Vincent cherchant une émission

Cela s’est passé à 9 heures du matin, le 18 avril… Il sortait de son immeuble, en banlieue parisienne,  son vélo à la main, quand soudain 7 hommes en civil se sont précipités sur lui, pistolet au poing! “Police… DST”. Ahuri, Jean — ce n’est pas son vrai prénom — a eu le réflexe de  crier: “Je ne suis pas un terroriste” et de se laisser faire. “On n’aurait pas hésité à vous tirer dessus, on a déjà perdu deux collègues”,   lui a dit le commandant X., chef du commando qui le braquait, avant de lui passer des menottes, mains derrière le dos…  Le poussant devant eux, les policiers sont entrés dans son appartement en lui demandant s’il était seul, s’il n’y avait pas de “piège à con”! Pendant deux heures ils ont perquisitionné son studio,  confisquant ses trois ordinateurs; après avoir fouillé la cave, ils sont repartis avec Jean coincé entre deux policiers à l’arrière d’une voiture, sirènes hurlantes.

24 heures dans une cellule au sous-sol de la DST

un scanner banal

“On a pas mis quinze minutes, un record,  pour aller rue Nélaton, au siège de la DST”, où  Jean a passé la journée dans une cellule du sous-sol équipée d’une porte en verre blindé,  surveillé en permanence par un agent. A 18H30 nouveau convoi avec sirènes, Jean est transporté au Palais de Justice, à la 14eme section, où il est présenté au juge Gilbert Thiel, l’adjoint du juge Bruguière. Et là il apprend  quel “crime” il a commis: il a diffusé sur internet des informations “confidentiel défense”, et notamment des fréquences radio militaires utilisées par la marine de la force océanique stratégique ou par l’armée de l’air! Jean proteste de son innocence –les fréquences en question figurent dans des livres en vente libre dans les librairies spécialisées pour radio-amateurs.  Mais le juge ne veut rien entendre, et il est placé sous mandat de dépôt. C’est ainsi que Jean va passer deux mois à la prison de la Santé, avant d’être mis en liberté provisoire le 15 juin! Une expérience dont il ne s’est pas encore remis…

Un anniversaire en taule

Jean a “fêté” ses 28 ans en taule avec une canette de coca et une cigarette;  il n’a pas fait des études brillantes, au contraire: après le CM2 il est entré dans un institut médico-pédagogique professionnel, et a fait des études de…jardinage: rien qui le prédestinait à “casser” les codes militaires les plus secrets. A 16-17 ans il a commencé à s’intéresser à la radio. Par hasard: il a vu dans une librairie un magazine de CB dans lequel il y avait un dossier spécial sur les ondes courtes: “Quand j’ai vu qu’on pouvait écouter avec un simple appareil radio le monde entier, les avions, les radio amateurs, les militaires de Djibouti, cela a été une révélation”. Mais Jean n’avait pas d’argent, et au début il n’a pu acheter qu’un petit poste radio ondes courtes: “J’écoutais les radios publiques, pour moi c’était merveilleux, le monde entier s’ouvrait à moi”.

Peu à peu Jean s’est équipé, faisant l’acquisition d’un récepteur multibandes, d’un ordinateur Amstrad, d’un écran de TV… et il a réalisé qu’on pouvait écouter non seulement des émissions en clair, mais des signaux codés. Il  achète du matériel plus sérieux: une antenne électronique, un récepteur ondes courtes décamétrique, un décodeur de signaux… En 1995-1996 il va place d’Italie aux réunions des hackers du groupe 2600, mais il est le seul à s’intéresser à la radio. Chaque soir, il passe quatre heures devant son poste de radio, écoutant tout ce qui passe…

Il publie sur internet un “magazine”, HVU, dans lequel il regroupe les informations qu’il a pu trouver dans plusieurs livres et revues, et explique comment on peut écouter telles ou telles émissions militaires: Jean ne cache pas qu’il a “un côté un peu anar”, et qu’il aimait faire un “pied de nez” à tous ces gens là, les ingénieurs et  les militaires, et leur montrer, que lui, le “petit gars qui n’avait jamais fait d’études, il arrivait à faire la même chose qu’eux, qu’il était plus fort qu’eux, sans avoir de formation”. “Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre l’architecture de leurs réseaux, leurs modes de transmission, les vitesses. Comme tout est crypté, je n’avais aucun moyen de comprendre leurs messages. De toute façon, le contenu des messages ne m’a jamais intéressé: ce qui m’intéressait, c’était la technique”.

La DST et les juges anti-terroristes, qui savent en général à qui ils ont affaire, voulaient maintenir le pauvre Jean à la Santé, en prétextant que ses déclarations étaient sujettes à caution, qu’il ne fallait pas qu’il puisse se concerter avec ses correspondants pirates informatiques,  que l’expertise informatique en cours (des mois après la saisie de son matériel) pourrait permettre d’identifier tous ses complices, et enfin que sa détention était “indispensable pour apaiser le trouble exceptionnel et durable apporté à l’ordre public par ses agissements”…

Jean n’a toujours pas compris: “Que suis-je”, dit-il  , “est-ce qu’on me prend vraiment pour un espion, un terroriste, ou un bandit?” Jean en veut à son pays qui l’a maltraité à ce point. “Tous les matins, quand je me réveille, je vais regarder à ma fenêtre s”ils” sont là… Je dors mal, je prends des calmants, et je vais aller voir un psy”… Le comble, c’est qu’il avait arrêté ses activités de radio-amateur depuis plusieurs mois quand il a été arrêté: Jean travaille depuis un peu plus d’un an dans une entreprise de télécommunications, où il est en charge de la maintenance des réseaux et de la… sécurité — à la plus grande satisfaction de ses employeurs.  (Inédit)