CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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SYRIE: L'Eclipse des Frères Musulmans

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Soldats turcs empêchant des réfugiés kurdes irakiens de pénétrer en Turquie, 1991

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Portrait du président Assad

Hafez al Assad

 

Dernière photo d'Ocalan libre, Rome, 3 janvier 1999

A.Ocalan

 

vendeur de passeports

Passeports à vendre Kurdistan Irak

couv 40

 

Mvt Kurde

Combattants de l'Avant Garde combattanteLa bataille de Hama, en février 1982, avec ses 15.000 morts, avait révélé au monde étonné la puissance du mouvement des Frères Musulmans -- de loin la principale force d’opposition en Syrie. La prise du pouvoir par les Frères Musulmans syriens était du domaine du possible. Un mois après Hama, “l’Alliance nationale pour la libération de la Syrie” réunissait, dans un front commun contre le régime, le mouvement islamique et des partis laïcs comme le Baas pro-irakien de Michel Aflak et Chibli Ayssami, le mouvement socialiste arabe d’Akram Haurani, ainsi qu’un certain nombre de personnalités diverses. La conclusion de cette alliance marquait un tournant dans l’histoire du mouvement islamique syrien qui signait, pour la première fois, un pacte politique avec des partis laïcs. Et, surtout, la formation de ce front scellait l’alliance du mouvement islamique syrien et du régime irakien -- alliance formidablement menaçante pour le régime de Damas. (Voir “L’opposition démocratique et la difficile intégration du mouvement islamique”, Chris Kutschera, Le Monde Diplomatique, mars 1983).

Adnan SaadeddineLe président syrien réagit avec beaucoup d’habileté, en engageant des négociations secrètes séparées avec les divers partis de l’opposition syrienne. Aujourd’hui, cinq ans après Hama, l’Alliance est morte, et le mouvement islamique plus divisé que jamais. L’organisation des Frères Musulmans de Syrie est en effet éclatée en au moins quatre courants principaux: la tendance “historique” d’Issam al Attar, réfugié en Allemagne fédérale; la branche militaire, “l’Avant-garde combattante” d’Adnan Okla, pratiquement anéantie; enfin, la “Tendance politique”, qui vient de se scinder en deux organisations rivales, l’une dirigée par Adnan Saadeddine, l’autre par le cheikh Abou Rouddé, tous les deux réfugiés à l’étranger.

Première victime: la branche militaire

C’est en 1983, au moment où le régime semble condamné à l’agonie, avec la “maladie” du président Assad, la candidature de son frère Rifaat à la succession et la lutte des clans, que presque tous les partis de l’opposition syrienne -- à l’exception du Baas pro-irakien -- sont contactés par des émissaires du président Assad. Ainsi en est-il de “l’Avant-garde combattante” d’Adnan Okla, de la “Tendance politique” dirigée par Adnan Saadeddine et Hassan Houeidi, du Parti communiste dissident de Riad Turk, des Socialistes arabes d’Akram Haurani, des Nassériens de Jamal Atassi.

Said HaouaAux communistes, ces émissaires -- qui demandent le secret -- laissent entendre que le régime est prêt à libérer leurs prisonniers... à condition que le PC dissident prenne clairement position contre les Frères Musulmans. Aux Frères Musulmans, les envoyés du président Assad tiennent à peu près le même langage, avec une variante appropriée: “Nous sommes prêts à relâcher les détenus, mais vous cessez votre action dans le cadre de l’Alliance. Et vous coupez tous vos liens avec le Baas pro-irakien”.Si les communistes refusent de se laisser entraîner dans ce dialogue, c’est avec les Frères Musulmans que ces premiers contacts sont les plus fructueux: ils débouchent bientôt sur de véritables négociations. L’homme de ces négociations n’est autre que Ali Douba, le chef des services de renseignement de l’armée syrienne.

Ali Douba s’attaque tout d’abord à l’aile militaire du mouvement des frères Musulmans, “l’Avant-garde combattante” d’Adnan Okla. Il commence par éliminer celui-ci, hostile par nature et par idéologie à tout compromis: un agent des services syriens est infiltré dans son réseau et gagne peu à peu sa confiance, en réalisant des “opérations” en Syrie. Au bout de plusieurs mois, il attire Adnan Okla en Syrie, en lui assurant que les conditions sont favorables à la création d’une base à l’intérieur même du pays... Adnan Okla est arrêté, et depuis, on n’a plus entendu parler de lui.

Ses lieutenants -- dont Abou Laoula, son “naeb” (lieutenant) -- acceptent, eux, de rencontrer Ali Douba en Allemagne. Ils demandent une amnistie pour leurs partisans et leur réintégration à leurs anciens postes en Syrie. Dans un premier temps, le régime a joué le jeu... Aujourd’hui, cependant, Abou Laoula est pratiquement en résidence surveillée, chez lui, à Deir-e-Zor.

On peut s’étonner que ces “moudjahidines” qui appartenaient à l’aile la plus dure du mouvement des Frères Musulmans aient pu ainsi se laisser piéger. Eux qui se battaient pour restaurer le “gouvernement de Dieu” et le “califat” des premiers siècles de l’hégire, qui rejetaient violemment l’idée d’une alliance” avec les partis politiques et excluaient l’idée de tout “compromis démocratique”, comment en sont-ils arrivés à négocier avec le régime de Hafez al Assad?

Pour expliquer cette décision, on peut avancer plusieurs hypothèses. Tout d’abord, les membres de “l’Avant-garde combattante” se recrutaient essentiellement parmi des étudiants pour la plupart sans ressources; suite à la conclusion de l’alliance entre la “Tendance politique” des Frères Musulmans et les partis politiques opposés au régime d’Assad, leur situation s’est brusquement aggravée. Chassés d’Irak puis de Jordanie, ils se sont vus acculés à la reddition. Certains observateurs proches des Frères Musulmans n’hésitent pas non plus à souligner le manque de motivation et de rigueur politique des “nouveaux” partisans. Non seulement ces derniers ont rallié le régime de Hafez al Assad, mais ils lui ont également fourni des indications qui ont permis le démantèlement de l’organisation. Pour le régime syrien, le succès est total.

L’échec de Ali Douba face à la Tendance politique.

Avec l’aile politique du mouvement des Frères Musulmans, le processus devait se révéler plus long et plus complexe. Le Mouvement ne s’était pas encore remis de la défaite de Hama et ses dirigeants se trouvaient divisés quant aux réponses à donner aux divers problèmes qui se posaient à eux avec acuité: Quel était le bilan de l’alliance avec les partis laïcs? Fallait-il poursuivre la lutte armée ou, au contraire, s’engager dans des négociations avec le régime? Mounir Radban hésitait à trancher (il est élu superviseur général (mourakeb’am) de “compromis”, en 1985, pour quelques mois).

Hassan Houeidi, alors superviseur général de l’organisation, et Ali Bayanouni, un autre dirigeant, étaient, eux, favorables à des négociations. Ali Bayanouni, en particulier, était très sensible aux préoccupations des Frères Musulmans syriens qui avaient dû s’exiler après Hama, abandonnant maison, travail, fortune parfois, pour se réfugier en Irak, en Jordanie, ou en Arabie Saoudite, où les aides étaient limitées et l’avenir précaire. Plus douloureux encore était le problème ds nombreux militants des Frères Musulmans -- et de leurs parents -- détenus dans les prisons syriennes.`

Pour convaincre les autres dirigeants du Mouvement de la nécessité de négocier avec le régime, Ali Bayanouni aurait posé le problème en ces termes:”Quels sont les moyens dont nous disposons? Nous permettent-ils d’atteindre notre but? Si nos moyens sont réduits, la négociation s’impose”.

Adnan Saadeddine et Said Haoua, les principaux partisans de l’action militaire au moment de Hama restaient hostiles au principe même de la négociation. De plus, théoriquement, les Frères Musulmans n’étaient pas libres de s’engager dans des négociations sans avoir, au préalable, consulté les autres membres de l’Alliance. Ils prétendront par la suite avoir demandé, avant de négocier, l’accord du secrétariat général de l’Alliance. Chibli Ayssami leur aurait répondu: “Faites ce que vous pouvez dans le cadre de l’Alliance”. Enfin, les partisans de la négociation ont rappelé à Adnan Saadeddine qu’il existait un précédent, qu’il y avait déjà eu des négociations et que celles-ci avaient permis d’obtenir la libération d’un certain nombre de prisonniers. Ils obtiendront gain de cause: pour ne pas se retrouver isolé, Adnan Saadeddine se rallie à la thèse des partisans du dialogue.

En février 1985, Ali Douba rencontre à Francfort la délégation des Frères Musulmans, composée de Hassan Houeidi, le superviseur général de l’organisation, Mounir Radban et Adnan Saadeddine. La délégation présente à Ali Douba et à ses collaborateurs une longue liste de revendications comprenant notamment: une amnistie générale, la libération de tous les prisonniers politiques, le rétablissement des libertés, l’abrogation de la loi martiale, des élections libres permettant au peuple syrien de choisir ses représentants. Très vite cependant, les entretiens tournent court.

Fort de son succès face à “l’Avant-garde combattante”, Ali Douba aurait adopté une attitude “hautaine” et “arrogante” au cours des entrevues: refusant tout dialogue, il rappelle sèchement à ses interlocuteurs qu’il n’était là, à Francfort, que pour leur dicter les conditions de leur retour en Syrie: “Ces conditions sont les mêmes que pour Adnan Okla: nous faire un rapport sur vos activités passées”.

Les négociations se sondent par un échec total, échec qui exacerbe les divergences au sein de la direction des Frères Musulmans. Adnan Saadeddine exploite son hostilité connues à ces contacts. Ses opposants répliquent que des questions d’ordre humanitaire ont dicté leur stratégie et que, d’autre part, ils ne disposaient pas d’autre moyen pour convaincre leurs partisans “de l’impossibilité de négocier avec ce régime”.

L’éclatement de la Tendance polittique

Vivement critiqué par Adnan Saadeddine, Hassan Houeidi, qui avait organisé les contacts, démissionne et l’organisation élit un nouveau “majlis al shoura” (conseil consultatif) dont la tâche est de choisir un successeur à Hassan Houeidi. Le “conseil” se réunit plusieurs fois sans parvenir à trancher entre Hassan Houeidi et Adnan Saadeddine. Le “majlis al shoura” de l’organisation internationale des Frères Musulmans (basé au Caire) intervient une première fois et désigne Mounir Radban, personnalité intègre mais quelque peu falote, comme candidat de compromis.

L’organisation était pratiquement paralysées par ses divisions. Un nouveau congrès se réunit fin mai 1986 à Bagdad. Les principaux sujets de conflit sont toujours les mêmes: les contacts avec le régime, la stratégie du mouvement et la lutte armée, l’alliance avec les partis laïcs, le problème de l’Iran.

Adnan Saadeddine se montre plus opposé que jamais à toute négociation avec le régime de Hafez al Assad qu’il traite de “régime sanglant”. Il accuse Hassan Houeidi, Ali Bayanouni et cheikh Abou Rouddé de “chercher la négociation à tout pris”. Ceux-là rappellent la faiblesse du mouvement, son manque de ressources, l’impasse dans laquelle il se trouve. Sans prôner ouvertement la négociation, ils avancent l’argument du “réalisme politique” et insistent sur le fait que la Syrie est désormais “vide”, que personne n’y parle au nom de l’islam, qu’il faut impérativement empêcher la jeunesse de se perdre.

Sur la lutte armée et la stratégie du mouvement, les points de vue sont tout aussi divergents. Adnan Saadeddine, pour sa part, affirme que l’organisation peut continuer la lutte armée, en formant de nouveaux cadres, ses problèmes financiers et logistiques étant résolus grâce à l’alliance avec les partis laïcs de l’opposition soutenus par Bagdad. Partisan de la lutte à tout prix contre le régime du président Assad, Adnan Saadeddine a donné son feu vert à des opérations qui ont suscité une vive polémique au sein de l’organisation: les attentats signés par la mystérieuse “Armée pour la libération de la Syrie”. Certains de ces attentats ont visé des objectifs économiques -- les champs de pétrole ou la raffinerie de Homs -- mais la plupart peuvent être qualifiés d’actes de terrorisme “aveugle”, ainsi les bombes déposées à la gare centrale de Damas n’ont fait que des victimes civiles.

La plus spectaculaire de ces opérations a eu lieu quelques jours avant le congrès des Frères Musulmans, le 16 avril 1986. Des bombes placées dans des autobus à Damas ont fait plusieurs centaines de victimes, tuées ou blessées -- toutes des civils. Derrière le sigle de “l’Armée pour la libération de la Syrie” se cachent en fait, des commandos de l’organisation d’Adnan Saadeddine, aidés par les services irakiens  et un service du Fatah de Yasser Arafat. Le dernier de ces commandos, qui avait pénétré en Syrie par la Turquie, sera arrêté et ses membres exécutés à l’automne 1987.

Hassan Houeidi, Ali Bayanouni et cheikh Abou Rouddé ont condamné ce “terrorisme aveugle”, affirmant que ce n’est pas ainsi que doit lutter un peuple qui veut se libérer d’une dictature. Certains ont même déclaré que ces attentats étaient une “triple faute, islamique, politique et humanitaire”.

A côté de ces questions de stratégie, les ambitions personnelles ont joué aussi un rôle considérable. A nouveau les délégués se partagent en deux camps à peu près égaux, sans parvenir à élire un nouveau superviseur général. Sur les 1.855 votes exprimés par les délégués présents ou par procuration, cheikh Abou Rouddé obtient 903 voix, tandis qu’Adnan Saadeddine n’en obtient que 822 -- 89 délégués ayant voté “blanc”. Aucun des deux candidats n’ayant obtenu plus de 50% des voix  -- comme l’exigent les statuts du mouvement -- Adnan Saadeddine demande un nouveau vote. Mais à la demande de cheikh Abou Rouddé, le “majlis al shoura” de l’organisation internationale des Frères Musulmans dirigée par le cheikh Hamed Aboul Nasr, intervient à nouveau et décide de “déduire les 89 votes blancs du total des votants, comme s’ils n’avaient pas participé”. Dans ces conditions, cheikh Abou Rouddé est élu avec 51,1% des voix. Adnan Saadeddine réunit alors ses partisans en congrès et se fait élire de son côté superviseur général. La scission est consacrée.

L’alignement de Adnan Saadeddine sur l’Irak

Un tract du “Conseil consultatif des Frères Musulmans de Syrie” annonce qu’Adnan Saadeddine a été élu superviseur général “à la majorité absolue” et qu’a été “mis en place un nouveau commandement des frères combattants qui réponde aux besoins de la situation actuelle, l’élaboration d’une nouvelle ligne d’action, et la préparation d’un congrès plus général dans de brefs délais”

Les passages de ce tract consacrés aux problèmes internationaux montrent l’alignement total d’Adnan Saadeddine sur les thèses irakiennes. On peut notamment y lire une “condamnation de la poursuite de la guerre par l’Iran, incitée et soutenue par Damas”, et un appel pour mettre un terme à cette “guerre injuste qui répand le sang des musulmans”. En ce qui concerne le problème palestinien, l’organisation d’Adnan Saadeddine met sur le même plan “l’attitude anti-palestinienne des USA, d’Israel et de Damas” et critique le rôle d’Assad vis-à-vis des Palestiniens: les massacres dans les camps, la torture; enfin, elle affirme son soutien à l’OLP, seul représentant du peuple palestinien. La situation au Liban fournit à nouveau l’occasion de critiquer la Syrie qui “sert les buts sionistes et va à l’encontre des buts arabes”. En privé, Adnan Saadeddine multiplie les accusations contre cheikh Abou Rouddé, l’accusant de vouloir négocier avec le régime syrien, d’être pro-iranien, d’être opposé à l’Alliance, et de compter dans ses rangs des “mercenaires du régime syrien”!

Cheikh Abou Rouddé réplique en publiant également un tract: “le bureau (de l’organisation des Frères Musulmans de Syrie) confirme qu’il respectera la décision qui a été prise par le majlis al shoura de poursuivre la lutte jusqu’à la chute du régime syrien, de fermer la porte à toute négociation, et que toute autre décision ne pourra être prise qu’avec l’accord du “maktab al erchad al alami” (le bureau de l’orientation de l’organisation internationale).

Mais, tout récemment encore, la branche des Frères Musulmans dirigée par cheikh Abou Rouddé a renoué des négociations avec le régime: à deux reprises, en août et en septembre 1987, une délégation dirigée par Hassan Houeidi a rencontré en Allemagne fédérale Ali Douba et ses collaborateurs. Les Frères Musulmans ont demandé la libération de tous leurs membres détenus en Syrie, l’instauration du pluralisme politique, et l’organisation d’élections libres. Réaction d’Ali Douba: “Mais vous voulez la fin du régime”!... Ces nouveaux contacts aboutissent encore une fois à une impasse -- qu’explique l’organisation de cheikh Abou Rouddé dans deux tracts, l’un justifiant la reprise des négociations, l’autre détaillant les causes de l’échec. Seules de fortes pressions de l’Arabie Saoudite, où sont réfugiés plusieurs centaines de Frères Musulmans syriens, peuvent expliquer la reprise de ces négociations que tout apparemment condamnait à l’échec -- un échec qu’Adnan Saadeddine ne manquera pas d’exploiter au cours du congrès de son organisation qui doit se réunir fin 1987 ou début 1988.

Deux organisations des Frères Musulmans existent donc en parallèle. La première, dirigée par le cheikh Abou Rouddé, Hassan Houeidi,  Ali Bayanouni et Mounir Radban, est soutenue par l’organisation internationale des Frères Musulmans. Sa rivale, avec à sa tête Adnan Saadeddine et Said Haoua, est soutenue par l’Irak. Partout, les militants se divisent entre partisans des uns et des autres. En Irak, où se sont réfugiés 484 militants, la majorité est avec Adnan Saadeddine; en Jordanie, c’est plutôt le parti du cheikh Abou Rouddé qui l’emporte. En Arabie saoudite, les deux clans se retrouvent à peu près à égalité.

En Syrie, les responsables des partis de l’opposition sont également partagés. S’ils se sentent plus proches des partisans de Adnan Saadeddine -- car ils constituent la frange politiquement “évoluée” des Frères Musulmans, favorables à la démocratie et au multipartisme -- ils expriment de nombreuses réserves quant à la personnalité même de Saadeddine. Ce dernier n’a pas le charisme des leaders des années 1960-1970 (tel Moustafa Sibai et Issam al Attar). De plus, il ne prend jamais de positions claires, tranchées: “Il est comme un poisson dans l’eau”, dit un responsable de l’opposition démocratique syrienne. “On ne peut l’attraper, tant il est glissant”. La personnalité de son rival, cheikh Abou Rouddé -- “Alim” de la région d’Alep, âgé de près de soixante-dix ans et sans ambitions personnelles -- séduit beaucoup plus. Le hiatus se manifeste au niveau des partisans du cheikh, plus “frustes” sur le plan politique et qui sont encore loin d’admettre les concepts politiques qui font désormais partie de l’univers mental des partisans de Saadeddine.

Celui-ci va commettre une faute grave en laissant intervenir les Irakiens dans cette querelle intestine de l’organisation. Adnan Saadeddine va, en effet, manoeuvrer pour empêcher Ali Bayanouni, le représentant de cheikh Abou Rouddé, de siéger dans le secrétariat général de l’Alliance, aux côtés de Mohammed Jerra (nassérien), Chibli Ayssami (Baas pro-irakien), le général Amine Hafez (ex-chef d’Etat syrien) et Adnan Saadeddine (pour les Frères Musulmans). Il ira même jusqu’à s’assurer la collaboration des services spéciaux irakiens pour harceler, voire pour faire expulser d’Irak les cadres de l’organisation favorables au cheikh Abou Rouddé. Le régime de Saddam Hussain joue la carte de Saadeddine et, à la fin de l’année 1986, demande au cheikh de prendre clairement position sur la guerre du Golfe, le régime syrien et le rôle des cadres de l’organisation vivant en Irak. La délégation venue de Bagdad refuse de signer le communiqué préparé; elle n’accepte pas d’être mise en accusation et d’avoir à se justifier. Quant à Saadeddine, ses opposants le qualifient comme “plus baasiste que les baasistes” que sont Chibli Ayssami et les siens.

Guerre du Golfe et luttes fratricides

Il est vrai que sur le conflit du Golfe, en particulier, comme à l’égard du régime de Khomeini, Adnan Saadeddine adopte des positions extrêmes qu’il développe dans une longue interview publiée par “al Nazir”, la revue de son organisation (N° 99, 1 avril 1987).

Saadeddine explique tout d’abord qu’en s’obstinant à poursuivre la guerre contre l’Irak, l’Iran a arrêté tout progrès, toute avance technologique dans le monde arabe. Les Etats du Golfe ont englouti leurs fonds dans leur soutien à l’Irak, et ont été obligés d’interrompre leur aide aux pays arabes en voie de développement. Ces mêmes Etats ont été également contraints de renvoyer chez eux les travailleurs immigrés arabes dont les transferts de fonds contribuaient au développement de leurs pays respectifs. Par ailleurs la guerre se solde par la mort de centaines de milliers d’innocents -- “c’est la faute de Khomeini qui s’obstine à poursuivre la guerre”, déclare textuellement Adnan Saadeddine qui souligne la “collaboration, l’alliance” de Khomeini avec les ennemis des Arabes et des musulmans, à l’intérieur du monde arabe (Assad, Kadhafi) et à l’extérieur (les Etats-Unis et Israel). Enfin, Adnan Saadeddine s’en prend aux “attaques de Khomeini contre la foi islamique”, attaques vérifiables, selon lui, à la lecture des livres distribués par la  République islamique d’Iran.

Adnan Saadeddine reproche essentiellement à Khomeini d’aller “jusqu’à dire que le texte du Coran a été altéré (par les Sunnites)” et d”insulter les compagnons du Prophète en prétendant qu’ils ont tous abandonné l’islam, sauf trois”. Il conclut par un réquisitoire d’une rare violence: “Si le régime iranien détruit les ressources matérielles et l’énergie des Arabes, s’il répand leur sang, s’il attaque leurs croyances, alors dites-moi quel mouvement islamique ou quelle personne musulmane, simple ou savante, peut avoir de la sympathie pour ce mal, et cohabiter avec cette peste (!). Comment un musulman qui croit en Dieu peut-il rester les bras croisés et adopter une attitude de neutralité dans cette guerre entre l’Iran et l’Irak, entre l’Iran et les Arabes? La Foi impose aux musulmans de prendre une attitude nette et claire à l’égard du régime iranien et des crimes de Khomeini et de l’abattre”.

S’il n’y a pas de  de différence entre le langage d’Adnan Saadeddine et celui de Saddam Hussain, le cheikh Abou Rouddé, pour sa part, refuse de se situer sur ce plan: tout en condamnant politiquement le régime de Khomeini, il utilise  un langage qui lui est propre et non pas celui de Saddam Hussain. Cette attitude est partagée par un certain nombre de dirigeants islamistes syriens réfugiés ailleurs qu’en Irak: “Nous étions avec la Révolution islamique en Iran jusqu’à ce qu’elle arrive au pouvoir... Maintenant, nous jugeons au cas par cas. Cette guerre est une tragédie qui affaiblit la région, anéantit toute perspective de progrès. Mais nous sommes conscients que, historiquement, c’est Saddam Hussain qui a commencé la guerre. Khomeini est un grand homme, un homme sincère, honnête, mais il ne connaît pas le monde moderne: on ne peut pas demander ça à un homme de 82 ans! Et quand il a gouverné, malheureusement il n’a pas donné l’image du véritable islam, qui à elle seule aurait bouleversé toute la région”, devait déclarer un sympathisant d’Issam al Attar, vivant en Allemagne fédérale.

Déjà affaibli par le départ d’Akram Haurani en 1983, puis par celui de personnalités comme Jassem Alouane (un nassérien indépendant), l”Alliance nationale pour la Libération de la Syrie” ne survivra probablement pas à l’éclatement du mouvement des Frères Musulmans: “Nous nous devions d’avoir des relations avec l’Irak pour obtenir de l’aide”, admet un dirigeant de l’opposition démocratique, “mais nous ne voulions pas que l’Irak s’immisce  dans nos affaires  internes comme il l’a fait, lors de la scission des Frères Musulmans. L’Irak n’a pas su faire preuve d’intelligence politique. L’alliance est morte”.

De son côté Habib Mokni, l’un des dirigeants du “Mouvement de la tendance islamique” (M.T.I.) tunisien, réfugié en France, remarque “”les Frères musulmans syriens ont échoué, ils n’ont pas su apporter le changement, réaliser leur projet de société... Mais les acquis historiques de leur lutte demeurent. il faut attendre l’émergence d’une nouvelle génération de l’intérieur. La cause de tout cela? C’est d’avoir quitté le pays. Si on quitte le terrain, c’est fini. C’est l’erreur d’Adnan Saadeddine: aujourd’hui il est dans l’impasse et il s’obstine. Il trahit ainsi sa propre cause. On ne peut pas préparer l’alternative islamique en Syrie à partir de l’Irak ou de l’Arabie Saoudite”.

Faut-il pour autant tirer un trait sur le mouvement des Frères Musulmans de Syrie? Probablement pas. Si le mouvement est terriblement divisé à l’extérieur, le courant idéologique demeure vivace. Et il reste sans doute à l’intérieur une organisation secrète, peu disposée à suivre des directives venues de l’extérieur. Sans doute méditent-ils aujourd’hui sur ce conseil d’un proche d’Issam al Attar:

“La vie des peuples ne se mesure pas en années... Il ne faut pas vouloir réaliser le changement pour le changement; il ne faut pas jeter le pays dans le chaos, il ne faut pas détruire plus qu’on gagne, ni provoquer plus de dégâts que de gains. Nous ne voulons pas être des instruments. Il ne faut pas entrer dans les luttes qui finissent par nous soumettre au jeu des puissances, des grandes puissances ou des puissances régionales. Il ne suffit pas d’entrer dans la bataille, il faut avoir les moyens de la gagner -- ou alors on sort d’un esclavage pour entrer dans un autre. Il ne suffit pas de faire le premier pas, il faut voir plus loin. Dans les circonstances actuelles, la lutte armée a besoin d’argent, de facilités qui ne peuvent être fournies que par des Etats étrangers. Ils ne les accorderont pas pour la cause de la justice, de la liberté, des droits de l’Homme. Non, je ne le crois pas. Moi, je combats la dictature partout, pas seulement en Syrie. Je ne combats pas l’injustice en Syrie pour l’accepter en Arabie Saoudite. Je ne veux pas mener une lutte contre Assad pour me retrouver entre les mains de Saddam. Je ne veux être au service de personne, ni de Bagdad ni de Riyad ni des USA. Il faut mettre en place des bases solides pour construire un avenir -- pas pour nous, pour le Droit”.

(Cahiers de l’Orient, N. 7, 3eme trimestre 1987)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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