CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAN: Le Tazié, mille et une façons de rejouer la tragédie de Karbala

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Sortie des classes dans les marais -- avec des canoes

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Ussé

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Jeune syriaque apprenant sa langue

Chrétiens de Turquie

Fideles au tombeau de Hussain à Karbala

Mosquées d'Irak

Livre Noir

 

Defi Kurde

 

 

Procession du TazieAprès avoir marché pendant quelques minutes dans des ruelles tellement étroites que les voitures ne peuvent y passer, entre des maisons de pisé assez délabrées, on arrive soudain à la porte du “tekié”, orné d’une grande tapisserie brodée -- et l’on pénètre brusquement dans un autre monde: la scène qui se joue dans ce petit village iranien, en ce début du mois de Mouharam, évoque irrésistiblement une miniature persane de la dynastie des Qadjars (XIXe° siècle).

Une salle d'opéra dont la scène se trouve au centre

Avec ses tribunes et ses loges décorées avec des tapisseries et des inscriptions, d’innombrables oriflammes verts et rouges, et des étendards baroques d’où surgissent de longues lamelles en métal et des mains pointées vers le ciel, le “tekié” évoque un théâtre, ou une salle d’opéra: mais la scène se trouve au centre, et tout autour de la scène court un espace circulaire plus ou moins vaste selon les “tékiés”, où se déplacent les acteurs... et des chevaux, moutons, et autres animaux requis pour les besoins de la mise en scène! La foule, Acteur à chevaltoute vêtue de noir en ce mois de deuil, est immense: séparés les uns des autres, hommes et femmes se pressent dans les tribunes, mais aussi sur le toit, et par terre, autour de la scène. L’atmosphère est visiblement tragique -- de nombreux spectateurs pleurent, sanglotent même -- mais en même temps très décontractée: les gens parlent entre eux, on distribue du thé, des boissons rafraîchissantes. Les enfants circulent, vont, viennent, sortent.

La bataille de Karbala rejouée pour la millième fois

Théâtre ? Opéra ? Cirque ? On ne sait, les acteurs déclamant parfois leur rôle dans des postures très mélodramatiques, et se mettant soudain à chanter des arias d’une qualité remarquable, accompagnés par un “orchestre” de trompettes, tambours et flûtes. Brusquement, ces personnages casqués, vêtus de cottes de mailles et portant épées et boucliers, se livrent à d’étonnants combats singuliers.

Femmes assistant au spectacleEn fait, nous sommes projetés en plein Moyen-Age; nous assistons à la bataille de Karbala, à l’aube de l’Islam: chaque année, dans des centaines de villages iraniens, et avec peut-être un peu moins de ferveur dans les grandes villes, des troupes d’acteurs, professionnels ou amateurs, rejouent les évènements de ces journées décisives du mois de Mouharam de l’an 680 qui virent la défaite de Hussain, le fils d’Ali, le petit-fils du prophète Mahomet. Si on peut résumer en un seul mot l’origine du schisme qui, treize siècles plus tard, continue de déchirer l’Islam, c’est bien là, à Karbala, que s’est noué, le drame, culminant avec la mort tragique de Hussain le dixième jour (Achoura, en arabe) du mois de Mouharam, qui a donné naissance au Chiisme.

Comme les Passions sur les parvis des cathédrales

Comme les Chrétiens ont joué pendant des siècles, jusqu’à la fin du Moyen Age, des spectacles représentant la Passion du Christ, sur les parvis des cathédrales, les Chiites Iraniens jouent, aujourd’hui encore, la “Passion de Hussain”, un spectacle rituel dramatique unique dans le monde de l’Islam: véritable leçon d’histoire vivante, le “Tazié” est, avec toutes les cérémonies qui l’entourent pendant ce mois de Mouharam, une occasion unique d’observer et d’analyser les ressorts fondamentaux de la psychologie des Iraniens -- et avant tout, leur aspiration au martyre -- mais aussi leurs superstitions les plus superficielles.

Parfois considéré comme une manifestation artistique fruste, pour ne pas dire primitive, le Tazié est un art qui coûte cher: c’est ainsi que les habitants du petit village de Bazargan ont dû réunir la somme de 6.500.000 rials (quatre années de salaire d’un ouvrier en 1994) pour payer la troupe qui va jouer pendant dix jours dans leur village. Qu’est-ce qui pousse les habitants de ce village -- et des centaines d’autres en Iran -- à faire un aussi gros sacrifice financier?

Le plus souvent, c’est le résultat d’un ... vœu: assis à même le sol de la maison toute neuve de son ami Ibrahim Ilkhani, Hassan Habibolla Reza cite un certain nombre de cas où, miraculeusement, ces vœux ont été exaucés: très souvent, il s’agit de pères qui n’ont pas d’enfant après une dizaine d’années de mariage, ou qui n’ont que des filles; ils font un vœu le jour de l’Achoura... et si miraculeusement ils obtiennent satisfaction, ils contribueront généreusement! Et nos amis de citer le cas d’un de leurs voisins qui avait d’abord eu cinq filles: il était trop heureux de donner 20.000 rials deux ans de suite -- même si c’est beaucoup d’argent pour un villageois -- pour célébrer la naissance d’un fils. Tous ceux qui sont affligés de diverses infirmités -- pied bot, paralysie,á bégaiement -- font des vœux semblables: souffreteux et toujours malade quand il était petit, Hassan Habibolla a fait le vœu de jouer le rôle d’Ali Akbar, l’un des fils de l’imam Hussain, si jamais il guérissait: “et j’ai guéri, et j’ai joué”, raconte Hassan Habibolla. Ce dernier est un paysan qui n’est pratiquement jamais sorti de son village; son ami Ibrahim Ilkhani est un pharmacien qui exerce à Téhéran, et qui ne revient au village que pour les vacances: mais ils partagent la même foi:

“Dieu nous a donné un mal, et il l’a repris”, explique Ibrahim Ilkhani, qui ajoute: “l’important, c’est la relation avec Dieu, c’est la pureté de l’intention, pas l’acte lui-même; Dieu le sait, et il est le seul juge”. Ibrahim Ilkhani a lui-même fait un vœu cette année: il offre l’un des repas qui suivent les représentations de tazié à... 500 personnes! Il refuse de dire pourquoi il a fait ce vœu, mais il semble, d’après une confidence d’un de ses parents, que ce soit pour obtenir la guérison d’un de ses petits-enfants, qui a effectivement été guéri.

La lutte des Opprimés

Comment mieux racheter ses souffrances -- et ses fautes --  sinon en participant à la représentation des souffrances de l’imam Hussain à Karbala? Pour les Chiites, la tragédie de Karbala ne se résume pas à une banale lutte pour le pouvoir, à la querelle qui oppose Hussain, le fils d’Ali, à Yazid, le fils de Moawiya, pour la succession au califat en l’an 61 de l’hégire (680 après J-C)). Ce qui est en jeu à Karbala, c’est le bien et le mal, l’histoire éternelle de la lutte des opprimés contre leurs oppresseurs, le droit à la révolte contre l’injustice et la souffrance. Quel paysan iranien, quel ouvrier ou petit boutiquier de Téhéran ne serait pas sensible à ces thèmes -- aujourd’hui, se débattant désespérément dans une crise économique aiguë, apparemment sans issue; hier, frappé par une guerre qui a fait des centaines de milliers de victimes; avant-hier, opprimé par un régime dictatorial qui, sous couvert de modernisation, négligeait totalement le petit peuple... avant, toujours... écrasé par des chefs féodaux et des seigneurs de la guerre...

Le “nœud” de la tragédie de Karbala se résume en quelques mots: espérant entrer dans la ville de Koufa, ancienne “capitale” de son père Ali, l’imam Hussain erre dans le désert avec un groupe de 72 partisans -- essentiellement sa famille élargie, et quelques fidèles -- à l’endroit où s’élève aujourd’hui la ville de Karbala -- et son tombeau. 

Encerclés par une armée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, l’imam Hussain et ses partisans ne peuvent aller chercher de l’eau dans l’Euphrate pourtant proche, et meurent de soif avant périr sous les flèches de l’ennemi. Le dixième jour de ce combat inégal, l’imam Hussain meurt à son tour, frappé par le sabre de Shemr, un des chefs de l’armée ennemie.

Les auteurs anonymes de Taziés ont brodé sur ce thème au cours des siècles, écrivant un très grand nombre de pièces, construites chacune autour d’un épisode particulier, ou d’un des membres de la très nombreuse famille des descendants du Prophète -- et de son gendre Ali. C’est ainsi que l’on peut citer les Taziés du martyre de Moslem, des enfants de Moslem, de Hor, d’Ali Akbar, de Kassem, des enfants de Zeinab, d’Aboul Fazel, de l’Achoura, du Passage par le lieu de la tuerie, du Marché de Damas, de Fatima, de la Sortie de Mostar, etc. C’est un peu, pour faire une comparaison avec le monde chrétien, comme si au Moyen Age les auteurs de la Passion du Christ avaient écrit de nombreuses pièces à épisodes sur chacun des apôtres, tournant autour des faits marquants de la Semaine Sainte, intitulées: la Trahison de Judas, le Reniement de Pierre, la Dernière Cène, la Crucifixion, etc.

Des pièces fourmillant de détails évocateurs

Mais autour d’un fait historique relativement simple, ces auteurs ont su construire des pièces fourmillant de détails particulièrement évocateurs -- et propres à faire se lamenter tous les Chiites qui les regardent; la trame du Tazié de Kassem, par exemple, se résume en quelques lignes:

Kassem est le fils de Hassan, le frère aîné de Hussain, mort empoisonné peu après l’assassinat du calife Ali, leur père. Hassan avait toujours souhaité que Kassem épouse sa cousine Fatima, la fille de Hussain; mais tous les deux sont encore des adolescents -- Kassem est aussi trop jeune pour participer au Djihad.

Sachant qu’ils vont tous mourir, Hussain ordonne de célébrer quand même le mariage, “pour que grandisse le jeune arbre de l’Islam et pour qu’il donne des fruits”. Pendant qu’Ali Akbar, le fils aîné de Hussain, défend le camp avec une seule main, on prépare le mariage: on apporte le “hejlé” (palanquin, tente nuptiale) de la fiancée, on distribue des sucreries. Mais soudain le cheval d’Ali Akbar revient sans son cavalier: tout le monde comprend qu’Ali Akbar est mort.

Kassem disparaît à son tour sur le champ de bataille, et il revient avec un cortège portant le corps d’Ali Akbar. On voit donc sur la scène d’un côté, le “hejlé” de Fatima, et de l’autre le “hejlé” (de deuil, celui-ci) d’Ali Akbar, et l’on continue simultanément les préparatifs de mariage et de deuil, avec l’accompagnement musical adéquat -- on imagine facilement dans quelle cacophonie! Le mariage est célébré, mais avant que les deux époux ne le consomment, Kassem est rappelé sur le champ de bataille -- et il est tué!

Dans cette histoire déjà suffisamment tragique, les auteurs et metteurs en scène de Tazié insèrent une multitude de détails propres à émouvoir tous les spectateurs: le cri perçant que pousse Fatima en voyant réapparaître le chef de son frère, sans son cavalier; lorsque Kassem prend congé de sa jeune épouse, qui reste une fiancée, Fatima lui demande: “comment te reconnaîtrai-je au jour du Jugement Dernier”? et Kassem répond: “à mon corps saignant de cent blessures”...

Quand au combat Kassem tombe à terre et va être achevé par Shemr -- celui qui tuera aussi Hussain -- Kassem exprime un dernier vœu: voir encore une fois le visage de sa bien aimée Fatima... pendant quelques instants, pendant lesquels Kassem délire, Shemr semble l’épargner, avant de l’achever enfin. Tous les Taziés sont tragiques (à une ou deux exceptions près) mais leurs personnages restent très humains: ce sont des héros qui ont faim, qui ont soif, qui se laissent attendrir: Hussain est l’Imam, le descendant du Prophète, un commandant en chef, et en même temps un père qui pleure la mort de son fils chéri...

Tous les détails contribuent à fendre le cœur des spectateurs -- c’est le but recherché -- et à renforcer leur foi. Tous les spectateurs iraniens connaissent par cœur tous les détails du drame de Karbala, mais les évènements se déroulent si vite sur la scène du Tazié qu’ils pourraient être désarçonnés; de nombreux “signes” permettent aux spectateurs de s’y retrouver: les “bons” (la famille de Hussain, ses partisans) sont habillés de vert, et ils chantent d’une vois douce, alors que les “mauvais” (les partisans de Yazid) sont vêtus de rouge, et parlent d’une voix rauque...

Le rôle rédempteur du martyre de l'imam Hussain

Le cycle du Tazié culmine avec le Tazié de l’Achoura, mettant en scène de la façon la plus dramatique qui soit la mort de Hussain (le dixième jour du mois de Mouharam, d’où Achoura). Parfois, l’acteur jouant le rôle de Shemr, celui qui va mettre à mort le petit-fils du Prophète Mahomet, cesse de jouer pendant quelques instants, et s’adresse directement au public, lui disant: “C’est le moment de prier pour obtenir ce que vous souhaitez, pour faire pardonner vos péchés; pour guérir les maladies et les maux cachés; pour que Dieu bénisse ceux qui ont aidé à la préparation du Tazié”...

Jamais le rôle rédempteur du martyre de l’imam Hussain n'apparaît de façon aussi évidente. Les auteurs de certains taziés vont jusqu’à le lui faire dire: quand on lui demande

“Pourquoi êtes-vous parti de la Mecque et de Médine et êtes-vous venu vous mettre en danger à Karbala?” l’Imam Hussain répond:

“À cause des péchés de la nation des Croyants”.

Dans d’autres taziés, le thème du fatalisme et de la prédestination est plus marqué, et Hussain répond alors:

“Le destin et la volonté de Dieu me l’ont dicté”.

Comment des musulmans aussi rigoristes que les Iraniens ont-ils pu autoriser la représentation théâtrale d’évènements aussi fondamentalement religieux. Comment, dans un pays où de tels interdits frappent l’image, des acteurs peuvent-ils jouer le rôle de personnages aussi sacrés que l’Imam Hussain, et les femmes de la famille du Prophète?

Cela ne va pas de soi.

Et au début du XIXe° siècle, quand le Tazié a atteint son apogée, des débats passionnés ont opposé les théologiens chiites iraniens. Mais le théologien Mirza Aboul Kassem ibn Hassan Gilani (mort en 1815), un des plus grands théologiens chiites, a rendu une fatoua (décret) sans appel: se référant au “hadith” selon lequel “quiconque pleure pour Hussain ou fait pleurer pour Hussain entrera de droit au Paradis”, ce théologien décréta: “Nous disons qu’il n’y a pas de raison d’interdire la représentation des Innocents et des êtres aux âmes pures, et l’excellence des pleurs, de provoquer les pleurs et de prétendre pleurer pour le Seigneur des Martyrs et ses partisans le prouve... Quelquefois on dit que cela déshonore la sainteté de ces personnages religieux, mais ce n’est pas juste, car il n’y a pas d’identification réelle: il s’agit plutôt d’une imitation de la forme, de l’apparence et du costume simplement pour commémorer leurs malheurs”. L’émulation est donc licite... et l’anti-émulation (la représentation des mauvais) aussi.

Pas d'identification réelle

L’argument fondamental, c’est qu’il n’y a pas  “identification réelle”: c’est sans doute le trait essentiel du Tazié. Les acteurs ne sont pas des acteurs classiques, à l’occidentale, prétendant être les personnages qu’ils représentent: les acteurs du Tazié sont porteurs de “signes”. L’acteur qui joue Hussain n’est pas Hussain; celui qui joue Zeynab, sa sœur, ne prétend ni être Zeynab... ni être une femme: peu importe que l’on distingue sa moustache à travers le voile qui recouvre son visage, et que sa voix soit la voix grave d’un homme: plus que des “acteurs”, ce sont des “lecteurs”; et le fait -- qui surprend les spectateurs étrangers -- qu’un certain nombre d’acteurs tiennent à la main un papier sur lequel sont inscrits les vers qu’ils doivent déclamer contribue à accentuer cette distanciation.

Un acteur n’est jamais “mauvais”, au sens classique du terme, car il “porte” son rôle: s’il se trompe, s’il a égaré son texte, si le metteur en scène doit intervenir, ce n’est pas grave: ce n’est pas son talent qui importe. Pendant une représentation, les acteurs boivent de l’eau, on leur apporte du thé: on ne sait si c’est parce que les acteurs ont soif -- ou si cela fait partie du rôle. On raconte qu’au cours d’une représentation, un gendarme jouait le rôle d’un Lion: revêtu d’une peau de lion, il déambulait à quatre pattes sur la scène, quand, reconnaissant soudain son capitaine parmi les spectateurs, il s’est redressé sur ses deux pieds pour le saluer, debout, avant de reprendre son rôle! Personne n’a ri. Le Tazié, ce théâtre populaire iranien, représente sans doute la forme la plus achevée de ce théâtre que voulait réaliser Bertold Brecht, un théâtre où il y a séparation totale entre l’acteur et son rôle, le théâtre de la distanciation.

Mais malgré tout, ou à cause de cela, le Tazié a atteint une qualité esthétique indéniable: si dans certains villages le Tazié est toujours joué par de vrais amateurs -- des villageois qui improvisent, une fois par an -- dans d’autres villages et dans les grandes villes on recourt souvent à des “professionnels”: en fait ce sont aussi des amateurs, qui exercent tous une autre profession: fonctionnaire, commerçant, etc, mais qui travaillent leur voix, et apprennent sérieusement leurs rôles. Les habitants du village de Bazargan préfèrent louer, cher, les services d’une troupe professionnelle. Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux distribuer cette somme aux pauvres? “On en discute”, reconnaît Mohammed Ilkhani, l’un des responsables de la “Heyat” (association) du village; “mais la majorité pense que c’est mieux avec les professionnels, cela fait plus d’impression sur les croyants”.

Mais le village voisin, et “rival”, de Meched, de l’autre côté de la vallée, recourt uniquement à des amateurs qui jouent dans un grand “tekié” tout neuf: il a été construit il y a 4 ans grâce à la générosité d’un de ses habitants, qui a donné une somme colossale -- cent millions de rials (environ 40.000 $) -- pour faire construire ce “tekié” qui ne sert que quelques semaines par an. Les deux villages -- en fait, l’un est une excroissance de l’autre, et leurs habitants sont tous parents --  ne cessent de rivaliser:   l’un s’enorgueillit d’avoir un “tekié” très ancien... il remonterait au 12° siècle. L’autre d’en avoir un très grand et tout neuf... Cette rivalité se retrouve dans tout l’Iran, jusque dans les quartiers de la capitale, où chaque “heyat” (association) rivalise avec les autres: c’est à qui portera les étendards les plus lourds, à qui organisera les plus belles processions, tout cela dans un seul but -- c’est à qui fera le plus pleurer la mémoire de Hussain.

Histoire du Tazié

Paradoxalement, on ne sait pas exactement à quelle époque les cérémonies commémorant la mort de l’imam Hussain se sont transformées en un véritable théâtre: ce que l’on sait, c’est que très tôt les Chiites ont organisé des cérémonies pour commémorer la tragédie de Karbala: c’est ainsi que l’historien arabe Ibn Kathir (mort en 1396) a décrit avec beaucoup de répulsion -- il était manifestement un Sunnite orthodoxe -- les processions organisées par les sultans Bouyides de Bagdad le jour de l’Achoura:

“Le jour de l’Achoura de 973, le sultan Mouiz ad Dola ibn Buwayh, que Dieu le disgrâce, a fait fermer les marchés et a donné l’ordre que les femmes s’habillent de robes de laine grossière, et qu’elles aillent dans la rue le visage découvert et leurs cheveux défaits, se frappant le visage et pleurant sur Hussain ibn Ali... Les gens de la Sunna n’ont pas pu empêcher ce spectacle à cause du grand nombre de Chiites et de leur pouvoir croissant, et parce que le Sultan était de leur côté”....

Ces manifestations eurent lieu plusieurs années de suite; les Sunnites réagirent, et organisèrent des contre-processions: Chiites et Sunnites en vinrent aux mains, et il arriva que ces bagarres dégénérèrent en de sanglantes émeutes. En 984/5, selon Ibn Kathir, les Sunnites firent défiler des chars sur lesquels on voyait notamment une femme représentant Aïcha (une des femmes de Mahomet, réputée adversaire d’Ali) et les guerriers Talha et Zubair, des chefs sunnites; ne pouvant tolérer une telle “provocation” les Chiites voulurent disperser le défilé des Sunnites: les deux processions s’affrontèrent, et il y eut de nombreux morts dans les deux camps. Des incidents de ce genre se répétèrent jusqu’à l’arrivée au pouvoir des Seldjoukides, dynastie turque d’un Sunnisme fervent, au milieu du XIe° siècle.

Au pire, lorsque les Chiites ne pouvaient pas, par suite des circonstances politiques, organiser de processions publiques, ils se bornaient à afficher des manifestes à la porte de leurs mosquées, et à célébrer l’Achoura dans la cour d’une maison particulière: tandis que quelqu’un lisait le récit des évènements de Karbala, le public se frappait la poitrine (siné-zani), se flagellait avec des chaînes, et parfois se frappait avec sabres acérés (kamé-zani). Mais pour tous les Chiites le parallèle entre l’histoire (tyrannie des Omeyades) et la situation présente (l’oppression des Abbassides) était toujours évident.

Selon une tradition reprise dans le “Livre d’Abou Moslem” (Abou Moslem Namé) il y a eu pas moins de 71 révoltes contre les Omeyades après la tragédie de Karbala -- soulèvements dirigés par des Chiites descendants d’Ali, et même par des Sunnites partisans de la Famille du Prophète. Et c’est Abou Moslem, le chef de la 72° révolte, qui vint finalement à bout des Omeyades. Et l’histoire chiite veut qu’Abou Moslem ait récité des élégies à la mémoire de l’Imam Hussain pour appeler les gens à la révolte, ou sur le champ de bataille, pour enflammer les combattants. Le plus ancien auteur connu de telles élégies est le poète Kisai, né à Merv vers 952.

Au début du XIIe° siècle le grand théologien persan Aboul Kassem Zamakhshari (1074-1143) écrit un ouvrage sur l’éducation dans lequel il souligne les vertus de l“imitation” et rappelle que “qui pleure... ou qui fait pleurer... pour Hussain est destiné à le rejoindre dans l’éternité”.

Cet ouvrage provoque la publication de nombreux livres d’un genre nouveau: l’un des premiers fut rédigé par un de ses élèves, Khwarazmi (mort en 1173). Son “Martyre de Hussain” est un récit épique des évènements de Karbala, que l’on récitait aux veillées funèbres du mois de Mouharam.

Le moulla Vaez Kashefi (mort en 1505) publia à son tour un “Jardin des Martyrs” (en persan), et Mohammed Fuzuli (mort en 1565) publia (en turc) le “Jardin des Bienheureux”.

Après l’arrivée au pouvoir (1501) des chahs Safavides, le Chiisme devint la religion officielle de la Perse, et les cérémonies du mois de Mouharam prirent une nouvelle ampleur: non seulement les veillées funèbres avec lecture de ces récits (rozé-khani) se déroulèrent officiellement, sous de grandes tentes (hussainiés) dressées sur les places; mais on vit à nouveau dans les rues des villes de l’empire Perse d’immenses processions, avec des chars, défiler dans les rues le jour de l’Achoura, les croyants marchant au son des tambours en se frappant la poitrine (siné-zani), en se flagellant, ou en se frappant avec des sabres (kamé-zani) pour faire couler le sang.

Pour les Safavides, l’objectif était évident: exploiter politiquement l’émotivité populaire en appelant les Chiites à venger le sang de l’Imam Hussain -- et à resserrer les rangs derrière leur Chah, étendard du Chiisme. Il n’y avait alors dans l’Empire que des processions chiites -- les derniers Sunnites se tenaient cois -- et il n’y avait donc plus de bagarres entre processions adverses. Mais les fidèles se livraient des simulacres de bataille -- entre partisans et adversaires de Hussain -- au cours desquelles des gens mouraient parfois pour de bon, comme le constata le prêtre espagnol Antonio de Gouvea sous le règne du Chah Abbas à la fin du 16° siècle. 

“Les gens croient que si quelqu’un meurt pendant ces journées au cours d’un combat, il ira droit au ciel”, écrit quelques années plus tard Pietro della Valle, un voyageur italien qui assiste en 1618 aux cérémonies du Mouharam à Ispahan. Les voyageurs européens qui se rendent à la cour du Roi de Perse au XVIIe siècle -- l’Italien Pietro della Valle, les Français Chardin et Tavernier -- font des descriptions émerveillées de ces cérémonies devenues grandioses.

Pendant des heures défilent devant eux d’immenses processions, avec des étendards (alams) et des oriflammes précédant chaque “compagnie” (heyat); des chameaux transportent les enfants captifs de Hussain; des chevaux richement ornés portent comme des reliques les armes des descendants du Prophète; il y avait même, parfois, des éléphants! Des chars transportent des cercueils, dans lesquels on voyait de très jeunes enfants qui faisaient le mort -- les enfants de Hussain --  et des trônes, censés représenter le trône de l’Imam Hussain. Des musiciens jouant de la flûte et des cymbales accompagnaient le cortège, composé d’une foule d’hommes à demi nus, couverts de cendres de la tête au pied, qui frappaient des cailloux l’un contre l’autre, en criant “Hussain, Hussain”...

Cette procession pouvait durer cinq heures, et, note déjà Tavernier, faisait “jeter des larmes à un grand nombre de courtisanes, qui croient en pleurant avoir rémission de tous leurs péchés”!

C’est probablement à la fin du XVIIe siècle, ou au début du XVIIIe, que ces processions ont donné naissance à un véritable art dramatique: peu à peu les tableaux vivants se sont multipliés, les scènes épiques -- combats singuliers, ou véritables batailles -- ont été perfectionnées, les personnages se sont individualisés, et finalement un véritable art de la mise en scène est né: les lieux où se déroule l’action ont été matérialisés par des objets plus ou moins symboliques (une fontaine représentant l’Euphrate, une botte de foin une prairie) et l’action a été rythmée par le jeu des musiciens, avec l’apparition d’un “suspense” et d’un climat profondément “dramatique”. Et surtout, de véritables dialogues ont été écrits par des auteurs consommés, travaillant souvent sur commande d’un grand seigneur ou du Chah lui-même: perdant un peu de la naïveté des élégies originales, ces dialogues deviennent de plus en plus sophistiqués, versifiés selon les canons de la poésie iranienne classique: “masnaoui” (vers réguliers), “chakama” (élégie), “mosammat” (strophes), ou “radif” (forme de versification encore plus élaborée). Certains de ces poèmes sont d’une indéniable beauté et peuvent émouvoir un public occidental:

            “Comment cela s’est-il passé? Il est tombé martyr. Où? Sur la plaine de Karbala.

Quand? Le dixième jour de Mouharam. Secrètement? Non, devant une foule immense.

A-t-il été tué de nuit? Non, en plein jour. A quelle heure? Quand le soleil était au zénith...

Lui a-t-on coupé la tête de face? Non; par derrière...

(Divan de Mirza Habiballa, de Chiraz, mort en 1853)

L'Occident redécouvre le Tazié

En 1787 William Francklin assiste à un des premières représentations connues de Tazié, à Chiraz. C’est sous les Qadjars (1794-1925) que le Tazié a atteint son âge d’or: on peut dès lors parler d’un véritable art dramatique, qui émerveillera les diplomates et les grands voyageurs occidentaux comme Lady Sheil, le comte de Gobineau, et Samuel Benjamin.

Samuel Benjamin est à court de superlatifs pour décrire le “tekié” construit par le chah Nasser Din, qui régna de 1848 à 1896. De la loge royale, dont les murs sont couverts de précieux châles de cachemire, et le sol de merveilleux tapis persans, il découvre un immense théâtre circulaire “aussi vaste que l’amphithéâtre de Vérone”, d’environ 70 mètres de diamètre, coiffé d’une charpente s’élevant à 30 mètres au-dessus de la scène, à laquelle était suspendue une grande tenture, et des lustres géants supportant quelque cinq mille chandelles protégées des courants d’air par des verres coloriés...

Mais ce qui éblouit encore plus l’envoyé américain, c’est le spectacle du public, celui des loges où sont assis les grands dignitaires de la cour, et surtout celui de milliers de femmes, au moins trois ou quatre mille, assises à l’orientale à même le sol légèrement incliné autour de la scène centrale pour permettre à tout le monde de suivre la représentation...

D’autres tékiés étaient ornés de panneaux de céramiques peintes représentant des épisodes de la vie de l’imam Hussain, ou des scènes inspirées du Coran: le plus célèbre de ces tékiés est celui qu’a restauré la famille Mouavin al Mulk à Kermancha au début du XXe° siècle: on y voit notamment le calife Yazid triomphant sur son trône à Damas, buvant du vin, entouré d’ambassadeurs “farangi” (francs, chrétiens), tandis qu’on fait défiler devant lui les parents de Hussain qui ont été fait capturés à Karbala, et notamment le nouvel imam, Zein al Abidine. D’autres panneaux illustrent de façon très réaliste la bataille de Karbala, tandis que sur d’autres façades du tekié, les artistes ont représenté Salomon et la reine Bilkis, ou Joseph et ses frères... Le public était donc disposé entre deux représentations artistiques de la tragédie de Karbala, l’art dramatique du Tazié le renvoyant à l’art pictural de la céramique qui s’inspirait lui-même du... Tazié!

Avec l’arrivée au pouvoir de Reza Chah Pahlavi (1925) le Tazié perd le patronage officiel de la Cour: ce souverain autoritaire, qui prenait modèle sur Ataturk, ne pouvait que se méfier d’un rituel religieux qui glorifiait la lutte contre l’oppression et la tyrannie... Le Tazié se réfugie alors dans les campagnes et il a été carrément interdit vers 1935.

“Les gendarmes faisaient des descentes dans les villages et déchiraient les vêtements des acteurs”, se souvient Hassan Habibolla Reza, un vieux paysan de Bazargan. Au début du règne (1941-1979) de Mohammed Reza Pahlavi le Tazié était toujours interdit: et les villageois faisaient le guet pendant les représentations, surveillant avec des jumelles la piste par laquelle les gendarmes pouvaient venir... Et s’ils restaient dans le village, ils jouaient le Tazié de nuit! Au début des années 60 le Tazié a été à nouveau toléré, avant d’être “redécouvert” par les responsables du Festival de Chiraz, qui ont organisé des représentations officielles juste avant la Révolution (1979).

Après la Révolution, le nouveau régime islamique a d’abord fait preuve d’une certaine réticence à l’égard du Tazié: d’abord parce que, comme tous les pouvoirs, les nouvelles autorités de Téhéran n’aimaient pas que beaucoup de gens puissent se réunir sans êtres contrôlés... Et puis, parce qu’elles s’interrogeaient sur l’orthodoxie de ces représentations. Finalement convaincues qu’elles ne pouvaient que contribuer à renforcer la foi des gens les plus simples, elles ont autorisé le Tazié. On notera que l’acteur qui, au moment de la mort de l’Imam Hussain, invite le public à demander pardon pour ses péchés ajoute la phrase suivante: “Que Dieu garde ceux qui veillent sur la sécurité du pays, l’armée, les gendarmes: qu’ils soient sous la protection du 12° Imam”. Contrairement aux prédictions de ceux qui annonçaient la disparition du Tazié, cet art, récupéré ou pas, est plus vivant que jamais.

Et on joue aujourd’hui le Tazié dans tout l’Iran, à Téhéran, et dans les villages, autour d’Ispahan, de Tabriz, de Yazd, partout. À côté des groupes “professionnels” plus ou moins encadrés par le gouvernement, il y a les vrais amateurs, ceux qui assurent la pérennité de cet art unique dans le monde de l’Islam.

Ramazan Farouk est l’un de ceux-là. “Moïn al Boka” (maître de Tazié) à Rey, une agglomération qui fait désormais partie de la ville de Téhéran, c’est un personnage hors du commun qui a consacré toute sa vie au Tazié: et son histoire est d’autant plus étonnante que son maître était... une femme, Khalê Pir, qui est morte il y a deux ans, à près de 90 ans.

“Il y a 70 ans, c’était la campagne, ici”, raconte Ramazan Farouk en désignant le quartier qui s’étend autour de sa maison; “à l’endroit où s’élève ma maison, il y avait un fort; et chaque année, on commémorait pendant deux jours la mort de l’imam Hussain en organisant une procession, avec des chevaux et des chameaux, qui allait depuis le fort jusqu’au cimetière de Dolat Abad; au cimetière de Dolat Abad on faisait un petit simulacre de guerre, et l’on revenait; on tuait l’Imam, et c’était fini. Cela avait un peu un style de “carnaval”; il n’y avait pas de scène... Khalê Pir a alors décidé de créer un groupe: pendant toute son enfance, elle avait assisté à tant de représentations qu’elle connaissait presque tous les airs par cœur; elle a décidé de nous les enseigner”. Ramazan est le seul survivant des élèves de Khalê Pir. Mais lui-même a une soixantaine d’élèves qui jouent le Tazié aujourd’hui, dont 25 filles: “En souvenir d’une femme, j’en ai fait 25”! Ramazan a perdu deux de ses élèves, des adolescents, tués au front pendant la guerre avec l’Irak (1980-1988); il montre une photo d’eux prise avant leur départ: ils étaient venus le voir, et lui avaient chanté des vers du Tazié de l’Achoura! “C’est la tradition: autrefois, on jouait le Tazié à la guerre, au front, pour encourager les combattants!” Ramazan Farouk ne craint pas que la modernisation de la société iranienne entraîne la disparition du Tazié; sa succession est déjà assurée: c’est son neveu, Ferhad, âgé de 13 ans, qui prendra la relève, avec sa fille, Zahra, 12 ans. “Le Tazié existait déjà avant l’Islam: on jouait déjà des pièces racontant l’histoire de Siavouch, un héros légendaire, considéré comme un martyr. À l’avènement de l’Islam, nous les Chiites nous avons fait le Tazié. Quand il n’existe plus en ville, sous certaines dynasties, il survit dans les villages. Le Tazié est éternel”.

(VSD, N° 924, 11 Mai 1995; The Middle East magazine, June 1995)

 

 

 

 

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