CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN: Le Rêve fou de l'Indépendance

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Livre Nor

 

Defi Kurde

 

Mvt persan

 

combattantes du PKK avec DCAPour la première fois dans l’histoire du mouvement kurde contemporain, les Kurdes ont pris les armes dans les trois principales parties du Kurdistan -- en même temps, mais avec des résultats très différents: en Irak, les Kurdes, qui avaient pourtant tout perdu, ont (presque) gagné; et c’est, ou c’était, de facto, l’indépendance. En Turquie, une guerre de plus en plus sale  fait rage; en Iran, la guérilla continue, sur un mode mineur. Encore confidentiel il y a 20 ans, le problème kurde fait aujourd’hui partie de ces “nouvelles questions d’Orient”  qu’il faudra résoudre pour que le Moyen-Orient connaisse enfin la paix et la stabilité: les Kurdes font souvent la “Une” d’une presse internationale qui ne cesse de répéter qu’il faut enfin en finir avec le “malheur d’être kurde”. Les leaders kurdes sont reçus par les dirigeants occidentaux, qui multiplient les assurances. Une force internationale, à laquelle participent les USA, la France, la Grande Bretagne, et... la Turquie, protège cette expérience unique d“autogestion” qui est en train de se poursuivre au Kurdistan irakien.

Les Kurdes sauront-ils saisir cette chance -- l’internationalisation de la question kurde? Ou, comme en 1920, au lendemain de la première guerre mondiale, la laisseront-ils passer, à cause de leurs divisions, et faute de stratégie clairement définie; faute, aussi, de disposer d’une élite digne de ce nom; et enfin, facteur non moins important, à cause du jeu cynique des grandes puissances...

Ghassemlou avec cheikh EzzedineJamais les contacts entre les dirigeants kurdes des diverses parties du Kurdistan n’ont été aussi fréquents et intenses. Mais jamais le mouvement kurde n’a été aussi divisé, à l’intérieur de ces “frontières” internes tracées par les grandes puissances au lendemain de la première guerre mondiale.

Non seulement il n’y a toujours pas de concertation entre les diverses branches du mouvement kurde, mais leurs contradiction internes, à peu près bien gérées entre Kurdes d’Iran et d’Irak, ont débouché sur un conflit sanglant entre Kurdes d’Irak et de Turquie, puis sur un grave conflit au sein même du mouvement kurde d’Irak.

La définition d’un objectif stratégique commun

Ocalan dans la Bekaa, 1993On observe cependant une évolution positive: après avoir été écartelé pendant des décennies entre des organisations qui prônaient l’autonomie (Iran, Irak) et d’autres l’indépendance (Turquie), le mouvement kurde est en train d’évoluer vers un objectif stratégique commun: le fédéralisme, adopté solennellement par le “parlement” kurde d’Erbil en octobre 1992. En Iran, le PDKI est en train de glisser, depuis son IX° congrès (décembre 1991) vers ce nouvel objectif -- reconnaissant implicitement que le programme de l’autonomie défendu par Ghassemlou (et avant lui par Qazi Mohammed) conduisait à une impasse. En Turquie, Abdoulla Ocalan, renonçant au slogan de l’indépendance, adopté par le PKK depuis sa fondation, a proposé d’engager des négociations avec le gouvernement d’Ankara sur la base du fédéralisme. Il n’est pas sûr que le PKK reste longtemps aussi en retrait sur son programme historique -- surtout après le refus du gouvernement de saisir cette offre. Mais manifestement quelque chose a bougé dans le mouvement kurde: ses élites ont réalisé que le slogan de l’autonomie n’était pas adapté au contexte politique du Moyen-Orient (absence totale de démocratie) et que son cadre juridique confirmait le statut de “minorité” du peuple kurde, au lieu de satisfaire ses aspirations nationales. Renonçant -- temporairement? -- au rêve de l’indépendance ses leaders les plus maximalistes ont compris que le statut fédéral pouvait concrétiser l’égalité du peuple kurde avec les autres peuples de la région...

L’émergence des élites kurdes

Dans un paysage kurde très contrasté, c’est paradoxalement en Turquie qu’une élite kurde importante et une véritable société civile kurde se sont développées.

Sans doute parce que plus personne ne croyait à l’option de la lutte armée, on observe en Turquie à partir de la fin des années 60 un essor sans précédent d’organisations et de partis politiques kurdes: leurs cadres -- les enfants des rebelles de l’entre deux guerres mondiales-- ne sont pas des chefs de tribus ni des chefs de guerre, mais des intellectuels, issus des classes populaires ou moyennes, formés dans les grandes universités turques: des avocats, en très grand nombre, mais aussi des ingénieurs, des médecins, des enseignants, vivant dans les grandes villes turques et kurdes. Se développant dans l’espace de liberté autorisé par le formalisme démocratique turc, cette classe politique kurde aurait pu diriger le peuple kurde vers un début de solution pacifique du problème kurde en Turquie.

Malheureusement, plus préoccupés par les querelles idéologiques des partis de l’extrême-gauche turque dont ils étaient issus que par les problèmes concrets du mouvement national kurde, ces militants se sont enfoncés dans un factionalisme qui les condamnait à l’impuissance. Et le coup d’état de septembre 1980 et la terrible répression qui suivit mirent fin à toute illusion d’une solution pacifique, en décapitant littéralement cette élite, dont les leaders sont emprisonnés ou exilés.

 Malgré tout, lorsque la lutte armée reprend en 1984, la société kurde n’est pas coupée en deux, comme en Iran et en Irak, entre d’une part des combattants, isolés dans leurs montagnes, et d’autre part une société civile kurde plus ou moins indifférente à la lutte des maquisards: l’habit des nouveaux guérilleros kurdes symbolise cette continuité. Le combattant kurde de Turquie ne s’identifie pas au “pechmerga” qui se bat dans la montagne de l’autre côté de la frontière, et dont le monde entier connaît aujourd’hui la silhouette caractéristique, avec son turban, ses pantalons bouffants et son foulard enroulé comme une ceinture autour de la taille: le “guérillero” kurde de Turquie porte un uniforme de citadin, celui qu’ont revêtu avant lui les combattants de la liberté dans tout le tiers-monde: le pantalon kaki et la vareuse militaire...

Plus “moderne”, le combattant kurde de Turquie rompt -- malheureusement -- avec ce qui faisait le code d’honneur du pechmerga: d’une lutte chevaleresque traditionnelle, avec toutes ses faiblesses, on passe à une guerre de guérilla, qui recourt aux techniques les plus sophistiquées, et à tous les excès, au nom d’une idéologie soi-disant “progressiste”. Le terrorisme devient une arme systématique. La férocité de la répression, il est vrai, n’encourage pas le PKK à faire preuve de retenue: sans aller, comme Saddam Hussain à Halabja, jusqu’à gazer ses Kurdes, l’armée turque n’hésite plus à tirer à l’arme lourde sur les villes du Kurdistan, comme à Shirnak, Kulp, Varto et Licce.

Cette polarisation extrême exclut la médiation du politique. Et pourtant jamais, paradoxalement, la société civile kurde n’a connu un tel essor, avec une intelligentsia digne de ce nom, une classe politique “légale”, une presse comprenant un vrai quotidien et plusieurs hebdomadaires. Certes, cette société civile a été chassée du Kurdistan par la violence, mais elle existe, elle se développe, elle est prête à jouer un rôle politique, malgré les menaces qui pèsent sur elle (interdiction des journaux, interdiction des partis, assassinat et emprisonnement de leurs députés et cadres).

Décomposition politique au Kurdistan irakien

Au Kurdistan irakien, où l’on va décidément de surprise en surprise, les partis traditionnels ont paradoxalement été confortés par l’échec du soulèvement du printemps 1991: dans n’importe quel autre pays, les leaders de partis politiques ayant conduit leur peuple à des catastrophes aussi graves et aussi proches (1988, 1991, sans parler de 1975 pour le PDK) auraient été balayés par une opinion publique ulcérée.

Cela n’a pas été le cas. Les élections de mai 1992 ont montré que cette opinion publique était à peu près partagée entre les deux principaux partis (le PDK et l’UPK); et non seulement de nouvelles formations politiques n’ont pas vu le jour à l’occasion de ces élections, mais les électeurs ont clairement désavoué les petits partis qui, pourtant, proposaient “autre chose”. Certes, on ignore le pourcentage exact des abstentions (il y a eu un peu moins d’un million de votants, pour une population totale de presque quatre millions, dont la moitié, au moins, en âge de voter). Mais apparemment le Kurdistan irakien a plébiscité Massoud Barzani et Jelal Talabani.

On est frappé, cependant, par le fait qu’après ces retrouvailles entre des partis kurdes revenant d’exil et la société civile kurde, il n’y a pas eu véritablement osmose: le personnel politique est resté le même. On cherche en vain, dans les bureaux politiques et dans les comités centraux des partis kurdes des hommes nouveaux, des médecins, des avocats, des ingénieurs, des commerçants, représentant cette bourgeoisie kurde irakienne vivant à Souleimania, Erbil, Dohok ou Kirkouk.

Où se situent, politiquement, cette intelligentsia, cette classe moyenne, ce petit prolétariat, habitant dans les villes du Kurdistan irakien -- puisqu’il n’y a plus de villages?

Pourquoi ne se reconnaissent-ils pas dans les partis existant? Pourquoi, alors, n’en créent-ils pas de nouveaux?

Les deux seuls nouveaux “partis” qui ont émergé depuis que les Kurdes irakiens gèrent leurs affaires sont la “confédération des chefs de tribus”, et le “mouvement islamique du Kurdistan” (MIK) de cheikh Osman Abdel Aziz. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure ces deux mouvements sont véritablement endogènes, et représentatifs. Mais ils reflètent tous les deux plutôt une régression du mouvement kurde.

Il est vrai que la situation économique désastreuse dans laquelle se débat la “région libérée” du Kurdistan irakien n’encourage pas le militantisme. Par ailleurs, certains intellectuels kurdes évoquent, en privé, la “dictature” des deux grands partis, qui ne tolèrent pas de voix dissidentes.

C’est ainsi que deux dirigeants de deux petits groupements formés après le soulèvement de 1991 ont été abattus en 1993: Rauf Kamel Akraoui, porte parole de “Tekoshin” (petit mouvement marxiste proche du PKK) et responsable de la publication  de son bulletin, “Regay Rendjeran”, a été assassiné le 25 mai 1993; et Nazhir Omar, connu aussi sous le nom d’Aram, qui publiait  “Bo Peshewe”, le bulletin de “Rewti Communist” (Courant Communiste), a été assassiné le 28 août 1993 .

D’autres observateurs invoquent les conséquences psychologiques et sociales désastreuses d’un quart de siècle de dictature baasiste: “La population est toujours avec les plus forts”, remarque un intellectuel kurde irakien qui a pris une certaine distance avec le mouvement kurde. “Pour avoir du poids au Kurdistan, il faut avoir des armes, de l’argent, des pechmergas, des locaux”...

La “guerre du suicide” au Kurdistan irakien

Les dirigeants kurdes irakiens sont-ils en train de répéter l’erreur du général Barzani qui avait abouti à un divorce entre les élites kurdes d’une part, et le parti et les combattants d’autre part? Les évènements tragiques qui se sont succédé au Kurdistan irakien depuis le mois de décembre 1993 risquent d’avoir des conséquences beaucoup plus dramatiques,  amenant l’ensemble de la population kurde à rejeter purement et simplement les chefs kurdes et leurs partis, ravalés au rang de simples “milices”.

Après un premier incident entre le PDK et le Parti Socialiste du Kurdistan à Souleimania le 10 décembre 1993, des affrontements plus graves opposent l’UPK et le MIK à Kifri, Erbil, Souleimania et Rania à partir du 16 décembre 1993, faisant un demi-millier de blessés et de tués.

C’est dans ce climat de tension croissante entre le PDK (proche du MIK) et l’UPK (alliée au parti socialiste), qu’un banal conflit sur la propriété d’une parcelle de terre à Qala Diza, revendiquée par un fils de Hasso Mirkhan, un des chefs militaires historiques du PDK, tué par des pechmergas de l’UPK au cours d’une fusillade, est l’étincelle qui embrase le Kurdistan le 1er mai 1994: ces nouveaux affrontements entre partisans du PDK, de l’UPK et du MIK (mouvement islamique du Kurdistan) sont beaucoup plus graves car ils s’étendent très vite à pratiquement tout le Kurdistan; et les adversaires s’affrontent à l’arme lourde, n’hésitant pas à tirer au canon sur les villes, où ils font plusieurs centaines de victimes (entre 500 et 2.000 selon les estimations), à Qala Diza et à Halabja surtout, mais aussi à Souleimania, Shaklawa, Koi Sinjak et à Erbil. Occupés par les pechmergas de l’UPK de Jelal Talabani le 3 mai 1994, le parlement d’Erbil et le gouvernement de la région kurde ont pratiquement cessé de fonctionner depuis le début de l’été 1994.

Grâce à la médiation du “conseil national irakien” et des petits partis restés neutres (parti communiste, mouvement démocrate assyrien), les combats cessent pratiquement en juin et juillet: la rencontre de Rambouillet (16-22 juillet 1994) permet d’espérer que cette trève va déboucher sur une solution durable.

Mais les affrontements reprennent en août 1994 à Qala Diza, où quelque 600 personnes sont tuées, par des tirs d’artillerie d’une rare sauvagerie. Le 29 août 1994, Massoud Barzani et Jelal Talabani assistent à une session spéciale de l’assemblée kurde à Erbil, et s’engagent à tout faire pour faire respecter les accords de cessez le feu conclus par leurs partis: quarante huit heures plus tard, les combats reprennent. Depuis, le Kurdistan n’a pas cessé d’être le théâtre de violents affrontements (notamment fin décembre, et en janvier, à la suite desquels le PDK de Barzani est chassé d’Erbil) alternant avec des périodes de calme relatif.

Cette guerre civile laissera des traces difficiles à effacer: pour la première fois dans l’histoire kurde ces affrontements ont donné lieu à d’effroyables exactions, dénoncées par Amnesty International dans un rapport sur la “Crise des droits de l’homme au Kurdistan irakien” : exécutions sommaires de prisonniers, mutilations, tortures ont été pratiquées de façon massive, quasi-systématique, par des pechmergas qui commencent à ressembler terriblement à ces tortionnaires irakiens qu’ils ont si longtemps et si héroïquement combattus...

Des Chefs de guerre

Comment expliquer ce conflit suicidaire? La cause immédiate de cette guerre civile est la lutte pour le pouvoir entre les deux chefs du PDK et de l’UPK, entre Massoud Barzani et Jelal Talabani, qui ne se comportent plus en chefs de partis mais en chefs de guerre: les élections de mai 1992, qui devaient les départager, avaient abouti à un partage du pouvoir à parts égales -- la pire des solutions, car elle a paralysé l’embryon d’administration péniblement mis en place par le “gouvernement kurde” d’Erbil...

Et si les deux partis et leurs chefs pouvaient se partager les postes de ministres et de vice-ministres, la présidence et la vice présidence du gouvernement et de l’assemblée et les sièges de députés, il y a un poste qui ne peut pas être partagé -- c’est celui de leader, ou de président, que les élections de mai 1992 n’avaient pas permis d’attribuer: Massoud Barzani n’avait eu que 5.000 voix de plus que Talabani (sur un million environ de suffrages exprimés) et le deuxième tour de l’élection du président avait été remis sine die... Et plus que le pouvoir politique, les deux chefs kurdes se disputent la vraie source du pouvoir -- l’argent, qui permet d’acheter des armes et des loyautés: les hasards de la géographie et de l’histoire font que Massoud Barzani contrôle la frontière turque et les “douanes” de Khabur, près de Zakho, qui lui assurent un revenu oscillant entre 2 et 3 millions de dollars par mois . Jelal Talabani, dont la zone d’influence est adossée à la frontière iranienne, est pris à la gorge, sans ressources. C’est pour sortir de cette situation désespérée qu’il s’est emparé en janvier 1995 d’Erbil, liant ensuite son retrait de la “capitale” du Kurdistan à... un partage des revenus des douanes!

Les responsabilités de Jelal Talabani sont très lourdes: depuis 1964 il n’a pas hésité, à de nombreuses reprises (1964-1966-1978) à compromettre l’avenir du mouvement kurde pour satisfaire ses ambitions personnelles. Il suffit, pour en être convaincu, d’avoir entendu  Jelal Talabani, sur le point de perdre tout contrôle de lui-même, déclarer véhémentement: “Je ne laisserai jamais Barzani imposer son hégémonie par la force... Que tout aille à l’enfer”! Mais les responsabilités de Massoud Barzani ne sont pas moins grandes: ne pouvant ou ne voulant pas contrôler les “Rambo” qui commandent ses pechmergas, il a cherché une solution militaire à ce conflit délétère avec Jelal Talabani, un conflit qu’il a hérité de son père, le général Barzani...

Il est évident que les puissances régionales voisines ont tout fait pour attiser ce conflit interne, avec l’espoir de détruire de l’intérieur ce pouvoir kurde qui résistait à toutes les menaces extérieures: l’Iran, en particulier, a soutenu à fond le MIK (mouvement islamique du Kurdistan), lui fournissant une aide matérielle et militaire.

Il est aussi évident que le double jeu des puissances occidentales est en partie responsable de cette tragédie: en protégeant l’entité kurde irakienne sans lui donner vraiment les moyens économiques de prendre son essor, les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne ont placé les dirigeants kurdes dans une situation impossible. Sans autres ressources  que celles de la contrebande et de modestes “droits de douane”, comment les dirigeants kurdes pouvaient-ils mettre en place une véritable administration?

Comment peut-on demander à une population de 4 millions de Kurdes habitués à vivre grâce aux subsides d’un Etat pétrolier-providence, comment peut-on leur demander de manifester leurs choix démocratiques quand, victimes d’un double embargo, ils en sont réduits à vendre portes, fenêtres et vitres pour survivre.

Comment peut-on blâmer les Kurdes d’être gouvernés par des milices, quand le seul “métier” qui assure un revenu aujourd’hui au Kurdistan irakien, c’est justement celui de milicien -- qui a remplacé le pechmerga de jadis... Ce désastre est d’autant plus désespérant que les Kurdes ont sous la main -- ou, plus exactement sous les pieds -- les ressources qui leur permettraient de faire revivre le Kurdistan sur des bases saines: l’exploitation de la vingtaine de puits de pétrole prêts à fonctionner dans la région qu’ils contrôlent résoudrait une grande partie des problèmes du gouvernement d’Erbil. Mais les Alliés ont refusé d’autoriser l’importation au Kurdistan du matériel nécessaire, et en particulier d’une mini-raffinerie en kit.

Comme le souligne cyniquement un diplomate du ministère des affaires étrangères à Paris, “l’aide humanitaire nous coûte plus cher, mais nous évitons tout ce qui pourrait être considéré comme un encouragement politique”.

Mais ce que cette “guerre du suicide”, comme l’appellent les Kurdes irakiens eux-mêmes, a aussi démontré, c’est l’absence d’une culture d’Etat, d’une culture de gouvernement, d’une société civile digne de ce nom: le Kurdistan irakien est gouverné par des seigneurs de la guerre qui ont un pouvoir absolu -- même celui de “détruire ce rêve fou qui était en train de se réaliser”,  le rêve de voir les Kurdes se gouverner eux-mêmes..

Iran: l’heure du repli

En Iran, c’est, pratiquement, l’inconnu: il est très difficile, dans les circonstances actuelles, d’estimer dans quelle mesure la société civile kurde adhère à une lutte poursuivie dans des circonstances difficiles par des dirigeants peu charismatiques réfugiés quelque part de l’autre côté de la frontière, en Irak.

Après avoir vécu pendant deux décennies sous la dictature du Chah, les élites kurdes vivant dans les villes de Rezaié, Mahabad, Sanandaj et Kermancha sont vite retombées sous une autre dictature: la république islamique ne tolère aucune expression du sentiment national kurde. Et le Kurdistan iranien est pratiquement zone interdite pour les journalistes et les chercheurs étrangers: quel écho y suscite l’existence du “gouvernement kurde” d’Erbil et d’une région kurde de facto indépendante?

Dans quelle mesure les paysans et les citadins du Kurdistan iranien suivent-ils les exploits de “leurs” pechmergas qui continuent de se battre dans les montagnes? Placent-ils au contraire leurs espoirs dans cette aventure folle qui se déroule sous leurs yeux de l’autre côté de la frontière, au Kurdistan irakien, sous la protection des Alliés? ou dans la lutte farouche des combattants du PKK?

Ou les élites kurdes iraniennes sont-elles retombées dans leur apathie, s’accomodant du régime islamique, et cherchant plus leur salut dans un succès économique, même relatif; en regardant davantage vers Téhéran que vers les montagnes? Ce sont des questions, fondamentales, auxquelles il est difficile d’apporter des réponses sans pouvoir sonder les acteurs...

Le Jeu des Puissances

L’internationalisation de la question kurde se situe quelque part entre le 5 avril 1991 (vote de la résolution 688 des Nations Unies), le 10 avril 1991 (interdiction de survol par l’aviation irakienne de la zone s’étendant au nord du 36° parallèle) et le 17 avril 1991 (annonce par le président Bush de la création de zones de sécurité pour les Kurdes). Depuis lors, chaque jour qui s’écoule est une victoire de plus pour les Kurdes: prises, bien malgré elles, dans l’engrenage de leur intervention au Kurdistan irakien, les Grandes Puissances (USA, France et Grande-Bretagne) ont laissé créer une entité kurde qui a tous les attributs d’un Etat -- une assemblée élue (démocratiquement), un gouvernement, une force armée indépendante, des frontières, des dirigeants reçus comme des chefs d’état --  sauf la reconnaissance formelle de la communauté internationale.

Revenir sur l’existence de facto de cette entité kurde, c’est risquer de précipiter à nouveau des millions de Kurdes sur les routes de l’exil, vers les frontières turque et iranienne -- ce que les Grandes Puissances occidentales veulent à tout prix éviter, ne serait-ce que pour ne pas être confrontées à nouveau à la réaction de leurs opinions publiques.

Mais certaines Grande Puissances, et en particulier la France et la Russie, veulent renouer avec l’Irak de Saddam Hussain. Officiellement, la France soutient qu’il faut appliquer toutes les résolutions des Nations Unies, pas plus, sans défendre un “agenda caché”. Et estimant que l’Irak a “joué le jeu”, notamment en coopérant avec les Nations Unies pour la destruction de ses armes chimiques et balistiques, le gouvernement français penche en faveur de la levée des sanctions contre l’Irak -- si Bagdad continue de coopérer totalement avec la mission Ekeus (notamment pour la destruction de ses armes biologiques), et si Bagdad remplit ses obligations à l’égard du Koweit (en particulier en apportant des éclaircissements sur le sort des quelque 650 “disparus”)... 

Mais simultanément la France de Mr et Mme Mitterrand joue un rôle crucial en organisant dans le cadre prestigieux du Château de Rambouillet, du 16 au 22 juillet 1994, une conférence de réconciliation entre les deux partis kurdes irakiens  .

 Théoriquement, cette conférence n’engage que l’Elysée, que certains considèrent comme... faisant partie de l’opposition: mais la présence d’experts du Quai d’Orsay et du Trésor, et d’observateurs américain et britannique, confirme que la politique de la France en Irak est plus complexe. Les Turcs ne s’y trompent pas, qui réagissent brutalement en infléchissant radicalement une politique jusqu’alors très “suiviste” à l’égard de l’Irak.

Depuis longtemps l’attitude de la Turquie était on ne peut plus paradoxale: jouant un rôle clé dans la politique occidentale de protection des Kurdes, en accueillant sur son territoire la force internationale “Poised Hammer”, elle participait aussi régulièrement aux réunions tripartites avec l’Iran et la Syrie dont la seule raison d’être est de faire avorter l’embryon d’état kurde en train de se développer au Kurdistan irakien. C’est le nouveau ministre des affaires étrangères de la Turquie, Mumtaz Soysal, un ferme partisan du rapprochement avec l’Irak, qui a représenté son pays à la sixième conférence tripartite de Damas, le 21 août 1994. Au cours de cette conférence les représentants des trois pays bordant le Kurdistan irakien ont à nouveau souligné la “grande importance qu’attachent leurs gouvernements à la sauvegarde de l’unité et de l’intégrité territoriale de l’Irak”; ils ont aussi réaffirmé leur “détermination de résister à tout acte visant à fragmenter l’Irak sous quelque prétexte que ce soit”. Et ils ont condamné les “déclarations et activités de certains groupes dans certains pays qui cherchent à encourager le séparatisme... et les activités récentes de certaines parties extérieures à la région”... 

Les trois ministres ont aussi invité l’Irak à satisfaire les “résolutions du Conseil de Sécurité pour retrouver sa place dans la communauté internationale”. Il est évident que les Kurdes doivent envisager la prochaine levée des sanctions sur l’Irak. Il est possible que la Turquie demande et obtienne, avant la levée de ces sanctions, la dissolution de la force internationale basée à Incirlik.

Assuré du soutien tacite de la Turquie, Saddam Hussain se lancera-t-il dans une nouvelle fuite en avant en envahissant le Kurdistan? Il faut beaucoup d’inconscience aux chefs kurdes, à cette heure de tous les périls, pour se perdre, ne serait-ce qu’une heure de plus, dans leur guerre fratricide.

Jusqu’ici la Turquie est parvenue à diaboliser ses Kurdes -- en faisant accepter par presque tout le monde l’idée que le PKK est une organisation terroriste avec laquelle il ne saurait y avoir de dialogue. Et elle a obtenu le soutien de deux pays occidentaux clés -- l’Allemagne et la France, qui ont interdit tour à tour le PKK sur leur territoire. Et dans une large mesure la presse occidentale se fait la complice de cette opération, en observant un silence presque total sur la guerre au Kurdistan de Turquie.

Les atouts de la Turquie sont bien connus: après avoir été pendant des années le bastion de l’OTAN sur le front soviétique, elle a joué un rôle essentiel pendant la guerre du Golfe, avant de contribuer de façon déterminante au succès de l’embargo sur l’Irak. Après une période de flottement consécutive à l’effondrement de l’ancienne Union Soviétique, elle a retrouvé à nouveau son importance géostratégique: à la fois comme “bastion” face à l’Iran, et comme “modèle laïque et démocratique” pour un Caucase et une Asie Centrale en proie à une instabilité dangereuse...

Mais les dirigeants turcs ne devaient pas se faire d’illusion: l’heure des chèques en blanc est révolue. Déjà, les ministres des affaires étrangères d’Allemagne et de Grande-Bretagne ont fait part, en privé, à leurs interlocuteurs turcs de leur inquiétude devant les “dérives” de la répression.

Mr Alain Juppé, ministre français des affaires étrangères, a publiquement suggéré  aux Turcs de recourir au “dialogue” pour résoudre le problème kurde. Le raidissement de la politique étrangère turque indique que les dirigeants d’Ankara n’ont que faire des conseils de Bonn, Londres et Paris. Et que le président Demirel, Mme Tansu Ciller et les généraux qui gouvernent réellement le pays croient toujours à une solution militaire du problème kurde.

L’opération “Acier” lancée par l’armée turque le 20 mars 1995, la veille du nouvel an kurde, deux semaines après la conclusion d’un accord sur l’union douanière avec l’Union Européenne, le confirme: les dirigeants turcs actuels n’ont que faire des états d’âme des leaders européens. On a du mal à croire qu’en lançant 35.000 hommes à l’assaut des montagnes du Kurdistan irakien, dans le cadre de “la plus grande opération depuis les guerres russo-turques du siècle dernier” (sic) les généraux turcs aient vraiment cru qu’ils allaient anéantir le PKK: alertés depuis longtemps par la concentration de toutes ces troupes de l’autre côté de la frontière, les combattants du PKK, rompus à la guerre de guérilla, avaient eu le temps de s’éclipser. Les dirigeants turcs poursuivaient deux objectifs plus importants: d’une part, dans le cadre d’une opération de politique intérieure, ils voulaient rassembler derrière le drapeau national une opinion turque troublée par ses problèmes économiques et de sérieux incidents confessionnels. Cette “mobilisation patriotique” a indéniablement réussi: le “téléthlon” organisé par la télévision turque a permis de réunir une somme considérable pour les soldats de l’opération “Acier”!

Les dirigeants turcs poursuivaient d’autres objectifs bien plus ambitieux: au maximum, ils espéraient pouvoir s’implanter sine die dans une province -- le “wilayat” de Mossoul -- à laquelle ils n’ont jamais vraiment renoncé . Au minimum, ils envisageaient la création d’une “zone-tampon”, à l’israélienne, à l’intérieur du territoire irakien, en forçant les partis Kurdes irakiens à patrouiller à l’intérieur de cette bande frontalière, comme le fait l’ALS au Sud Liban... Ils voulaient aussi ramener à la raison Massoud Barzani et Jelal Talabani, les faire renoncer à leur rêve de former un “gouvernement” kurde, rêve qu’ils ont eux-mêmes contribué à assassiner, et les forcer à accepter la protection de la Turquie -- et sa tutelle -- en attendant le jour hypothétique où ils pourraient négocier un arrangement avec Bagdad.

Mais les Turcs n’avaient pas prévu que leur invasion du Kurdistan irakien déclencherait une réaction aussi vive des Européens: à la différence des Etats-Unis, qui firent preuve de “compréhension” à l’égard de l’initiative de la Turquie, tout en émettant des réserves, les Européens, y compris la France et l’Allemagne, les alliés les plus fermes du régime d’Ankara sur le continent, condamnèrent sans ambages la politique aventuriste de la Turquie. La rupture de la Turquie avec l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, le 27 avril, est une réaction épidermique, sans grandes conséquences, et qui donne satisfaction à l’opinion publique turque. Mais les dirigeants d’Ankara savent désormais clairement qu’ils ne peuvent pas rester au Kurdistan irakien sans compromettre gravement leurs relations avec l’Europe. Quelle que soit l’issue de l’opération “Acier”, il est évident qu’une fois de plus les Turcs ont frappé un grand coup -- qui se retourne contre eux:

Comme ils avaient poussé en avril 1991 les Américains et leurs Alliés européens à créer un “zone de sécurité” au Kurdistan irakien pour se débarrasser de ces centaines de milliers de réfugiés kurdes qui se massaient à leur frontière et risquaient de “contaminer” dangereusement “leurs” kurdes, pour se retrouver avec un problème bien plus grave -- l’émergence d’un état kurde de facto indépendant dans cette zone de sécurité -- les Turcs ont créé en mars 1995 bien plus de problèmes qu’ils n’en ont résolus en lançant leur “armada” au Kurdistan irakien: ils ont surtout contribué à accélérer l’internationalisation du problème kurde -- certainement la dernière chose qu’ils puissent souhaiter. Et tant qu’ils s’obstineront à chercher des solutions extérieures et militaires au problème interne qu’est le problème kurde, les Turcs accumuleront des échecs de plus en plus graves, aux conséquences incalculables.

Tout indique que loin de perdre de l’intensité, le conflit kurde va se déplacer vers l’ouest de la Turquie, vers ces grandes villes -- Ankara, Istamboul, mais aussi Adana, Izmir -- où vivent, dans chacune d’entre elles, plusieurs centaines de milliers de Kurdes.

Confronté à une politique de déportation massive des populations des campagnes, qui le prive partiellement du soutien dont il a besoin dans les zones rurales, le PKK est en train de changer lui aussi de stratégie, et se prépare à porter la guerre dans les villes. Se heurtant à l’hostilité d’un certain nombre de pays occidentaux (Allemagne, France), pourtant très éloignés du champ de bataille, le PKK menace de s’attaquer à leurs intérêts en Turquie.

Il a déjà joué un coup de maître en faisant savoir qu’il ne laisserait pas construire de pipe-line entre l’Azerbaidjan et la Turquie sans être partie prenante au montage de cette opération -- message qui a été parfaitement enregistré par la Banque Mondiale.

Cette nouvelle dimension du conflit kurde en Turquie, déstabilisant un pays qui joue un rôle géostratégique majeur dans le système européen et l’OTAN, va parachever l’internationalisation de la question kurde -- malgré l’impéritie des chefs kurdes -- une internationalisation que contribuera à mettre en avant le règlement progressif du conflit palestinien: espérons qu’il ne faudra pas aussi un demi-siècle de sang, de larmes et de guerres pour venir à bout du problème kurde.

(Politique Internationale, N° 68 Eté 1995)

 

 

 

 

 

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