CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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TURKESTAN SOVIETIQUE : Le Départ des 'Pieds Rouges'

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mariage"Il est grand temps que nous partions; nous avons achevé notre mission!" ... Partout en Asie Centrale, de l'Ouzbékistan (20 millions d'habitants) au Turkménistan (3,5 M) ou à la Kirghizie (4,2 M), les 'Pieds Rouges', les colons russes, s'en vont ou songent au départ.

Natacha, 35 ans, est institutrice à Samarcande; sa mère y est née, son grand père aussi: Natacha descend de ces colons russes qui sot venus s'installer en Ouzbékistan dans les années 1890 - il y a 100 ans - quand les colons étaient exemptés de service militaire et d'impôts, et recevaient une parcelle de terre de dix déciatines (environ 10 hectares)...

Ilya, 40 ans, un technicien des télécommunications, est né dans le nord du Turkménistan: "Mes parents sont venus ici avant la guerre", raconte-t-il, "mon père était un intellectuel communiste qui a consacré sa vie, comme enseignant, à relever le niveau culturel des Turkmènes, alors très bas. Il fait partie de ces Russes qui ont construit le pays à force de travail et de dévouement".

Tous les 'Pieds Rouges' du Turkestan (l'ensemble formé par les cinq républiques musulmanes d'Asie centrale soviétique) racontent à peu près la même histoire: ils descendent de colons qui, soit par "dévouement au socialisme en construction", soit parce qu'ils croyaient trouver de meilleures conditions de vie, ont émigré de Russie vers les territoires du sud nouvellement annexés, fortement encouragés par le pouvoir de Moscou, qu'il soit tsariste ou soviétique.

Si juste après la révolution de 1917 le nouveau régime avait promis de restituer aux 'nationaux' les terres qui leur avaient été confisquées, très vite le parti communiste se ressaisit, et le plan quinquennal de 1930 prévoyait l'établissement de 400.000 paysans russes dans le seul Kazakhstan le long de la nouvelle ligne de chemin de fer transversale 'Turk-Sib' qui reliait le Turkestan à la Sibérie.

Des mosaïques

Après des dizaines d'années de transferts de population plus ou moins autoritaires, les Républiques d'Asie centrale soviétique sont devenues des mosaïques où se côtoient 100 nationalités différentes - et où les 'nationaux' sont devenus des minoritaires chez eux, dans les villes au moins.

Les Ouzbeks constituent encore 70% de la population totale de l'Ouzbékistan, mais ils sont minoritaires (40%) dans leur capitale, Tachkent, ville de deux millions d'habitants, qui compte près de 30% de Russes et dont le caractère européen est accentué par le style neo stalinien de ses larges avenues et de ses tours construites après le tremblement de terre de 1966 qui avait ravagé la ville.

A Samarcande aussi, les Ouzbeks sont minoritaires (40%), les Russes étant presque aussi nombreux (qu'à Tachkent, 30%), le reste de la population se répartissant entre Tadjiks (16%), Tatars (5%), Juifs (1%) et diverses ethnies dont les... Coréens, un legs de Staline.

Boukhara est une des rares villes de l'Ouzbékistan où les 'nationaux' sont majoritaires (70%); mais les Ouzbeks représentent-ils vraiment 55% de la population de cette ville où la présence russe - pourtant identique en pourcentage (30%) - est beaucoup moins sensible. Il est difficile de savoir ce que valent les statistiques soviétiques: "Moi, par exemple, dit un ingénieur de Boukhara, j'ai un 'passeport' (carte d'identité indiquant la nationalité) ouzbek, mais à la maison nous ne parlons que Tadjik, et je ne sais que quelques mots d'Ouzbek... Alors, que suis-je exactement?" Il éclate de rire et raconte l'histoire de sa grand mère qui, lorsqu'on lui a demandé au dernier recensement ce qu'elle était, a répondu: "Je suis musulmane" - et a vu mettre 'Ouzbek' sur son passeport!

S'exprimant dans un Français impeccable, un jeune Ouzbek admet que le mouvement nationaliste est beaucoup plus lent à se développer en Asie centrale que dans les républiques balte ou en Géorgie: "Nous sommes affaiblis par un phénomène culturel, dit-il, la masse de nos paysans est peu instruite; officiellement l'analphabétisme n'existe pas en URSS. En fait, il est élevé chez nous, en particulier chez les adultes". Cela n'a pas empêché le mouvement nationaliste ouzbek 'Birlik' et les écologistes d'envoyer quelques représentants au parlement (Soviet) élu en février dernier après des élections où, pour la première fois, un ou plusieurs candidats indépendants affrontaient les candidats officiels du parti.

Jusqu'à maintenant les députés 'informels' se sont limités à poser des questions sur le désastrepresse écologique de la mer d'Aral, ou sur le style architectural des nouvelles constructions: "Les Ouzbeks aimeraient que l'on construise moins de tours, et plus d'habitations conformes à nos traditions", dit un étudiant ouzbek. Mais ils ne devraient pas tarder à soulever des problèmes plus épineux, comme la reconnaissance de leur culture et de leur langue.

Jusqu'en 1925, la langue ouzbek s'écrivait avec des caractères arabes; de 1925 à 1940 les caractères latins ont été imposés, et depuis 1940, ce sont les caractères cyrilliques qui sont utilisés! Théoriquement, les classiques de la littérature ouzbek ont été réimprimés en cyrillique -en fait, les réimpressions sont limitées, et comme moins de 10%des gens peuvent lire les caractères arabes, les Ouzbeks n'ont pas accès aux trésors de leur littérature.

Depuis un an, les autorités ont lancé un programme d'enseignement de l'écriture arabe dans le secondaire, à l'université, et même à la télévision. Mais la reconnaissance de la langue ouzbek comme première langue officielle n'est pas pour demain.

Dans tout le Turkestan, les Russes n'ont que profond dédain pour les traditions locales. Interrogé sur la culture turkmène, un cadre russe local du parti communiste répond: "Quelle culture? Avant que nous venions ici, les Turkmènes vivaient très mal, les tribus passaient leur temps à se battre entre elles. Aujourd'hui, ils peuvent être fiers de ce qu'ils ont".

En fait, les deux communautés, les 'nationaux' (Ouzbeks, Kirghizes, Turkmènes, etc) et les Russes s'ignorent presque complètement, et ne se mélangent guère: les locaux vont à des écoles 'nationales', où ils ont 4 à 5 heures de cours de Russe par semaine, tout l'enseignement se faisant en langue 'nationale'. De leur côté, les jeunes Russes vont à des écoles 'russes' où on leur enseigne l'Ouzbek ou le Tadjik 4 à 5 heures par semaine... Dans les villes, les nationaux et les Russes vivent dans des quartiers différents, et n'ont pas de vie sociale commune. Les mariages mixtes sont peu fréquents, comme peut le constater à ses dépens Igor, un jeune chauffeur russe de Samarcande, désespérément amoureux d'une jeune étudiante tatare que sa famille refuse de laisser épouser un 'pied rouge'.

Les beaux jours sont finis

Il n'y pas eu jusqu'à maintenant d'incidents opposant des Russes à des 'nationaux': les affrontements sanglants de la vallée de Ferghana, en Ouzbékistan, ou de Dushambé, ou plus récemment d'Och, en Kirghizie, ont tous été des affrontements entre Ouzbeks, Meshkètes, Kirghizes. Mais les 'pieds rouges' savent que les beaux jours sont finis. "Il n'y a pas eu de véritable incident avec nous jusqu'à maintenant", dit Natacha, de Samarcande, "mais quand une Russe entre dans un magasin et demande un renseignement, les Ouzbeks font semblant de ne pas entendre, et quand elle sort, ils éclatent de rire". Sans donner de détails, elle trouve les nationaux 'agressifs' avec les Russes, et ajoute: "Ils nous en veulent, comme si nous étions responsables de leurs problèmes; ils devraient réaliser que les Russes ont souffert autant qu'eux, que c'est le centre du pouvoir qui est responsable, pas les simples citoyens".

ruinesEn tout cas, les 'pieds rouges' qui le peuvent s'en vont... Natacha part 'pour sa fille' qui a 15 ans; elle a la chance d'avoir de la famille à Leningrad. Ilya sait qu'il trouvera sans peine du travail ailleurs en Russie. Mais pour beaucoup d'entre eux, c'est une décision désespérée: Sacha, 50 ans, gagne tout juste 80 roubles par mois comme chauffeur, un salaire de misère, qui en fait un 'pied rouge' pauvre typique. "Si je vends tous mes meubles, se lamente-t-il, je ne suis même pas sûr de pouvoir m'acheter un lit avec ce que j'en tirerai... Et où est-ce que j'irai vivre? Comment serai-je accueilli"? Sacha sait qu'il y a déjà plus d'un demi million de réfugiés des pays baltes et de Bakou à Moscou, qu'ils n'y sont pas les bienvenus, et qu'ils ne peuvent pas y acheter des vivres dans les magasins locaux avec un passeport 'étranger': son seul espoir? Son fils termine ses études dans un institut scientifique près de Moscou, et devrait se voir attribuer un appartement... Mais tous les pieds rouges n'ont pas cet espoir. La plupart ont coupé tous liens avec leurs parents russes éloignés, et n'ont aucun endroit où aller;

(Inédit, 1990)

 

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