CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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FRANCE: Yvette Guilbert, "Le Coq chante, je vis encore"...

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Petit DejeunerOn pourrait croire que la journée d’Yvette Guilbert, 71 ans, paysanne à la retraite, commence à dix heures du matin. C’est en effet l’heure à laquelle, dans sa cuisine, assise devant une table recouverte d’une toile cirée, elle prend son petit déjeuner: un bol de café au lait, du café soluble, avec du sucre en poudre, jamais du sucre en morceau, parce qu’elle “ne prétend pas payer l’aggloméré”. En général, avec son bol de café au lait, Yvette Guilbert mange une ou deux brioches, des “campagnardes”. Mais ce mercredi 24 septembre 1980, pas de brioche: “J’ai oublié d’en prendre hier à l’épicerie”. Tout en buvant son café au lait par petites gorgées, Yvette écoute la radio -- France-Inter. “Tiens, voilà Pierre Perret”, dit-elle en entendant une chanson du chanteur bien connu. Sa radio, c’est un petit poste à transistors que sa bru et sa petite fille lui ont donné pour ses étrennes 79.

Pourquoi le portail du 35 de la Grande Rue était-il encore fermé à clé à 9h30?

Yvette et Blanche“Oh, j’ai dû me réveiller vers 8 heures; je suis allée ouvrir ma fenêtre, et je me suis recouchée pour écouter Eve Ruggieri, qui parlait des femmes qui se mettent dans le féminisme. “J’écoute ça religieusement”, dit Yvette. “Il y a une femme qui a appelé Eve Ruggieri pour lui dire que puisque les finances des ménages étaient gérées par les femmes, elles devraient être bonnes aussi dans le gouvernement”, et Yvette éclate de rire.

Un peu avant dix heures, Yvette s’est levée, a enlevé sa chemise de nuit, mis une blouse sur sa combinaison, a enfilé des chaussures sans mettre les boucles, et elle est allée ouvrir sa porte, et regarder s’il y avait du courrier dans la boîte aux lettres; elle est aussi allée regarder ses poussins. La blouse? C’est un cadeau pour la fête des mères, il y a deux ans. La combinaison? Elle l’a achetée 3.000 francs (30 F) à la Redoute l’année dernière. Les chaussures? Achetées il y a trois ans, 4.000 francs (40 F); aussi à la Redoute; “mais je m’en suis acheté de belles cette année, au marché de Blois, 6.000 francs (60 F).

Yvette finit son bol de café au lait au moment où le speaker de France-Inter commence le journal de 10 heures en annonçant que l’aviation iranienne a bombardé Bagdad, Kirkouk et Basra. Visiblement, Yvette n’écoute pas. Mais elle remarque: “Ils ont bombardé les puits de pétrole”. Comment le sait-elle? “Ce matin, je me suis réveillée vers 5 heures, j’ai écouté les informations, et puis je me suis rendormie une heure après”.

Yvette et son chatonRéveillée vers 5 heure -- l’heure des paysans. Rendormie vers 6h-6h30. À nouveau réveillée vers 8 heures. Levée peu avant 10 heures... Ainsi commence sa journée Yvette Guilbert, au 35 Grande Rue, à Montlivault, petit village du Loir et Cher.

À 10h20, le petit-déjeuner est terminé, et Yvette va dans sa cour, s’occuper de ses bêtes. À gauche, dans la cour, un poulailler entouré de grillage, avec: 8 poules, 6 poussins,7 canards, et une cane avec deux petits; dans des niches, il y a aussi deux mères lapines, l’une avec 5 petits, l’autre avec 6 petits; Yvette donne à manger à ses lapins: “ça sent bon la luzerne, dit-elle en leur donnant des granulés industriels, “tenez, sentez, vrai que ça sent la luzerne fleurie”.

En allant chercher de l’eau avec un seau, à un robinet, de l’autre côté de la cour, Yvette raconte: “Autrefois, avec mon frère et ma sœur, on avait jusqu’à soixante lapins. Pour la maison, et pour vendre le surplus; qu’est-ce qu’il m’en a fait cueillir, de la luzerne, mon frère... A cette époque-là, je ne m’asseyais jamais pour prendre mon petit-déjeuner -- j’avalais mon bol debout. On avait aussi une ou deux vaches, deux ou trois chèvres, et des oies”...

Aujourd’hui, Yvette donne des granulés à ses lapins et à ses canards. Combien ça coûte? L’aliment pour les lapins, dans les 2.600 francs (26 F) le sac de 25 kg, et le sac pour les canards, dans les 4.000 francs (40 F) (Yvette compte et parle toujours en anciens francs). “Le gérant de la coopérative agricole me livre sur place; là, j’en ai pour trois mois”.

À 10h45, Yvette retourne dans sa cuisine, qui communique par une porte toujours ouverte avec sa chambre. Dans la cuisine, dont les murs et le plafond n’ont visiblement pas été repeints depuis longtemps, mais dont le carrelage rouge est impeccablement propre, il y a une cuisinière à gaz, et une cuisinière à bois et charbon, qui ne sert pas l’été: sur la cuisinière, il y a une belle balance Roberval, avec ses plateaux en cuivre. Dans un coin de la cuisine, un frigidaire; à côté, un buffet avec desserte, et, devant la fenêtre, une vieille maie. Une chaise et deux fauteuils en osier complètent le mobilier. C’est propre, bien ordonné. Au mur, près de la cuisinière à gaz, un robinet, sans évier, pour l’eau.

C’est l’heure de la petite toilette du matin.

“Souvent, dit Yvette en riant, je ne pense à me débarbouiller qu’au moment d’aller chercher du pain”... Yvette prend une petite cuvette émaillée, et la remplit d’eau au robinet de la cuisine. Puis elle va chercher un gant de toilette qui sèche dehors, accroché à la branche d’un poirier, et se passe le gant sur le visage, sans se savonner, en le trempant dans la cuvette posée sur la table. Après s’être essuyée, Yvette se dit: “Mais je n’ai pas encore fait mon chignon”, et elle se peigne. Elle a les cheveux assez longs, et se peigne longuement, tout en allant dans la cour regarder ses canards patauger dans une mare, puis en regardant des brugnons qui sont tombés d’un petit arbre qui commence à donner des fruits: “C’est un noyau que j’ai jeté là, et qui a bien poussé; mes brugnons tombent, il va falloir que je les ramasse”, dit Yvette en finissant son chignon. Il est onze heures.

“Onze heures”, dit Yvette en entendant les onze coups sonner au clocher de l’église, “mais il faut que je prépare mon déjeuner”. Yvette va dans la troisième pièce de la maison -- un débarras invraisemblable, en fait une assez grande pièce, qui donne derrière la maison sur un jardin à l’abandon. “On pourrait coucher dans cette pièce-là, mais j’y mets tout ce qui m’embarrasse”, dit Yvette. Il y a des sommiers qui appartiennent à son fils, et plein de cageots, avec des fruits, des poires, un peu trop mures, des brugnons, des boîtes d’œufs, un fouillis invraisemblable: “Il y a une petite fille, Agathe, qui a appelé ça ma “réserve”, dit Yvette, “elle a trouvé le mot juste”. Dans un cageot, Yvette prend des haricots verts, et elle retourne les éplucher -- les “casser” -- dans sa cuisine, sur la table. Où les a-t-elle achetés? “C’est Blanche, ma cousine, qui me les a donnés”. Elle ne dépense pas grand-chose, Yvette, dans une journée.

Tout en continuant de casser ses haricots verts, et d’enlever les fils, Yvette parle un peu de ses finances: “non, je ne dépense pas beaucoup... Il ne faut pas que je dépense toute ma pension. Autrefois, ça me faisait passer l’année, mais maintenant”... Avec sa retraite, sa retraite complémentaire, et l’IVD, Yvette touche exactement 3.409,45 F par trimestre. Elle montre les papiers. Cela lui fait un peu plus de 1.100 F par mois -- Yvette dit cent dix mille francs. Mais seulement pour ses assurances mutuelles, “j’en ai pour plus de cent mille francs (1.000 F). Il faut qu’il m’en reste”.

Mes terres?

Yvette possède exactement 8 hectares 96, dont 5 hectares sont cultivés, en fermage. Combien touche-t-elle de fermage? Elle va dans sa chambre chercher une liasse de papiers entourés d’un élastique. “Mes rentes de terres montent à 118.219 francs (1.182,19 F). Mais en diminution de mes rentes de terres, je prends 300 Kg de blé; alors”... Yvette montre un petit morceau de papier sur lequel est écrit au crayon: rentes de terres: 118.219 moins 44.700 net 73.519 francs (735,19 F). Et Yvette de conclure: “Mes terres, ça ne me donne même pas de quoi payer mes impôts” -- elle montre son avertissement pour 1980: 1.322 F.

Yvette poursuit, sans qu’on lui pose de questions:

“Un de mes voisins m’a dit: “Pourquoi est-ce que tu ne vends pas tes terres, je connais quelqu’un qui te les achèterait un bon prix”... Mais je ne veux pas. Il suffit qu’ils nous fassent encore une dévaluation, comme De Gaulle, on a 20 sous pour cent francs... Je ne vends pas mes terres, je ne marche pas dans la combine”.

Yvette n’en finit pas d’éplucher ses haricots, tant elle bavarde. Elle se lève, et va chercher de vieilles photos dans sa chambre -- des photos de mariage prises devant la mairie, il y a 70 ans; dans ces noces campagnardes, il y avait beaucoup de monde, et pourtant, il n’y a presque que la famille sur les photos, les hommes avec des chapeaux melons ou hauts de forme, les femmes avec la coiffe solognote, et, toujours, le violon, qui accompagnait la mariée de chez elle à la mairie, puis à l’église, et ensuite faisait danser. Yvette montre une photo sur laquelle on la voit, toute petite, avec sa mère.

Yvette n’a pratiquement pas connu sa mère, morte en 1912. Deux ans plus tard, raconte Yvette, c’était la guerre. “Mon père a été mobilisé, et tous les chevaux du village ont été réquisitionnés -- le nôtre avec. Il a fallu faire les moissons sans cheval: les 3.000 kg de grain ont été rentrés à la brouette par deux gosses, mon frère (né en 1898) et ma sœur (née en 1895). Mon père est rentré des tranchées en 1916, mais mon frère a dû partir à son tour en 1917. Déjà, pour soigner maman, papa avait été obligé de vendre beaucoup; et avant de partir, il avait été obligé de vendre presque tout. Ah non, conclut Yvette, on n’a pas été à la noce”.

Revenant à la réalité d’aujourd’hui, Yvette est interrompue par l’employé de l’EDF qui vient relever sa consommation: “J’en ai pour 18.000 F (180 F) par trimestre, dit Yvette, j’en ai plus cher de location de compteur que de consommation”. À 11h40, Yvette, qui épluche maintenant des haricots mange-tout, eux aussi donnés par sa cousine Blanche, se lève, et va chercher son biftèque dans le frigidaire. “J’en ai acheté deux dimanche, pour 870 francs (8,70 F); je coupe chacun en deux, ça me fait assez pour quatre repas”.

Tout en continuant d’éplucher ses haricots, Yvette dit: “Ma cousine m’a apporté trop de haricots, je lui ai dit: “ne m’en donne pas trop, c’est pas pour ça que je ne te donnerai pas des poires”... Elle m’en a donné plein, ils ont déjà quelques jours, je vais les laisser tremper un peu, je ne les mangerai pas à midi”. Elle regarde l’heure: 11h50. “Midi approche, je vais mettre des patates à cuire. Vous voyez, on a beau vivre de ses rentes, on a toujours quelque chose à faire, je ne suis jamais sans rien faire”. C’est vrai, mais il est vrai aussi qu’Yvette a le temps, aujourd’hui, de commencer quelque chose, et de s’interrompre, pour bavarder, ou faire autre chose.

Il est midi exactement quand Yvette va chercher de l’eau dans sa cour, dans une casserole. Pourquoi ne prend-elle pas de l’eau au robinet de sa cuisine, et fait-elle dix ou douze mètres aller, et autant retour, pour aller chercher de l’eau? “ça va plus vite; le robinet de la cuisine est encrassé par le calcaire, il coule lentement, ça m’énerve”. Yvette met à cuire des pommes de terre -- trois pommes de terre -- données par un voisin. “Je les mangerai avec un bout de beurre; il ne faut pas que je mange de beurre, mais ça ne fait rien. J’en ai mis trois grosses à cuire, avec leur peau, parce que s’il y en a une que je ne mange pas, je la mangerai en vinaigrette ce soir”.

Que va manger Yvette avec cela?

“On achète toujours trop. Hier, je suis passée par la charcuterie, j’ai vu qu’elle avait du museau vinaigrette, j’en ai acheté; j’ai pris aussi une tranche de rôti de porc, et du jambonneau... Hier soir, finalement, j’ai mangé un oeuf, et mon biftèque me reste”.

Il est 12h45.

Yvette sort de son buffet une assiette, une fourchette, et met ses trois pommes de terre toutes chaudes sur l’assiette; elle va à son frigidaire, sort un paquet de beurre, le pose sur la table. Ecoute-t-elle la radio en mangeant? “ça dépend, si ça parle, oui, si ça chante, ça ne m’intéresse pas”, dit Yvette en coupant trois bonnes tranches dans une couronne de pain qu’elle enveloppe dans un torchon avant de la ranger dans le buffet.

Et il est 12h55 quand Yvette s’assied pour déjeuner. Tout d’abord, elle prend ses médicaments -- 50 gouttes de Tanakan, pour la circulation. Encore une source de dépense, cela lui coûte 3.850 francs (38,50 F) le flacon, et il lui en faut quatre par mois.

Yvette commence avec deux tranches de saucisson. À 13 heures, le bulletin de France-Inter diffuse les dernières nouvelles sur le conflit entre l’Iran et l’Irak: “C’est la guerre, ça peut s’étendre partout”, dit Yvette. À 13h05, elle fait cuire son biftèque, avec un gril ancien, sur le gaz. France-Inter donne des détails sur la guerre du pétrole: “ça peut faire éclater la terre”, dit Yvette, “ils ont bombardé les puits de pétrole, les gaz vont partout, vous allez voir, ça va faire éclater la terre”. Yvette coupe son biftèque en très petits morceaux -- elle n’a plus qu’une dent, et mange très lentement. Elle écoute toujours la radio: “L’ayatollah, il dit qu’il faut tuer tout le monde, que Dieu reconnaîtra les siens. Il est vieux, il est jaloux des jeunes”, dit Yvette, qui ajoute: “ça s’est toujours battu par là-bas, mais il n’y avait pas tant de communications, on ne le savait pas”. Yvette écoute encore la radio, et dit: “Je n’achète pas la télévision, parce que je ne ferais plus rien à la maison”.

Il est 13h20 quand elle prend une pomme de terre pour l’éplucher; “on voit qu’il fait encore beau”, dit Yvette, “parce qu’elle est encore brûlante”. Elle prend une noix de beurre -- “mais pas de sel, parce que ça m’est défendu”. Pour dessert, Yvette mange deux brugnons. Et après, elle fait sa vaisselle, en écoutant Pierre Bellemare, sur Europe 1. “Je ne rate pas ça, dit Yvette, même si j’ai fini, je reste pour écouter”.

À 14 heures, Yvette boit un café, qu’elle se sert dans un verre. Quelques instants plus tard, une voiture klaxonne dans la rue. C’est le charcutier qui fait sa tournée. Yvette sort, et lui prend un petit paquet de rillettes -- “pour mon petit-fils, pour son goûter, s’il a faim” -- elle en prend pour 280 francs (2,80 F) qu’elle paie en prenant trois pièces blanches dans son porte-monnaie noir -- ce sera la seule fois de la journée où elle touchera de l’argent.

Un peu avant 16 heures, Yvette prend son vieux vélo et un panier, et elle part cueillir des brugnons, dans une pièce de vignes, à environ un kilomètre de sa maison, sur la route de Chambord. À côté de sa vigne, Yvette montre une autre pièce de terre, qui lui appartient également, mais qu’elle a louée à un paysan qui cultive du maïs. “Autrefois, dit Yvette, on y faisait des fraises: on en cueillait, mon frère, ma sœur et moi, jusqu’à 300 kg tous les deux jours -- on gagnait plus d’argent avec ça qu’avec les asperges”. La vigne est complètement abandonnée. Sur cette pièce d’demi-hectare, plantée de dix rangs de vigne, Yvette récoltait, quand c’était une bonne récolte, jusqu’à une tonne, 500 à 600 litres, par rang. “On le vendait quinze sous le litre -- pas cher -- mais avec de bonnes vignes, et la quantité, ça donnait”. Ses dernières vendanges? “En 1971, l’année de la mort de mon frère, j’avais encore tout taillé”.

Yvette va voir ses brugnons: ils ne sont pas tout à fait mûrs, mais elle décide de les cueillir quand même: depuis trois jours, il y a des “visiteurs”, qui viennent eux aussi voir s’ils sont mûrs. “Le premier jour, c’était un homme seul”, dit Yvette, “le lendemain, je suis revenue, et il était déjà repassé lui aussi, et avec un enfant, on voyait bien leurs semelles sur le sable... Alors, je préfère les cueillir avant qu’on me les vole. Ce que j’en ferai? Je vais en vendre, et j’en mettrai en bocaux”.

Un peu avant 18 heures, Yvette est revenue chez elle, un voisin ayant ramené dans sa voiture les trois cageots de brugnons qu’elle a cueillis. Et elle s’asseoit pour se reposer un peu, quand arrive sa cousine Blanche, qui lui apporte encore des haricots: “Mais tu vas me transformer en haricot”, dit Yvette, “ne m’en rapporte plus; je te donnerai quand même des brugnons. Tiens, pour la peine, tu vas m’aider à les éplucher”. Et les deux cousines s’asseyent un instant pour éplucher leurs haricots. Il est exactement 18 heures.

Mais vite Yvette Guilbert se lève -- il est 18h20, disant:

“il faut que je fasse la pâtée de mon chien”. La cousine s’en va, et Yvette va chercher de l’eau au fond de la cour, pour faire cuire la soupe de son chien -- des croûtons achetés par sacs de 25 kg à la coopérative agricole. À côté du robinet où elle prend de l’eau, il y a le toit à porc: “Toute l’année, on avait un porc; quand on le tuait, il était déjà remplacé par un petit”.

À côté, se dresse l’étable, pour les deux vaches et les chèvres, et l’écurie pour le cheval: “Le dernier cheval, je l’ai vendu en 1971, j’avais encore trois chèvres et une sacrée rabattée de lapins”. Entre l’écurie et la maison, il y a un petit hangar, c’était l’atelier du tonnelier. C’est un tonnelier qui avait fait construire la maison en 1852. Le père d’Yvette l’avait achetée en 1907, deux ans avant sa naissance.

À 19h15, Yvette est en train de nourrir ses lapins -- elle leur donne des poires tapées, du granulé, de l’eau -- puis elle fait rentrer ses poules et ses canards. A 19h55 toutes les volailles sont rentrées. “Il n’y a plus que le chien et le chat”, dit Yvette, qui ajoute: “Je vous jure, quand la journée est finie, je suis fatiguée. Quelquefois, je me couche l’après-midi, vers 3 heures, pour me reposer... et je me réveille à 7 heures”! Yvette va chercher la casserole de son chien, et elle mélange la pâtée pour le chien et les chats -- il est 20 heures.

À 20h45, Yvette dîne, après avoir cherché dans le frigidaire son “petit reste de rillettes” -- sans pouvoir mettre la main dessus. Elle mange du jambonneau, avec sa pomme de terre préparée en salade, en buvant deux verres d’eau sucrée. Pour dessert, deux des brugnons qu’elle a cueillis l’après-midi. Elle n’a pas mangé ses haricots vers, qui sont toujours en train de “revenir”. Après avoir nettoyé la table, et fait la vaisselle, avec de l’eau chaude, dans une bassine, Yvette se lave les pieds, à l’eau chaude, et finit de ranger sa cuisine, mettant le beurre dans le frigidaire.

Et puis elle se prépare pour la nuit. Yvette est très fière de sa chemise de nuit. “J’en ai deux, une bleue, et une rose; j’étais allée dans une grande surface, il y en avait deux, taille 48, je me suis dit: “ma petite Yvette, paie-toi ça; j’ai bien fait, à 22 F la chemise. Il y a déjà trois ans que je les ai. Je peux vous le dire, elles ont été lavées”...

Regardant les murs de sa chambre, piquées de taches de moisissure, Yvette dit: “Il faudrait la repeindre, mais mon fils n’a pas le temps”. Yvette s’installe dans son lit, après être passée près de la machine à coudre, en disant: “Oh, j’aurais dû faire de la couture aujourd’hui, mais on devient paresseuse”.

Née au village, Yvette connaît bien Paris: elle y a vécu de 1934 à 1939: elle avait suivi des cours de sténo-dactylo, et de comptabilité; et elle a travaillé dans une maison qui fabriquait des postes de radio, à la comptabilité. Elle est revenue au village pour aider son père qui vieillissait, et pour élever son fils. Et elle a travaillé, travaillé...

Malgré ce passage à la ville, elle est restée une vraie paysanne, dans l’âme. Pourquoi a-t-elle aujourd’hui tant de bêtes, qui lui donnent tant de travail? “Pour une paysanne, c’est indispensable d’avoir des bêtes autour de soi. Le matin, quand je suis dans mon lit, et que j’entends le coq chanter, je me dis que je vis encore”.

Yvette se cale dans son lit, installe sa radio sur la table de nuit, prend de vieux numéros d’Historia dans le tiroir, mais elle a envie de raconter une dernière histoire: “Tenez, dit-elle, vous voyez cette pince sur la table? C’était une pince à cotillon de ma grand mère. Elle était coquette, ma grand mère; elle était aussi rosse. Un dimanche matin elle taillait ses vignes. Des bonnes sœurs passent sur la route, près d’elle, et lui disent: “Comment, vous n’êtes pas allée à la messe”? Ma grand mère leur a répondu: “”Les sœurs, travailler, c’est prier”. Et Yvette éclate de rire. Il est 22 heures, elle a envie de rester seule. Elle ne va pas tarder à s’endormir. Yvette n’a pas d’insomnie, et ne rêve pas.

(Le Sauvage, N° 73, Hiver 1980)

 

 

 

 

 

 

 

 

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