CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN IRAK: Rostam Aghala, un peintre kurde romantique

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Yilmaz Guney

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Presque tous les peintres kurdes sont hantés par les effets désastreux du régime dictatorial de Saddam Hussain sur la vie et le comportement des Irakiens. Cela ne se voit pourtant pas dans l’oeuvre de Rostam Aghala. Pas à première vue, en tout cas.

Ses tableaux très riches en couleurs explorent les relations entre l’Homme et la Femme et sont imprégnés de romantisme. Leur style exubérant est unique au Kurdistan, mais il ne surprendra pas ceux qui connaissent l’oeuvre de Gustav Klimt, un artiste autrichien du début du siècle dernier. Et comme c’est le cas avec Klimt, un examen plus attentif des tableaux spectaculaires de Rostam Aghala révèlera un aspect plus sombre de son oeuvre.

Le Hasard

Né en 1969 dans la petite ville de Koy Sinjak, Rostam est devenu peintre par hasard. Il se souvient encore qu’à l’école son professeur de dessin le considérait comme un élève médiocre. Une fois, pour obtenir une bonne note, il avait soumis un tableau peint par un de ses frères. A 15 ans il vécut son premier grand amour avec une certaine Nisrin. Pour l’impressionner, il copia un tableau en utilisant un ... calque, et le lui donna en preuve d’amour. Ce fut le début de sa carrière. "C’est à cause de cette fille que je suis devenu peintre", explique Rostam.

Rostam décida de se présenter à l’Ecole des Beaux-Arts de Souleimania. Pour étoffer son dossier de candidature, il copia des portraits de femmes peints par une femme peintre iranienne assez célèbre -- mais avec une légère différence: il omit de peindre les vêtements. Malgré son caractère inventif, il ne fut pas admis. La seconde fois, il se montra plus conformiste, et il fut finalement admis en 1984. Rostam rit en racontant cette histoire, mais manifestement ce furent des années difficiles. Son père, un petit employé municipal, avait onze enfants sur les bras. Rostam n’avait pas d’argent, et il devait emprunter de l’argent à ses amis -- surtout des filles -- pour pouvoir continuer ses études à l’Ecole. Souvent il devait faire à pied le très long trajet entre la petite pension où il vivait et l’Ecole des Beaux-Arts.

L'influence de Klimt

Et un jour ses amies refusèrent de lui prêter de l’argent. Ne pouvant même pas acheter des toiles pour peindre, Rostam décidé de se tuer. Il raconte comment il a voulu se jeter sous une voiture, mais le conducteur put freiner à temps. Ce n’est pas la seule fois que Rostam a essayé de se suicider, ce que l’on a du mal à imaginer quand on le rencontre: toujours souriant, toujours en train de rire, Rostam donne l’impression d’être le peintre le plus heureux de la terre.

Pour obtenir son diplôme de l’Ecole des Beaux-Arts, Rostam devait peindre une copie d’un tableau d’un grand maître. Il avait vu dans un magazine irakien la reproduction d’un tableau qu’il avait spontanément admiré -- "Amour". Jusqu’en 1993 il a ignoré le nom de l’artiste qui avait peint cette œuvre. Rostam présenta son travail, qui fut refusé. Son travail fut rejeté parce que, soi-disant, l’artiste qu’il avait copié n’était "pas un grand maître". En fait, le peintre que Rostam avait copié était Gustav Klimt, un Autrichien (1862-1918) de la célèbre" Ecole Sécessionniste", qui peignit le monde sous son "apparence féminine".

En 1989-1990, Rostam Aghala découvrit une autre discipline: il est incorporé dans l’armée irakienne. Il déserta après la déroute de Koweit. Et pendant trois mois il s’enferma dans une pièce, et travailla sur des tableaux inspirés par les Surréalistes. Les trois années qui suivirent furent difficiles. Rostam survécut en vendant des livres sur les trottoirs de Bagdad et en travaillant dans des usines. Il était si pauvre qu’il ne pouvait pas s’offrir le matériel nécessaire pour peindre, et il était si déprimé qu’il tenta à nouveau de se suicider.

En 1993 sa vie changea -- pour le mieux. Une journaliste américaine qu’il rencontra par hasard lui acheta un de ses tableaux 400 $, une fortune pour le pauvre Rostam. Cette journaliste lui donna aussi un livre sur l’œuvre de Klimt, et Rostam découvrit l’identité du peintre qu’il avait copié pour son diplôme des Beaux-Arts, quelques années auparavant. Il apprit aussi que contrairement à ce qu’on lui avait dit, ce peintre n’était pas un artiste inconnu, mais un maître digne de son admiration et une source d’inspiration très valable.

Goulala

Rostam avoue que depuis son adolescence il est souvent tombé amoureux de jeunes filles auxquelles il n’avait, parfois, pas même adressé la parole. Mais en 1995 il rencontre Goulala, et ce fut une affaire sérieuse. Mais le père de Goulala, un homme d’affaires de Souleimania, ne voulait pas d’un "coloriste", d’un fils de paysan misérable, pour sa fille. Désespéré, Rostam décida de faire comme de nombreux jeunes Kurdes irakiens, et d’émigrer en Europe. C’est alors que Hero Talabani, la femme de Jelal Talabani, le chef de l’UPK, intervint en faveur de Rostam auprès du père de Goulala, qui dut accepter de donner la main de sa fille au jeune peintre.

Une nouvelle vie commença pour Rostam: il avait épousé la femme dont il était amoureux, une jolie femme appartenant à une famille aisée, qui allait devenir son modèle préféré. Mais Rostam avait encore un problème. Les femmes constituent le principal sujet de ses tableaux, mais il ne peut pas peindre de mémoire: il a besoin d’un modèle, ce qui pose un problème dans une société aussi traditionnelle que la société kurde. Il aime peindre Goulala, qui est entièrement à sa disposition, et que l’on voit dans de nombreux tableaux, mais il a besoin d’autres sources d’inspiration pour mettre un peu de variété dans son oeuvre. Goulala a une soeur que Rostam aime aussi peindre. Mais il admet que Goulala est très jalouse, et qu’il a des problèmes quand il va chercher des modèles en dehors du cercle familial.

L’élite kurde a commencé à acheter ses peintures: Jelal et Hero Talabani ont acheté plusieurs de ses très grands tableaux pour décorer leur salle à manger de Kala Tchoualan. Adnan Mufti, ministre de l’UPK, a aussi acheté des tableaux de Rostam pour sa maison et son bureau. Mais les clients de Rostam sont surtout des étrangers -- le personnel de l’ONU et des ONG présentes au Kurdistan, et la presse -- et c’est une clientèle irrégulière. Le problème de Rostam, c’est que les Kurdes assez riches pour acheter ses tableaux ont peu d’estime pour son style "folkloriste" et "coloriste": "Je pourrais aussi bien accrocher un Kilim au mur de mon salon", déclare un riche homme d’affaires kurde. Ce genre de commentaire trahit une approche simpliste de l’oeuvre de Rostam et l’incapacité de voir plus loin qu’une apparente débauche de couleurs.

Dans l’un de ses tableaux, "Shvan" (Berger), une jeune femme porte l’habit traditionnel des bergers kurdes. Elle est très belle, mais elle est manifestement malheureuse: deux grosses gouttes sur son manteau symbolisent des larmes et en même temps l’utérus. Sur ses épaules, deux oiseaux étranges se font la cour à l’envers. Un papillon volette au-dessus d’elle. Qu’est-ce que tout cela veut dire? "Un jour, je suis allé au village de Tak Tak, près de Koy Sinjak", raconte Rostam, "et j’ai rencontré une très jolie bergère: elle ne pouvait pas avoir d’enfants, aussi son mari en avait-il fait une bergère. En gardant ses moutons, elle rêvait de sexe et d’enfants -- le papillon symbolise ses rêves, et les oiseaux sont à l’envers parce qu’ils ne peuvent pas faire l’amour"... L’histoire de cette jeune femme ne finit pas là, explique Rostam. Son mari a épousé une seconde femme, qui n’a pas non plus pu avoir d'enfants. Après des examens à l’hôpital, on a découvert que c’était le mari qui était stérile.

Sur un autre tableau, "Anfal", un homme barbu est assis dans un pré plein de coquelicots, avec une jeune fille, sa petite fille, derrière lui, et une montagne dans le fond. Le vieillard a survécu à l’Anfal (une terrible campagne de l’armée irakienne contre les Kurdes qui fit quelque 180.000 victimes en 1988) et il raconte ses souvenirs de cette épreuve à sa petite fille. "Le paysage est très beau", dit Rostam. "Mais ce n’est pas parce que le paysage est beau que la vie est belle. Notre pays était très beau quand l’Anfal a eu lieu, et l’Anfal pourrait se répéter". Il y a dans les peintures de Rostam de nombreux détails intrigants que l’on peut interpréter comme on le veut: le pré est désert, pas de trace d’animaux; le fusil du vieil homme est à moitié caché derrière lui. Les pigeons sur l’arbre ne se regardent pas. La montagne est aride. Il n’y a ni buisson ni arbre. Le ciel n’est pas bleu mais rouge. Le paon, qui domine le vieillard et sa petite fille, n’a pas de plumes.

Alors, qui est le vrai Rostam? Le peintre heureux, toujours en train de rire, avec sa palette multicolore, ou le Kurde amer et malheureux qui ne peut pas oublier les souffrances d’un peuple dont le destin est tellement incertain? "Ma vie est comme ma peinture", répond Rostam, "je fais des expériences"...

 (The Middle East magazine, May 2003)

 

 

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