontière: d’un côté, on est en Iran, de l’autre, c’est l’Irak. Un peu plus loin, on est en territoire iranien des deux côtés. Plus loin encore, on est...en Irak.  C’est là, aux confins irano-irakiens, dans une étroite vallée bordée de hautes montagnes, à quelques heures de marche de la frontière turque, que se trouve le principal camp d’entraînement du PKK (le parti des travailleurs du Kurdistan de Turquie). Mais rien ne distingue les huttes et les tentes des maquisards de celles des paysans et des contrebandiers kurdes qui vivent aux alentours: il y a quelques jours, les Iraniens ont bombardé le village de Sunné, un peu plus bas dans la vallée, incendiant le marché des contrebandiers et tuant deux civils -- sans atteindre un seul combattant du PDKI, l’organisation de la résistance kurde iranienne. Et si les Turcs tentaient de bombarder le camp de Zalé, dans ce sanctuaire interdit par les Alliés à l’aviation irakienne, au nord du 36° parallèle, ils n’atteindraient probablement que des civils, des paysans kurdes irakiens.

position de DCA tenue par des combattantes Pourtant, deux mille combattants vivent dans ce camp dont les installations s’étalent sur plusieurs kilomètres, dans des huttes de pisé ou dans des tentes, dissimulées à flanc de montagne ou sous les arbres dans le lit des torrents. C’est là que sont entraînés toutes les nouvelles recrues qui rejoignent le PKK, en passant par la Syrie, ou après avoir franchi clandestinement la frontière irakienne.

Il y en a même de très jeunes, comme Silopi (c’est son nom de guerre, tiré de la ville de Silopi, dont il est originaire): âgé de 14 ans aujourd’hui, Silopi a rejoint le PKK il y a un an, et il vit depuis dans les camps, recevant une formation politique et militaire, en attendant de pouvoir aller se battre: théoriquement, le PKK n’envoie pas au front de combattants de moins de 17 ans. Mais Silopi n’était pas le plus jeune: Nusrat, un gamin de 11 ans, a rejoint le PKK il y a quelques semaines et veut absolument apprendre à se battre! Mais à part ces cas relativement exceptionnels, l’âge des recrues d’un “bataillon” de 82 combattants en cours de formation oscillait entre 17 et 33 ans. Beaucoup ne sont jamais allés à l’école, comme Ilhan, 17 ans, fils d’un berger de la région d’Igdir: environ le quart de ses camarades sont complètement analphabètes.

De nombreuses jeunes filles participent à la lutte

Azima dirigeant un cours d'éducation politiqueDe nombreuses jeunes filles --  c’est une particularité du PKK, qui se distingue ainsi des autres mouvements kurdes -- participent à la guérilla: au début, dans les années 80, elles n’étaient que quelques dizaines, et surtout des intellectuelles, des universitaires: aujourd’hui, elles viennent de tous les milieux, même des villages les plus traditionnels, et elles seraient environ 2.000, sur un total de 10 à 12.000 combattants: à Zalé, en tout cas, il y en a en ce moment quelque 350 à l’entraînement, sous les ordres du commandant Azyma, une jeune femme de 35 ans qui inspire beaucoup de respect aux hommes du camp -- un respect qui va jusqu’à la crainte. “C’est vrai, admet Azyma, fille d’un instituteur de la région de Mouch, les femmes ont certains désavantages sur le plan physique, mais elles sont très motivées”. Azyma reconnaît aussi que même dans un mouvement aussi “progressiste” que le PKK, le fait que des femmes commandent des hommes pose parfois problèmes... 

Suivant leur entraînement dans une partie du camp distincte de celle des hommes, les femmes combattantes du PKK sont ensuite affectées à des unités de combattants où hommes et femmes sont mélangés: mais cette “libération”, assez étonnante, a des limites: le PKK ne badine pas sur les sentiments; garçons et filles peuvent nouer des relations de franche camaraderie, mais pas question d’avoir des relations sexuelles: “nous sommes des soldats, dit une jeune combattante, pas question d’amour tant que notre pays n’est pas libéré”.

Zinarin, Lorin, Jian, ont toutes les trois 20 ans, et elles ont à peu près la même histoire: nées dans des familles kurdes qui avaient émigré du Dersim vers Istamboul, elles ont longtemps ignoré qu’elles étaient kurdes: c’est à l’université qu’après une crise d’identité elles ont décidé de rejoindre la guérilla -- sans prévenir leur famille: “Ma famille a été obligée de partir du Dersim -- parce que mon père ne trouvait pas de travail --  quand j’avais 6 ans, raconte Zinarin; A Istamboul je ne parlais pas kurde, et mon père me disait: tu es turque”! C’est à la suite de discussions avec des camarades d’université que j’ai réalisé que j’étais kurde... Et alors j’ai décidé que je ne pouvais pas continuer de vivre comme cela loin de mon pays, de mon peuple; je suis partie pour participer à la lutte, sans rien dire à mes parents: ils ne pouvaient pas comprendre”.

D’autres filles, comme Yildiz, 17 ans, Walad, 17 ans, et Kurdistan, 19 ans, attachées à une mitrailleuse de défense anti-aérienne, sont originaires de villages de la région de Mardin, Silopi et Tchoucourdja: Yildiz n’est jamais allée à l’école: après l’assassinat d’un instituteur de son village, coupable de “faire de la propagande kémaliste”, et exécuté par le PKK, l’école avait été fermée; 

Walad, elle, n’est allée qu’à l’école primaire; Kurdistan, qui a déjà abattu un avion avec sa mitrailleuse, une vieille “Douchka” russe, n’est jamais allée à l’école: “quand j’étais petite, dit-elle, il n’y en avait pas dans mon village”... Mais toutes les trois emploient presque les mêmes mots, assez stéréotypés, pour expliquer leur engagement.

La place prépondérante de l'éducation politique

C’est que l’éducation politique tient une place prépondérante dans la formation des combattants du PKK: pendant des heures et des heures chaque jour, au cours des 9 mois de leur entraînement (période susceptible d’être allongée, ou raccourcie, en fonction des circonstances) ils écoutent, entassés sous des tentes ou dans des masures de pisé, de longs exposés sur le programme du PKK; des mots reviennent sans cesse: socialisme, impérialisme, stalinisme, colonialisme... (pour le PKK, le Kurdistan est “colonisé” par les Turcs).

Le PKK est un parti communiste qui s’apparente à l’ancienne ligne albanaise, qui critiquait et l’URSS et la Chine... Au programme aussi, de longs exposés sur la vie du chef du PKK, Abdoulla Ocalan, dont une jeune maquisarde parle avec émotion, en disant qu’il est différent de tous les autres chefs: “c’est un vrai leader, dit-elle, un leader socialiste”: l’admiration que lui portent les combattants du PKK frise le culte de la personnalité.

Avec beaucoup de sérieux, les dirigeants du PKK disent que le PKK est une “force avec laquelle il faudra compter au Moyen-Orient”; certains vont même jusqu’à prétendre que le PKK ne se bornera pas à résoudre le problème kurde, “mais qu’il résoudra aussi les problèmes du monde”!

La vie dans le camp est austère, et la discipline sévère: levés avant l’aube, les recrues font du sport jusqu’à 6 heures du matin, avant de suivre des cours d’éducation politique qui occupent toute la matinée, jusqu’à l’heure du déjeuner.

L’après-midi est consacrée à la formation militaire -- les jeunes combattants doivent tout savoir de la Kalachnikov, l’arme des combattants du PKK, mais ils apprennent aussi à tirer à la mitrailleuse, au RPG (lance-roquettes) et au mortier; le soir, ils se réunissent en petits groupes pour des séances d’autocritique et des discussions politiques. Et à 22 heures, tout le monde au lit -- si l’on peut dire: les combattants du PKK dorment à même le sol, sur une simple couverture, histoire d’assimiler les conditions de vie de la guérilla.

La forme physique est un élément essentiel: les combattants du PKK doivent pouvoir faire des marches forcées de plusieurs heures, de nuit, sur les crêtes des montagnes, ou le long des lits des torrents, sur des pistes qu’aucune mule ne peut emprunter: cette mobilité est un des principaux atouts de la guérilla. Dilan, une jeune kurde de 21 ans, qui a vécu toute son enfance en Australie avant de rejoindre la guérilla, vient d’en faire amèrement l’expérience: après un entraînement de six mois au camp de Zalé, elle a été jugée inapte au combat -- faute de pouvoir marcher au même rythme que ses camarades: effondrée, en larmes, elle est repartie du camp pour occuper un poste administratif dans une ville du Kurdistan, ce qui était à ses yeux, la déchéance suprême...

Implanté au Kurdistan de Turquie, mais se battant pour l’indépendance de toutes les parties du Kurdistan, regroupées au sein d’un “Grand Kurdistan”, le PKK est d’abord un parti de Kurdes de Turquie.

Mais de nombreux Kurdes de Syrie se battent aussi dans les rangs du PKK: rejetés à la périphérie du mouvement kurde, à cause de leur faible nombre (un peu plus de dix pour cent) dans un pays où ils ne peuvent même pas rêver de lancer un mouvement de résistance, ils trouvent dans le PKK le seul parti qui leur offre un espoir -- celui de vivre un jour dans un Kurdistan réunifié.

Nasser, l’un des chefs des commandos du camp de Zalé, est un médecin de 27 ans qui a fait ses études à Alep, la deuxième grande ville de Syrie. Et quand on lui demande si cela ne le gêne pas, lui, en tant que médecin, d’apprendre à tuer des gens, il répond: “Mon objectif, ce n’est pas de tuer des gens, mais de libérer mon pays”.

Le PKK ne dispose pas d’armes lourdes: les armes les plus “lourdes” sont des mortiers de 120 mm, de vieilles mitrailleuses, et des lance-roquettes. “Nous sommes un mouvement de guérilla, nous devons pouvoir nous déplacer très vite sans être encombrés par des armes trop pesantes pour être transportées facilement”, explique Emine, un ingénieur de 33 ans. Le théoricien de la stratégie de la guérilla du camp, Emine a fait un stage dans “une armée étrangère” -- il ne dira pas laquelle, mais il s’agit probablement de l’armée syrienne; et il a lu beaucoup de livres sur l’histoire des guerres d’Indochine, et sur les guérillas urbaines en Amérique Latine. “Mais notre situation est complètement différente, souligne-t-il: au Vietnam, au Laos, au Cambodge, les maquisards étaient aidés et protégés par des puissances étrangères, par la Chine, par l’URSS: nous, nous sommes tout seuls. Notre arme principale contre la technologie, c’est le courage... Nous n’avons pas de missiles contre les hélicoptères et les avions: l’important, c’est de savoir se déplacer, utiliser le terrain, pour que les hélicoptères et les avions ne puissent pas nous atteindre”.  

En l’espace de dix ans (la lutte armée a commencé en août 1984), le PKK est passé du stade de la petite bande de guérilleros à celui d’une véritable armée: on estime ses effectifs à 12.000-15.000 combattants, et Abdoulla Ocalan, le secrétaire général du PKK, a annoncé qu’ils seraient 30.000 au printemps prochain. Peu à peu, la Turquie s’enfonce dans une spirale de la violence vertigineuse -- cette guerre qui ne dit pas son nom a fait 3.000 victimes l’année dernière; et depuis quelques semaines, depuis la rupture du cessez-le-feu en juin dernier, on annonce de 50 à 70 morts tous les deux jours! Le PKK multiplie les coups de main contre les postes de l’armée turque, tandis que l’aviation bombarde les montagnes tenues par les “terroristes”, et même des quartiers des villes “occupées” par le PKK.

Depuis cet été, le PKK recourt à une nouvelle tactique pour médiatiser sa lutte: la prise d’otages. Depuis le mois de juillet, le PKK a multiplié les enlèvements de touristes dans l’est de la Turquie: des Français et des Britanniques d’abord, puis des Suisses, des Allemands et des Italiens. Et dernièrement un Américain et un Néo-Zélandais. Jusqu’à maintenant, le PKK a obtenu ce qu’il recherchait: la presse européenne a accordé une large place au PKK et à la guerre clandestine qui fait rage au Kurdistan de Turquie, et les otages ont été libérés après une brève détention, sans éprouver trop de rancune, apparemment, à l’égard de leurs geôliers. Mais c’est une tactique dangereuse: qu’à la suite d’un accident au cours de ces marches forcées dans la montagne, ou d’un bombardement de l’armée turque, un otage soit blessé, ou tué, et tout l’effet de propagande recherché pourrait se retourner contre les Kurdes du PKK. Apparemment indifférent à ce risque, Apo (le surnom du chef du PKK) a annoncé qu’il “multiplierait les attaques contre les installations touristiques turques, et ne se sentirait pas responsable si cinquante personnes mourraient!... Je vous ai avertis: n’allez pas faire du tourisme en Turquie. Et nous allons aussi frapper les intérêts et les investissements économiques étrangers en Turquie”. La guerre secrète du Kurdistan est en train de devenir une guerre totale.

(VSD, N° 846, 18 Novembre 1993)

 

 

 

 

 

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