CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAK: Les Scénarios Secrets du Kurdistan

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Jeune syriaque apprenant sa langue dans un monastère

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Livre Noir

 

Defi Kurde

 

Jamais les jardins de Sarchinar et les pentes du mont Azmar n’ont accueilli autant de familles kurdes profitant du week-end pour fuir la chaleur de Souleimania pendant cet été indien qui se prolonge anormalement longtemps... Installés à même le sol ou autour des tables des restaurants, grillant des brochettes ou déballant des plats cuisinés à la maison, les femmes kurdes vêtues de robes aux couleurs chatoyantes se mêlant aux hommes en tenue traditionnelle -- turban, pantalon bouffant, longue ceinture de drap enroulée autour des reins -- écoutant la dernière cassette du “crooner” kurde Omar Dizaï ou improvisant une chanson plus traditionnelle reprise par l’assistance, buvant du “mastau” (yoghourt allongé d’eau) ou du thé, ou de la bière et du raki, tandis que des milliers d’enfants courent en tous sens, cette foule kurde profite de la vie tard dans la nuit, comme si rien ne devait menacer son insouciance et son bonheur.

Du bon côté de la barrière

“C’est vrai, pour une fois”, dit Azad, un ingénieur, “nous, les Kurdes, nous sommes du bon côté de la barrière”. Suivant avec le plus grand intérêt les émissions des chaînes de télévision kurde ou d’Al Jézira, la CNN arabe, les Kurdes se réjouissent en voyant le président George Bush afficher chaque jour plus énergiquement sa détermination de renverser le régime de Saddam Hussain et multiplier les imprécations. Et tous ces bruits de guerre et de frappe chirurgicale, toutes ces menaces qui s’accumulent sur le régime de Saddam Hussain sont accueillis avec flegme, quand ce n’est pas avec plaisir: pour une fois, ce n’est pas le Kurdistan qui sera le champ de bataille, mais Bagdad et les casernes et les palais de Saddam Hussain. Mais derrière cette apparente assurance et cette nonchalance se cachent de nombreuses interrogations, et une profonde anxiété... que cherchent à cacher les dirigeants kurdes, en recourant à un discours très consensuel, lénifiant, et délibérément optimiste: est-ce par souci de rassurer leur opinion publique, ou pour respecter des consignes très strictes qui leur ont été données à Washington -- ou par souci de ne pas irriter les Etats-Unis en exprimant les réserves que suscite la politique américaine? Il faut beaucoup d’obstination, et jouir de la confiance de ses interlocuteurs, pour leur faire exprimer leurs doutes et leurs réserves...

TalabaniRecevant à la mi-septembre à Souleimania les dirigeants de cinq petits partis politiques kurdes alliés à son “Union Patriotique du Kurdistan” (UPK), Jelal Talabani a dressé un tableau rassurant de sa visite à Washington avec une délégation de l’opposition irakienne: les dirigeants américains qu’il a rencontrés -- à l’exception du président George Bush, ils ont vu tout le monde, au plus haut niveau: le vice-président Dick Cheney, le secrétaire d’état Colin Powell, le ministre de la défense Rumsfeld, le chef d’état-major -- tous ces dirigeants ont réaffirmé leur détermination de mettre en place un régime démocratique en Irak, et de ne pas remplacer un dictateur par un autre dictateur: “Nous n’allons pas envoyer nos “boys” se battre en Irak pour remplacer Saddam Hussain par un autre dictateur”’, a déclaré Dick Cheney à la délégation de l’opposition irakienne.

Massoud Barzani, président du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), n’a pas fait le voyage de Washington. Théoriquement, dit-on dans son entourage, parce qu’il n’a pas voulu emprunter un hélicoptère turc pour aller jusqu’à la base d’Incirlik où l’attendait un avion américain. Plus probablement parce qu’il n’acceptait pas d’être mis sur le même pied que certains dirigeants de l’opposition qu’il considère comme de simples figurants -- comme Ahmed Chalabi, du “Conseil National Irakien”, ou Cherif Ali, candidat du parti monarchiste. “Cette rencontre de Washington n’était qu’un “show”, dit un de ses conseillers. “Les Etats-Unis voulaient montrer qu’il y a une opposition irakienne... Mais qui sont Ahmed Chalabi et Cherif Ali? Ont-ils respectivement 100 et 10 partisans?... Jelal Talabani est allé à Washington, mais il n’a rien obtenu”... Quelles que soient les raisons de son absence, Massoud Barzani, qui a déja été trahi plusieurs fois par les Américains (en 1975 et en 1991), s’est fait représenter par Hoshyar Zibari, son conseiller diplomatique. Mais il se dit satisfait du résultat des entretiens de Washington: “Cette fois-ci”, nous a-t-il déclaré dans son bureau de Sari Rash, “tout se fait en public. Quand le vice-président des Etats-Unis rencontre publiquement l’opposition irakienne, fait les déclarations qu’il a faites, s’engage comme il l’a fait, comment ne pas penser que c’est sérieux”?...

Les garanties et la protection américaines

En fait, Jelal Talabani l’admet, “les dirigeants Américains ne (lui) ont pas dit comment et quand ils changeront le régime: ils discutent encore un certain nombre d’options”. Au cours d’un long entretien à son quartier général de Qala Tchualan, Jelal Talabani s’est plu à rappeler qu’il était “un ex-marxiste, et qu’en tant que tel, je vois toujours les deux aspects d’un problème, le négatif et le positif: nous vivons sous la menace du régime irakien, mais ce qu’il y a de positif, c’est que nous avons la protection des Etats-Unis”.

Pour les quatre millions de kurdes qui vivent dans le “Kurdistan libre”, de facto indépendant de Bagdad, géré par les deux “gouvernements” kurdes d’Erbil et de Souleimania, la protection assurée par les aviations américaine et britannique basées à Incirlik, en Turquie, est vitale: tous les Kurdes savent que sans cette protection, les troupes irakiennes, avec leurs chars et leurs hélicoptères, pourraient déferler sur le Kurdistan et refouler en moins de quelques heures les “pechmergas” (maquisards kurdes) jusqu’aux frontières turque et iranienne -- répétant la tragédie de l’exode de 1991.

Les Kurdes savent qu’ils sont la cible la plus facile, la moins défendue, pour d’éventuelles représailles de Saddam Hussain: le scénario-catastrophe qui les hante, c’est le bombardement des grandes villes du Kurdistan avec des obus ou des missiles chargés de gaz chimiques ou biologiques. Et ils s’interrogent: Saddam Hussain disposant d’un nombre limité de ces engins, se laissera-t-il guider par des considérations stratégiques, et attaquera-t-il d’abord le Koweit et Israel? Ou, mû par un simple désir de vengeance, s’en prendra-t-il aux Kurdes? Le fera-t-il avant que les Kurdes ne s’engagent de façon active aux côtés des Américains, dans le cadre d’une opération préemptive? Ou après?

C’est donc la première question qu’ils ont posée aux Américains, avant d’envisager de participer à une opération contre Saddam Hussain. Au cours d’un entretien à son bureau de premier ministre du gouvernement (UPK) de Souleimania, Berham Saleh a affirmé que la lettre de Colin Powell, le secrétaire d’état américain, assurant les Kurdes que les Etats-Unis “répondraient de façon sûre et forte” à toute attaque irakienne, était une garantie satisfaisante. Mais au cours d’un colloque à Washington, il a indiqué qu’il n’était pas satisfait par la réponse de Colin Powell, “vague sur la nature de la réponse, se bornant à dire que la réponse de Washington se ferait à l’endroit et à l’heure choisis par Washington. Une promesse de ce genre est trop imprécise pour rassurer les Kurdes... les Kurdes ne veulent pas attendre que plusieurs milliers de personnes aient été tuées avant que Washington réponde”. Manifestement les dirigeants kurdes ne tiennent pas toujours le même langage avec leurs interlocuteurs américains et avec les autres...

Plus précis, Hoshyar Zibari , le représentant diplomatique de Massoud Barzani, indique qu’il a demandé de “nouvelles règles d’intervention” américaine: il a demandé aux Américains de “passer de la réponse éventuelle à la réponse immédiate automatique, et de la réponse à la dissuasion”. Il doit admettre que les Américains se sont bornés à prendre acte des demandes kurdes, et qu’il n’a pas obtenu les engagements américains souhaités -- une déclaration publique plus claire et plus précise qu’un simple “nous répondrons”.

Un conseiller militaire de Massoud Barzani énumère volontiers les divers aspects que pourrait revêtir une véritable protection américaine -- “si les Américains sont sérieux”: la fourniture de 4 millions de masques à gaz -- “les Américains en ont bien livré 7 millions à Israel” -- l’éventuel positionnement de missiles anti-missiles Patriot. Et ultérieurement, des missiles sol-air (Strella ou autres) et des missiles anti-chars (Tows ou des Saqr) qui pourraient très bien être “gérés” par des hommes des forces spéciales américaines si Washington ne veut pas en perdre le contrôle.

L”homme de la rue” a des préoccupations beaucoup plus terre à terre: “N’oubliez pas, dit un chef kurde, que le Kurdistan libre est comme un immense camp de réfugiés: les gens dépendent pour leur survie des rations alimentaires distribuées dans le cadre de l’application de la résolution 986 des Nations Unies -- Pétrole contre Nourriture. Et la plus grande inquiétude des gens, c’est: “Que va devenir notre ration? comment, par qui, sera-t-elle distribuée”? C’est une inquiétude que partagent certains dirigeants du PDK: “Il faut un plan d’aide humanitaire d’urgence”, dit un dirigeant du PDK. “Les gens vont avoir faim: qui va les nourrir”? Le HCR, conscient du danger, est déjà en train d’étudier les modalités d’accueil de dizaines ou de centaines de milliers de réfugiés dans les pays voisins -- et jusqu’en Syrie.

L’attitude à l’égard du régime de Bagdad

Tous les dirigeants Kurdes sont convaincus que Saddam Hussain est un champion dans l’art de la survie politique -- comme il l’a montré récemment en invitant les inspecteurs en désarmement des Nations Unies à revenir en Irak... Et ils pensent qu’il est très capable de prendre une nouvelle initiative pour diviser les Kurdes -- et les éloigner des Américains: il pourrait ainsi reprendre l’initiative en acceptant de négocier avec les Kurdes sur la base d’un statut fédéral, le statut que les kurdes tentent de faire accepter par l’opposition irakienne... et par les Etats-Unis.
“Ce serait pour Saddam Hussain une façon de tester notre position: sommes-nous neutres?”, remarque un dirigeant du PDK, “si nous refusons le dialogue, Saddam Hussain peut stopper les livraisons de carburants à la région kurde -- et c’est le chaos et la paralysie en 3 jours”. On l’oublie en effet souvent, mais le “Kurdistan libre”, de facto indépendant, entretient en fait d’étonnantes relations “techniques” avec le gouvernement central, dépendant totalement de Bagdad pour son approvisionnement en essence et en fioul (les gisements pétroliers de Kirkouk ne sont pas contrôlés par les Kurdes), et partiellement pour son approvisionnement en énergie électrique... Quand Jelal Talabani a fait à Washington des déclarations tonitruantes approuvant le débarquement éventuel au Kurdistan de troupes américaines, Bagdad a réagi en interrompant 4 heures plus tard les livraisons de carburant, qui n’ont été rétablies que 24 heures plus tard, assez longtemps pour faire courir un frisson de crainte au Kurdistan. “Nous devrions donc dire que nous ne sommes pas contre le dialogue”, conclut ce dirigeant du PDK, “mais que nous devons consulter nos amis et nos alliés”.

Selon toute vraisemblance, l’UPK de Jelal Talabani adopterait une position plus dure que le PDK, s’opposant à des négociations, même sur cette base. Conscient des dangers que pourrait attirer une attitude provocatrice, Jelal Talabani fait certes preuve d’une certaine prudence dans ses déclarations, répétant “nous devons être prudents”, et “nous ne serons pas un cheval de Troie”. Mais il déclare aussi qu’il faut “tolérer un certain degré de risque”, et qu’on “ne peut pas libérer son pays en restant assis confortablement dans un fauteuil... Nous devons être prêts à en payer le prix: nous n’avons pas peur”. Et il ne cache pas son irritation devant l’attitude de la France, qui fait obstacle aux projets guerriers du président Bush.

La participation kurde à la libération de l’Irak

Quel rôle militaire joueront les Kurdes? Tous les Kurdes sont conscients que même avec l’aide des autres forces de l’opposition, ils ne peuvent rien contre le régime de Saddam Hussain: “L’opposition irakienne ne peut pas changer le régime”, martèle Massoud Barzani, “Si quelqu’un vient dire que s’il bénéficie d’une aide et si on lui fournit des armes il pourra changer le régime, je ne pense pas que ce soit vrai. Quelles que soient les forces de l’opposition, elles ne peuvent être comparées aux capacités du régime. Aussi le changement devra être fait directement par les Américains, avec le soutien de l’opposition irakienne et du peuple irakien. Le rôle de l’opposition irakienne et du peuple irakien viendra après le changement”.

Cette donnée incontournable -- l’impuissance de l’opposition irakienne face au régime de Saddam Hussain -- explique que de nombreuses composantes de l’opposition acclament la volonté des Américains d’en finir avec le dictateur de Bagdad: se singularisent le parti communiste, opposé à la guerre, mais dont le secrétaire général, Hamid Majid Moussa, admet cependant “qu’il n’y a pas moyen de se débarrasser de Saddam Hussain sans les Etats-Unis, même si cela va créer de nombreux problèmes pour notre peuple” -- et le parti islamique Daoua, dont Jewad al Maliki, membre du bureau politique, reconnaît que tous les efforts entrepris jusqu’à maintenant pour faire tomber le régime de Saddam Hussain ont échoué. Malgré cela le parti Daoua n’accepte d’envisager une intervention américaine que dans le cadre de l’ONU. Kader Aziz, secrétaire général du Parti des Travailleurs, résume l’opinion générale en affirmant dans son bureau de Souleimania que “tout le monde au Kurdistan est très heureux et n’attend qu’une chose: que les Etats-Unis attaquent. Nous serons très heureux si ce sont les impérialistes qui abattent Saddam Hussain -- nous serions aussi heureux si c’était les Russes ou les Français qui le faisaient”!

Si le premier des scénarios envisagés par les Américains -- une opération massive, avec plus de 250.000 hommes -- exclut tout rôle pour les Kurdes qui qualifient une telle opération d”invasion”, les deux autres scénarios -- une opération moyenne, avec 60.000 hommes, ou un coup -- laissent envisager un rôle pour les Kurdes. Quelle sera la cible des dizaines de milliers de “pechmergas” du PDK et de l’UPK et des autres formations kurdes? Kirkouk et son pétrole? Mossoul, la grande métropole du nord, la seconde capitale de l’Irak?

A l’UPK comme au PDK, certains responsables ont une autre idée -- explosive: “Nous avons un agenda envisageant toutes les possibilités”, affirme Kosrat Rassoul, ancien premier ministre à Souleimania (UPK) et dont les qualités de chef militaire sont reconnues par tous. “Nous voulons être présents dans le gouvernement à Bagdad... Si nous avons une couverture aérienne américaine, et un soutien d’artillerie, nous pouvons même prendre le contrôle de Bagdad: la géographie nous favorise -- depuis Kalar et Kifri, nous ne sommes qu’à une heure et demie ou deux heures de Bagdad”.

Même idée au PDK, où un des conseillers militaires de Massoud Barzani confie: “Si nous voulons le fédéralisme, nous devons être fortement présents dans le gouvernement central à Bagdad. Si nous n’allons pas à Bagdad, les Chiites vont venir, ou les militaires prendront le pouvoir. Aussi nous devons avoir une force d’au moins 10.000 hommes à Bagdad: casernée dans l’une des trois grandes bases militaires de la capitale (Rachid, Al Taji ou Abou Ghraib), cette division kurde sera une garantie, protégeant le gouvernement et la démocratie contre un éventuel putsch d’un général irakien, comme il y en a eu si souvent par le passé”.

Et Kirkouk et Mossoul? Certains responsables kurdes soutiennent que les Kurdes devraient limiter leur action au pays kurde -- et en premier lieu à Kirkouk: “Nous devrions reprendre les territoires qui nous appartiennent”, déclare un chef kurde, “si nous prenons Kirkouk, les Américains nous écouteront peut-être... Sinon, nous serons oubliés... Mais il est possible que les Américains ne nous laissent pas prendre Kirkouk, en disant que cela doit être un territoire “neutre”, comme Hong Kong l’était... Quand ils le rendront aux Kurdes dans 50 ans, nous serons tous morts”...

Tactiquement, une opération sur Kirkouk n’est pas hors de portée des Kurdes, qui, lors du soulèvement de 1991, s’étaient emparés du centre pétrolier du Kurdistan avec quelque 5.000 pechmergas. “Une fois que les Américains ont détruit les centres de commandement et l’aviation irakienne, nous pouvons intervenir à Kirkouk”, dit un spécialiste des affaires militaires du PDK. “La connaissance du terrain constitue déjà la moitié de la victoire -- et nous l’avons... Avant d’attaquer, nous enverrons des commandos de nos forces spéciales derrière les lignes irakiennes réaliser des opérations de sabotage dans la ville contre les centres stratégiques de l’armée, du parti Baas et des renseignements. Il faudra multiplier les attaques contre Kirkouk et Mossoul, mais nous nous concentrerons sur Kirkouk”.

Pour les Kurdes, Kirkouk est tout un symbole: pour le général Barzani, héros de la résistance kurde pendant les années 1960 et 1970, Kirkouk était le “coeur du Kurdistan”, et “Kirkouk est kurde, même s’il n’y reste plus un seul Kurde”. Et le général Barzani allait jusqu’à dire: “Je ne renoncerai jamais à Kirkouk, car si je le faisais, les Kurdes viendraient cracher sur ma tombe”... Aujourd’hui, le projet de constitution fédérale approuvé par le PDK et l’UPK, proclame que Kirkouk est la capitale de la région kurde -- ce qui a provoqué la colère des Turcs, et en particulier du ministre de la défense, Sabahattin Cakmakoglu (MHP). Acceptant bien à contre-coeur de voir une région kurde bénéficier d’un statut particulier à leurs frontières, les Turcs refusent absolument que cette région puisse contrôler les ressources pétrolières de Kirkouk, ce qui assurerait pratiquement son indépendance... Et Sabahattin Cakmakoglu a menacé de lancer les troupes turques sur Kirkouk si les Kurdes tentaient de s’en emparer!

Massoud Barzani a répondu en “inspirant” un éditorial du journal Brayati affirmant que le Kurdistan serait... un “cimetière” pour les troupes turques. Hoshyar Zibari a déployé des trésors de diplomatie pour désamorcer cette crise entre le PDK et la Turquie. Cette crise a en effet de graves conséquences: la Turquie oppose son veto à tous les plans américains de participation kurde à une opération contre Saddam Hussain, et elle étrangle virtuellement le gouvernement de Massoud Barzani en réduisant à pratiquement rien le trafic au poste de douane d’Ibrahim Khalil, principale source de revenus du PDK. Mais Massoud Barzani ne décolère pas: “Nous ne sommes pas prêts à accepter le protectorat ou la tutelle de l’une des puissances de la région”, a-t-il déclaré au cours d’un entretien dans son bureau de Sari Rash. Malheureusement pour lui, sa marge de manoeuvre est très limitée: nous avons pu voir l’aéroport de Bamarné, dans le Badinan, près de Dohok, transformé en base de l’armée turque: une douzaine de chars et d’autres engins sont alignés sur le tarmac de l’aéroport, ...

Soucieux de ménager les susceptibilités turques, certains dirigeants du PDK se demandent si les Kurdes ne devraient pas accepter un compromis sur Kirkouk. “Quand on possède de l’or (la région contrôlée actuellement par les Kurdes), on ne joue pas son va tout sans réfléchir”, nous confie un membre du bureau politique du PDK qui se souvient de l’époque pas si lointaine où il avait rendez-vous avec Massoud Barzani dans une ville de province iranienne avec un sous-fifre du régime islamique qui leur faisait l’honneur de les recevoir... “Ne mentionnons pas Kirkouk”, conclut-il, faisons en une partie de la fédération irakienne, et partageons les revenus pétroliers”... Mais ce conseil risque de ne pas être entendu: la question de Kirkouk n’est pas seulement une question de principe pour les dirigeants kurdes. C’est aussi un problème humain brûlant: à la suite des campagnes d’arabisation poursuivies depuis 25 ans sans relâche par le régime de Bagdad, plusieurs dizaines de milliers de Kurdes ont été chassés de Kirkouk et ont trouvé un refuge précaire à Erbil et Souleimania. Pour eux, proclamer que Kirkouk est kurde même s’il n’y reste plus un seul Kurde n’est pas un simple slogan...

L’après Saddam

soldats reguliersSaddam Hussain va-t-il se battre jusqu’à ses dernières cartouches? Ou va-il une fois de plus faire la preuve de ses talents de champion de la survie, et négocier sa sortie d’Irak pour un exil en Russie ou en Egypte? Qui dirigera le gouvernement provisoire qui succèdera à Saddam Hussain? Cette dernière question -- à laquelle on attend un flot de réponses -- suscite souvent la perplexité. Et rares sont ceux qui avancent des noms de candidats au poste de premier ministre du gouvernement provisoire, du “Hamid Karzai” irakien. Massoud Barzani refuse de discuter cette question avant la réunion d’une conférence de l’opposition irakienne en Europe fin octobre. Hamid Majid Moussa, secrétaire général du Parti communiste irakien, refuse aussi de citer un seul nom: “Nous voulons un homme démocrate, honnête, de bonne réputation, capable... Nous ne faisons pas d’objection à ce que ce soit un Kurde ou un Chiite... Mais nous voyons de nombreuses perssonnes qui ont commis des crimes dans le passé et qui veulent être premier ministre! Avant, nous avions des leaders, des personnalités compétentes. Mais beaucoup ont été tués par Saddam Hussain...Nous devons consulter les autres partis. Et si quelqu’un vous cite un nom, ne le prenez pas au sérieux, personne n’a un candidat en vue”.

Même réponse avec Roj Shawess, membre du bureau politique du PDK et président du parlement kurde d’Erbil: “Nous voulons quelqu’un de propre et un démocrate. Vous en connaissez un?”, dit-il en souriant. Et de suggérer un triumvirat composé de trois personnalités, un Kurde, un Sunnite et un Chiite. Les Sunnites choisiraient leur représentant, les Chiites le leur, et évidemment les Kurdes aussi.

Pour Jelal Talabani, que beaucoup voient volontiers assumer de hautes responsabilités au Kurdistan ou à Bagdad, cette question est “prématurée”. “Il faudrait, dit-il, mettre en place, avant le début des opérations, un gouvernement provisoire, sur le terrain, en Irak, à Erbil, la deuxième capitale de l’Irak. Mais pour cela il faut que certaines conditions soient remplies: il faut que ce gouvernement bénéficie d’une certaine reconnaissance, et d’une protection. Or pour l’instant il n’y a pas d’accord entre les forces de l’opposition, il n’y a pas de signe de reconnaissance, et... cela pourrait donner aux Irakiens le signal qu’ils attendent pour nous attaquer”.

Si l’on insiste et demande au leader de l’UPK s’il n’a pas le nom d’un “Hamid Karzai” à proposer, Jelal Talabani se fait alors l’écho d’une inquiétude assez largement partagée et répond: “Nous sommes réalistes, si les Américains envahissent l’Irak et occupent Bagdad, ils choisiront leur homme: selon certaines rumeurs, ils iront chercher le prince Hassan de Jordanie... Chérif Ali parle de lui... Certaines personnes évoquent un général...”.

Kosrat Rassoul, membre du bureau politique de l’UPK, redoute un autre scénario: “Si Saddam Hussain est sûr à cent pour cent que les Américains sont sérieux, il négociera son départ, avec certaines garanties. Les Américains qui ne veulent pas de chaos en Irak pourraient accepter une solution qui aurait l’avantage de préserver la structure du gouvernement... Cette formule conviendrait également aux pays arabes du Golfe”.

Les Kurdes accepteront-ils une telle issue? “Nous voulons éliminer l’administration du Baas”, répond Kosrat Rassoul, “mais ce n’est pas nous qui déciderons, mais les Américains. Personnellement, pour éviter cela, je voudrais qu’on mette en place avant une attaque américaine un gouvernement provisoire, pour empêcher les interférences de la Turquie, de l’Iran, et des autres, et pour partager le pouvoir à Bagdad. On pourrait s’inspirer de l’exemple libanais, et envisager un président sunnite, un premier ministre kurde, et un président du parlement chiite”.

Failak Eddine Kakai, ministre d’état du gouvernement (PDK) d’Erbil, est en quelque sorte l’électron libre du PDK: tout en étant dans la ligne du parti, il est connu pour formuler des thèses qui n’engagent pas forcément Massoud Barzani, et qui peuvent servir de ballon d’essai. Comme Kosrat Rassoul, il envisage -- et redoute -- un départ négocié de Saddam Hussain: “Saddam Hussain sait céder le terrain quand il le faut: il l’a fait en 1970 (signature de l’accord sur l’autonomie avec le général Barzani), en 1975 (accord d’Alger avec le Chah), en 1988 (cessez le feu avec l’Iran), en 1991 (retrait des troupes irakiennes du Kurdistan), en 1996 (retrait d’Erbil). Et maintenant il vient d’accepter le retour sans conditions des inspecteurs en désarmement. Que trouvera-t-il demain? Reconnaître Israel? Ou l’acceptation d’un statut fédéral en Irak? Ou l’organisation d’élections démocratiques? Ce n’est pas la fin de la route pour Saddam Hussain. Il va survivre.”

Que feront alors les Etats-Unis? “La démocratie n’est pas l’objectif ultime des Américains, ils pourraient se satisfaire d’un scénario dans lequel Saddam Hussain laisserait le pouvoir à son fils Qusay”, constate Failak Eddine Kakai qui rappelle à quel point l’Irak occupe une position géostratégique au coeur du Moyen-Orient, et combien un changement complet de régime pourrait avoir d’effets déstabilisateurs sur l’ensemble de la région .

Mais, dit-il, si les Américains font vraiment la guerre, alors tout changera. Et alors, qui pourrait être le premier ministre du gouvernement provisoire? Répondant enfin à cette question, Failak Eddine Kakai explique: “De deux choses l’une, ou les Etats Unis cherchent une solution qui exclut la véritable opposition... et leurs critères seront différents des notres. Ou ils traitent avec la véritable opposition, celle qui est présente sur le terrain, et alors on peut avancer plusieurs noms: Massoud Barzani, Mohammed Baker al Hakim, Iyad Allaoui”.

Acceptant enfin de se livrer au jeu des noms, un dirigeant du PDK exclut d’emblée Ahmed Chalabi, “qui n’a pas fait ses preuves après avoir dirigé le Conseil National Irakien pendant dix ans”. Alors? La solution hachémite, avec le roi Abdoulla ou le prince Hassan?... Difficile d’y croire, même si cette hypothèse est évoquée dans les milieux ultra-conservateurs américains. Baker al Hakim? difficile d’envisager un Chiite au poste de premier ministre à une période aussi cruciale... Hassan an Nakib? L’ancien général aurait pu faire un bon candidat, il est entouré d’exilés originaires de Takrit bien en cour à Washington, mais il est très âgé. Adnan Pachachi? Ce diplomate de grande famille sunnite qui a vécu pendant des décennies en exil à Abou Dhabi pourrait être un bon candidat, mais il est trop “britannique”. Au Kurdistan, on cite les noms de Berham Saleh et Hoshyar Zibari, tous les deux très compétents, mais qui ne figurent pas en tête de liste... Aref Abdel Razzak? Trop âgé et chauvin. Abder Rahman Aref, qui a déjà été président de la République dans les années 1960?... Bien âgé lui aussi, et faible... Et à l’intérieur de l’Irak? “Ils sont tous morts”, affirme ce dirigeant du PDK. En fait, selon certains informations, Massoud Barzani aurait demandé à certains de ses proches de chercher activement des noms de personnalités, magistrats ou hommes politiques à la retraite, qui pourraient faire l’affaire.

L”héritage”

“Le gouvernement provisoire aura un rôle très important, et j’espère qu’il sera dirigé par un leader kurde”, affirme Nour Shirouane, membre du bureau politique de l’UPK, connu pour son franc parler. “Il devra prêcher la réconciliation et préparer les élections”. Officiellement, tous les dirigeants du PDK et de l’UPK parlent de “tolérance” et de “réconciliation”. Nour Shirouane ne croit pas à une guerre civile, mais il n’écarte pas le “risque de revanches personnelles, car ils sont responsables de la mort d’au moins 250.000 personnes. Nous saurons le nombre exact après que Saddam Hussain soit tué”.

Certains, comme Hamid Majid Moussa, secrétaire général du Parti communiste irakien, évoquent le risque d’un “bain de sang”. “Il y aura une explosion à Bagdad, personne ne pourra la contrôler”, dit de son côté un chef militaire du PDK. “Je ne pourrai plus vivre à Bagdad, j’y serais entouré de tellement de complices des crimes de Saddam Hussain”, déclare Abdel Razzak Mirza, ministre de la coopération avec les ONG du gouvernement (UPK) de Souleimania, qui ajoute: “Comment contrôler la situation, quand tellement de gens ont vécu de telles horreurs”. “Je peux vous dire qu’à Takrit et à un certain nombre d’autres endroits marqués par le pouvoir de Saddam Hussain, il ne restera pas pierre sur pierre après la chute de Saddam Hussain”, affirme le chef d’une grande tribu kurde.

Que faire du parti Baas, de l’armée, des services de renseignement? Même Hamza al Kazimi, un ancien baasiste, dirigeant du Wifaq d’Iyad Allaoui, un mouvement de l’opposition composé à 95 pour cent... d’anciens Baasistes, admet que le Baas doit disparaître en tant que tel, et que ses cadres qui n’ont pas commis de crimes devront militer à l’avenir dans un nouveau parti, pourquoi pas le Wifaq? “Les services de renseignement et les services qui ont torturé doivent être supprimés”, déclare de son côté Hamid Majid Moussa, du PCI, “et les criminels doivent être jugés... Mais nous faisons la différence entre les criminels et toutes les personnes honorables qui ont eu un poste dans l’armée et le parti Baas: nous ne sommes pas pour des liquidations massives”.

“Nous avons dressé la liste des responsables qui doivent être envoyés devant les tribunaux”, rappelle AbdelRazzak Mirza, qui a travaillé pour “Indict” avant de devenir ministre du gouvernement de Berham Saleh à Souleimania. “Nous avons dressé deux listes, la liste A, qui comprend une douzaine de noms de dirigeants irakiens directement associés à Saddam Hussain: ses fils Odei et Qusay, ses demis frères Watban, Sabawi et Barzan, Hamza al Zoubeidi, Ali Hassan al Majid, Izzat Douri, Taha Yassine Ramadan, Tarek Aziz, et Aziz Saleh al Noman. Et la liste B, qui comprend deux douzaines de noms. Mais nous ne pouvons pas transformer l’Irak en abattoir. Nous devrons pardonner la majorité des gens, sauf ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité”.

Que faire des généraux comme Nazir al Khazraji, ancien chef d’état-major, réfugié au Danemark, ou comme Wafiq al Samarrai, ancien chef de la sécurité militaire, qui proclament leur innoncence, et se posent en leaders de l’opposition? “Nous avons la conviction qu’ils ne disent pas toute la vérité”, dit Adel Razzak Mirza, “mais en même temps nous voulons encourager un plus grand nombre d’officiers à abandonner le régime... Nous verrons plus tard”... Cette attitude quelque peu opportuniste n’est pas toujours comprise par les victimes de ces anciens collaborateurs de Saddam Hussain.

Un intellectuel de Souleimania ne se fait guère d’illusion sur les “purges”: “Même si les principaux dirigeants du Baas sont arrêtés et jugés, le Baas continuera de gouverner le pays”, affirme-t-il avec une certaine amertume, “car ce sont les gens qui ont l’expertise. Déjà, ici, au Kurdistan, de nombreux annciens Baasistes occupent des postes clés. Même des gens qui ont été impliqués dans la campagne de l’Anfal (qui a fait environ 180.000 victimes kurdes)”.

L’Irak de demain: un état fédéral?

Mais l’enjeu essentiel, pour les Kurdes, c’est leur statut dans l’Irak de demain. Et pour une fois unanimes, les partis politiques kurdes ne conçoivent pas d’autre solution que le fédéralisme. “Nous sommes maintenant indépendants, et nous demandons à être réunifiés... mais la seule solution, c’est une fédération”, affirme Berham Saleh, premier ministre à Souleimania. Même opinion au PDK de Massoud Barzani, où Roj Shawess, président du parlement, pose aussi ses conditions: “Nous ne pouvons pas renoncer à ce que nous avons -- la quasi indépendance -- sans garanties... Nous sommes une “région”, nous sommes prês à rejoindre (l’Irak) à certaines conditions: le peuple kurde n’est pas disposé à accepter d’être gouverné comme il l’a été auparavant. Nous voulons un système fédéral, avec des garanties internationales”.

Soucieux, comme le dit Massoud Barzani, de “ne pas rater le train en marche”, le PDK a préféré exposer “avant le changement” “sa conception de l’Irak de demain...et ce que devraient avoir les Kurdes”, en soumettant un projet de constitution pour l’Irak et un autre pour la région kurde, rédigés par des spécialistes kurdes du droit constitutionnel. Ce document d’une quinzaine de pages a le mérite d’exposer de façon très précise les relations entre la région kurde et le pouvoir central..

L’article Un du premier texte, sur les “Principes généraux du Fédéralisme en Irak”, stipule que “L’Irak est un Etat fédéral, démocratique, parlementaire, reposant sur le pluralisme politique. La République Fédérale d’Irak consiste en deux régions:
- la région arabe, qui comprend les parties centrale et méridionale de l’Irak ainsi que la province de Mossoul, Ninive, dans le nord, à l’exclusion de certains districts mentionnés dans le paragraphe suivant.
- la région du Kurdistan irakien, qui comprend les provinces de Kirkouk, Souleimania et Erbil dans leurs limites administratives antérieures à 1968, et la province de Dohok et les districts de Akkra, Sinjar et Sheikhan, et le sous-district de Zimar dans la province de Ninive, les districts de Khanakin et Mandili dans la province de Diyala, et le district de Badra dans la province de Al Wasit.
Les limites géographiques de la région seront inscrites dans la constitution fédérale”.

Le projet de constitution prévoit que la République fédérale aura son président; son pouvoir judiciaire, son pouvoir législatif, composé de deux chambres, une assemblée nationale fédérale, élue à la proportionnelle, et une assemblée des régions, composée à égalité de membres des deux assemblées régionales; son conseil des ministres, avec un premier ministre et des ministres représentant proportionnellement les deux régions. Chaque région aura également son assemblée législative, son président régional, son conseil des ministres régional et son pouvoir judiciaire régional.

Sans entrer dans les détails d’un texte très technique, on citera quatre articles assez “explosifs” de ce projet:

L’article 14 du projet de constitution fédérale prévoit que “si le président de la République fédérale élu est originaire d’une des régions, le premier ministre fédéral devra être originaire de l’autre région”. Autrement dit, si le président de la République fédérale est un Arabe, le premier ministre sera automatiquement un Kurde. Après avoir pendant des décennies refusé de jouer un rôle politique à Bagdad, les Kurdes ont enfin compris qu’ils devaient exercer le pouvoir à Bagdad s’ils voulaient l’exercer dans leur région.

L’article 7 de ce projet précise également que les membres du gouvernement seront désignés proportionnellement au poids respectif des populations arabe et kurde dans la République fédérale -- ce qui revient à dire que les Kurdes composeront le quart du gouvernement -- “en clair, commente un dirigeant du PDK, cela veut dire que les Kurdes devront avoir un des trois “grands ministères” -- la défense, l’intérieur ou les finances.

L’article 5 du projet de constitution de la région stipule que “Kirkouk sera la capitale de la région du Kurdistan”. Cet article a provoqué de violentes réactions en Turquie, qui refuse de laisser les Kurdes contrôler les ressources pétrolières de Kirkouk.

Et l’article 75 stipule que “la structure de la République fédérale d’Irak ne peut être modifiée sans le consentement de l’assemblée régionale du Kurdistan. Toute action contraire à ce principe autoriserait le peuple de la région du Kurdistan à exercer son droit à l’auto-détermination”. Concrètement, cela veut dire qu’en cas de conflit entre le pouvoir central et le pouvoir régional, les Kurdes proclameront leur indépendance.

Soumis à l’UPK après la conclusion de l’accord entre Massoud Barzani et Jelal Talabani, les 8-9 septembre derniers, ce projet a été légèrement modifié, dans un sens plus parlementaire. Il devrait ensuite être soumis au parlement kurde d’Erbil et aux autres partis de l’opposition irakienne. Certains l’ont déjà approuvé. Mais les vrais problèmes commenceront lorsqu’il faudra faire approuver cette constitution par le peuple irakien, soit par le parlement qui sera élu après le départ de Saddam Hussain, soit par l’ensemble de la population, dans le cadre d’un référendum. Manifestement, la plupart des dirigeants kurdes n’avaient pas envisagé cette éventualité: pour eux, il suffisait de faire approuver le projet de constitution fédérale par un congrès de l’opposition irakienne, réuni quelque part en Europe... et par les Etats-Unis, puissance tutélaire. Et ils sont assez déconcertés quand on leur démontre qu’un projet de constitution doit être validé par un vote populaire.

Certains responsables kurdes, mais ils ne sont pas très nombreux, pensent que ce projet de constitution fédérale serait ratifié par le peuple irakien, qui comprend une majorité de chiites (environ 60 pour cent du total de la population irakienne): Roj Shawess, en particulier, estime que les Chiites, qui ont subi pendant des décennies la suprématie des Sunnites, devraient approuver un projet de constitution fédérale. Un de ses proches souligne que les Chiites représenteront environ 75 pour cent de la population de la région arabe: “Si le fédéralisme est appliqué, les Chiites auront le pouvoir dans leur région... Nous devons donc jouer la carte chiite”. Mais la plupart des dirigeants kurdes sont convaincus que la majorité de la population arabe de l’Irak, cédant à des réflexes nationalistes, rejetterait le projet de constitution fédérale: “Les Arabes irakiens sont beaucoup trop chauvins”, dit l’un. “Pas question de soumettre notre projet à une assemblée irakienne, il serait étouffé”, assure Hoshyar Zibari. Même opinion à l’UPK, où Nour Shirouane déclare catégoriquement: “Je ne soumettrai jamais la question du fédéralisme aux Arabes! Les Chiites nous soutiennent, jusqu’à maintenant... Mais s’ils s’emparent du pouvoir... Je ne sais pas”.

“Comment les Arabes pourraient-ils rejeter un projet de constitution qui a été approuvé par le Conseil National Irakien d’Ahmed Chalabi en 1992, par la conférence de l’opposition aux Etats-Unis cette année, et qui a le soutien des Etats-Unis”, s’interroge Kosrat Rassoul, ajoutant “Si le nouveau système est démocratique, ils donneront leurs droits aux Kurdes. Nous sommes deux nations, nous avons chacune notre terre, nous ne reveendiquons pas les terres arabes, mais nous étions ici avant les Arabes. Nous avons des provinces qui sont plus grandes que certains états du Golfe... Si le fédéralisme est mauvais, alors que les Etats du Golfe deviennent une république”!

Poussé dans ses retranchements, Kosrat Rassoul reconnaît que si un parlement irakien élu démocratiquement rejette le projet kurde de constitution fédérale, les options des Kurdes seront limitées: “Si nous avons affaires à un régime soutenu par les Etats-Unis, nous ne pouvons pas dire que nous allons nous battre contre lui. Si les Etats-Unis nous soutiennent... nous demanderons plus qu’un statut fédéral”.

Conscient de tous ces aléas, Roj Shawess conclut que finalement les Kurdes ne peuvent pas laisser entre les mains du peuple irakien la responsabilité de passer à un régime démocratique et au fédéralisme. “C’est une condition absolue de notre part”, dit-il, “cela devra être approuvé avant la mise en place d’un régime de transition, avec des garanties internationales”. Pour les Kurdes, le fédéralisme passe avant tout. Mais les jours qui viennent sont très incertains.

(Le Nouvel Observateur, N° 1988, 12 décembre 2002.

MERIP, Winter issue, N° 225)

 

 

 

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