CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN TURQUIE: Les dissidents du PKK accusent Abdoulla Ocalan

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Dernière photo d'Ocalan libre, Rome 3 janvier 1999

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Au moment où la Cour Européenne des Droits de l’Homme décide qu’Abdoulla Ocalan, le leader du PKK, n’a pas bénéficié d’un procès équitable en Turquie après sa capture en février 1999, ses plus proches lieutenants font son procès politique en fondant une nouvelle organisation, le Parti patriotique et démocratique du Kurdistan (PPDK). Et ils l’accusent d’être un "despote comparable à Staline ou Hitler", et d’avoir ordonné l’assassinat d’un certain nombre de dissidents, les derniers étant deux cadres qui ont quitté le PKK récemment et étaient devenus membres du comité central du nouveau parti, Sepan (un Kurde iranien, tué le 5 octobre 2004), et Kemal (un Kurde syrien, assassiné en Février 2005).

Ces accusateurs ne sont pas de seconds couteaux : parmi eux figurent en effet Nizamettin Tach, Chahnaz Altun, et… Osman Ocalan, le propre frère d’Apo (surnom sous lequel Abdoulla Ocalan est connu dans toute la communauté kurde).

Un des plus prestigieux chefs militaires du PKK

Nizamettin TachNé en 1961 à Varto, dans l’est du Kurdistan de Turquie, Nizamettin Tach, connu sous le surnom de "Botan", est un des plus anciens et des plus prestigieux chefs militaires du PKK, dont il a commandé toutes les forces dans les années 1990.

Chahnaz Altun, née à Batman en 1969, a adhéré au PKK à 20 ans , et après avoir passé plusieurs mois à l’Académie militaire du PKK dans la Bekaa, en Syrie, elle est devenue une combattante du PKK dans les montagnes du Kurdistan irakien. On a du mal à imaginer, en voyant cette élégante jeune femme, qui a acquis une certaine célébrité sous le surnom de "Sekine", qu’elle a fini sa carrière dans le PKK à la tête d’un bataillon de 150 combattantes et qu’elle était l’une des dirigeantes du PJAK, le Parti des femmes libres du Kurdistan. Sekine avait épousé en mai 2004 Sepan, l’un des dissidents assassinés par le PKK.

Osman Ocalan, le frère cadet d’Abdoulla Ocalan (il a 9 ans de moins que lui), est né en 1958 dans le petit village d’Omerli, dans la province d’Ourfa, et a fait des études à l’école normale des instituteurs, et devient membre du PKK dès sa fondation en 1978. Après avoir passé un peu plus de deux ans en Libye, où il organise une communauté kurde relativement importante, il devient membre du comité central en 1986. Au début des années 1990 il est membre du comité exécutif (5 membres) du PKK, mais il tombe vite en disgrâce après avoir conclu en 1992 un cessez le feu avec les deux partis kurdes irakiens (PDK et UPK).

Osman OcalanAvec 14 autres cadres du parti et une trentaine de combattants ils ont quitté clandestinement, l’été dernier, le quartier général du PKK à Kandil, dans les montagnes du Kurdistan irakien, au nord de Kala Diza, et rejoint les zones contrôlées par l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) de Jelal Talabani, avant de fonder leur nouveau parti le 21 Octobre 2004 à Dokan, près de Souleimania.

Un véritable réquisitoire contre Abdoulla Ocalan

Ils justifient tous leur décision de quitter le Kongra-Gel (dernier avatar du PKK) et de créer un nouveau parti en prononçant un véritable réquisitoire contre Abdoulla Ocalan. Ils l’accusent tout d’abord d’avoir renoncé après sa capture en 1999 à l’objectif historique de son parti -- l’indépendance du Kurdistan -- "pour sauver sa peau". "Abdoulla Ocalan dit maintenant que les Kurdes font partie de la nation turque. Il se dit ouvertement kémaliste, il dit que l’Etat turc peut compter sur lui", rappelle avec colère Nizamettin Tach. "Abdoulla Ocalan accusait les Kurdes de Turquie d’être "assimilés", d’être devenus "kémalistes", de souffrir de ce qu’il appelait une "maladie de la personnalité". Mais Apo lui-même est devenu kémaliste… J’avais espéré qu’il serait courageux, qu’il se battrait contre ses juges, mais j’ai compris que son despotisme avait un seul but : sa carrière personnelle", assène Chahnaz Altun.

Ces dissidents du PKK reprochent également à Abdoulla Ocalan sa politique d’affrontement avec les partis kurdes irakiens, le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani, et l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) de Jelal Talabani. "Il qualifie le Kurdistan du sud (irakien) de "deuxième Israel", en fait il veut mettre les Kurdes au service de la Turquie", accuse Nizamettin Tach.

Chahnaz Altun"Je suis partie dans la montagne pour libérer mon pays, pour l’indépendance du Kurdistan, mais j’ai réalisé qu’il n’était pas possible de combattre le colonialisme turc dans cette organisation", déclare Chahnaz Altun (Sekine), ajoutant : "Un seul homme décide tout, personne ne peut dire ce qu’il pense". Sekine est bien placée pour en parler. Elle a été emprisonnée trois fois par son propre parti, deux fois, pendant des périodes d’environ un mois et demi en 1991, et une troisième fois pendant un an, en 2000, après le 7eme congrès du PKK.

Comme Hitler ou Staline

Les emprisonnements des militants rétifs font partie de l’histoire du PKK. Sekine raconte comment en 1991, jeune militante devenue depuis peu membre du parti, elle suivait une formation à l"Académie militaire" du PKK dans la Bekaa, en Syrie. "Après avoir vu ce qui se passait dans la Bekaa, j’ai dit à des amis qu’Apo agissait comme Hitler ou Staline… J’ai été condamnée deux fois à passer un mois et demi en prison… Après cela, j’étais dégoûtée de la politique, et j’ai demandé à partir me battre au Kurdistan… Il y avait beaucoup de problèmes, mais j’espérais que cela s’arrangerait. Après 1999, après la capture d’Apo, j’ai commencé à critiquer ouvertement le parti. Il y avait beaucoup de paradoxes. On croyait à certaines choses, mais la réalité était différente… J’étais une des dirigeantes du PJAK, je demandais plus de liberté pour notre organisation, et j’ai été arrêtée avec toutes les responsables de l’organisation, 19 femmes au total. Au bout de 3 mois, 13 ont été libérées, mais nous avons été 6 femmes à passer un an en prison, dans des huttes couvertes de toiles en plastique. Au début, les autres femmes ont protesté, coupant leurs cheveux par solidarité, mais on leur a dit que nous étions contre le parti, contre Apo, et elles ont arrêté leur mouvement de protestation".

Le plus étonnant, c’est qu’Osman Ocalan, le propre frère d’Apo, membre du comité exécutif du parti, et virtuellement le numéro 2 du parti au début des années 1990, a lui-même été arrêté, emprisonné, et jugé ! En 1992, Osman Ocalan tombe en disgrâce après avoir accepté de signer un cessez le feu avec les deux partis kurdes irakiens qui, appuyés par la Turquie, étaient sur le point d’écraser les combattants du PKK massés aux confins turco-irakiens.

"En juin 1993, ils m’ont enlevé tous mes pouvoirs, nous a raconté Osman Ocalan. J’ai été enfermé trois mois dans une cellule, je ne pouvais parler à personne, on me donnait à manger, mais les conditions étaient difficiles… J’avais une radio. J’ai été jugé en février 1995, après avoir été interrogé pendant 52 jours. Le procès n’a duré qu’un jour, il a eu lieu dans une grotte, à Haftanine, à Ouali Pourbela. Quand je suis entré dans la grotte, il y avait 350 personnes, il y a eu un grand silence, tout le monde avait l’air très sévère".

"J’ai été condamné à mort, sous condition : si je continuais de défendre mes idées, je serais exécuté. Sinon, je serais gracié. Pendant le procès, j’ai pleuré, alors Duran Kalkan (un des dirigeants du PKK, d’origine turque) m’a donné une deuxième peine. Un avocat ? pas question, c’est la loi de la montagne".

"Après cela, pendant 2 ans, je n’ai rien dit, et en 1997 ils m’ont redonné mes droits, et je suis redevenu simple membre du parti. Et de 1997 à 2000 j’ai tout fait pour assouplir le mouvement", affirme Osman Ocalan, qui a finalement quitté le parti en 2004. Osman Ocalan aurait tendance à se poser en leader du nouveau parti, le PPDK, ce que n’acceptent pas les autres dirigeants, remarquant au passage qu’il y a un "facteur génétique" anti-démocratique dans la famille Ocalan…

On se demande évidemment pourquoi tous ces cadres qui ont été victimes du despotisme d’Ocalan depuis 10 ou 15 ans, parfois plus, n’ont pas quitte le PKK plus tôt ? Par patriotisme, répondent-ils tous : "Le PKK était une organisation marxiste-léniniste pas démocratique", concède Nizamettin Tach, "mais il menait une guerre de libération du Kurdistan. Pour cette raison, nous ne voulions pas critiquer le parti, nous ne voulions pas gêner l’effort de guerre. Après l’effondrement de l’Union Soviétique, nous avons dû trouver une alternative à la lutte armée, et nous avons commencé à critiquer secrètement la façon despotique d’Apo de diriger la guerre. Certains de nous ont été punis pour ça. Et après sa capture (en février 1999), nous avons commencé à nous organiser ouvertement. En 2003, la direction du parti s’est divisée, et comme c’était impossible d’imposer nos réformes de l’intérieur, nous avons quitté le parti avec 18 anciens membres du comité central du PKK".

Selon Nizamettin Tach, Abdoulla Ocalan connaît bien la société du Moyen-Orient et la société kurde; les ressorts psychologiques des dirigeants du PKK n’ont pas de secrets pour lui. Il s’est entouré de gens qui ne posent pas de questions, et il pratique un "mélange de stalinisme et de féodalisme". Nizamettin Tach est sévère pour les dirigeants du PKK restés fidèles à Abdoulla Ocalan : "Mustafa Karasu pense comme un marxiste d’il y a 100 ans, Murat Karayilan et Duran Kalkan ne pensent qu’à leur carrière… Quant à Djemil Bayik, il espérait succéder à Apo après sa capture, mais comme celui-ci a confié la direction du parti à Murat Karayilan et à Duran Kalkan, Djemil Bayik, dépité, vit à Kandil, au QG du PKK dans le nord du Kurdistan irakien, en restant à l’écart des affaires courantes"…

La peur de quitter le parti

Chahnaz Altun et Nizamettin Tach interviennent tour à tour pour expliquer pourquoi de nombreux camarades de lutte qui pensent comme eux ne quittent pas le PKK : "Quand nous sommes dans la montagne, nous n’avons aucune relation avec le monde extérieur. Et le PKK a décidé de tuer ceux qui quittent, la peur empêche les gens de partir", dit Nizamettin Tach, "Le PKK est un mouvement idéologique qui ignore les valeurs humaines européennes… On y parle tout le temps de "forces impérialistes", de "complot", les gens qui sont passés par là deviennent fanatiques". "Il y a 30 ans, les Turcs prétendaient qu’il n’y avait pas de Kurdes en Turquie", rappelle Nizamettin Tach, "et après avoir perdu pendant la guerre des dizaines de milliers de morts, le PKK a remporté certains succès, et Apo a persuadé les Kurdes que ces succès lui sont dûs"…

"Entrer dans le PKK, c’est comme entrer en religion", ajoute Chahnaz Altun, "il se crée une dépendance idéologique, et même en Turquie, les gens considèrent Apo comme un prophète. Il est facile d’entrer dans le PKK, il est difficile d’en sortir". Les membres du PKK ont d’autant plus de difficultés à quitter le parti, à descendre des montagnes, qu’ils y laisseraient des amis aux côtés desquels ils ont combattu pendant des années, ils y laisseraient aussi les tombes de leurs meilleurs amis. Et ils ont beaucoup de difficultés à se réadapter à la vie civile : beaucoup ont rejoint les rangs du PKK à l’âge de 18-20 ans, et ne possèdent aucun métier.

"J’étais moi-même dans cette situation, je voyais les paradoxes, les contradictions, mais je ne voyais aucun moyen de partir de la montagne, j’ignorais comment était le monde à l’extérieur", dit Chahnaz Altun, qui a vécu la vie de guérilla dans la montagne de 23 à 35 ans. "Si nous pouvions créer une organisation pour aider ces gens, si nous pouvions mettre sur pied une organisation pour accueillir ceux qui partent, et ouvrir des camps au Kurdistan irakien où ils viendraient après avoir laissé leurs armes dans la montagne pour avoir une activité politique, ce serait beaucoup plus facile pour eux… Mais les partis kurdes irakiens, le PDK et l’UPK, soumis aux pressions des Turcs, ne peuvent pas nous laisser faire: l’armée turque n’accepte pas que la guérilla se transforme en un parti politique renonçant à la lutte armée"…

Malgré toutes ces difficultés, Nizamettin Tach, Osman Ocalan, Chahnaz Altun et leurs amis qui ont déserté récemment ont créé un nouveau parti, le Parti patriotique et démocratique du Kurdistan (PPDK), qui a élu un directoire de 21 membres, avec Nizamettin Tach comme secrétaire général, et un comité exécutif de 3 membres (Botan, Serhat et Kani). Abandonnant la lutte armée, le PPDK veut devenir un parti politique comme les autres, profitant des réformes imposées par l’Union Européenne pour se faire accepter en Turquie. "S’il y a un certain degré de démocratie en Turquie, si les Kurdes choisissent de nouveaux dirigeants, s’ils peuvent s’organiser dans la société civile, les Kurdes pourront parvenir à leurs fins par des moyens démocratiques", estime Nizamettin Tach.

"Nous voulons mettre en place un système fédéral en Turquie", ajoute Nizamettin Tach, "en coordonnant nos efforts avec les autres parties du Kurdistan et en préservant l’unité de tous les Kurdes. Et peut-être dans le futur nous aurons une OLK -- une Organisation de Libération du Kurdistan (OLK)... "Mon but fondamental est toujours l’indépendance du Kurdistan", intervient Chahnaz Altun, "mais en passant par l’étape du fédéralisme. L’indépendance viendra plus tard"…

Et Nizamettin Tach de conclure : "Nous considérons les Américains comme les amis des Kurdes. Nous sommes plus proches des valeurs européennes, mais cependant, nous considérons les Américains comme des alliés stratégiques". Comme les Kurdes d’Irak, d’Iran et de Syrie, les Kurdes de Turquie de la nouvelle mouvance jouent à fond la carte américaine.

(Le Nouvel Observateur, 1-7 Septembre 2005; The Middle East magazine, July 2005)

 

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