CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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RUSSIE: Les Musulmans de Saratov, de l'Athéisme au Radicalisme?

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ElfiaÀ la différence des jeunes filles russes qui défilent sur la "Kirova Prospekt", la grande rue piétonnière branchée de Saratov, Elfia, jeune musulmane de 25 ans, s’habille très strictement : pas de jeans moulants, pas de minijupe ni de T-shirt court laissant apercevoir le nombril, pas de cheveux longs tombant sur les épaules. Bien au contraire, elle cache soigneusement ses cheveux sous un foulard qui ressemble presque à un hijab, et porte une longue jupe et un chandail noir austère à manches longues.

"Jusqu’à 14 ans, j’étais une "musulmane passive", explique Elfia, "je ne jeûnais pas pendant le Ramadan, je ne priais pas, et je ne me couvrais pas…. Mais en 1995, je suis allée dans un camp de vacances organisé par la mosquée de Saratov, et je suis devenue une "musulmane active"… Elfia ajoute qu’elle n’a pas eu de problèmes au lycée, où ses camarades l’aimaient bien et où elle était "protégée par un groupe d’élèves d’Ingouchie et de Tchétchènie". Ses parents avaient craint que sa décision l’exclue de la société, parce qu’à cette époque seulement trois ou quatre adolescentes portaient un foulard, mais Elfia n’a pas cédé, et aujourd’hui elle fait partie des "quelque milliers" de jeunes femmes de Saratov qui vivent comme des "musulmanes actives" et mettent un foulard.

A la différence du Tatarstan...

L’histoire d’Elfia illustre l’évolution de la communauté musulmane vivant dans cette ville russe d’environ un million d’habitants, sur la Volga, à un millier de kilomètres au sud de Moscou, pas très loin d’un Caucase ravagé par la guerre. A la différence du Tatarstan, où la moitié de la population est composée de musulmans Tatars, l"oblast" (région) de Saratov -- 2.000.000 d’habitants -- est habité par une grande majorité de slaves, les musulmans ne constituant que dix pour cent de la population, soit 200.000 à 250.000 individus, selon Mukaddas Bibarsov, le mufti de Saratov, qui ajoute qu’ils disposent de 30 mosquées et 50 salles de prière dans la région.

Les musulmans de Saratov sont maintenant une petite minorité dans ce qui était autrefois un Etat musulman. "L’islam est arrivé ici avant le christianisme, au IXe siècle, avec Ibn Fadlan, un cheikh arabe", rappelle le mufti, "et l’Islam est devenu la religion officielle de l’Etat bulgare de la Volga dès 922, alors que Kiev n’est devenue chrétienne qu’en 988, et la région de la Volga encore plus tard. L’élite de l’Etat était musulmane, les autres habitants étaient païens".

Mukaddas BarbisovÒNous recevant dans son bureau de la mosquée Rachida, récemment reconstruite, le mufti soutient paradoxalement que le fait que les musulmans soient devenus une minorité dans leur propre pays les a favorisés pendant les décennies de répression et d’athéisme soviétiques : "Notre situation dans la région de la Volga était meilleure que celle des musulmans du Tatarstan. Étant donné que le nombre de musulmans n’était pas élevé, et qu’il n’y avait pas ici de mouvement national musulman comme au Tatarstan, c’est sur les chrétiens orthodoxes que le régime a fait pression".

Mukaddas Bibarsov est né en 1960 dans la petite ville de Sredniaia Yeluzan, près d’Oufa, dans la république russe du Bachkortostan. Les 11.000 habitants de Sredniaia Yeluzan sont tous des musulmans, des Tatars, Bachkirs et Kazakhs, et forment une communauté unie et prospère qui s’enorgueillit de posséder une boulangerie, une forge, et une fabrique de salaisons qui produit les "meilleures saucisses Halal de Russie", affirme fièrement le mufti. Fils et petit-fils d’imam, Mukaddas Babirsov fit ses études de théologie à Boukhara, en Ouzbékistan, et revint en Russie en 1987, pendant la perestroïka.

Nommé mufti de Saratov il y a 3 ou 4 ans, il a complètement reconstruit la mosquée Rachida, la mosquée principale de la ville. Construite en 1836, elle était devenue une école après la Révolution de 1917, et un centre de désintoxication pour alcooliques dans les années 1970. La nouvelle mosquée, inaugurée l’année dernière, forme un complexe impressionnant, avec une grande salle de prière pour les hommes, une salle pour les femmes, une bibliothèque, un magasin, plusieurs salles de cours pour la "madrasa" qui accueille quelque 150 élèves, et une salle équipée avec des ordinateurs "pour que les musulmans se sentent à l’aise dans une société moderne". Le mufti dit que ces travaux ont été financés par les commerçants musulmans de Saratov, et par un prêt de la Banque saoudienne de Développement Islamique". Il refuse de dire combien la nouvelle mosquée a coûté, admettant seulement que ce fut "plus d’un million de dollars".

La campagne d'athéisme

Tout en minimisant l’impact de la "campagne d’athéisme" du régime communiste sur les musulmans de la Volga, Mukaddas Barbisov admet qu’elle a transformé la communauté musulmane. "Mon père, qui avait étudié la religion à Damas, n’était pas du tout actif politiquement. Sa seule activité consistait à diriger la prière à la mosquée locale, et à assister à des cérémonies familiales comme les circoncisions et les mariages. Il ne pouvait pas transgresser ces limites. Moi, j’ai commencé à aller à la mosquée et à jeûner quand j’ai eu 17 ans. Mais mes amis avaient honte d’entrer dans une mosquée. Pendant la période soviétique, un croyant était considéré comme un demeuré, qu’il soit musulman ou chrétien. Ce complexe est l’héritage soviétique".

"Quand je dis aux femmes et à leurs maris que les mosquée Rachidafemmes devraient mettre un foulard, ils ne m’écoutent pas", ajoute le mufti. "Beaucoup de femmes accepteraient de le faire, mais elles font un complexe, et ne le portent pas dans la rue -- elles le feraient, si d’autres femmes le faisaient".

Elfia, qui a courageusement décidé de mettre un foulard il y a dix ans quand seulement une poignée de femmes en faisait autant, n’a jamais eu ce complexe, mais elle admet avoir eu des problèmes avec des skinheads qui l’insultaient, la traitant de "Shahid" -- allusion aux femmes tchétchènes qui commettent des attentats suicides. Mais elle prétend que la situation s’est améliorée depuis deux ans, sauf pour les couches les moins éduquées de la population.

"La campagne anti-musulmane contribue à faire disparaître ce complexe, surtout parmi les jeunes", affirme le mufti, "le culte de la force a l’effet contraire sur les jeunes, quand quelqu’un parle d’extrémisme musulman, ils en sont fiers".

Si l’on prend le "Haj", le pèlerinage rituel à La Mecque, comme indice du comportement religieux des musulmans dans cette province russe, il est très faible : 30 personnes sont allées en Arabie saoudite pour le dernier haj, ce qui est "très peu pour une population de 200.000 à 250.000 musulmans", admet Mukaddas Barbisov, "mais beaucoup si on compare ce chiffre au zéro absolu de la période soviétique". Le mufti estime qu’environ cent fidèles pourraient faire le haj s’ils en avaient les moyens -- mais le pèlerinage est cher -- entre 1.200 et 1.600 dollars -- pour des citoyens russes.

Le mufti a fait quatre fois le pèlerinage. Il a aussi, ce qui est surprenant, deux femmes, qui lui ont donné sept enfants. Quand on lui demande si la polygamie est légale en Russie, le mufti répond que ce n’est pas un problème. "Mes parents ont enregistré leur mariage après la naissance de leur cinquième enfant. L’enregistrement n’est pas important. Ce qui est important c’est de vivre conformément à la tradition. Je suis officiellement marié avec ma première femme, et tous mes enfants portent mon nom", dit-il, ajoutant : "Il n’y a pas de problème avec l’Etat russe, toute la Russie fait comme cela. En Russie, nous ne savons pas vivre légalement".

Interrogé sur ses relations avec l’église orthodoxe, Mukaddas Barbisov répond brièvement : "Nous avons de bonnes relations. Nous les respectons -- et nous demandons qu’ils nous respectent".

Finalement, quand on lui demande s’il y a un danger de fondamentalisme dans sa région, avec la présence d’un certain nombre de réfugiés tchétchènes et ingouches, le mufti répond : "Qu’est-ce que vous appelez fondamentalisme ? Il y a des mouvements radicaux partout. La société russe se radicalise. Quand les questions sociales et nationales ne sont pas résolues, on ne peut pas éviter la radicalisation. Mais il n’y a pas plus de radicalisme parmi les musulmans de Saratov que dans la société russe en général".

Un expert de Saratov soutient que ce problème est dû à la très grande influence exercée par l’église orthodoxe. "La présence de l’église se fait sentir jusqu’au sein de l’école, où les élèves russes doivent suivre un programme intitulé "les bases de la culture orthodoxe" ! Et de nombreux politiciens russes utilisent la religion à des fins politiques. A l’inverse, alors que les musulmans constituent 24 % de la population russe, et cela augmente, l’Etat ignore l’Islam".

"La crise économique plonge beaucoup de gens dans une misère totale, sans aucune assistance. Cela provoque un retour important des religions, orthodoxe et musulmane. Cela crée des tensions, et l’émergence de tendances radicales. L’Etat veut contrôler ces tensions, mais il ne sait pas comment. Tous les six mois", conclut cet expert, "on organise une conférence sur l’islam en Russie et on invite des experts -- mais personne n’écoute" !

(The Middle East magazine, Juillet 2006)

 

 

 

 

 

 

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