CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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TURQUIE : Yachar Kemal, L'Enfance d'un Romancier

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Yachar KemalYachar Kemal occupe une place unique dans le Panthéon de la littérature turque: à côté des “intellectuels” que sont Nazim Hikmet (1901-1963), ou, plus près de nous, Cetin Altan et Nedim Gursel, qui imitent les modèles occidentaux de la poésie et du roman, Yachar Kemal trace une voie originale, qui plonge ses racines dans la culture populaire turque. Longtemps regardé avec une certaine condescendance par les intellectuels turcs, qui voyaient presque dans ses “fresques populaires” un genre mineur, Yachar Kemal est considéré aujourd’hui, sans conteste, comme le plus grand écrivain turc vivant. Cet écrivain extraordinairement prolifique doit se cacher pour pouvoir travailler -- et ce long entretien dans lequel il raconte son itinéraire est donc un document exceptionnel.

“L’acte de création est certainement le phénomène le plus important de l’humanité... Quel rapport y-a-t-il entre l’existence de l’artiste, et l’oeuvre? Quelles causes poussent un homme à écrire, à créer? Ces questions fondamentales, cette question qui est sans doute la question majeure de l’histoire de l’humanité, n’a jamais été élucidée”... Dans le taxi qui longe le Bosphore, Yachar Kemal parle -- comme il écrit: c’est un véritable torrent, impétueux, qui rebondit sans cesse: l’interprète a du mal à suivre.

Yachar Kemal ne sait pas exactement quand il est né, mais son vrai nom, c’est Mustafa Kemal, comme le fondateur de la Turquie moderne, et il n’est donc probablement pas né avant la proclamation de la République en octobre 1923.

Yachar KemalLe père assassiné

Son  enfance commence comme un de ses livres, dans la violence et le sang, par un meurtre. Il avait quatre ans et demi quand son père a été assassiné, à côté de lui, dans une mosquée, par un fils adoptif: “On n’a jamais su pourquoi il a assassiné mon père. Le plus invraisemblable, c’est qu’il adorait mon père... Après tout, John Lennon lui aussi a été tué par un admirateur”.

Mais si Yachar Kemal a souvent raconté cet épisode -- il a même écrit un roman semi-autobiographique, une “recherche sur un meurtre”, intitulé “Personne” (qui va sortir prochainement chez Gallimard) -- on sait moins qu’après ce drame horrible il a soudain commencé à bégayer, jusqu’à l’âge de 12 ans. “A l’école primaire, on ne me faisait jamais parler au tableau, je pouvais seulement écrire... Mais quand je chantais, je ne bégayais pas”.

Combien de centaines de pages Sartre aurait-il consacré à cet épisode? Oui, Yachar Kemal a lu Sartre, il a entendu parler de l”Idiot de la famille”, mais il ne croit pas que son enfance soit “tellement importante” pour son oeuvre.

Est-il vraiment de bonne foi? Car lorsqu’il raconte dans ses livres ces meurtres entre parents, entre membres d’un même clan, lorsqu’il raconte l’épopée de ces bandits dont il fait les héros de ses romans, ne raconte-t-il pas l’histoire de son enfance -- par exemple de cet oncle maternel qui était “un des plus grands brigands de Turquie, et qui évidemment est mort de mort violente”. Et Yachar Kemal dit comme en passant qu’il conserve le récit de cette mort -- avant la disparition de sa mère, il lui a fait raconter pour la centième fois la mort de son oncle, récit qu’il a enregistré au magnétophone.

Yachar KemalNous sommes arrivés dans le meilleur restaurant de poissons d’un petit village du Bosphore; Yachar Kemal commande un dîner superbe, une parenthèse dans le flot de son discours, et ajoute: “Toutes ces choses m’ont enrichi, oui... Mais si on me demandait d’écrire tout ce que j’ai vécu, j’ai l’impression que je ne pourrais pas écrire deux lignes” -- aveu surprenant de la part d’un homme qui a écrit 23 ou 26 romans-fleuves, lui même ne sait plus très bien combien.

Et pourtant ce père...

Originaire du petit village d’Erhis, près de Van -- “Qui sait, je dois avoir des terres là-bas”, dit Yachar Kemal à demi sérieux -- son père avait fui la région après l’occupation de Van par les troupes russes pendant la première guerre mondiale; c’est à ce moment là qu’il fait commencer l’action de “Personne”.

Complètement ruiné, son père s’installe près d’Adana, à l’autre extrémité de la Turquie, où il est devenu l’ami et l’homme de confiance d’un bey -- et a refait fortune. “Après la mort de mon père, cette fortune a disparu en un an ou deux, et nous avons dû travailler sur la terre des autres”. La terre... C’est le principal personnage des romans de Yachar Kemal -- ou plutôt la lutte pour la terre, cette lutte féroce entre des paysans que chaque nouvelle spoliation condamne à la famine, et les aghas et beys, cette classe de propriétaires parvenus qui se développe à l’ombre du pouvoir de Mustafa Kemal.

La plaine de Tchoukourova

Et la terre, pour Yachar Kemal, c’est une terre bien particulière, c’est la terre de la région d’Adana, de la plaine de Tchoukourova, qui revit sans cesse dans l’épopée de Mémed.

D’origine kurde -- sa mère était une pure kurde, et son père, de sang mélangé, parlait le kurde et le turc -- Yachar Kemal est né dans un village de Turkmènes sédentarisés de la plaine d’Adana, et, affirme-t-il, “toute ma culture vient de là”. Mais il avoue avoir été très influencé par la “nostalgie” que sa famille gardait du Kurdistan, où sa mère allait une fois par an.

Dans un de ses livres, “Terre de fer, ciel de cuivre”, il parle d’un poète kurde aveugle, Abdalla Zeynili. Et curieusement, ses romans sont pleins de personnages kurdes. Mais ce sont toujours des personnages secondaires, accessoires. Si Yachar Kemal revendique volontiers ses ancêtres féodaux et brigands, il refuse de se considérer comme un Kurde -- ce qui vaut sans doute mieux dans la Turquie d’aujourd’hui.

Obligé de travailler très jeune sur “la terre des autres”, il a travaillé pendant 8 ans comme gardien de rizières, pendant les mois d’état, puis comme conducteur de tracteur, la nuit. C’est à cette époque qu’il a observé la terre, la nature, comme peu de gens l’ont jamais fait: “Je faisais attention à tous les détails; la rivière, je la voyais le jour, la nuit, pour tout le monde c’est une rivière comme les autres, banale. Mais je savais qu’à chaque instant, elle était différente. J’ai réalisé que ma rivière était unique. Tenez, j’ai d’ailleurs écrit un livre sur ce sujet... un livre que j’ai mûri 40 ans! J’observais toutes les manifestations de la nature; pour moi, les fleurs ne se ressemblent pas. Plus tard, cela m’a beaucoup aidé quand j’ai écrit mes romans”.

Malgré -- ou à cause de ce terrible handicap, ce bégaiement qui l’a frappé à la mort de son père, Yachar Kemal a été très vite “attiré par la culture”. A 8-9 ans, il était déjà connu comme le poète de son village. Plus tard, quand il devint gardien de rizière, il passait les mois d’hiver à errer de village en village, recueillant les contes et les légendes. A 17 ans, il devient un militant politique. Et comme il dit magnifiquement, de cette voix si belle, si grave, dont on a du mal à imaginer qu’elle ait jamais pu bredouiller, “à 18 ans, j’ai rencontré Cervantes pour la première fois”. Quatre ans plus tard, il faisait la connaissance de Stendhal. Cela grâce à des intellectuels, les frères Dino, exilés à Adana, qui l’ont aussi initié au marxisme. Yachar Kemal est assez discret sur cette période, se bornant à remarquer avec un sourire: “L’homme n’est pas tombé du ciel”... Par la suite, il a aussi été journaliste pendant 12 ans, puis pendant 8 ans, membre du comité central du Parti Ouvrier du Travail, le PC turc.

La culture des poètes ambulants

Pour lui, la culture, c’est d’abord la culture orale, la culture de ces poètes ambulants qui, pendant sa jeunesse, dans la plaine de Tchoukourova, étaient considérés comme des “personnes sacrées”: “Les villageois ne savaient ni lire ni écrire, mais ils connaissaient par coeur les grand poètes. Si un type ne savait pas les poèmes de tel ou tel poète, il était considéré comme un idiot. Quant aux femmes, elles devaient connaître les oraisons funèbres comme elles devaient savoir cuisiner”.

Aujourd’hui, dans sa plaine natale de la Tchoukourova, cette forme de culture orale a été balayée, il n’y a plus de poètes. Mais ce n’est pas le cas partout, il y en a encore mille ou quinze cents en Turquie, même dans les grandes villes comme Istamboul: “Si vous voulez, je donne un coup de fil, et je vous en fais venir plein”. Si on s’étonne de cette survivance d’une forme de culture que les étrangers qui circulent en Turquie ne voient absolument pas, Yachar Kemal réplique, narquois: “Il y a beaucoup de choses que vous ne voyez pas: tenez, moi, vous me voyez pour la première fois”.

Plus sérieusement, il fait remarquer qu’il y a même des poètes ambulants dans les communautés turques d’Allemagne: déracinés, les ouvriers se raccrochent à la religion, aux traditions. Yachar Kemal raconte alors une histoire qu’il aime beaucoup raconter à ses visiteurs: un jour, un de ses amis l’amène dans un café d’Istamboul pour écouter un très bon poète: à sa stupéfaction, il a entendu le poète raconter... l’histoire de Mémed le Mince: partie du folklore des paysans turcs, écrite par Yachar Kemal, elle avait été reprise par les poètes ambulants, et, dit Yachar Kemal, “elle était encore plus belle dans la bouche de ce poète” . C’est que le conteur d’histoires recrée son oeuvre chaque fois qu’il la dit”.

Intarissable sur la culture populaire de son pays, Yachar Kemal est beaucoup plus discret sur sa technique de travail. Il commence tout d’abord par dire qu’il ne fait pas de travail de documentation, qu’il ne prend pas de notes. Avant de commencer à écrire, dit-il, “je relis certains livres, je relis Nazim Hikmet, je relis “Le Rouge et le Noir””. Tiens, c’est sans doute pour cela que je ne suis pas tellement satisfait de mon dernier livre, “Personne”, je n’ai pas relu “Le Rouge et le Noir” avant de l’écrire”. Généralement, dit-il, il écrit “aussi facilement que l’eau coule” -- et c’est vrai, ses romans débordent, quelque fois ils sont même un peu trop riches, luxuriants, comme la nature qu’il décrit si merveilleusement. Mais quelque fois, dit-il, “je récris dix fois le même passage, j’ai des blocages”.

Est-ce qu’on ne peut pas lui reprocher de s’attacher à décrire dans ses romans un passé finalement assez lointain? “Je suis le romancier du changement”, réplique Yachar Kemal, “dans mes romans j’essaie de montrer que l’espèce humaine change comme la nature dans la plaine de Tchoukourova... J’ai écrit sur la désintégration du féodalisme. J’arrive maintenant à l’époque contemporaine... aux banquiers”.

Depuis longtemps nous sommes retournés dans un petit appartement que Yachar Kemal loue sur la rive européenne du Bosphore -- appartement qu’il va bientôt abandonner car depuis qu’il est rentré de Suède, il n’a pas écrit une ligne: “sans cesse le téléphone sonne, des visiteurs l’empêchent de travailler: “Maintenant, dit-il, je vais chercher un hôtel, pour me concentrer”.

Il va falloir nous séparer, après un dernier café. Un an après le coup d’état des militaires, il y a encore couvre-feu, à deux heures du matin. Yachar Kemal va chercher dans sa bibliothèque un livre sur l’histoire de Dadaoglu, un nomade et un poète qui a dirigé un soulèvement, en 1876, lorsque les Ottomans ont voulu sédentariser sa tribu: “Si vous lisez ce livre”, dit Yachar Kemal, vous verrez qu’il y a un siècle, la plaine de Tchoukourova était couverte d’herbes si hautes que des cavaliers armés de lances pouvaient y chevaucher sans être vus... Il y avait des gazelles, plein d’animaux... Aujourd’hui, la plaine est désespérément plate, il n’y a rien: c’est cela que je veux raconter, ce changement, et le monde et l’humanité sont tellement riches que je n’ai pas dit le millième de ce que je veux dire”...

(Latitude, N°3, Janvier 1982)

 

 

 

 

 

 

 

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