CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAN: La semaine où l'Iran faillit basculer

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Hadi al Moudaressi

Hadi al Moudaressi

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Rafsanjani et KhameneiDu jamais vu depuis 20 ans, depuis ces manifestations monstres qui ont provoqué la chute du Chah d’Iran et l’arrivée au pouvoir de Khomeini en février 1979: les rues de Téhéran sont occupées par des milliers de jeunes qui brandissent le poing en scandant des slogans hostiles au régime. “À bas les tueurs”, peut-on lire en anglais sur le calicot d’une jeune étudiante iranienne, portant de grosses lunettes noires sur son tchador noir. “À bas la dictature”, crient d’autres manifestants... Incroyable, mais l’Iran semble vaciller au bord du gouffre: partout dans Téhéran des milliers d’étudiants s’en prennent aux symboles les plus détestés du pouvoir islamique. Très vite les manifestations dégénèrent. Il y aurait eu cinq morts à Téhéran. La province manifeste à son tour; on signale un mort à Tabriz, et de violentes manifestations dans plusieurs villes...

Suicide dans une baignoire

artiste peignant un portrait de KhomeiniC’est un article écrit par un mort qui a mis le feu aux poudres: le mardi 6 juillet -- la veille du jour où le “majlis”, l’assemblée iranienne, allait débattre un amendement sur le renforcement de la censure -- le journal “Salam” publiait sous un titre provocateur un rapport d’un certain Said Emami sur les excès de la presse libérale.

Said Emami n’est pas n’importe qui: vice-ministre des renseignements, il fait partie de la charrette de hauts fonctionnaires de ce ministère arrêtés à la suite de l’assassinat en novembre-décembre derniers, dans des circonstances mystérieuses, d’un certain nombre d’intellectuels iraniens: le scandale éclate quand les partisans de Khatami révèlent que ces assassinats ont été commis par des fonctionnaires du ministère des renseignements. Le ministre est contraint de démissionner en février. Le scandale continue quand Said Emami, l’un des inculpés, se suicide “dans sa baignoire, en avalant un produit épilatoire”! Tous ceux qui ont visité les prisons iraniennes savent que les baignoires y sont aussi rares que les produits épilatoires...

Mais les évènements se précipitent: le mercredi 7 juillet le “majlis” adopte la nouvelle loi sur la presse... Et quelques heures plus tard le rédacteur en chef de “Salam” reçoit un coup de téléphone lui annonçant la suspension Portrait de Bani Sadrindéfinie de la publication de son journal! Décision d’autant plus surprenante que “Salam” n’appartient pas vraiment à un dissident: son propriétaire n’est autre que Mohammed Khoeniha, l’un des plus proches lieutenants de Khomeini, et l’organisateur de la prise de l’ambassade américaine de Téhéran. en novembre 1979.

Une répression sauvage

Le lendemain, le jeudi 8 juillet, quelques dizaines d’étudiants organisent un sit-in de protestation devant un de leurs dortoirs, à Amir Abad, dans le centre de Téhéran.; à minuit des commandos des forces de l’ordre font irruption et attaquent sauvagement les étudiants à coup de grenades lacrymogènes et de barres de fer; poursuivis jusque dans leurs chambres certains se jettent par les fenêtres du premier étage pour échapper à leur agresseurs, pour la plupart des hommes en civil, des nervis des “ansar hizbolla” et des unités anti-émeutes du ministère des renseignements.

Des enseignants qui tentent de s’interposer sont eux aussi frappés. Des photos publiées par la presse locale, vite répercutées sur Internet, ont révélé l’ampleur des dégâts. La démission du ministre de l’enseignement supérieur, Moustafa Moini, et d’un certain nombre de doyens et de professeurs de faculté, témoigne du choc créé par cette répression brutale: pour la première fois en vingt ans la République Islamique s’attaquait à ses enfants! C’est l’étincelle qui a fait descendre dans la rue des milliers d’étudiants qui n’ont pas hésité à scander les slogans blasphématoires contre un régime qui ne prend pas en charge leurs besoins les plus élémentaires.

Dans ce pays de 65 millions d’habitants, à forte croissance démographique, les jeunes de moins de 25 ans représentent plus de soixante pour cent de la population  -- et ils sont les premières victimes de la mauvaise gestion de l’économie iranienne par les dirigeants de la République Islamique:

le secteur privé est pratiquement inexistant, plus de quatre-vingt pour cent de l’économie étant sous la tutelle de l’Etat.

Débâcle économique

L’effondrement des prix du pétrole, qui fournit 75 % des revenus de l’Etat, a aggravé la débâcle économique. L’Iran traîne une lourde dette extérieure -- plus de 15 milliards de dollars -- que ses mauvaises relations avec les pays occidentaux (et d’abord avec les USA) ne lui permettent pas de réaménager... Les statistiques iraniennes sont peu fiables, mais la moitié de la population iranienne vivrait au-dessous du seuil de pauvreté! Chaque année, des centaines de milliers de jeunes arrivent sur le marché du travail -- sans aucun espoir de décrocher un emploi.

Les étudiants iraniens, qui doivent passer un concours très difficile pour entrer à l’université (seulement un candidat sur quatre est accepté), ne sont pas davantage assurés de trouver du travail. Victimes d’innombrables frustrations pendant leurs années d’études, sans cesse harcelés par les “gardiens de la vertu” qui imposent des mœurs d’un rigorisme outrancier, ils savent que la vie qui les attend ne sera pas moins pénible: trouver un emploi et un logement sont des rêves quasi irréalisables.

Mais surtout, ces étudiants qui ont aujourd’hui 20 ans n’ont jamais connu le régime du Chah -- chassé en 1979 -- et ils ne voient que les défauts et les excès du régime islamique... sans pouvoir les comparer à ceux du régime précédent. Tout cela explique pourquoi ils se sont mobilisés aussi massivement: la répression sauvage du sit-in du 8 juillet a été l’étincelle qui a fait exploser la colère des étudiants qui sont descendus dans la rue pour exiger le limogeage du général Hedayat Lotfian, chef de la police de Téhéran., le jugement des responsables de la répression, la réorganisation des forces de l’ordre, qui échappent au contrôle du ministre de l’intérieur (elles dépendent du Guide) et la réouverture du journal “Salam”..

Pendant quatre jours, les dirigeants iraniens, tétanisés par un spectacle qui leur rappelait les débuts de “leur” révolution, se sont divisés en deux camps: d’un côté, les partisans de Khatami, qui comprenaient et justifiaient la colère des étudiants. De l’autre, les conservateurs, avec Khamenei, le Guide, qui, après avoir eu quelques mots de sympathie pour les étudiants d’Amir Abad, a tout de suite évoqué un “complot des ennemis de l’Islam”!

Et puis le mardi 13 juillet, après avoir participé à une réunion du “conseil suprême de sécurité nationale” avec Khamenei, Khatami est intervenu à la télévision pour condamner les “déviations” des étudiants et leurs slogans “démagogiques et provocateurs qui menacent la sécurité nationale”. Consternés, les étudiants voyaient leur héros rejoindre le camp de leurs ennemis. Une immense contre-manifestation organisée par les partisans de Khamenei le 14 juillet donnait le signal de la répression contre les manifestants étudiants: Hassan Rouhani, secrétaire du “conseil suprême de sécurité nationale”, annonce le “nettoyage” des éléments “corrompus” et “contre-révolutionnaires”, passibles de la peine de mort! Et le 15 juillet, le ministère des renseignements diffusait des appels demandant à la population de l’aider à arrêter les “bandits et saboteurs”...

En une semaine, l’Eté de Téhéran avait débouché sur une répression à la Tienanmen. Le ralliement apparent de Khatami au camp des conservateurs signifie-t-il la fin des espoirs de ceux -- avant tout les jeunes et les femmes -- qui avaient misé sur lui pour réformer le régime islamique?

Risque de coup d'état des conservateurs

Selon des observateurs iraniens particulièrement bien informés, le président Khatami aurait été obligé de condamner les débordements des étudiants car il risquait d’être victime d’un coup d’état des conservateurs:  plusieurs témoins ont reconnu parmi les casseurs des manifestations étudiantes des... agents des forces de sécurité qui ont agressé le dortoir des étudiants à Amir Abad!

Selon cette thèse, les éléments les plus conservateurs du régime ont fomenté un complot qui consistait à multiplier les troubles, pour pouvoir proclamer la loi martiale, et se débarrasser de Khatami -- comme ils le firent avec le président Bani Sadr en 1981...

Deux mesures hautement symboliques permettraient au président Khatami de rétablir son autorité -- et de redorer un prestige gravement compromis: le limogeage du général Hedayat Lotfian, et la réouverture de “Salam”. Mais si Khamenei a accepté le limogeage de deux officiers subalternes de la police de Téhéran, il continue d’opposer son veto à celui du général Lotfian: le renvoi du chef de la police aurait des conséquences psychologiques désastreuses  -- on évoque un “effet de domino” qui risquerait de démobiliser dangereusement ses partisans. Il en va de même pour “Salam”. Revenir sur cette décision, qui n’a pu être prise qu’avec l’assentiment du Guide, serait un terrible aveu de faiblesse.

Cet affrontement entre réformateurs et conservateurs au sommet de la hiérarchie de la République Islamique trouvera-t-il une issue pacifique grâce aux élections législatives prévues pour février prochain? Ou va-t-il déboucher, comme certains le craignent, sur une guerre civile? On le saura dans les prochains jours: s’il tombe une goutte de sang, si un des “meneurs” étudiants est exécuté par un pouvoir judiciaire contrôlé par les durs du régime, Khatami sera définitivement discrédité... et la République Islamique risque d’être emportée dans une tourmente aux conséquences imprévisibles car il est le dernier médiateur entre le régime et la population...

(Evènerment du Jeudi, 1997)

 

 

 

 

 

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