CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

www.Chris-Kutschera.com


La "sale guerre" du Kurdistan racontée par les Soldats turcs...

Sommaire

AFRIQUE

AMERIQUE

ASIE

EUROPE

FRANCE

KURDISTAN

MOYEN-ORIENT

ARCHIVES PHOTOS

Galerie Photos

 

Réfugiés kurdes irakiens face à l'armée turque, 1991

Frontière turque

 

Réfugiés afghans en Iran victimes des mines

Réfugiés afghans

Dernière photo d'Abdoulla Ocalan libre, à Rome, 1999

A.Ocalan

Jeune érythréenne des îles Dalak

Erythrée

Defi Kurde

 

stories

 

Livre Noir

 

Photo souvenir de deux soldats turcs avec leur paquetagePeu de guerres se sont poursuivies pendant quinze ans dans un tel secret. Les zones de combats de l’Est de la Turquie -- le mot “Kurdistan” est hors la loi -- étaient interdites à la presse étrangère. Et même la presse turque n’avait droit qu’à des visites cornaquées par des officiers des services spéciaux de l’armée turque. Seuls les porte-parole officiels des forces armées avaient le droit de faire des déclarations.

Le mot "guerre" est proscrit...

Photos d'un album d'un soldat turcPour les autorités turques il s’agissait d’une opération des forces de l’ordre contre des terroristes manipulés de l’extérieur -- en voie de liquidation depuis que leur chef, Abdoulla Ocalan, a été capturé au Kenya, jugé, et condamné à mort. Le mot “guerre” est proscrit. Même si ce conflit a fait près de 40.000 morts. Employer le mot “guerre”, c’est reconnaître que les adversaires contre lesquels on se bat sont en quelque sorte sur un pied d’égalité. Mais pour les autorités turques, il n’y a ni guerre contre une puissance étrangère, ni une guerre civile -- ce serait reconnaître l’existence d’un peuple kurde. Les autorités turques poussent le paradoxe jusqu’à empêcher la création d’associations d’anciens combattants -- puisqu’il n’y a pas de guerre, il n’y a pas d’anciens combattants. Les anciens de la guerre de Corée (1953) ou de l’intervention à Chypre (1974) peuvent se regrouper dans des associations, mais pas ceux qui sont allés se battre “à l’Est”.

Commando en tenueDepuis le début du conflit, en août 1984, près de deux millions et demi de jeunes appelés du contingent, âgés d’une vingtaine d’année, ont été envoyés se battre contre le PKK. Que pensent de cette guerre cachée ces jeunes, pour la plupart des villageois ou des citadins issus des bidonvilles des grandes métropoles de l’ouest de la Turquie, qui y découvrent les Kurdes, et parfois la mort? La censure est totale. 

C’est une journaliste turque, Nadire Mater, qui a eu l’idée de les interroger après leur service militaire, quand ils sont redevenus civils et sont donc libres de parler. Nadire Mater a publié les récits de 42 anciens soldats ou officiers, originaires de toutes les parties de la Turquie, qui ont fait leur service “à l’Est” entre 1984, le début de la lutte armée du PKK, et 1998, quand Abdoulla Ocalan commence la cavale tragique qui le conduira dans une prison turque. Son livre, “Mehmedin, les soldats qui se sont battus dans le sud-est parlent”, est un document explosif, qui a été tiré à 14.000 exemplaires avant d’être interdit. Poursuivie pour “insulte” à l’honneur de l’armée, et risquant, selon l’article 159 du code pénal turc, d’être condamnée à 6 ans de prison, Nadire Mater a finalement été acquittée.

Qu’a-t-elle donc révélé? Qu’ont dit ces anciens militaires?

“Tout d’abord, dit Nadire Mater, cette guerre est une guerre des pauvres: le fils de Tansu Ciller, ancien premier ministre, ou celui de Dogan Gures, ancien chef d’état-major, ne font pas leur service à l’Est. Les gosses de riches se débrouillent, ils poursuivent leurs études pendant des années, ou ils vont chez un médecin auquel ils achètent un certificat  d’inaptitude, ou bien ils partent à l’étranger, et rachètent leur exemption”.

“Quand les appelés partent là-bas, ils ne se posent pas de questions: c’est leur devoir, ils le feront. Et puis, peu à peu, ils voient des choses, ils ressentent diverses émotions, et ils commencent à se poser des questions. La plupart du temps, ils sont assez confus: dans une même phrase ils critiquent l’armée, puis ils font son éloge. Ils s’en prennent au PKK, et comprennent ses raisons de se battre. Certains emploient le mot de “terreur”, d’autres parlent de “guerre”.

Faut-il parler de “guerre sale”? “C’est le moment le plus délicat de l’interview, raconte Nadire Mater. Quelque fois ils étaient très mal à l’aise, et je ne pouvais pas poser de questions. Ils racontent comment ils se battent, comment leurs amis sont morts à côté d’eux. Avec le temps certains se demandent si c’est bien de tuer des gens. Un membre des équipes spéciales m’a raconté qu’ils filment ce qu’ils font... Il a vu l’un d’eux couper les oreilles d’un combattant du PKK, les mettre dans un verre de coca-cola: l’acidité du coca fait pourrir la chair, et ils gardent le cartilage comme porte-clés. Cela m’a été raconté par un soldat originaire de la Mer Noire”...

Ce que révèle aussi le livre de Nadire Mater, c’est à quel point ces jeunes soldats sont traumatisés par cette expérience. Certains mettent des mois à s’en remettre, ne pouvant pas dormir normalement après leur retour à la vie civile: beaucoup ont un rythme du sommeil inversé, et dorment le jour... D’autres se livrent à des actes criminels.

Finalement, cette guerre cachée qui faisait rage dans l’Est de la Turquie -- chaque semaine, les autorités turques annoncaient la mort d’une dizaine de combattants du PKK, et de deux ou trois soldats turcs -- était aussi une guerre aveugle. Les simples soldats, si l’on croit leurs récits, ne voient pas grand chose: ils montent la garde, comme sentinelles, dans des fortins, ou le long des routes, ou dans la montagne. Ou ils empêchent les combattants du PKK de s’enfuir quand les commandos “nettoient” un secteur. La plupart du temps ces opérations se déroulent de nuit -- et quand soudain des combats font rage, c’est dans l’obscurité, et la plupart du temps ils ne savent pas d’où vient le coup de feu qui emporte un de leurs amis. Ils ne voient pratiquement jamais face à face ces ennemis contre lesquels ils se battent -- ces “terroristes” du PKK, à moins, se demandent certains, que ce ne soit des “combattants de la liberté” -- mais parfois ils en voient les cadavres, et, rarement, les blessés, ou les prisonniers. C’est une guerre où l’on fait peu de prisonniers -- la consigne est de tirer jusqu’au bout. La vraie guerre, la sale guerre, elle est faite par les commandos; et le sale boulot -- les interrogatoires, la torture --  par les “équipes spéciales”, des équipes de policiers dépendant du ministère de l’intérieur, spécialement entraînés pour la contre-guerilla, souvent en civil, cagoulés.  

Les soldats ne tirent jamais dans le dos des combattants du PKK...

Nous avons pu retrouver plusieurs soldats qui ont fait leur service militaire “à l’Est”. Pour des raisons de sécurité, ce ne sont pas ceux qui ont été interviewés par Nadire Mater, et leurs prénoms ont été changés... Ils racontent à leur façon, la guerre du Kurdistan. Certains, sympathisants ou militants des Loups Gris, l’extrême-droite ultranationaliste turque, n’ont pas d’états d’âme sur les motivations qui les poussent à aller se battre à l’Est. Mais ils mentent effrontément à des journalistes français soupçonnés d’avoir une sympathie illimitée pour la cause du PKK, pour les Arméniens, et pour tous les ennemis de la Turquie.... Notamment Ahmet, qui affirme que les militaires “ne tirent jamais dans le dos des combattants du PKK” et que la première chose qu’ils font, quand ils en capturent vivants, c’est de leur “donner à boire et à manger sur leurs rations”! Mais ces mensonges évidents sont révélateurs, eux aussi, de cette sale guerre du Kurdistan. Aucun d’entre eux n’a osé nous dire qu’il avait commis une de ces violations des Droits de l’Homme si fréquentes dans ce conflit: torture, mutilations, etc. Certains en ont entendu parler, d’autres en ont vu, mais aucun n’a osé avoué l’avoir fait lui même: crainte de représailles des autorités militaires? crainte d’être jugé par leur entourage si jamais cet article est lu chez eux? remords tardifs? Tout cela se mêle sans doute.

Dernière révélation, enfin, de cette enquête: l’armée turque n’hésite pas à envoyer sur le front de l’Est de nombreux jeunes soldats d’origine kurde, avec le secret espoir, sans doute, de les “casser”, d’en faire, comme le raconte Gures, de “bons Turcs”... Un espoir manifestement déçu.

Il y a aujourd’hui en Turquie plus de 400.000 insoumis -- des jeunes Turcs qui ne se sont pas présentés à la caserne le jour où ils y ont été appelés -- pour la plupart parce qu’ils ne veulent pas se battre au Kurdistan. Le statut d’objecteur de conscience n’existe pas en Turquie; et les responsables des organisations qui soutiennent les insoumis et les déserteurs, comme “Initiative Anti-Militariste”, une petite organisation d’anarchistes aussi hostiles au PKK qu’à l’armée turque, sont condamnés à des peines de plusieurs mois de prison... avant d’être envoyés faire leur service militaire...

  • Ahmet 

Ahmet a fait son service militaire en janvier 1997 dans la région de Van. Affecté au service pharmaceutique d’une division basée à Tatvan, il n’a pas participé personnellement à des opérations contre le PKK, mais son travail lui a permis de recueillir de nombreux témoignages  de blessés soignés dans l’hôpital militaire où il travaillait: “Souvent un hélicoptère amenait des morts et des blessés. Quand j’étais de garde la nuit, je pouvais parler avec les blessés; ils me racontaient leur vie; ils me disaient à quel endroit l’opération avait eu lieu, combien de morts et de blessés il y avait eu. Je prenais des notes: le 30 mars 1997, l’hélicoptère a apporté cinq blessés, dont un officier gravement blessé à la tête, qui est mort de ses blessures. Les blessés demandaient des poudres contre les puces et les poux car en opération ils ne pouvaient pas se laver et ils en étaient infestés. Ils souffraient souvent de problèmes psychologiques: ils parlaient des mauvais traitements qu’ils avaient fait subir aux combattants du PKK qu’ils avaient capturés, qu’ils frappaient sur leurs blessures; et des photos des terroristes tués qu’ils avaient prises. Jusqu’au jour où l’armée a interdit ces photos”...

“Une fois deux combattants du PKK gravement blessés ont été capturés encore vivants; l’un d’eux était originaire de Tatvan, l’autre de Syrie; on a coupé leurs oreilles, et leurs corps ont été exposés: toute la division est allée voir leurs corps, mais pas moi. Certains disaient que c’était une bonne chose qu’ils aient été tués; d’autres étaient choqués.

“Un officier m’a dit un jour: “Nous devons faire comme si nous, les Turcs, et eux, les Kurdes, nous nous aimons. Mais en fait nous ne nous aimons pas. Et peut-être que dans dix ans cet endroit ne sera plus une ville turque”.

  • Bulent

Bulent -- nous ne savons pas son vrai prénom -- Bulent est un personnage plutôt inquiétant; âgé de 33 ans, plein de tics, terriblement nerveux, il ne tient pas en place; il dit souffrir d’une sciatique à la suite des nombreux sauts au sol qu’il a faits à partir d’hélicoptères, mais sa nervosité explique sans doute le fait qu’il ne puisse rester deux minutes dans la même position... Franchement, Bulent n’est pas le genre de personnage qu’une femme souhaite rencontrer à minuit au coin d’une ruelle obscure. Mais rencontré par hasard dans un magasin du quartier touristique de SultanAhmet à Istabul, il accepte de raconter sa guerre.

Incorporé en mars 1997, il a suivi une période d’entraînement de trois mois dans les commandos à Foca. Entraînement classique: beaucoup d’exercices physiques, du maniement d’armes, des marches pendant une semaine en montagne, avec un gros sac à dos, un fusil... Après ses classes, Bulent tire au sort à la lotterie -- et gagne...  une affectation à Eruh, dans un secteur très “chaud” en plein coeur du Kurdistan (les Turcs n’emploient jamais ce mot, mais parlent du “sud est”). “J’étais content, affirme Bulent; je voulais aller à l’Est, je voulais défendre mon pays contre les terroristes du PKK qui attaquent les villages, tuent les bébés; pour moi c’était un combat sacré!”

Bulent affirme ne jamais avoir vu ses camarades infliger de mauvais traitements aux combattants du PKK: “Quelque fois, des terroristes du PKK se rendent; ils sont couverts de puces, ils sentent très mauvais; nous les emmenons à la base et nous ne les battons pas... Les interrogatoires, cela, c’est le rôle des officiers: je ne vous dirai rien à ce sujet... Une fois j’ai perdu six amis qui roulaient dans une Unimog et ont sauté sur une mine, juste à la sortie d’Eruh”.

“Nous avons lancé une opération, avec cinq sections de commandos, juste avant la tombée de la nuit. En face de nous il y avait une groupe d’une vingtaine de combattants du PKK; on pouvait les entendre parler sur leurs radios quand nous allions sur leur fréquence. Nous leur avons dit de venir déposer leurs armes et de se rendre. Ils ont répondu en tirant: Nous leur donnions des roses, ils nous renvoyaient des balles. Nous nous sommes battus jusqu’à 4 heures du matin; à l’aube, les hélicoptères sont venus. Finalement nous en avons tué onze, dont deux femmes. Nous avons fait une prisonnière, une femme, blessée à la jambe. Nous n’avons pas le droit de leur tirer dans le dos quand ils se sauvent, ce n’est pas correct. Quand des terroristes sont blessés, nous leur donnons immédiatement à boire et à manger -- sur nos rations; notre médecin les soigne et les envoie à l’hôpital”.

Envoyé successivement en opération à Hakkari, Ozalp, Muradiya, et deux fois au Kurdistan Irakien, Bulent a participé à Muradiya à une opération particulièrement meurtrière au cours de laquelle il a perdu douze camarades:

“les habitants d’un village nous ont téléphoné à la tombée de la nuit pour nous avertir que cinq ou six combattants du PKK étaient venus chercher des vivres. Nous sommes partis, trois sections dans trois Unimog. Et nous sommes tombés dans une embuscade: cinquante à soixante partisans du PKK nous attendaient, ils étaient armés de Kalachnikovs, de roquettes; c’était un enfer, sans possibilité de faire retraite. J’étais dans le premier véhicule; nous avons perdu tout de suite presque toute une section. Il était 19 h 30. Des hélicoptères Apache sont arrivés immédiatement, et ils ont lancé des bombes éclairantes... Quand quelque chose de pareil arrive, quand vous voyez vos amis morts, vos yeux se remplissent de sang, on n’a plus de cerveau, on ne pense plus à rien”. Bulent s’interrompt un instant, nous regarde, et conclut: “Je me suis senti coupable, j’aurais voulu être mort à la place de mes amis”.

Bulent raconte aussi une de ses deux opérations en Irak: elle a duré quelques jours, mais des jours qui ont été très longs. C’était une grosse opération, à laquelle ont participé des F-16 de l’aviation turque, des chars, et des troupes d’infanterie. L’objectif était une base du PKK au sommet d’une montagne.

“C’était une immense base, avec des dépots souterrains de vivres, d’armes et de munitions; Apo (Abdoulla Ocalan) avait dit que l’armée turque pouvait aller partout, mais qu’elle n’arriverait jamais jusqu’à cette base. Et bien nous l’avons fait, mais quand nous y sommes arrivés, le PKK n’était plus là: ils étaient tous partis en Iran. Comment ont-ils su que nous arrivions? Nous n’en savons rien, mais la géographie les avantage terriblement, avec des frontières communes avec l’Iran, la Syrie...Il n’y a pas eu de combats, mais nous avons perdu beaucoup de soldats, à cause des mines, des mines en plastique italiennes”.

Turc, mais originaire du Kurdistan, Bulent a des idées assez précises sur les causes de ce conflit: “Ma famille était très pauvre: quand j’étais gamin j’ai vendu des cartes postales aux touristes dans la rue: c’est comme cela que j’ai appris l’anglais; aujourd’hui je suis un simple employé dans ce magasin, et je suis payé uniquement à la commission.

Ma dernière vente date de trois semaines!

Les causes de ce conflit? “C’est économique. Si l’argent était partagé équitablement, si nous avions une bonne sécurité sociale... nous n’aurions pas ce conflit. Le gouvernement est responsable: l’éducation, c’est très important; on ne peut pas laver le cerveau de quelqu’un qui a été éduqué. La plupart de ces gens sont des victimes; quelques uns sont des terroristes. Ils ont des chefs de groupes qui sont instruits,qui sont vraiment intelligents... Pourquoi l’Est de la Turquie est-il si pauvre? Vous devriez poser cette question aux politiciens; nous n’avons pas les politiciens qu’il faut. Le gouvernement ne peut rien faire”.

Finalement, interrogé sur son retour à la vie civile, Bulent reconnaît volontiers que cela n’a pas été facile:

 “Il m’a fallu quelques mois pour me réadapter à la vie civile; je faisais des rêves, des cauchemars, je me réveillais en sursaut, en criant. Je me souvenais de choses pénibles, je voyais du sang, je perdais des amis.  C’est difficile d’oublier tout ce que j’ai vu. On partage pendant quinze mois le même destin, la même nourriture, la même gamelle, et à cause d’une seule balle, il y en a un qui meurt à côté de vous: ce n’est pas facile. Quand nous étions au repos, à la base, nous prenions des photos de groupes, en rigolant, en lançant nos casquettes en l’air... Je ne les montre à personne, même pas à ma famille: quand je parle de tout cela, c’est comme si mes camarades mouraient une nouvelle fois. Je suis allé voir un psychiâtre, mais...

  • Celal

Né en 1972 à Istanbul, Celal a la physique de l’emploi, malgré sa taille relativement petite. Râblé, tout en muscles, c’est un costaud, avec des bras de lutteur -- un lutteur qu’on n’a pas du tout envie de provoquer. C’est le commando type -- et il a effectivement été volontaire pour faire son service dans les commandos, à l’Est. Après trois mois d’entraînement à Manisa, dans le camp où de très nombreux appelés font leurs classes, Celal a été envoyé pour quinze mois à Dicle, une petite ville en pleine zone de combats, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Diyarbekir. Celal ne cache pas ses sympathies pour Arspaslan Turkes, le leader, mort récemment, des ultranationalistes du MHP, dont une photo orne la boutique où il travaille. Mais il nous raconte volontier sa guerre -- à sa façon.

“Dix jours après mon arrivée, nous avons appris qu’il y avait des terroristes dans un petit village; nous sommes partis vers 10 heures du matin, une centaine de soldats, dont 10 officiers. Les commandos ne vont pas dans les villages, ce sont les gendarmes qui font ça. Nous, nous sommes allés dans une montagne derrière le village; nous suivions un sentier, par petits groupes écartés les uns des autres, quand tout d’un coup une balle s’est plantée dans le sol à côté de mes pieds! Nous n‘étions que trois, mais vite les camarades sont venus nous aider. Les terroristes -- ils étaient trois --  étaient à 50 ou 60 mètres de nous. Nous en avons tué au moins un -- on a vu plein de sang -- mais ils ont emporté le corps”....

“Une autre fois, nous avons appris que trois filles et deux garçons étaient partis d’un village pour rejoindre le PKK. Nous les avons interceptés près d’une rivière où les attendait un membre du PKK qui était armé seulement d’un pistolet. Nous les avons capturés, et nous les avons emmenés à Dicle, puis à Diyarbekir”...

“Je ne crois pas que cette guerre finira: des gens meurent d’un côté, des gens meurent de l’autre: comment est-ce que cela peut finir? De nombreux villageois aident le PKK. Il y a ceux qui aiment le PKK, qui ont un frère ou une soeur là bas. Le PKK leur dit: “Nous allons vous donner votre pays”. Tous les Kurdes ne sont pas avec le PKK, mais 25 à 30 pour cent des kurdes sont avec eux. Ils n’aiment pas la Turquie, ils veulent sortir de la Turquie et avoir leur propre pays. Nous pouvons parler avec eux, mais le gouvernement ne veut pas. Alors, qu’est-ce qu’on peut faire? Le PKK est fort, le PKK est dangereux; l’Europe n’aime pas la Turquie parce nous sommes un pays musulman”.

Celal a-t-il eu l’occasion de parler avec des combattants du PKK? “Oui, avec ceux qui se rendent, et avec ceux qui sont faits prisonniers... nous leur demandons: “Pourquoi avez vous rejoint le PKK? Qu’est-ce que vous avez fait? Comment ça va”. Au début, nous sommes sympas avec eux, pour les faire parler. S’ils ne veulent pas parler, nous les frappons”. Quand nous lui demandons s’il l’a fait lui-même, Celal, gêné, dit: “Je ne répondrai pas à cette question”!

Est-ce que vous leur demandez qui sont leurs chefs? “Non, ce sont nos chefs qui posent ces questions”.

Celal a ramené des photos de ses quinze mois de service militaire à l’Est -- des photos assez banales de groupes de soldats posant avec leurs armes dans la cour de leur caserne, ou dans leurs chambrées: “Nous n’avons plus le droit de prendre des photos pendant les opérations, explique Celal, et les officiers examinent nos photos et ils en suppriment à peu près la moitié”. Manifestement, l’armée turque a réalisé quel effet désastreux pouvaient avoir les photos de certains “exploits” -- on connaît notamment de monstrueuses photos de soldats turcs hilares exhibant les têtes décapitées de combattants du PKK... Manifestement très soucieux de ne pas pouvoir être identifié par ses anciens suspérieurs, Celal ne se laissera pas photographier, et ne nous laissera pas repiquer ses photos -- même des photos très anodines, notamment une photo le montrant rêvant devant le nom de sa fiancée écrit sur une table avec des... balles. Pourtant souriant et affable, Celal ne se comporterait pas autrement s’il avait des choses pas très jolies à se reprocher...

  • Duran

L’entretien avec Duran n’est pas tout à fait ordinaire: il est en effet parrainé par deux personnalités de l’extrême-droite nationaliste turque, Hakan Ayaz et Hakan Unser, deux anciens responsables d’associations de Jeunes Loups Gris, aujourd’hui passés à la dissidence, car ils trouvent que le successeur du  colonel Arpaslan Turkes a trahi les idéaux du fondateur du parti d’action nationaliste (MHP) en acceptant de former une coalition gouvernementale avec Bulent Ecevit, un social démocrate qui est à l’origine d’une loi d’amnistie (très limitée) pour les “repentis” du PKK. D’emblée, Hakan Ayaz situe le contexte du service militaire à l’Est: “Faire son service militaire, c’est devenir un homme, explique-t-il; et le faire à l’Est, c’est être un super-homme”!

Etudiant diplômé de la faculté de sciences politiques de l’université d’Istanbul, Duran a eu un droit à service militaire très court: huit mois. Après un mois de classes à Amasya, sur la mer Noire,il est promu sergent. Sympathisant des Loups Gris, il n’avait pourtant pas follement envie d’aller faire son service au pays Kurde, mais il est envoyé à Tatvan, sur le lac Van, où il passe six mois et demi en 1998. A Tatvan il suit pendant trois mois une formation dans les blindés, sur des chars M48. Et à la fin de l’été, il part pour sa première opération: dans son char, trois hommes, en plus de Duran: le conducteur, un soldat qui charge les munitions, et le tireur.

“Les terroristes avaient attaqué un fort de l’armée à une quarantaine de kilomètres au sud de Tatvan; nous sommes partis à leur poursuite, six chars, des jeeps, et une cinquantaine de soldats. Mais les terroristes se sont sauvés immédiatement après avoir attaqué le fort: ils ne voulaient pas se battre avec des chars, car alors ils n’ont aucune chance”.

Une guerre "propre"

Duran a raconté comment s’était passée sa guerre, une guerre assez “propre” selon lui: “Les chars prennent position la nuit à un endroit d’où ils peuvent tout voir avec leurs jumelles thermiques. Et si on voit des terroristes, ce sont les commandos qui vont les chercher, ce sont eux qui ont affaire à eux. Mon groupe n’a pas tué de terroriste. Mais si j’en avais vu, je n’aurais pas hésité... Avec nos jumelles thermiques, on voit tout: au delà de cinq kilomètres, on peut prendre des ânes pour des hommes. On peut aussi se tromper si on a affaire à des sangliers, qui se déplacent en bandes, comme les terroristes (Duran et ses amis éclatent de rire). Quelque fois nous tirons sur des oies sauvages. Mais à moins de cinq kilomètres, on peut voir si la cible est un homme qui marche sur ses jambes, ou une bête à quatre pattes...

Une fois, Duran a vu les cadavres de six terroristes tués au cours d’une opération: “Je n’ai vu que ces corps là, mais il y en a eu une cinquantaine de tués”. Nous lui demandons si c’est vrai que certains commandos font des porte-clés avec les oreilles des terroristes, en les faisant tremper dans un verre plein de coca-cola pour détacher la chair du cartilage? A nouveau, Duran et ses amis éclatent de rire. “Je ne sais pas”, répond Duran. Un serveur du restaurant qui écoute la conversation intervient, et dit: “oui, c’est vrai”! Mais Duran ajoute: “ce n’est pas bien. On peut tuer son ennemi, mais il ne faut pas l’humilier. La guerre, c‘est la guerre, il y a des lois de la guerre. Cette rumeur, sur les oreilles porte-clés, cela concerne les forces spéciales, mais pas les soldats...

Paradoxalement,tout en dénonçant le PKK, une “organisation terroriste responsable de la mort de plus de 30.000 personnes”, Duran semble reconnaître que les combattants du PKK ne sont pas que de vulgaires terroristes: “Le PKK, ce n’est pas que des combattants de la liberté, dit-il; il y a aussi des terroristes, et des trafiquants de drogues et d’hommes. C’est une organisation très riche, dont les revenus annuels s’élèvent à 2 milliards de dollars; ses chefs en dépensent une petite partie pour la lutte, mais la plus grande partie pour vivre luxueusement en Europe”. Mais il y a aussi des “combattants de la liberté” dans cette organisation? “Oui, il y a des gens qui se battent pour ça, pour la liberté, pour des droits culturels, pour un système fédéral, comme en Belgique... Mais ils sont manipulés”.

Et Duran est sûr que la Turquie gagnera la guerre: “Le rapport des forces est en notre faveur... Et l’histoire montre que les Kurdes n’ont pas de leader célèbre. Ils n’ont pas d’alphabet, ils n’ont pas de musique, et la langue kurde, c’est un mélange de plusieurs langues. Dans notre région, nous avons cassé le pouvoir terroriste. Une guerilla gagne si elle se bat pour elle-même, et si l’armée est une armée de combattants payés pour se battre”... Duran est retourné à la vie civile sans états d’âme, il a fait une guerre propre...

  • Emil

Emil a commencé son service militaire en 1993 dans les commandos des gendarmes. Volontaire pour les commandos, il a fait ses classes à Bilecik, et a ensuite été envoyé en opérations dans la zone du mont Djoudi, à l’époque un des bastions du PKK -- une des zones les plus “chaudes” du Kurdistan.

“Une fois, raconte Emil, les terroristes ont attaqué un fortin où étaient basés environ 150 soldats, à 10 kilomètres d’Eruh, pas loin du mont Djoudi. Il devait y avoir au moins 250 PKK. Vingt-huit militaires ont été tués, et dix ou douze PKK. On ne les voit pas, ils emmènent leurs morts avec eux.

Au cours de cette opération qui a duré 19 jours, juste avant la fin de notre service militaire, mon meilleur ami a été tué. Les terroristes ont coupé ses oreilles et arraché ses yeux. Quand j’ai vu mon ami dans cet état, je suis devenu fou furieux et impuissant: je ne pouvais rien faire. Je pleurais, pleurais... J’ai des photos où on nous voit manger ensemble”... 

Quand nous lui demandons s’il a vu des soldats couper les oreilles de combattants du PKK, pour en faire des porte-clés, ou leur couper la tête, Emil répond: “J’ai entendu parler de ça, mais moi je ne l’ai pas vu”...

“On est là pour protéger les gens, conclut Emil, on leur demande des renseignements, mais ils ont peur du PKK, et pour cela, on perd toujours. Quelque fois les villageois nous disent: “le PKK va venir”, mais c’est un piège”!

Emil nous montre des photos de son service militaire, sur lesquelles il pose devant un char, ou brandit son G3, dans les montagnes du Kurdistan; il montre aussi son Journal, avec la photo d’un de ses amis, tué en opérations. Avec une écriture appliquée (il n’a pas dépassé l’école primaire) il a écrit:

“Aydin Bodun né à Ardesen, près de Rize (sur la mer Noire) a fait son “service de patrie” à Eruh, région de Siirt. Le 4 juin 1994, à 16 h 30, un samedi, sur la colline de la fleur sauvage, il a reçu dans la poitrine une balle traîtresse des terroristes du PKK. Il est tombé en martyr. Que Dieu le bénisse. Vive la patrie, et ceux qui meurent en se battant”.

A côté de la photo de son ami il a écrit le poéme suivant:

“La mort arrive tellement subitement / qu’on ne peut pas finir ses rêves / ni s’habiller et prendre son arme / ni rire, ni  pleurer / et même pour la dernière fois / un homme n’a pas le temps de regarder en face”

  • Fuat

Fuat a fait son service militaire à 20 ans, en 1994. Il n’a fait que cinq ans d’école primaire, mais il est particulièrement vif d’esprit. “Quand je suis parti faire mon service militaire, mon grand-père m’a dit: “N’écoute rien, ne regarde rien”! Mais j’ai regardé et j’ai écouté”!

Né à Istanbul, il a été jugé bon pour devenir un commando, et on l’envoyé faire ses classes à Manisa. Des heures d’exercice chaque jour dans les montagnes voisines, avec son sac à dos, son fusil, ses pochettes de munitions. Pesant 80 kg à son arrivée il n’en pesait plus que 65 après 75 jours de ce régime. A la fin de ses classes, Fuat a été passé en revue avec ses 9.000 camarades par un général qui leur a fait un discours énergique: “Vous ne pouvez pas être des commandos”. Alors, raconte Fuat, 9.000 poitrines crient en même temps “Oui, Oui, Allah”: L’écho de nos voix se répercutait dans les montagnes, c’était impressionnant!” Ensuite le général a continué en nous disant: “Tuez, ou vous êtes tués”! Nous étions tellement fiers de nos bérets bleus”...

Envoyé à Silvan, près de Diyabekir, il perd très vite un de ses camarades, victime d’un accident, ou d’un suicide, il n’a jamais su. “J’étais très déprimé, raconte Fuat, je ne parlais à personne, j’ai eu des problèmes psychologiques pendant un certain temps. Nous partions régulièrement faire des patrouilles: une section de 18 à 20 commandos partait à minuit, une autre la relevait trois heures plus tard: l’hiver, c’était très dur. Pour nous détendre, nous nous disions entre nous:  “Mon fusil, c’est ma femme, mon poignard, c’est ma belle-soeur”!

“Avant de tirer, nous disions trois fois: “Bas les armes, rendez vous”. S’ils ne se rendaient pas, on tirait. Je ne me battais pas pour rien. Dans les villages nous avions vu les terroristes tuer des femmes et des bébés; je l’ai vus de mes yeux, j’ai pleuré pendant des jours et des jours. Nous ne faisions pas de blessés, puisque nous leur avions dit de se rendre. Nous n’arrêtions jamais avant d’avoir fini. Un blessé aurait pu nous attirer dans un piège, et nous lancer une grenade quand nous nous approchions de lui”.

“J’étais un tireur d’élite. Je suis parti quatre fois pour de grandes opérations. Nous, les commandos, nous étions en première ligne. Nous partions dans la montagne pour une ou plusieurs semaines avec notre armement et des conserves; nous ne voyions pas la couleur du pain. Nous dormions dans de petites tentes pour trois. Dans la région de Silvan, les montagnes sont très arides, sans eau. Parfois les villageois nous donnaient du lait, ou de l’airan (yaourt dilué). Une fois nous avons intercepté les communications d’un groupe du PKK, et avec leurs ordinateurs nos officiers ont pu voir où ils se trouvaient. Nous les avons attaqués, et nous en avons tué huit, dont deux femmes. C’est fou ce qu’ils portent sur eux, de l’huile, du sucre, des radios, des téléphones portables, leurs armes, des manteaux d’hiver, des jeans, des bottes”...

“Une autre fois, au cours d’une opération, une section a perdu 7 soldats. Alors, on n’a plus de sentiments. Là-bas on perd tout sentiment, on n’a plus de coeur. On est loin de la maison, de la vie. On ne voit pas la télévision, ni les journaux; on est comme des animaux. C’est dur. A la fin de mon service militaire, ils m’ont donné un papier: J’avais donné 18 mois de ma vie, et tout ce que j’ai eu en retour, c’est ce papier. Pour moi,c’était comme si cela avait duré 18 ans”!

“J’ai vu plein de choses terribles. Une fois, un de mes amis, Moustafa, est mort: il a sauté sur une mine et a été transporté à l’hôpital, où il a agonisé pendant une nuit. J’ai dû porter son coeur et d’autres organes, dans un sac plastique, pour une greffe. Pendant trois jours je n’ai pas pu dormir, je fumais cigarette sur cigarette. Il était marié, sa femme était enceinte, c’est moi qui l’ai prévenue”...

“Quelque fois, dans une section, quelqu’un va peut-être perdre la vie, et il y en a qui tournent la tête de l’autre côté et s’en vont! Dans une section, nous sommes 20: si nous voulons gagner, il faut se battre comme un seul coeur”.

“C’est vrai, on est bien payé là bas: quand j’ai fait mon service, je touchais 20 millions de livres turques; aujourd’hui ils doivent gagner 70 à 80 millions” (environ mille francs, un salaire moyen).

Fuat a-t-il été témoin d’actes horribles? “Un de mes amis m’a dit: “Tout ça, ce sont des histoires; nous ne sommes pas des vampires”.

Son retour à la vie civile a été difficile. “Chaque matin, quand je me réveillais, je croyais que j’étais encore en opération. Quelque fois je fais encore des rêves, des cauchemars; ils peuvent m’offrir des millions, mais je ne retournerai pas dans l’armée”.

  • Gures

Gures est un cas particulier: c’est un Kurde, mais il a quand même été faire son service militaire à l’Est: on l’a envoyé se battre contre ses frères... Pendant 45 jours (au lieu des 3 mois habituels) il a fait ses classes à Manisa, à la mi-1993, avec un groupe d’environ mille six cents conscrits, dont la moitié de Kurdes.

“Beaucoup d’entraînement physique, des marches forcées de nuit dans la montagne. Des simulacres de combat, on nous apprenait à attaquer l’ennemi, à nous sauver. On nous disait ce qu’il fallait faire si quelqu’un était blessé, ou tué. Si nous trouvions le corps d’un combattant du PKK tué, nous devions tout d’abord prendre son fusil, mais en faisant attention qu’il ne soit pas piégé. La même chose avec son corps: on attachait une corde à son pied, et on tirait dessus de loin... Nous avons fait beaucoup d’exercices de tir. Notre officier nous disait: “Aujourd’hui, vous faîtes cet exercice ici; mais demain vous ferez face à l’ennemi à 200 mètres. Si vous tirer bien dans la cible, vous survivrez. Sinon, vous serez tués”. Avec un ami j’ai fait exprès de mal tirer, de rater la cible, pour ne pas être envoyé à l’Est; alors l’officier nous a dit: “Faites votre prière”!

“Un jour les officiers ont trouvé des graffitis dans les toilettes: “Vive le PKK”. Ils nous ont réunis pour une inspection, et un général nous a dit: “Il y a des terroristes parmi vous... Nous saurons les trouver”. Après ça, ils ont fait une enquête: Qui voulait aller à l’Est? Nous avons été environ 200 à dire que nous ne voulions pas... On nous a mis à part, et un officier nous a demandé d’un ton menaçant: “Pourquoi vous ne voulez pas y aller,” Nous avons répondu que nous sommes Kurdes, nous savons ce qui se passe là bas... Il nous a couverts d’insultes, et a dit que nous étions contre notre pays. Et il a de nouveau demandé qui voulait aller à l’Est? Personne n’a répondu...et il a donné l’ordre de nous envoyer tous à l’Est! En même temps il a dit qu’il allait faire envoyer des lettres aux maires des villes ou des villages où nous habitions pour leur dire que nous n’étions pas de bons citoyens”...

Gures a finalement été envoyé à Kars, puis dans un camp de 300 soldats d’un petit village à côté d’Uludere, près de Shirnak, dans une zone très sensible. Les officiers vivaient dans un immeuble en dur, tandis que les soldats dormaient sous des tentes...

“Quand nous sommes arrivés on nous a donné notre équipement: un casque, une tenue militaire de “chasseur”; un poignard; un gilet avec des poches pour les munitions; un fusil G3 et ses chargeurs; un sac à dos; une tente individuelle; un matelas de sol, des couvertures, et un lit de camp: en tout, 40 kg! On signe un document et on est responsable de tout ce matériel qu’on doit constamment emporter avec soi”.

“Après notre arrivée au camp, on nous a envoyés comme sentinelles pour surveiller une route qui reliait le camp à un village suspect. Nous partions juste avant le coucher du soleil, et nous restions de garde jusqu’au lever du soleil; nous étions deux par deux, à l’abri de petits murs, avec des meurtrières pour surveiller les environs. Nous avions reçu l’ordre de ne pas parler aux villageois, tous des “terroristes”. Nous étions complètement isolés: il n’y avait pas de téléphones, nous pouvions communiquer avec nos familles seulement par lettres; j’ai reçu la première réponse de ma famille au bout de trois mois. Les officiers lisaient notre correspondance, aussi nous ne pouvions pas dire ce que nous pensions”...

“Une fois mon chef de section m’a demandé ce que je pensais du PKK. A cette époque, je n’étais pas très politique, pas actif, et j’ai répondu franchement. J’ai dit que j’avais de la sympathie pour eux parce qu’ils se battent pour les droits du peuple kurde. Il m’a alors demandé: “S’il y a un combat avec le PKK, allez vous nous tuer”? J’ai répondu “Non, mais mais je ne vais pas les tuer” Il n’a pas réagi, il m’a seulement dit: “Ne faites rien de mal, obéissez aux règlements, ne causez pas de problème”. Et il est parti. Pendant les six mois que j’ai passés là bas, il ne m’a plus adressé la parole.

Depuis que j’étais arrivé dans ce secteur, je voulais m’échapper. Une fois ils nous ont envoyés sur une montagne de 1.800 mètres pour protéger un convoi militaire. J’étais seul, à 3 kilomètres des autres. Je me suis dit que c’était le moment de me sauver, de me cacher dans un village: j’ai marché pendant 2 ou 3 kilomètres, et soudain j’ai entendu qu’ils m’appelaient. Il n’y avait que la montagne, pas de villages, pas de maisons en vue. C’était très dur. J’ai pleuré un moment, et je suis revenu. Ils m’ont interrogé et m’ont demandé où j’étais allé. J’ai répondu que je m’étais perdu, mais ils ne m’ont pas cru et m’ont dit que j’avais essayer de me sauver. Ils m’ont enlevé mon fusil et m’ont consigné dans ma tente pendant 20 jours”.

“Nous n’allions pas en opérations; nous montions seulement la garde, comme sentinelles. Une fois un autre camp a été attaqué pendant la nuit. Les soldats se sont sauvés, et un officier a été blessé. Nous l’avons entendu qui appelait à l’aide sur la radio. Mais personne n’est allé le secourir, et un peu avant l’aube, nous l’avons entendu appeler sa femme, et puis plus rien, le silence”...

“Mon camp a été attaqué une nuit, vers 22 heures. Je suis allé dans un abri avec des camarades, pendant que d’autres soldats sont allés se battre en avant. Les balles sifflaient dans tous les sens. Nous ne pouvions pas tirer sur une cible précise, parce que le PKK nous attaquait de partout. Nous tirions en l’air, pour épuiser nos munitions, pour montrer le lendemain matin à nos officiers que nous avions bien tiré... Au matin, nous avons découvert que le PKK avait pris neuf de nos petits fortins près du village. Huit soldats avaient été tués, et nous avions 17 blessés, dont deux officiers. Le PKK était reparti en emmenant toutes les armes, les munitions, les grenades: ils n’ont rien laissé”.

“Nous avons alors encerclé le village, mais il n’y avait personne, sauf quelques femmes et des vieillards. Nous avons fouillé chaque maison, et nous avons dit aux gens de partir dans les 48 heures. Quand ils ont évacué le village -- quinze à vingt maisons -- nous y avons mis le feu. Pas moi, je n’y suis pas allé”.

“Ensuite nous avons été envoyés dans la région de Kars (dans l’extrême nord-est de la Turquie, près de la frontière avec l’Arménie); pendant l’hiver 1994 nous avons fait une grande opération sur le mont Tendurek. Nous avons encerclé la montagne: il y avait des soldats, des gendarmes, des “équipes spéciales” (commandos de police) avec des hélicoptères et des blindés. Nous nous ne participions pas directement aux opérations: nous encerclions la montagne, et nous devions tuer tous ceux qui voulaient s’enfuir. Nous étions complètement séparés des autres troupes, et nous n’avions aucune possibilité de leur parler. Leur vie était encore plus primitive que la notre, ils étaient tout le temps sur la montagne.  L’opération a duré un mois et demi. Il faisait un froid terrible, nous étions mal nourris, et couverts de puces. La plupart des combattants du PKK se sont sauvés en Iran, on a dit qu’ils auraient perdu environ 55 tués. Mais moi, je n’ai jamais vu le corps d’un combattant du PKK”.

Le Gures que je connaissais avant mon service est mort!

“Nous essayions de rester entre Kurdes. Nous étions 40 Kurdes dans la même chambrée, et nous évitions d’avoir des contacts avec les soldats turcs. Un de mes meilleurs amis était de Siirt, il avait un frère dans la guerilla. Un officier supérieur qui savait qui nous étions nous a dit un jour: “Cela va être votre dernière opération” -- cela voulait dire: “Vous allez mourir”!

Mais pourquoi les officiers turcs s’obstinent-ils donc à envoyer au Kurdistan des soldats kurdes, dont ils connaissent les sentiments et savent qu’ils refuseront de se battre? “Parce qu’ils espèrent nous changer, répond Gures, et ils y arrivent parfois; et aussi parce qu’ils ne veulent pas perdre leurs propres enfants. Quand j’étais à côté de Shirnak, il y avait un fortin avancé où normalement les soldats devaient être placés sous les ordres de trois officiers; mais souvent ils n’y envoyaient que de simples soldats, les officiers implorant de ne pas y aller en disant qu’ils avaient charge de famille”...

“Normalement, raconte Gures, à la fin du servie militaire on n’est plus envoyé en opération. Mais je connais un certain Nizamettin Kilic de Kiziltepe qui a été envoyé aux premières lignes douze jours avant la fin de son service. Il a sauté sur une mine, et perdu une partie de son pied. Il avait refusé de partir, mais un officier l’a forcé!

Quand on demande à Gures si ce service militaire l’a beaucoup changé, il répond: “Le Gures que j’ai connu avant mon service est mort. Avant, j’étais très humaniste. Je croyais que les deux nations turque et kurde pouvaient construire quelque chose ensemble. Mais maintenant j’ai de l’hostilité pour les Turcs. Pour les Turcs, peu importe qui vous êtes, si vous êtes Kurde; une fois, un combattant du PKK originaire de Syrie est venu se rendre dans notre camp, les bras en l’air. Ils l’ont interrogé, et ensuite ils l’ont emmené dans la montagne et ils l’ont tué”.

“Après mon service militaire, j’étais prêt à entrer dans le PKK, pour me laver du péché d’avoir été dans l’armée turque. Mais j’ai passé les derniers jours de mon service en prison, et je n’ai pu partir avec mon meilleur ami, qui lui, a déserté et rejoint le PKK”...

  • Hussein

Hussein a fait deux mois de classes à Malatya en 1997, et il a ensuite été envoyé à l’Est, à Mutki, petite ville à côté de Bitlis, où il a passé 13 mois. Il y a découvert un monde qu’il ignorait totalement, le pays kurde: “Tout était différent, la langue, la façon de vivre, la façon de s’habiller, et le niveau de vie, très bas”.

Envoyé continuellement en opérations, Hussein a été attaqué à plusieurs reprises par le PKK. “Nous dormions le jour, et partions en opération la nuit. Nous attendions en embuscade, trois ou quatre jours, ou plus. La pire des choses qui me soit arrivée? Un de mes amis -- mon voisin à la maison -- a été blessé; évacué par hélicoptère, un Sikorski, il a été transporté dans un hôpital, où il est mort. J’ai tout suivi par radio... et j’ai su tous les détails. J’avais déjà la volonté de me venger...Nous avons tué quelques combattants du PKK; c’était les “équipes spéciales” qui s’occupaient des prisonniers. Est-ce que j’ai tué, moi, un PKK? Je n’en sais rien. Je n’ai jamais tiré sur une personne précise; la plupart du temps on tiraillait comme des fous dans toutes les sens, contre les rochers... On n’a pratiquement jamais vu de terroristes en plein jour. Ceux que j’ai vus morts, pour moi, puisque je suis un soldat, c’était des ennemis, des terroristes. C’était une espèce de guerre civile, pour protéger le sol de la Turquie”. Hussein a mis plus de six mois, après son service, à retrouver un sommeil normal: “J’avais trop de mauvais souvenirs; je ne pouvais pas dormir. Je pensais à tout ça. je ne pouvais pas parler.Je pensais à mes amis qui sont restés là-bas.J’avais peur d’être victime d’une attaque”... Pendant les treize mois qu’il a passés à côté de Bitlis, a-t-il noué des liens d’amitié avec des Kurdes de la région?

“On n’avait aucune possibilité, c’était défendu de parler avec les civils. Pendant tout mon service je ne suis jamais allé dans un magasin à Mutki, et une seule fois seulement à Bitlis. Je n’ai aucune idée sur les Kurdes...”

(Al Wasat, 28 Février 2000)

 

 

 

 

 

 

postmaster@chris-kutschera.com


Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2012

ENGLISH

 

 

 

AFRICA-ASIA

EUROPE

KURDISTAN

MIDDLE-EAST

 

 

Tombeau nabatéen, Madain Saleh

Arabie Saoudite

 

Des milliers de chercheurs d'émeraudes les pieds dans l'eau

Muzo, Colombie

Delia Florida Simon, artiste peintre

Guatemala

 

Statue de chameau en tour d'échec à Dubai

Dubai, Emirats

 

Mvt turc

 

couv 40

 

Mvt Kurde