KURDISTAN de TURQUIE: Le LIVRE NOIR du PKK (7)

V Les relations avec l’Irak… et avec les partis kurdes irakiens

Jelal Talabani

Ce sont les évènements — en l’occurence, la guerre du Golfe — qui sont à l’origine des relations du PKK avec l’Irak de Saddam Hussain: après l’invasion du Koweit, quand les forces de la grande coalition alliée menaçaient d’attaquer les forces irakiennes, les services de renseignement irakiens ont contacté le PKK et demandé à rencontrer un responsable. “On était curieux de savoir ce qu’ils voulaient, on est allé pour voir”, raconte Cangir Hazir qui a donc rencontré des responsables des “mukhabarat” irakiens à Amadia. Les Irakiens étaient demandeurs: ils voulaient des informations sur les forces terrestres américaines présentes en Turquie; ils voulaient en particulier être tenus au courant des préparatifs d’une éventuelle offensive terrestre à partir de la Turquie; ils voulaient aussi des renseignements sur les relations du PKK avec les autres organisations kurdes… Cangir Hazir fit un rapport à Abdoulla Ocalan, et ce sont ensuite Nizamettin Tach et Halil Atach qui ont continué les contacts avec les Irakiens. Ils auraient rencontré Odei, le fils de Saddam Hussain, rencontre restée sans suite après la défaite irakienne au Koweit en février 1991. Mais de nouveaux contacts eurent lieu ultérieurement, et Halil Atach serait allé à Bagdad. C’est à la suite de ces contacts que le PKK obtint l’autorisation d’ouvrir un “camp de transit” dans la région de Mossoul…

Selon d’autres sources, les Irakiens et le PKK ne se seraient pas limités à échanger des informations: en représailles au soutien de la Turquie à la coalition alliée pendant la guerre du Golfe, l’Irak aurait livré d’importantes quantités d’armes au PKK, et notamment des mortiers de 120 mm et des mitrailleuses de DCA. “Ce qu’ils ont maintenant est incroyable”, déclarait à l’époque un chef kurde irakien qui n’avait pas de bonnes relations avec le PKK. La conséquence de ces fournitures d’armes est que le PKK qui avant la guerre du Golfe était une “nuisance” est devenu un “problème de sécurité”… Mais des chefs militaires du PKK affirment que cet armement provenait en fait des stocks d’armes abandonnés au Kurdistan irakien par l’armée de Saddam Hussain après le déclenchement de l”intifada” kurde…

La Syrie, qui ne pouvait pas tolérer que le PKK ait des contacts avec ses rivaux exécrés de Bagdad, ignorait évidemment tout de ces contacts — jusqu’au jour où Mehmet Shener, ayant déserté du PKK, informa les Syriens: furieux, ils mirent Apo aux arrêts pendant trois jours… On ne sait comment il justifia ces contacts, mais ses relations avec les Syriens se normalisèrent.

Parallèlement, pourrait-on dire, les relations du PKK avec les partis kurdes irakiens (PDK et UPK en particulier) s’étaient considérablement dégradées après l’effondrement de la résistance kurde irakienne en 1988, après le cessez-le-feu irano-irakien. Quelques semaines avant, le 1 mai 1988, l’UPK de Jelal Talabani, qui pour des raisons géographiques n’avait pas été jusqu’alors directement en conflit avec le PKK, avait signé un protocole d’accord, proposant sa médiation entre le PKK et les autres partis kurdes de Turquie, la Turquie et l’Allemagne Fédérale. Mais, reprochant à Jelal Talabani de faire un voyage aux Etats-Unis, Abdoulla Ocalan dénonce aussitôt ce protocole. Et après l’effondrement des partis kurdes irakiens à la fin de l’été, le PKK n’hésite pas à occuper leur terrain. Et quand Massoud Barzani envoie en 1989 les premiers groupes de pechmergas réinvestir le Kurdistan irakien, Abdoulla Ocalan donne l’ordre d”empêcher à tout prix les “féodaux” de se réorganiser dans la région”. Et le PKK capture dans le Badinan un groupe de six pechmergas du PDK et les exécute, livrant leurs corps aux Irakiens . Simultanément le PKK menace les Kurdes de Turquie de représailles s’ils aidaient le PDK.

En 1990 le PDK a cherché à rétablir des relations avec le PKK: Hoshyar Zibari, oncle et conseiller de Massoud Barzani , demande à être reçu par Abdoulla Ocalan à l’occasion d’une visite à Damas; il voulait notamment éclaircir le sort des six pechmergas “disparus”: Abdoulla Ocalan a refusé de recevoir l’émissaire du PDK, répondant que des contacts entre les deux partis pouvaient être établis… en Iran. Il y eut effectivement plusieurs rencontres en Iran entre Osman Ocalan, qui y représentait alors le PKK, et Kemal Kirkouki et Ahmed Akach (PDK). Mais, cherchant à gagner du temps pour diminuer la tension et en même temps infiltrer les bases du PDK, le PKK espaçait les rencontres…

Le 4 janvier 1991 un congrès réunit à l’académie militaire du PKK dans la Bekaa, au Liban, Abdoulla Ocalan (PKK), Jelal Talabani (UPK), Sami AbderRahman (Front du Kurdistan d’Irak) et le PDKI (Iran). Au cours de cette réunon Abdoulla Ocalan aurait promis de soutenir les Kurdes irakiens.???

Mais les évènements du printemps 1991 et l’émergence d’une entité kurde “autonome” au Kurdistan irakien, suivie par les élections de mai 1992 et la formation du gouvernement kurde d’Erbil, exacerbent les contradictions entre les partis kurdes d’Irak et de Turquie: ne parvenant pas à résoudre ses contradictions internes, le mouvement kurde s’engage dans un cycle infernal de luttes fratricides entre les différentes branches “nationales” du mouvement kurde, ce qui s’était déjà produit, mais à une moindre échelle, après 1967, sous le général Barzani, entre le PDK et le PDKI.

Les relations commencent à se dégrader entre le PKK et Jelal Talabani qui va dès juin 1991 à Ankara où il cherche à établir de bonnes relations avec le président Turgut Ozal et multiplie les avances auprès des Américains. Elles se détériorent ensuite avec l’ensemble des partis du Front du Kurdistan: à la mi-juillet 1991, un affrontement entre maquisards du PKK et pechmergas du PDK irakien fait deux morts et un blessé grave (dans les rangs du PKK) dans la région de Shaqlawa.

Critiquant la façon précipitée dont les Kurdes irakiens ont engagé des négociations avec Saddam Hussain, sans garanties, le PKK ajoute: “Nous ne voulons pas que le rapprochement avec la Turquie se fasse sur le dos des Kurdes de Turquie”. Il menace enfin les éléments de la “force d’intervention rapide” alliée, basée à Silopi, accusant les Américains de “prêter” des hélicoptères Cobra aux militaires turcs engagés dans la répression contre le PKK. Pour faire pression sur le PDK, le PKK relance le “Parti de la Liberté du Kurdistan”, le PAK, un parti soi-disant kurde irakien. Fondé à l’origine, fin 1989, par un tout petit groupe d’anciens combattants du PDK qui se détachent de leur ancien parti après les revers de 1988, et qui veulent créer un mouvement marxiste-léniniste, recourant à la lutte armée pour parvenir à l’indépendance du Kurdistan, le PAK est très vite entièrement contrôlé par le PKK: à l’occasion de sa première conférence, à Harkouk, fin juin – début juillet 1991, il désigne, sans attendre la réunion de son congrès, un bureau politique de cinq membres: Mahir Walat, Ari, Aziz Ouaissi (Tirech), Ali Dresh (un syrien), et Mehmet (Saddik). Ce bureau politique représente théoriquement une direction collective, mais en fait Mahir Walat, membre du comité central du PKK depuis 1986, détient plus d’autorité que les autres et joue le rôle d’un véritable secrétaire général…. Quelques semaines plus tard, le nouveau parti forme avec le PKK un comité de neuf membres (Aziz Ouaissi, Ari, Mehmet et Mahir Walat pour le PAK, Djemil Bayik, Osman Ocalan, Halil Atach, Serhat Serhadi pour le PKK): ce comité décide de former un “gouvernement de guerre” dans la région Botan-Badinan — en fait, Abdoulla Ocalan et les autres dirigeants du PKK réalisent que leur rêve de créer une véritable “zone libérée” avec un gouvernement et un parlement dans le Botan, en Turquie, est très difficilement réalisable; par contre, en cet été 1991 où les partis kurdes irakiens viennent de subir de terribles revers avec l’effondrement de l”intifada kurde” et l’exode de près de deux millions de réfugiés aux frontières de l’Iran et de la Turquie, le Badinan, cette région du Kurdistan irakien qui s’étend au sud de la frontière turque, échappe à l’autorité de Bagdad depuis la création par les Alliés d’une “zone protégée” (“safe haven”) pour les réfugiés kurdes. C’est ce “vide” d’autorité qui attire irrésistiblement le PKK, qui rebaptise le Badinan en “province de Gara” (nom d’une des principales montagnes du Badinan). Mais pour justifier son implantation dans ce qui est un territoire kurde irakien, le PKK a besoin de bénéficier du soutien d’une organisation démocratique locale, aussi fictive soit-elle, d’où le PAK. Celui-ci organise enfin son congrès en mai 1992, à Harkouk, en présence de 70 à 80 délégués, dont Mahir Walat et Osman Ocalan. Mais c’est bien tard. Les partis kurdes irakiens ont réalisé un rétablissement miraculeux, contrôlant désormais les deux tiers de “leur” Kurdistan avec les grandes villes de Zakho, Dohok, Erbil et Souleimania. Le conflit avec le PKK est désormais inévitable.

Début novembre 1991, Jelal Talabani fait une ultime tentative de conciliation, en envoyant un émissaire dans la Bekaa pour convaincre Apo de proclamer un cessez-le-feu, ou, pour le moins, de ne plus lancer d’opérations contre l’armée turque à partir des camps du PKK situés en territoire irakien: “Le Kurdistan de Turquie est deux fois plus grand que le Kurdistan d’Irak; si nous ne sommes pas d’accord avec vos méthodes, c’est votre problème”, lui fait remarquer l’émissaire de Talabani, ajoutant: “Mais, en tout cas, nous ne voulons pas que vous attaquiez à partir de la frontière: cela donne un prétexte à l’armée turque pour nous attaquer et cela empêche nos villageois de revenir dans cette zone (…) Nous vivons un moment très critique de notre histoire: si vous voulez attaquer les neuf cents postes de la gendarmerie turque en Turquie, faites-le; mais n’attaquez pas la dizaine de postes qui se trouvent à la frontière”. Selon l’émissaire de Jelal Talabani, Apo promet d’arrêter; mais quelques jours plus tard, le PKK distribue des cassettes video dans lesquelles il attaque violemment le leader kurde irakien, le qualifiant d”agent de l’impérialisme” et de “traître”.

D’ultimes tentatives de conciliation ont lieu au cours de rencontres entre Osman Ocalan, Djemil Bayik, Halil Atach et les dirigeants du PDK et de l’UPK, mais les incidents se multiplient: un des membres du bureau politique du parti Azadi, Aziz Ouaissi , est arrêté par le PDK qui l’avait convié à un rendez-vous pour discuter de l’organisation par le PAK de manifestations à Dohok, Amadia et Zakho contre les bombardements des villages frontaliers par l’aviation turque; le PDK arrête également la publication de “Berxwedan” (la Résistance), le journal d’Azadi, publié à Zakho; des chefs de clan soutenant le PKK sont assassinés…

Fin juillet 1992, le PKK impose un blocus sur le Kurdistan irakien, incendiant une demie-douzaine de camions sur la route internationale qui, après avoir longé la frontière syrienne, pénètre au Kurdistan irakien à Khabur, près de Silopi, et menaçant de mort les chauffeurs qui oseraient braver l’embargo. Du jour au lendemain, le trafic de plusieurs centaines de camions par jour disparaît. Déjà soumis à un blocus hermétique au Sud par l’armée irakienne, le Kurdistan irakien est menacé d’asphyxie…

Deux visions contradictoires de la stratégie kurde

Le fond du problème est l’opposition radicale des stratégies menées par le PKK et les partis kurdes irakiens. Chacun estime conduire une étape historique du mouvement kurde. Pour les dirigeants du PKK, le “gouvernement kurde d’Erbil ne représente pas grand chose; ce n’est pas un gouvernement légitime qui représente la population; chaque tribu est un pouvoir… le féodalisme y est toujours présent”. En revanche, “c”est la première fois qu’il y a en Turquie un mouvement aussi important”. Prêt à admettre que les Kurdes irakiens aient des “relations tactiques” avec la Turquie — “nous ne serions pas choqués s’ils utilisaient provisoirement la Turquie pour leurs communications” — le PKK ne peut tolérer leurs rapports avec le MIT (services spéciaux turcs) et avec les généraux de l’état-major turc: “En ce moment nous sommes en guerre contre le gouvernement turc. Or Barzani et Talabani prennent le parti de la Turquie contre nous”. En imposant l’embargo, le PKK veut forcer les partis kurdes irakiens à “changer de politique, en sensibilisant la population kurde en Irak, en mettant le PDK et l’UPK dans une situation difficile.”

De leur côté les Kurdes irakiens sont résolus à “ne pas sacrifier ce que nous avons aujourd’hui — un Kurdistan libre, avec des institutions politiques librement élues — quelque chose que nous n’avions pas obtenu en soixante-dix ans de lutte… pour la mort de deux gendarmes turcs qui ne donne pas grand chose”. “Nous avons sacrifié cinq membres du bureau politique de l’UPK, onze membres du comité central, des milliers de cadres, sans parler des victimes civiles, pour arriver à ce jour-ci”, dit un autre Kurde irakien, ajoutant: “Ce que vous voyez, c’est le fruit du sang de nos camarades: on le protègera à tout prix, même si je dois me battre contre mon père! Il y a une ligne de partage claire entre les ennemis et les amis.” “Notre situation en Irak mérite d’être soutenue”, dit aussi Hoshyar Zibari: “On peut construire quelque chose là dessus: s’ils (le PKK) se soucient du futur des Kurdes, qu’ils suspendent temporairement leurs activités.” Quand on lui fait remarquer que toute l’histoire kurde est faite de batailles livrées depuis un sanctuaire à l’abri d’une frontière, il réplique: “Nous avons dépassé cette période; nous ne croyons pas que le PKK puisse réaliser quoi que ce soit avec de telles tactiques. Il y a maintenant un soutien international très fort pour les Kurdes: le PKK envoie de mauvais signaux.”

“Le PKK soutient qu’il n’y a pas de frontières entre les diverses parties du Kurdistan, mais nous, nous pensons qu’il y a quatre Kurdistan”, remarque Adnan Mufti, un dirigeant du Parti Socialiste du Kurdistan, qui a pris ses distances avec son parti, et il ajoute: “Alors nous leur avons demandé: “Dans ce cas pourquoi ne vous battez-vous pas contre Saddam Hussain au Kurdistan irakien? Et pourquoi avez-vous des relations avec les Iraniens?” Maintenant, nous sommes un Etat, nous devons nous comporter en tant que tel (…). Le seul accès à l’extérieur, pour cet Etat, c’est la Turquie (…). Il est normal que la Turquie ne puisse pas accepter d’être attaquée à partir de nos frontières.(…). Nous avons dit au PKK: vous devez comprendre que c’est au Kurdistan irakien que la lutte des Kurdes est la plus avancée: vous ne devez pas compromettre nos relations avec la Turquie.”

La première guerre civile kurde (octobre 1992)

Mais le PKK n’a que faire de ces conseils. Le 4 octobre 1992, le “parlement” kurde d’Erbil, qui vient de décider de fonder désormais les relations entre le Kurdistan irakien et le gouvernement central de Bagdad sur la base du fédéralisme (ittihad federalyi), lance un ultimatum au PKK: ou le PKK reconnaît le gouvernement kurde d’Erbil, et ses combattants se retirent avant le 6 octobre de la zone frontalière qui abrite ses bases d’opération contre la Turquie, ou ils seront expulsés par la force des armes.

Avant de lancer leurs “pechmergas” à l’assaut, les Kurdes irakiens envoient Nour Shirouane tenter de convaincre Osman Ocalan de retirer ses commandos de la frontière. Il lui répète ce que les dirigeants kurdes irakiens ont déjà dit à Apo et à lui-même: “Il faut respecter les lois du Kurdistan d’Irak; il faut respecter la frontière”. Osman Ocalan accepte–t-il au dernier moment de retirer ses combattants? Des chefs locaux du PDK, décidés à en finir avec la présence du PKK au Kurdistan irakien, ont-ils néanmoins donné l’ordre d’attaquer? Toujours est-il que le 5 octobre 1992, les combats commencent sur deux fronts principaux: près de Zakho, autour de Haftanine, et dans la région de Harkouk, au confluent stratégique des trois frontières.

Très vite ces combats prennent une nouvelle dimension. L’armée turque intervient: le 8 octobre 1992, le ministre turc de la défense, le général Nevzat Ayaz, annonce que l’aviation turque fournit un “soutien aérien” aux pechmergas. Une semaine plus tard, le 16 octobre 1992, l’état-major turc lance une “opération limitée, aérienne et terrestre, pour empêcher les infiltrations des maquisards du PKK” en territoire turc. Mais selon les militaires turcs, cette opération “limitée” se prolonge jusqu’à trente kilomètres au sud du mont Djoudi, un massif montagneux qui jouxte la frontière, dans le sud du Hakkari… mais l’état-major affirme que cette opération “n’a pas de lien avec l’opération des pechmergas.” En fait, selon des informations sûres, 20.000 hommes et 50 chars pénètrent à l’intérieur de l’Irak, tandis que près de 100.000 sont massés le long de la frontière.

Malgré un nouvel ultimatum du gouvernement d’Erbil, leur enjoignant de se retirer avant le 17 octobre, les maquisards du PKK poursuivent les combats: le 18, Kemal Mufti, ministre de la défense du gouvernement d’Erbil, confirme que de durs combats ont lieu dans la région de Harkouk et que le PKK est encerclé par les pechmergas au sud; il ajoute que les camps du PKK dans la région de Batufa sont bombardés par l’aviation turque, tandis que l’armée turque lance des opérations terrestres, de cinq à huit kilomètres à l’intérieur du territoire du Kurdistan irakien.

Le 22 octobre 1992, l’armée turque lance une nouvelle opération, à partir de la région de Shirnak: il s’agit d’une opération combinée aero-terrestre d’une certaine ampleur, avec trois colonnes de commandos et d’infanterie, qui progressent en direction du camp de Haftanine, et des F-16 et F-104. Après une nouvelle intensification des combats, le 25 octobre 1992, Osman Ocalan appelle à la radio le chef des maquisards de la vallée de Harkouk et lui demande d’accepter la “décision du parlement de l’Etat kurde fédéré du Nord de l’Irak”.

Le 27 octobre 1992, Osman Ocalan discute avec Massoud Barzani et Jelal Talabani des modalités d’un accord de paix qu’il signe avec Fouad Massoun, premier ministre du Kurdistan irakien. Cet accord prévoit le regroupement des combattants du PKK dans d’anciens camps de pechmergas éloignés de la frontière. Cela n’empêche pas l’armée turque de lancer une nouvelle opération, le 29 octobre 1992, soit deux jours après le cessez-le-feu, à partir de Tchoucourdja: des unités, soutenues par des F-5, pénètrent d’une douzaine de kilomètres à l’intérieur du Kurdistan irakien…

Si l’on en croit les Kurdes irakiens, l’intervention turque n’était pas prévue; les dirigeants kurdes d’Erbil auraient dit aux Turcs: “Ou bien vous venez nettoyer le terrain jusqu’à une certaine ligne; ou bien vous n’intervenez pas, et nous le nettoyons”. Mais quand les maquisards du PKK se rendent, le 27 octobre 1992, les Turcs lancent une nouvelle opération (le 29), ce qui fait craindre aux dirigeants kurdes irakiens que les Turcs ne veuillent créer une zone tampon de sécurité.

Le bilan des combats

On compte autant de bilans de ces combats que d’intervenants: dans une longue interview diffusée à la télévision d’Ankara, Osman Ocalan explique qu’il a accepté de signer un accord prévoyant le retrait du PKK de la frontière “pour ne pas donner de prétexte d’intervention” aux Turcs et affirme que deux mille cinq cents maquisards du PKK se sont battus contre cent mille adversaires, soixante quinze mille soldats turcs et vingt-cinq mille pechmergas. Il précise que le PKK n’a perdu que cent cinquante hommes, contre cinq cents pour l’armée turque, et mille pour les pechmergas, auxquels s’ajoutent mille blessés!…

Le chef d’état-major de l’armée turque, le général Dogan Gures, fait un tout autre bilan: selon lui, les forces turques ont compté ving-trois morts et quatre-vingt-dix-sept blessés, tandis que le PKK aurait subi de lourdes pertes: mille huit cent cinquante six tués (cinq cent cinquante-six par les forces terrestres, cinq cents par l’aviation, et huit cents par les pechmergas), mille blessés (par les forces turques), et quatre cent soixante prisonniers (par les pechmergas). Estimant à sept mille le nombre des maquisards du PKK à la frontière irakienne avant le début des opérations, le chef d’état-major précise que quatre mille cinq cents ont été éliminés, et conclut: “Le ”marais” en Irak a été asséché: il n’y a plus maintenant que de petits groupes d’une dizaine de combattants””.

Hoshyar Zibari, représentant du PDK en Europe, estime, lui, les pertes du PKK à plus de cinq cents tués et trois cents prisonniers; environ cent pechmergas du PDK et de l’UPK ont été tués au cours des combats, et trois à quatre cents blessés. A ces chiffres, il faut ajouter les mille sept cents maquisards du PKK qui se sont rendus après la signature de l’accord et qui ont été autorisés à gagner des camps éloignés de la frontière turque (Zalé), où ils ont pu conserver leurs armes. Malgré les demandes répétées des autorités d’Ankara, les Kurdes irakiens ont refusé de livrer à la Turquie leurs “prisonniers”. En échange, le PKK annonçait, le 18 novembre 1992, la levée de l’embargo.

Incontestablement les maquisards du PKK ont subi une lourde défaite. Abdoulla Ocalan a fait une grave erreur en engageant ses troupes dans cette bataille: vivant loin de tout dans sa base de la Bekaa ou à Damas, isolé des réalités du Kurdistan, il a sans doute sous-estimé les pechmergas et imaginé qu’en cas d’attaque de Massoud Barzani toute la population du Kurdistan se soulèverait en faveur du PKK.

De façon assez surprenante, cette guerre civile entre Kurdes n’a pas suscité d’états d’âme parmi les Kurdes d’Irak: seul, le Dr Mahmoud Osman, dirigeant du Parti socialiste du Kurdistan, retiré à Londres, a condamné franchement ce “combat erroné au profit des Turcs et des Irakiens.” Très sévère à l’égard du dirigeant du PKK, — “C’est un fou” — le Dr Mahmoud Osman n’en estime pas moins que “le PKK n’est pas terroriste; ce sont les Turcs qui sont des terroristes: si le gouvernement turc reconnaissait les droits des Kurdes, il n’y aurait pas le PKK”. Et de conclure: “Il y a une ligne rouge qu’il ne fallait pas transgresser. C’est une faute politique, commise pour plaire aux Américains: quels sont ces droits des Kurdes, qui vont être gagnés au détriment des Kurdes de Turquie?”

Si le Dr Mahmoud Osman est le seul Kurde irakien à condamner ces combats fratricides, les réactions, à l’étranger, sont très négatives: les affrontements surviennent au moment où de nombreux journalistes étrangers sont à Salahadin pour assister au premier congrès de l’opposition irakienne en territoire irakien: cette réunion, pourtant très importante, passe immédiatement au second plan et les combats suscitent une grande perplexité.

L’avenir des Kurdes semble d’autant plus incertain qu’au même moment est organisée à Ankara une nouvelle “conférence tripartite” réunissant les ministres des affaires étrangères d’Iran, Syrie et Turquie dans le cadres de rencontres régulières sur le problème kurde (ces conférences tripartites se réuniront tous les six mois jusque fin 1995): “Nous sommes préoccupés par la transformation éventuelle de cette partition de facto de l’Irak en une réalité permanente”, déclare notamment Farouk al-Charé, le ministre syrien des affaires étrangères.

VI Le PKK en Europe: une redoutable machine de guerre

Au début des années 1990, après avoir surmonté un certain nombre de problèmes avec ses cadres européens, le PKK a mis en place une organisation remarquablement structurée. Son organisation territoriale est calquée sur celle du PKK au Kurdistan, avec un certain nombre de “provinces” (Eyalet): l’Allemagne, où vit la plus importante communauté kurde (plus de 500.000) est elle-même sub-divisée en trois, puis cinq provinces. Les autres provinces européennes sont La France, le Benelux, l’Autriche, la Suisse, les Balkans. Chaque province est divisée en “régions” (Bolge), elles-mêmes composées de “zones” (Alan), la plus petite unité territoriale étant le “quartier” (Mahalle) dans laquelle on trouve les “cellules” , composées de “sympathisants”. La ”province” France, par exemple, est sub-divisée en trois régions: Paris-Île de France, le Sud et l’Ouest. Paris est à son tour sectorisé en “zones”, comprenant notamment le quartier Saint-Denis, Belleville, Clignancourt, les départements de la couronne (78, 91, 92), et Dreux-Nevers.

Politiquement, l’Europe est coiffée par le “Front Central Europe” (Avrupa Cephe Merkezi), un organisme directement rattaché à la direction du PKK (Abdoulla Ocalan jusqu’à sa capture, le “conseil présidentiel” ensuite). Composé d’une douzaine de membres au début, ce qui est en fait le “comité central Européen” a eu par la suite vingt et un membres, en comptant le “coordinateur” Europe. Ce comité central Europe comprend un certain nombre de membres titulaires et de membres suppléants du comité central du PKK. Ses membres sont élus tous les ans par un vote, théoriquement à bulletin secret, auquel participent les responsables de provinces, régions et zones, soit au total une centaine de personnes. Tous les six mois ces responsables se réunissent pour une “conférence” — à laquelle Abdoulla Ocalan participait souvent en direct par téléphone…

Le “Front central Europe” est dirigé par un “exécutif” (Yurutme) composé de cinq personnes: le coordinateur Europe, le coordinateur des relations extérieures, le représentant de l’Allemagne, le responsable des finances, et un autre responsable. Les relations extérieures pour l’Europe étaient gérées par un “comité” composé de neuf personnes, dont le “coordinateur Europe des relations extérieures”; ce comité comprenait lui-même un “exécutif” de trois membres, le coordinateur et deux membres, assistés de deux suppléants.

Cette organisation, avec son comité central, ses comités exécutifs, ses bureaux, ses coordinateurs, qui coiffe l’Europe, est reproduite à l’identique à l’intérieur de chaque province: la France, par exemple, est sous l’autorité d’un comité dirigé par un exécutif de cinq personnes comprenant: le coordinateur France, le responsable de Paris-Île de France qui est souvent aussi le responsable des finances, le responsable du Sud, de l’Ouest, et éventuellement la responsable du PJAK (Parti des Femmes Libres du Kurdistan).

Parallélement à cette structure pyramidale extrêmement élaborée, qui place tous les membres et les sympathisants du parti, à quelque échelon que ce soit, sous l’autorité d’un supérieur, les dirigeants du Parti des Travailleurs du Kurdistan ont mis en place des organisations parallèles non moins hiérarchisées (associations de travailleurs, associations de jeunes, Croissant-Rouge du Kurdistan, parti des femmes libres du Kurdistan) qui permettent de mobiliser des membres de la communauté kurde plus ou moins éloignés du parti… Contrairement à ce que l’on croit généralement, si le PKK dispose d’une masse importante de sympathisants, le nombre de ses cadres est très limité: entre 30 et 40 en France au début des années 1990, 100 à 150 en Allemagne, autour de 500 pour toute l’Europe.

L’organisation européenne du PKK a trois missions principales: recruter des combattants pour la guérilla, collecter des fonds pour financer les activités du mouvement, et faire sa propagande (contacts diplomatiques, presse, et bientôt télévision).

La collecte des fonds, qui n’a cessé de se développer depuis les premières tentatives du début des années 1980, a atteint une ampleur difficilement imaginable: elle comprend d’une part des “campagnes annuelles”, étalées sur trois mois, qui peuvent rapporter jusqu’à 18 millions de Francs en France , et environ 200 millions de Francs pour toute l’Europe (estimations pour le sommet de la vague, 1992). A cette campagne annuelle s’ajoutent les “Aydat”, les mensualités (100 francs par personne et par mois), le profit de la vente des journaux (Serxwebun), et de soirées spéciales (Nowrouz, etc). Si les militants chargés de collecter l”impôt révolutionnaire” se contentèrent au début de faire appel au “patriotisme” des ouvriers et commerçants kurdes de la diaspora, très vite ils utilisèrent des méthodes beaucoup moins recommandables: pressions diverses, menaces, agressions. Les rumeurs autour de ce “racket”, difficiles à prouver, mais persistantes, ont beaucoup contribué à la mauvaise réputation du PKK en Europe.

Faisant preuve d’autant de méthode et de rigueur dans la collecte des fonds que dans l’organisation de ses activités politiques, le PKK donne systématiquement des reçus à tous ceux qui contribuent au financement de l’organisation, et tient une comptabilité détaillée des sommes reçues: la conservation de ces archives (comptabilité, rapports financiers) pose de gros problèmes. Souvent pour éviter d’éventuelles perquisitions des polices européennes, elles sont déposées chez de simples sympathisants peu susceptibles d’être soupçonnés par les services européens d’être en rapport avec le parti. Des sommes d’argent importantes leur sont aussi confiées, sans qu’ils connaissent exactement la nature de l’objet confié: un ancien cadre du PKK raconte ainsi que la somme de cinq million de marks (plus de seize millions de Francs) confiée à un sympathisant vivant en Belgique près de la frontière allemande a été “oubliée” chez lui pendant quatre ans! Mais malgré ces précautions les polices françaises et allemandes, notamment, ont saisi à plusieurs reprises des masses de document riches en information sur le financement et l’organisation du PKK en Europe. Pour ces raisons (pressions policières , risque de “retournement”) et pour d’autres raisons que l’on verra plus loin, la direction du PKK a systématiquement permuté ses cadres en les laissant très peu de temps au même endroit et au même poste.

Le recrutement de nouveaux membres, leur formation politique, et éventuellement un début de formation militaire pour leur envoi au Kurdistan, constituaient la seconde mission de l’organisation européenne du PKK.


VII Ocalan et la question nationale après le quatrième congrès

Après avoir fondé pendant plus de quinze ans toute son action politique sur le thème de l’indépendance du Kurdistan — un thème révolutionnaire qui lui a permis de gagner le soutien de milliers de jeunes prêts à sacrifier leur vie sur le champ de bataille — Abdoulla Ocalan commence à modifier insensiblement ses positions à partir du quatrième congrès (décembre 1990). Déjà une interview accordée au quotidien “Hurriyet” le 1er avril 1990 trahissait une certaine évolution de ses positions: “Nous ne pouvons pas nous séparer de la Turquie avant 40 ans”, affirme-t-il, “car nous en avons besoin”. En Septembre 1991, c’est au tour de Nizamettin Tach, connu sous le nom de code de “Botan”, d’affirmer que “l’indépendance ou l’indépendance totale ne signifie pas nécessairement un Etat différent. .. En d’autres mots une solution fédérale est possible. C’est toujours possible” …. Abdoulla Ocalan confirme cette ouverture, quoique en termes plus flous, au cours d’une très longue interview avec le même journaliste turc, en novembre 1991: “S’il y a une ouverture vers une solution politique”, dit le chef du PKK, “s’ils acceptent l’identité kurde, l’histoire kurde, la culture kurde, la langue kurde, l’éducation kurde, et la politisation et la démocratisation des Kurdes… je dois dire que le problème entrera dans une période de solution contemporaine”. Après avoir rappelé que l”approche centraliste est la mort de la démocratie”, et après avoir évoqué à plusieurs reprises les “réalités d’aujourd’hui”, Abdoulla Ocalan conclut: “Je dois dire qu’on a déjà pensé à une approche fédérale même à l’époque ottomane… Le fédéralisme est une tendance qui a marqué notre siècle”.

Les “réalités d’aujourd’hui” auxquelles fait allusion Abdoulla Ocalan, c’est l’effondrement de l’URSS, la fin d’un monde bipolaire en proie à une guerre froide que des mouvements révolutionnaires comme le PKK pensaient pouvoir exploiter à leurs fins en se jouant des contradictions et des rivalités des grandes puissances. Cette modification de la donne internationale, Abdoulla Ocalan en a pris conscience. Et elle lui est rappelée par Jelal Talabani, le dirigeant d’un des deux principaux partis du Kurdistan irakien, l’UPK, qui lui fait porter début novembre 1991 une lettre soulignant que dans ce nouveau contexte international, il vaut mieux renoncer à la lutte armée, proclamer un cessez le feu et engager un dialogue avec les Turcs.: “Il faut donner une chance à la paix, avec le gouvernement Demirel”, écrit Jelal Talabani. “C’est l’hiver, proclamez un cessez-le-feu pour six mois, pour prouver votre bonne volonté: ce n’est pas capituler, mais prouver au monde entier que vous êtes un homme raisonnable” . Au cours d’un séjour à Ankara quelques mois plus tôt, en juin 1991, Jelal Talabani avait proposé ses bons offices au président turc Turgut Ozal. Depuis quelques mois celui-ci faisait campagne en faveur de la reconnaissance du fait kurde, déclarant notamment: “Si nous ne reconnaissons pas l’existence du fait kurde, d’autres le feront”. Fin octobre 1991, Turgut Ozal va plus loin en exposant devant des journalistes son idée d’un “débat national” sur la question kurde, y compris celle d’une “fédération” — le mot est employé par le président qui dit qu’il faut “briser quelques tabous”. “Tout le monde doit exprimer librement son identité ethnique. Cette question (kurde) ne peut pas être résolue par la force. Il faut discuter de tout franchement. Nous n’accepterons pas une fédération, a-t-il dit, mais nous devons discuter de tout, y compris d’une fédération, puisque le PKK en parle”.

Mais la médiation de Jelal Talabani est prématurée. Après avoir réservé un accueil cordial à son émissaire, Abdoulla Ocalan se déchaîne contre Jelal Talabani, le traitant d”agent de l’impérialisme” et de “traître”… Ce n’est que dix huit mois plus tard qu’Abdoulla Ocalan suivra les conseils du dirigeant kurde irakien, proclamant un cessez le feu unilatéral. Ge geste de paix est précédé, il est vrai, d’une déclaration de guerre à l’industrie du tourisme turque: “Cette année notre parti va utiliser tous les moyens afin de viser les cibles économiques de la Turquie, notamment le tourisme qui est une source de financement importante de la guerre spéciale menée contre notre peuple”, déclare un membre anonyme du comité central du PKK: “notre parti a décidé d’intenter des actions contre tous les sites touristiques de l’Egée, la Méditerranée, Marmara, et au Kurdistan. Tous les lieux touristiques, hôtels, plages, sont dans notre champ d’action. Par conséquent la vie de toutes les personnes qui se rendront en Turquie est en danger. Le PKK ne sera pas responsable des personnes qui pourraient perdre la vie au cours d’attaques à la bombe ou autres actions”.

Le premier cessez le feu unilatéral du PKK (mars 1993)

Trois semaines après cette déclaration menaçante, on assiste à un véritable coup de théâtre, qui amène à se demander si les initiatives du comité central et celles de son secrétaire général sont parfaitement coordonnées: le 17 mars 1993, trois jours avant la célébration d’un NowRouz pour lequel on pouvait redouter le pire, Abdoulla Ocalan proclame un cessez-le-feu unilatéral. Cette décision est le résultat de nouvelles pressions de Jelal Talabani qui a eu affaire à un auditeur plus attentif: la défaite du PKK de l’automne 1992 y est certainement pour quelque chose… Recevant Abdoulla Ocalan dans sa maison de Damas, le 17 février 1993, Jelal Talabani s’était employé, au cours d’une discussion de plusieurs heures, à le convaincre “que les temps avaient changé”. Il faut être réaliste, répète Jelal Talabani, la guerre froide est terminée, l’URSS et son camp n’existent plus; il faut savoir arrêter la guerre et proclamer un cessez-le-feu pour six mois, ce qui n’est pas une capitulation, mais la preuve donnée au monde entier qu’il est raisonnable.

Le dirigeant du PKK lui répond: “Je suis prêt à dénoncer le terrorisme et le séparatisme; nous ne sommes plus des communistes, mais des patriotes”. Jelal Talabani écrit alors une lettre au président Turgut Ozal pour l’informer de ce revirement: le président Ozal réagit en réclamant “qu’il le dise publiquement”.

La presse internationale est convoquée le 17 mars 1993 à une conférence de presse du leader du PKK à Bar Elias, dans la Bekaa, près de la frontière syrienne: en présence de Jelal Talabani, Abdoulla Ocalan, en costume civil et cravate — il précise qu’il n’en a pas porté depuis 23 ans — annonce que le PKK observera unilatéralement un cessez le feu du 20 mars au 15 avril: “Le gouvernement prétend que le PKK pourrait transformer les manifestations du Newroz en “soulèvements armés”. Je tiens à préciser dès le début qu’une telle prétention est totalement inexacte. Si les unités de l’armée ne viennent pas sur nous…nous n’ouvrirons pas le feu et n’attaquerons pas du 20 mars au 15 avril”, déclare Abdoulla Ocalan. Et le chef du PKK ajoute: “Nous tenons à préciser que nous sommes prêts pour une solution politique”.

Et Abdoulla Ocalan pose un certain nombre de questions au gouvernement turc, en disant que “s’il répond à ces questions, nous pouvons continuer le cessez le feu éternellement”:
– Est-ce que l’Etat turc est prêt pour arrêter de verser le sang ou pas?
– Est-ce qu’il ouvre la voie démocratique ou pas?
– Est-ce qu’il accepte notre existence nationale ou pas?
– Même si c’est de façon limitée, est-ce qu’il nous donne une occasion de nous
développer librement ou pas?
– Est-ce qu’il nous donne une possibilité de nous avancer dans une voie pacifique,
fraternelle et égale, ou pas?
– Brièvement, est-ce que les manières démocratiques et politiques sont des bases ou pas?
Et Abdoulla Ocalan conclut en disant: “J’ai posé des questions très claires.. A vrai dire, je cherche un interlocuteur (en Turquie). C’est à eux de décider à quel niveau, c’est leur problème”.

Abdoulla Ocalan se soumet ensuite au jeu des questions et réponses avec les journalistes présents qui l’interrogent notamment sur trois points évoqués par Jelal Talabani dans sa lettre et sur lesquels il a manifestement changé d’attitude:
– un cessez le feu sans conditions
– accepter de ne pas se séparer de la Turquie
– une solution du problème à l’intérieur des frontières étatiques.

“Nous n’avons pas l’intention de nous séparer tout de suite de la Turquie”, dit Abdoulla Ocalan. “Nous sommes sérieux à ce sujet. Il ne faut pas comprendre cela comme une simple tactique. Il y a plusieurs raisons: ceux qui connaissent la situation économique et historique de ces deux peuples savent bien qu’il n’y aura pas de séparation entre nous. L’un ne peut pas vivre sans l’autre… Entre nous il y a des contradictions très anciennes, il faut ordonner de nouveau nos relations d’une façon égale et libre. Nous sommes toujours considérés comme des “séparatistes”, mais notre idéologie exclut le séparatisme”…

Un journaliste lui faisant remarquer qu’auparavant il se battait pour un Kurdistan indépendant, et que maintenant il parle d’un Kurdistan dans les frontières de la Turquie, Abdoulla Ocalan répond: “Pour moi il n’y a pas de contradiction entre ces deux idées. L’indépendance, comme j’ai souvent dit, contient une durée durant laquelle un peuple s’exprime librement sur le plan économique, social, politique et national. Un séparatisme nationaliste limité donne plus lieu à la subordination. Un Kurdistan qui a déjà atteint la fédération peut bien répondre à l’indépendance. De notre jour le problèmes essentiel de toutes les nations n’est pas d’être prisonnier dans les frontières nationalistes. Par conséquent il ne faut pas interpréter si nous cherchons l’union basée sur la liberté et l’égalité du peuple kurde dans les frontières qui existent entre nous et le peuple turc, il ne faut pas interpréter cela comme “cela est contre l’indépendance”.

Malgré les obscurités de cette déclaration formulée dans un jargon dont Abdoulla Ocalan ne se défera jamais, on perçoit une évolution très nette par rapport aux thèses formulées par le jeune révolutionnaire kurde qui cherchait sa voie dans les faubourgs d’Ankara vingt ans plus tôt…

Deux jours plus tard, le 19 mars 1993, Abdoulla Ocalan précise ses positions en signant un protocole d’accord avec Kemal Burkay, secrétaire général du Parti Socialiste du Kurdistan de Turquie. Mettant un terme à la vendetta qui opposait les partis kurdes depuis la fondation du PKK, le texte de l’accord signé par Abdoulla Ocalan proclame en effet que “les organisations patriotiques qui se trouvent dans une même partie du Kurdistan ou dans une partie différente doivent être respectueuses de la présence des autres organisations et doivent résoudre les problèmes présents ou à venir par la voie d’un dialogue réciproque et pacifique. La violence ne doit pas être employée entre les organisations patriotiques et, au cours des débats, aucun langage hostile, accusateur, ne doit non plus être employé”. L’accord de Bar Elias prône ensuite la formation d’un “front” regroupant toutes les fractions kurdes.

Et c’est sans doute le point le plus important de cette déclaration commune, les deux signataires proclament que “la question kurde peut être résolue en réalisant l’égalité entre les deux peuples (…) qui pourraient coexister dans un régime démocratique (…) pourvu que ce régime soit un système fédéral et démocratique”.

Enfin, les deux dirigeants kurdes énumèrent les neufs conditions d’une solution politique du problème kurde en Turquie: un cessez-le-feu bilatéral doit être proclamé. Le premier pas fait par le PKK dans ce sens est une décision favorable, ainsi qu’une opportunité historique; l’état d’exception et le système de gouverneur régional doivent être abolis; la contre-guérilla, les commandos spéciaux et les protecteurs de villages doivent être supprimés; une nouvelle constitution démocratique, garantissant l’existence et les droits de la nation kurde doit être promulguée et toutes les lois et institutions antidémocratiques abolies; une amnistie générale doit être déclarée; la liberté de parole, d’opinion, de presse et d’association doit être reconnue sans restrictions; la possibilité pour tous les partis mis hors la loi, y compris les partis kurdes, de participer librement à la vie politique légale du pays doit être reconnue; les interdits sur la langue, l’histoire et la culture kurdes doivent être levés; la possibilité d’un enseignement en kurde doit être assurée, les radios et la télévision doivent pouvoir émettre en kurde; la possibilité de pouvoir retourner chez soi doit être garantie aux personnes qui ont dû quitter le Kurdistan à la suite des combats ou qui ont été déportés de force, un dédommagement leur est dû; des programmes radicaux doivent être mis en oeuvre pour assurer l’essor de l’agriculture et du commerce ainsi que pour reconstruire l’économie du Kurdistan qui s’est considérablement détériorée ces dernières années.

Cette fois-ci Abdoulla Ocalan fait une concession majeure en renonçant clairement au slogan de l’indépendance et en se prononçant pour un système fédéral. Et en énumérant les neuf conditions détaillées ci-dessus, il suggère au gouvernement d’Ankara un certain nombre de mesures qu’il pourrait prendre pour répondre à son “geste”. Mais au lieu de saisir l’opportunité d’engager un dialogue avec la résistance kurde, les autorités d’Ankara réagissent de façon extrêmement négative: Ismet Sezgin, le ministre de l’Intérieur, déclare le même jour qu’il ne reste plus à Abdoulla Ocalan qu’à “se rendre sans conditions”. Nevzat Ayaz, le ministre de la Défense, ajoute qu’il n’est pas question de négocier avec une organisation terroriste”. Les généraux turcs sont sans doute convaincus que le PKK, très affaibli par les opérations de “nettoyage” d’octobre 1992, vit ses derniers moments. De plus, les opérations de répression n’ont pas cessé, quoique l’état-major turc ait dû ajourner la grande offensive de printemps qu’il était sur le point de lancer.

Malgré tout le PKK fait une nouvelle offensive pacifique: une nouvelle conférence de presse spectaculaire réunit le 16 avril 1993 à Bar Elias, autour d’Abdoulla Ocalan, chef du PKK, quatre dirigeants kurdes: Jelal Talabani, secrétaire général de l’UPK (Irak), Kemal Burkay, secrétaire général du Parti Socialiste du Kurdistan de Turquie, Hemres Recho, président du parti Hevgirtin-PDK (Turquie), et Ahmet Turk, président du HEP (Turquie). Abdoulla Ocalan annonce la prolongation indéfinie du cessez-le-feu, mais en énumérant un certain nombre de conditions qui reprennent plus ou moins le texte du 19 mars 1993 (arrêt des opérations militaires, amnistie générale, abolition du système des gardiens de villages, libertés linguistiques et culturelles, levée de l’état d’urgence).

Le jour même Souleiman Demirel, alors premier ministre, répond que “l’Etat turc ne peut pas avoir de dialogue avec des gens en armes qui tuent des innocents. Et s’il (Apo) renonce aux tueries, nous ne le récompenserons pas (en lui donnant) une région de la Turquie”. La mort subite, le lendemain, du président Turgut Ozal, considéré comme une personnalité relativement modérée, compromet encore davantage les chances d’une solution négociée. Selon Jelal Talabani, qui s’était longuement entretenu avec lui, Turgut Ozal était partisan d’une solution démocratique dans le cadre d’un Etat fédéral, admettant que “cela prendra du temps” mais affirmant “je convaincrai les militaires…

Mais deux mois après la première conférence de presse d’Abdoulla Ocalan un incident grave met un terme à cette trêve: le 24 mai 1993, trente trois soldats en civil et désarmés voyageant en autobus sont massacrés à côté de Bingol. Les circonstances de cette tuerie restent obscures: selon un ancien cadre du PKK, l’armée n’avait jamis respecté le cessez le feu proclamé par le PKK, et les combattants d’Abdoulla Ocalan supportaient de plus en plus difficilement de subir de lourdes pertes — une centaine de combattants tués dans le secteur commandé par Shemdin Sakik — sans pouvoir riposter. Abdoulla Ocalan aurait alors contacté Shemdin Sakik par radio, lui disant “Vengez vous. Utilisez votre droit de riposte”. Shemdin Sakik a transmis cet ordre à ses unités sans commentaire, sachant que l’armée turque écoutait ses communications. Quelques jours plus tard, une unité du PKK fait un barrage sur la route Bingol-El Azig et intercepte un convoi de soldats désarmés. Trente trois sont fusillés sur place. Par la suite Abdoulla Ocalan rejettera la responsabilité de ce massacre sur Shemdin Sakik.

L’armée réplique en lançant l’opération aéroportée qu’elle a préparée depuis des semaines, notamment sur les monts Tendurek, près d’Agri, bombardant et tuant cent à cent cinquante maquisards. Le secrétaire général du PKK n’a plus qu’une solution: au cours d’une nouvelle conférence de presse, le 8 juin 1993, Abdoulla Ocalan annonce la fin du cessez-le-feu et le commencement d’une guerre totale. Soulignant que pendant ce cessez-le-feu unilatéral du PKK l’Etat a poursuivi ses opérations, tuant deux cent cinquante combattants et civils, vidant quarante-quatre villages de leurs habitants et arrêtant trois mille cinq cents personnes, Abdoulla Ocalan déclare qu’à “l’avenir, si nous en avons la possibilité, nous insisterons pour une nouvelle période de cessez-le-feu, mais cette période devra être basée sur des conditions bilatérales, égales”… Et il menace: “Soit les dévastations cesseront au Kurdistan, soit ces mêmes dévastations auront lieu aussi en Turquie”.

Niant être responsable de la guerre, Abdoulla Ocalan déclare: “Nous voulons simplement les droits de l’Homme et quelques droits nationaux. Si l’identité kurde est acceptée, la première chose à faire, le premier pas positif à faire, c’est la réalisation d’une radio et d’une TV kurdes”. Analysant le comportement des autorités turques, Abdoulla Ocalan dit qu’elles ont à tort considéré sa décision de proclamer un cessez-le-feu comme une “signe d”affaiblissement de la guérilla… Cela a été considéré comme une faiblesse. On a parlé de “reddition honorable”. Et Abdoulla Ocalan de déclarer: “Il n’y a pas de “reddition honorable”. Toutes les redditions sont de la bassesse: que ce soit le révolutionnaire ou le contre-révolutionnaire, le gauchiste ou le conservateur, s’il se rend, cela prouve une lâcheté”…

Nouveaux sacs de Lice et de Kulp (octobre 1993)

Très vite la Turquie s’enfonce à nouveau dans la violence. En octobre 1993 l’armée lance à nouveau des opérations de représailles contre des villes kurdes. Le 22 octobre 1993, c’est la ville de Lice, au nord de Diyarbekir, à mi-chemin sur la route de Bingol, qui est la cible de l’armée turque. Rendus fous furieux par la mort du général Bahattin Aydin, les militaires turcs tirent avec leurs chars et leurs hélicoptères sur le centre de la ville détruisant des mosquées, de nombreuses maisons et des cafés, faisant selon les Kurdes 380 victimes dont 27 personnes fusillées dans un quartier de la ville. Le PKK publie un communiqué signé par Djemil Bayik, “commandant général de l’armée populaire de libération du Kurdistan” (ARGK), qui affirme qu’il n’y a “pas eu d’affrontement entre nos unités de guerilla et des unités de l’armée turque à Lice, et (que) nous n’avons aucun lien avec l’assassinat du général Bahattin Aydin”. Le président Demirel confirme implicitement cette version des faits en déclarant que le général a été tué par une balle perdue… Se trouvant à ce moment là à Diyarbekir, à quelques dizaines de kilomètres de Lice, Deniz Baykal, président du Parti Républicain du Peuple (CHP) veut aller à Lice le 23 octobre, mais sa délégation et les journalistes qui l’accompagnent sont arrêtés à 25 kilomètres de Lice par les forces de sécurité qui déclarent que l’accès de la ville est interdit. Finalement, Deniz Baykal peut continuer son chemin, sans les journalistes, mais à 7 ou 8 kilomètres de la ville il est à nouveau arrêté par les militaires qui refusent de le laisser continuer. “Le ministre a donné des ordres, mais les sous-officiers et les gendarmes nous ont dit qu’ils ne nous laisseraient pas y aller. Malheureusement la parole du gouvernement n’a pas cours là-bas… Il a dû se passer des choses qu’ils ne souhaitaient pas que l’on voie”. Le comble, c’est qu’une semaine plus tard, Tansu Ciller, premier ministre, n’a pas non plus pu aller à Lice. Les services de sécurité lui ont dit qu’elle pourrait se rendre à Lice dans quinze à vingt jours! Ce n’est que peu à peu que filtreront des détails sur la terreur exercée par des forces de sécurité déterminées à écraser toute velléité de résistance. Le lendemain (23 octobre) l’armée mettait à nouveau à sac la ville de Kulp. Il faudra attendre huit ans pour que la Turquie soit condamnée par la Cour Européenne des Droits Humains à payer 2,5 millions de livres sterling de dommages et intérêts à un certain nombre d’habitants de la ville de Lice…

Au cours d’une conférence de presse dans la Bekaa à cette même époque (novembre 1993), Abdoulla Ocalan déclare que “la guerre a atteint un point de non retour… Si elle continue à ce rythme, cela va compromettre l’équilibre des Etats dans la région; les frontières seront remises en question. Nous en sommes presque là… Notre but est de doubler nos effectifs et de passer de 15.000 hommes à 30.000 hommes d’ici mars prochain”. Et il menace d’amplifier les attaques contre l’industrie touristique turque: “Nous allons développer notre campagne contre l’industrie touristique turque parce que la guerre est financée par les revenus du tourisme. Ce que nous avons fait jusqu’à maintenant n’était qu’un avertissement. Personne n’a été tué. Mais si par la suite des gens meurent, si un jour cinquante personnes meurent, je ne serai pas responsable: vous avez été avertis. Je veux souligner que nous ne sommes pas comme les autres mouvements: nous faisons ce que nous disons. Nous n’avons pas le choix, nous voulons arrêter le génocide dont est victime le peuple kurde. Nous attaquerons les hôtels, les centres touristiques partout, en particulier sur la côte de la mer Egée… Si les gens veulent aller au Kurdistan, ils doivent demander (un “visa”) dans nos bureaux en Europe… Et nous nous attaquerons aussi aux investissements étrangers en Turquie: la guerre va s’amplifier, s’élargir, passer du domaine militaire au domaine économique”.

Multipliant les menaces, Abdoulla Ocalan déçoit cependant les journalistes de son auditoire en restant vague sur ses objectifs politiques: “Nous voulons défendre notre identité, notre culture; nous voulons discuter nos droits”. Pressé de définir ces “droits”, il ajoute: “Quand nous avons proclamé un cessez-le-feu (en mars dernier) nous voulions discuter tous ces points: une éventuelle fédération, la démocratie: rien de tout cela n’a été entendu”.

En mars 1994, au cours d’une conférence organisée par le PKK à Bruxelles, Kani Yilmaz, membre du comité central et porte-parole européen du PKK, confirme cette évolution: “Nous voulons un cessez le feu sous supervision internationale. Nous sommes ouverts à toutes les propositions”, déclare-t-il, “nous ne voulons pas la division de la Turquie. Nous voulons un dialogue, nous voulons discuter avec le gouvernement turc. Nous sommes prêts à discuter toute alternative, y compris une fédération”. Ce sera désormais la ligne du PKK — jusqu’en janvier 1999…

Le PKK et la gauche turque: le Parti Populaire Révolutionnaire (DHP)

Les relations du PKK avec la gauche turque subissent une nouvelle détérioration quand Abdoulla Ocalan décide en 1991 de fonder un parti turc pour… diriger la révolution en Turquie: “Nous souhaiterions que les Révolutionnaires de Turquie le fassent. Mais il semble qu’ils n’en soient pas capables. Ils sont en crise, théoriquement et pratiquement. Aussi est-il inévitable que nous devions prendre une initiative en Turquie, avec un Parti Populaire Révolutionnaire (DHP)” écrit Abdoulla Ocalan dans Serxwebun . Composé de militants du PKK d’origine turque, le DHP est dirigé par Meral Kidir , une Turque, membre du comité central du PKK, qui adopte des positions extrêmes contre la gauche turque: “Tous ceux qui n’adoptent pas la même plateforme que le PKK, aussi anti-impérialistes et socialistes prétendent-ils être, sont des éléments du front contre-révolutionnaire et ne servent pas d’autre objectif que celui d’être les serviteurs et les agents de l’impérialisme et du colonialisme”. Mais le cinquième congrès du PKK, en 1995, est obligé de prendre acte de l’échec du DHP qui n’a pas “pris” en Turquie: “Le DHP, qui a subi des revers dans le passé à cause de diverses erreurs, est renforcé par les mesures nécessaires pour créer une ligne idéologique, politique, organisationnelle et activiste correcte et pour diriger ses activités”. Et les efforts du PKK pour élargir le champ des opérations militaires du PKK au delà du Kurdistan, et en particulier à la région de la Mer Noire, demeurent très symboliques.

VIII Le cinquième congrès (8-27 janvier 1995)

C’est toujours au Kurdistan irakien, donc en l’absence d’Abdoulla Ocalan, mais aussi en l’absence de toute opposition, qu’a lieu le cinquième congrès du PKK. C’est un congrès très important, car c’est le dernier à avoir lieu avant la capture du “Serok Apo” — du président Apo. C’est la dernière définition des positions doctrinales du PKK avant qu’elles soient altérées par le souci de sauver un leader embastillé. En d’autres termes, c’est un “arrêt sur image” avant le film des évènements catastrophiques qui vont suivre… Trois cent-dix sept délégués assistent à ce congrès qui dure trois semaines: deux cent trente et un ont le droit de vote, dont soixante trois femmes. Les congressistes adoptent un très long programme, basé sur le rapport politique d’Abdoulla Ocalan qui passe en revue l’état du monde, l’état de la société kurde, et enfin les caractéristiques de la révolution au Kurdistan.

En découvrant soudain tous les travers, les auteurs du programme affirment que la révolution soviétique était une “déviation” sur tous les plans: idéologiquement, elle était marquée par le “dogmatisme, un matérialisme vulgaire, et un chauvinisme pan-russe”; politiquement, elle faisait preuve d’un “centralisme extrême”; socialement, elle est caractérisée par “la diminution des libertés et de la démocratie”; économiquement, elle est marquée par la “domination du secteur étatique”; militairement, enfin, elle donnait la “priorité à l’acquisition d’armes”… Analysant la situation créée par l’effondrement de l’Union Soviétique, les auteurs du programme affirment que la “fin du socialisme brutal et primitif” ouvre “une nouvelle phase de libre pensée et de développement pratique, avec une approche créative et scientifique”. Et ils affirment sans le moindre embarras que le PKK est “l’une des formes les plus développées du socialisme dans le monde”… Analysant la situation créée par les efforts des Etats-Unis pour imposer un “nouvel ordre mondial”, ils concluent que les “nations nouvellement colonisées sont le talon d’Achille, ou le point faible, de l’impérialisme”, et que les “conditions y sont mûres pour une révolution”.

Dans son chapitre consacré à la société kurde, le programme revient longuement sur l’histoire des Kurdes depuis… la préhistoire, puis les Mèdes. Abordant ensuite la période du “colonialisme capitaliste”, qui commence avec la première guerre mondiale, il en vient enfin à la phase de “libération nationale”: après avoir expédié en une ligne le “mouvement du PDK” (la lutte dirigée par le général Barzani en Irak depuis les années 1930…) qui “constituait simplement la continuation des révoltes kurdes traditionnelles”, le programme affirme que “la création de notre parti comme une avant-garde socialiste révolutionnaire , ainsi qu’un mouvement de libération nationale moderne, marque un tournant très décisif dans l’histoire du Kurdistan”. Le congrès revient à des positions très dures contre les gardiens de villages, affirmant: “Dans les conditions actuelles, ils doivent être considérés comme une classe, composée de forces compradores, tribales et féodales arriérées, ainsi que d’espions, agents et collaborateurs, ainsi que de représentants tribaux inconscients: ils constituent un pilier social, politique et militaire du colonialisme au Kurdistan”. Par ailleurs ce texte soutient que “la politique du colonialisme turc, qui cherche à détruire les Kurdes en tant que nation, a subi une défaite infligée par la lutte de libération nationale dirigée par notre parti… Le système éducatif de la République Turque ne fonctionne plus, et la politique d’assimilation ne peut plus être appliquée”.

Point essentiel, le programme de 1995 réaffirme que l’unité du Kurdistan est l’objectif stratégique du PKK: “La lutte de libération nationale contre la guerre spéciale de la République Turque, a lieu dans toutes les parties du pays (le Kurdistan). .. Sur cette base, la lutte de libération nationale va s’étendre à toutes les autres parties du Kurdistan et créer un Kurdistan uni”. Evoquant la situation au Kurdistan irakien (“le Kurditan du sud”, dans la terminologie du PKK) après la guerre du Golfe, les auteurs du programme du PKK affirment sans hésitation que la mise en place d’un “gouvernement kurde fédéral” a été “rendue possible par les effets de la lutte de libération nationale dans le Kurdistan du Nord-Ouest (Turquie) et par la situation mondiale générale. Ce développement a augmenté les liens entre les parties nord et sud du Kurdistan, mettant ainsi l’union révolutionnaire des deux régions à l’ordre du jour”.
Après avoir ainsi analysé la situation dans toutes les parties du Kurdistan, les rédacteurs du programme affirment sans rire que le Kurdistan, en proie à une révolution démocratique et nationale de grande ampleur, “représente un centre révolutionnaire dont l’influence se fait sentir non seulement dans toute la région, mais dans le monde entier”.

Dans la troisième partie du programme, consacrée à l’étude des “Caractéristiques de la Révolution au Kurdistan”, les auteurs du programme de 1995 énumèrent les “tâches de la Révolution au Kurdistan pour arriver, grâce au socialisme, à notre objectif ultime, soit une société sans classe”:

A) en mettant “fin au colonialisme turc et à toutes les formes de domination impérialiste du Kurdistan” en réalisant un front uni des ouvriers, paysans et intellectuels, et en recourant à la guerre populaire, “forme fondamentale de lutte contre le colonialisme”. Les auteurs de ce texte précisent que “toutes les tentatives de “statut régional spécial” ou d”autonomie” qui ne visent pas à mettre en échec le colonialisme de la République Turque, et qui sont en fait des collaborations avec le colonialisme, doivent être dénoncées et une lutte décisive doit être menée contre elles”. Ils ajoutent que les biens de tous ceux qui ont collaboré avec les colonialistes doivent être confisqués…

B) Le programme énumère ensuite les mesures à prendre pour permettre l’avènement’une “société démocratique, nationale et indépendante, dirigée par le peuple”:
– la nationalisation de toutes les institutions, y compris les usines, les fermes et les autres établissements appartenant aux colonialistes.
– la suppression du système financier et de crédit colonialiste, qui sera remplacé par un système indépendant.
– le refus d’accepter la présence de bases militaires ou autres étrangères.
– une réforme agraire
– l’annulation des dettes des paysans aux prêteurs et organismes de crédit.
– les organisations des travailleurs doivent obtenir un statut légal.
– la durée du travail sera de huit heures par jour.
– le système juridique colonial sera abrogé et un système juridique démocratique sera mis en place.
– l’égalité du statut de la femme sera réalisée dans tous les domaines sociaux et politiques.
– la fin de toutes les formes d’oppression contre les minorités; la liberté culturelle de toutes les minorités, sans verser dans le nationalisme.

C) Dans le domaine économique, le programme de 1995 préconise les mesures suivantes
pour développer une économie indépendante:
– la planification centrale de l’économie.
– la propriété publique doit être distinguée du capitalisme d’Etat, et il faut s’opposer au capitalisme d’Etat. Le principe directeur qui doit être appliqué est qu’en sciences, en politique et en production, on ne peut prendre que ce que l’on donne. (sic).
– dans le domaine de la propriété publique, l’accent sera mis sur le développement de l’industrie lourde.
– les ressources (minières?), le transport, le commerce, les finances, et les mass media seront sous contrôle public.
– les paysans seront encouragés à former des “collectifs”.

D) Mise en place d’un système national d’éducation et de culture à la place du système colonialiste; tous les dialectes de la langue kurde pourront se développer, mais l’un d’eux (le programme ne précise pas lequel) deviendra la langue nationale. Création d’institut de recherche dans les domaines de la littérature, de l’histoire, et de la linguistique.
– Toute la population pourra apprendre à lire et à écrire.

E) Pour la Révolution et l’Unité au Kurdistan,
– la révolution dans les diverses parties du Kurdistan est principalement la tâche des gens vivant dans chaque région.
– Il faudra résister dans toutes les parties du Kurdistan aux efforts pour introduire certaines réformes sous l’apparence de l”autonomie” en utilisant les moyens de l’Etat colonialiste.
– Il faudra s’efforcer de faire réussir la ligne révolutionnaire dans toutes les parties du Kurdistan.
– La base de l’unité sera le droit à l’autodétermination des peuples de toutes les parties du Kurdistan.
– Les droits démocratiques du peuple kurde éparpillé dans les divers pays du monde doivent être garantis. Il faut faciliter le retour de ces gens chez eux au Kurdistan.

F) Les principes de l’internationalisme prolétarien devront régir les relations avec les peuples voisins et les questions internationales.
– Etant donné que le Kurdistan est divisé entre différents pays, toutes les relations avec les forces révolutionnaires dans les peuples voisins reposeront sur le principe que tous les mouvements révolutionnaires sont eux-mêmes responsables de la révolution dans leur propre pays; sur cette base, différentes formes de lutte commune à divers niveaux peuvent être réalisées.
– L’unité avec les peuples voisins doit reposer sur l’idée que tous les peuples sont indépendants et libres. On doit s’opposer à toutes les unions forcées qui ne reposent pas sur ce principe. Les relations avec les peuples voisins, en particulier avec les peuples de Turquie, se développeront dans le cadre de notre vision d’une “Fédération du Moyen-Orient”.
– Les relations avec les pays indépendants et leurs mouvements de libération nationale, la coopération avec les mouvements de la classe ouvrière et les forces révolutionnaires dans le monde, et la solidarité avec les cercles humanitaires, écologistes, anti-fascistes et démocratiques seront renforcées.

Nous avons délibérément reproduit de longs extraits de ce texte, dont le jargon fortement teinté d’idéologie marxisante risque de rebuter le lecteur, car il permet de faire le point sur le programme du PKK avant un tournant décisif de son histoire. On remarque que les mots “indépendance du Kurdistan” n’apparaissent à aucun endroit de façon claire; les seules allusions — mais ce ne sont que des allusions — à l’indépendance du Kurdistan figurent dans le premier paragraphe (A) — concernant le “colonialisme” turc –, dans le paragraphe (E) qui mentionne “l’unité” (sans préciser sa forme politique) et dans l’avant-dernier alinéa du paragraphe (F) du programme qui affirme que “tous les peuples sont indépendants et libres”, mais qui envisage de dissoudre l’indépendance éventuelle du Kurdistan dans une “Fédération du Moyen-Orient”, tout en condamnant toute tentative d”union forcée”. Par contre les congressistes du PKK réunis au Kurdistan irakien en ce mois de janvier 1995 réaffirment le “droit à l’autodétermination des peuples de toutes les parties du Kurdistan” et condamnent sévèrement toutes les tentatives réformistes de résoudre la question kurde par l”autonomie” ou pis encore par un “statut spécial”. Qu’est-ce que l’autodétermination, quand on ne précise pas quels peuvent en être les fruits? On sait ce que refuse le PKK — pour l’instant — mais on ne sait pas ce qu’il veut. Est-ce le signe d’une évolution du PKK vers un statut fédéral? Est-ce par souci de ménager un éventuel interlocuteur turc? Cela est loin d’être clair, et c’est d’autant plus surprenant que le parti est beaucoup plus disert et précis sur son programme économique….

Curieusement, après l’avoir pourtant vivement critiquée dans son préambule, le programme économique du PKK ne rompt pas avec la tradition communiste de l’Union Soviétique: nationalisation de tout le secteur économique appartenant aux “colonialistes”” (c’est à dire pratiquement de toute l’économie), réforme agraire, planification centralisée, propriété publique (différenciée on ne sait trop comment du capitalisme d’Etat), accent mis sur l’industrie lourde, contrôle public des secteurs des transports, du commerce, des finances, des mass media, des ressources (minières, et peut-être plus), tout cela rappelle le programme du PC soviétique après la Révolution d’Octobre…et c’est d’autant plus surprenant que le cinquième congrès décide en effet de modifier l’emblème du parti, et de supprimer la faucille et le marteau qui s’inscrivaient dans son drapeau et de les remplacer par une étoile…

Le 5e congrès décide également de changer les structures de la direction du parti: le poste de “secrétaire général” est supprimé, et Abdoulla Ocalan devient “président” d’un “conseil présidentiel” de sept membres élus: le premier conseil présidentiel comprend, en dehors de son président (Apo), Djemil Bayik, Murat Karayilan, Halil Atach, Ali Haydar Kaytan, Duran Kalkan et Moustafa Karasu, de retour d’Europe. Le congrès met également l’accent sur les aspects diplomatiques de la lutte: juste avant le congrès, le PKK avait décidé d’adopter les conventions de Genève (traitement des prisonniers,etc), mesure qui ne pouvait qu’être bien vue en Europe. Et le congrès décide de relancer son projet de Parlement. Il se prononce également en faveur de la réhabilitation de certains militants injustement condamnés…

Nouveaux affrontements avec le PDK (août 1995)

N’ayant pas réussi son OPA politique sur le Badinan avec le PAK (Parti de la Liberté du Kurdistan), Abdoulla Ocalan lance une opération militaire en étant persuadé qu’elle sera irrésistible: le 26 août 1995, à une heure du matin, le PKK lance en effet une offensive généralisée contre les positions du PDK dans le Badinan: entre mille cinq cents et deux mille combattants du PKK au moins attaquent les positions tenues par les pechmergas de Massoud Barzani entre Zakho et Mergassour.Tous les observateurs sont impressionnés par le brio avec lequel le PKK coordonne cette opération. Il infiltre, une semaine avant l’opération, environ deux cent cinquante combattants depuis la Syrie et en fait venir d’autres avec un convoi d’armes depuis l’Iran (en moins de trois jours de marches forcées). En outre il lance dans cette opération des combattants recrutés sur place. On pourra le constater à Zakho, où les deux maquisards du PKK tués par le PDK le 26 août, dont une jeune fille de 16 ans, sont des Kurdes irakiens. Les spécialistes admirent aussi la rapidité avec laquelle le PKK a exfiltré ses combattants après quelques heures de combat et les a fait disparaître dans la montagne.

Le plus étonnant sans doute est que le PKK déclenche cette offensive quelques heures après que Djemil Bayik, adjoint direct d’Abdoulla Ocalan et chef militaire du PKK, ait eu un entretien avec plusieurs membres du bureau politique du PDK à Salahadin. Le message de Djemil Bayik aux dirigeants du PDK est on ne peut plus clair, si on en croit un journaliste kurde d’Istamboul, très proche d’Ocalan: “Vous ne pouvez pas continuer de participer au “complot” américano-turc de Drogheda contre les Kurdes. Si vous vous voulez nous liquider, nous vous liquiderons”.

Furieuse, comme l’Iran, d’avoir été tenue à l’écart de la rencontre de Drogheda, la Syrie, qui a donné asile depuis des années à Abdoulla Ocalan, fait donner ses troupes pour torpiller un éventuel accord entre le PDK et l’UPK.

Pendant plusieurs semaines les affrontements opposent le PKK et le PDK, qui se trouve soudain menacé sur deux fronts: par l’UPK, au sud; et par le PKK, au nord, dans le Badinan, qui a toujours été son bastion. A la mi-décembre 1995, Abdoulla Ocalan proclame un “cessez-le-feu illimité” au cours d’une émission de MED-TV à laquelle il participe par téléphone, déclarant: “Nous attendons la même approche du PDK … Le PDK peut avoir confiance en nous… Nous résisterons tant qu’il le faudra pour ne pas briser ce processus”… Mais le président du PKK se montre aussi menaçant: “A cette occasion, je souhaite mettre en garde une nouvelle fois les forces du Sud. Car une délégation de l’UPK se trouve à Ankara. J’insiste particulièrement sur le fait qu’ils ne doivent pas faire de mauvais calculs. Nous sommes basés dans les montagnes du Sud. Nous ne quitterons pas ces montagnes tant que la Fédération Démocratique de nos compatriotes du Sud ne sera pas concrétisée. De même, nous ne quitterons pas les montagnes tant que le peuple du Sud ne se rapprochera pas de celui du Nord dans la mesure où nous le demandons pour le Sud. Personne ne doit faire de calculs simples”. Jamais Abdoulla Ocalan n’a dit aussi clairement que le PKK est au Kurdistan irakien pour y rester… Il continue en “avertissant les Etats-Unis, il n’y aura aucune solution sans le PKK comme certains peuvent le laisser croire. Vous ne pouvez être les complices du massacre du peuple kurde sous prétexte d’établir la sécurité des frontières. Il n’y a pas de Kurdes sans le PKK, le problème du Sud nous concerne. La solution pour l’un est valable pour l’autre. Les USA ne peuvent aller vers une solution sans prendre en compte les Kurdes du Nord”.

Les combats entre PDK et PKK cessent pratiquement. En fait ce sera une trêve armée. Bilan des combats…..

Les nouvelles tactiques de l’armée turque

C’est probablement en 1992-1993 que la puissance militaire du PKK a atteint son apogée: sans jamais réaliser son rêve de disposer de “zones libérées” en Turquie où mettre en place des institutions politiques autonomes, et notamment son parlement, comme le firent en leur temps le PDK du général Barzani au Kurdistan irakien et le PDKI de Ghassemlou au Kurdistan iranien, puis les partis kurdes au Kurdistan irakien à partir de 1992, le PKK dispose de zones “grises” où ses combattants peuvent se replier entre deux attaques; il harcèle sans cesse les positions des forces de sécurité turques, multiplie les barrages sur les routes, et bénéficie manifestement du soutien d’une large fraction de la population. Le début du déclin se situe entre 1994 et 1995: les affrontements avec les partis kurdes irakiens ont affaibli le PKK, qui a perdu certains de ses meilleurs combattants au cours de ces combats fratricides. Mais ce déclin est dû en grande partie à l’utilisation par l’armée turque de nouvelles méthodes de lutte qui se révèlent efficaces.

Déjà l’Etat-Major avait considérablement étoffé les effectifs des “forces spéciales”, dont les effectifs atteignaient 6.000 hommes fin 1993, et devaient être portés à 10.000. Ces forces “en civil, mêlées à la population, plus souples et plus maniables, se révélaient plus efficaces que l’armée”.

Mais c’est au début de la campagne de printemps 1994, en mars-avril, que l’Etat-Major turc met au point un programme de lutte anti-insurrectionnelle pour lequel il forge l’anagramme COIN (en anglais, counter-insurgency) , reposant sur le trépied suivant: de fréquentes incursions massives dans le “sanctuaire” irakien; une stratégie de “saturation” dans les zones d’opérations du PKK; et une tactique agressive d’opérations répétées destinées à aller chercher le PKK dans ses bases de montagne à plus de 3.000 mètres d’altitude pendant les mois d’hiver.

Ces dernières opérations avaient pour objectif de chasser les unités d’élite du PKK des sommets enneigés que de très difficiles climatiques transformaient en sanctuaires où elles pouvaient passer l’hiver à l’abri des opérations de l’armée turque et lancer des opérations au tout début du printemps avant le retour des forces turques dans ces régions difficiles. A partir de 1994 les commandos de l’armée turque ont opéré de façon routinière dans ces régions de très haute montagne, vidant les villages de leur population pour priver le PKK de tout soutien.

Par ailleurs plus de 200.000 hommes (soldats, gendarmes, special teams) furent employés dans des opérations de “saturation”, pour forçer les unités du PKK, par le seul poids de leur présence physique, à aller opérer ailleurs, quand elles n’étaient pas purement et simplement éliminées. L’unité de base de cette stratégie de saturation était une compagnie de 115 combattants divisée en cinq sections de 23 hommes, appuyées par des unités des “special teams” de la police… Très vite la presse internationale fait état des succès de cette nouvelle stratégie: “2.090 rebelles ont été tués en six mois”, “l’armée turque à la reconquête du sud-est anatolien”, “l’armée se lance à l’assaut du bastion kurde”, titre Le Monde, sa correspondante décrivant comment “l’armée turque passe les régions montagneuses au peigne fin”… et comment “dans le cadre d’une vaste opération pour prendre le dernier réduit montagneux défendu par environ 3.000 maquisards les hélicoptères ont attaqué les flancs de la vallée du Munzur (dans le Dersim)”…

En 1995 l’armée turque perfectionne sa stratégie pour faire face à la multiplication des “unités mobiles” du PKK: fortes de 40 à 50 combattants, ces unités équipées de moyens de communication modernes (téléphones portables) se regroupent pour former une grosse unité de 200 à 250 combattants pour lancer une opération, et se séparent aussitôt, en se dispersant dans un terrain favorable au camouflage… Surveillées dans leurs bases par des éclaireurs du PKK, les unités de l’armée ne bénéficiaient jamais de l’effet de surprise quand elles en sortaient et se lançaient à leur poursuite. Désormais, les forces armées turques doivent “vivre sur le terrain”, des unités de commandos passant leurs nuits dans la montagne, “établissant une présence militaire semi-permanente dans des régions qui étaient laissées auparavant sous le contrôle du PKK”. L’armée turque dispose d’au moins trois brigades de commandos de forces spéciales, la 1ère brigade, basée à Kayseri, la SAS (Su Alti Savunma), la 2ème brigade, basée à Bolu, la SAT (Su Alti Taaruz), et la 3éme brigade. Ces brigades se verront décerner, pour la deuxième fois depuis leur intervention à Chypre en 1974, la “médaille du courage” pour leur participation aux opérations dans “le sud-est”.

Inversant une decision très politique prise en 1993, l’Etat-Major a décidé d’encourager les commandants d’unité militaires à poursuivre activement le PKK: auparavant c’était essentiellement les unites de la gendarmerie et les gardiens de villages qui étaient chargés de lutter contre le PKK. Désormais c’est l’armée qui est directement engagée dans la direction des opérations de ce qui devient véritablement une guerre, et l’Etat-Major nomme des officiers particulièrement compétents à des postes clés.

Troisième volet de la nouvelle stratégie de l’Etat-Major turc, les “incursions” au Kurdistan irakien deviennent de plus en plus fréquentes et de plus en plus prolongées: le jour du nouvel an kurde, le 20 mars 1995, a lieu, trois ans après celle de 1992, la seconde incursion massive des forces armées turques au delà de la frontière irakienne. Plus de 35.000 hommes, des chars, des hélicoptères, des avions de chasse participent à cette opération “Acier” qu’un porte-parole du gouvernement turc présente comme “la plus grande opération militaire de l’histoire de la République turque, y compris l’opération de Chypre”. Opérant à partir de quatre points d’appui en Turquie (Silopi, Tchoucourdja, Uludere et Shemdili) les forces turques partent à l’assaut des positions du PKK dans la région de Haftanine, Metin et Harkouk, combinant l’action des hélicoptères Black Hawk et Super Cobras et celle des commandos opérant sur le terrain par bataillons entiers devant anéantir le PKK entre “le marteau et l’enclume”. Le but de cette opération est évidemment de mettre hors de combat le plus grand nombre possible de guerilleros du PKK, mais aussi de mettre à mal la logistique du PKK et de lui interdire l’accès des voies de communication les plus faciles pour la préparation d’opérations au delà de la frontière, le forçant à emprunter des axes difficiles sur lesquels l’armée turque peut tendre des embuscades meurtrières. L’armée turque vise enfin les stocks de vivres et de munitions patiemment accumulés par le PKK: passant au peigne fin des centaines de grottes, les Turcs s’emparent de plus de cent tonnes de vivres et d’impressionnantes quantités d’armes et de munitions.

Très vite cette opération massive suscite de vives critiques de la communauté internationale: Alain Juppé, ministre des affaires étrangères de la France, dont la visite en Turquie avec deux autres ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne coincide malencontreusement avec le déclenchement de cette opération, rappelle que l’Union Européenne est “attachée au principe de l’intégrité territoriale et du respect de la souveraineté des Etats… Ce principe est valable pour tout le monde, y compris pour la pénétration des troupes turques en Irak”. Et l’Allemagne décide de couper son aide militaire à la Turquie. En Turquie même, par contre, cette opération donne lieu à une opération de propagande de la presse et de la télévision turques, dûment chaperonnées par l’Etat-Major, qui lancent une campagne de collecte de fonds pour les soldats, les “Mehmetcik”, réunissant quelque 400 milliards de livres turques qui viennent s’ajouter, comme le souligne Ismet Imset, à la part déjà généreuse prélevée sur le budget de la nation pour les militaires…

Le rouleau compresseur turc ne frappe pas que les combattants du PKK: les civils kurdes vivant dans les villages qui viennent d’être reconstruits près de la frontière par diverses ONG européennes opérant au Kurdistan irakien sont les premières victimes de cette opération: les Nations Unies estiment qu’entre 30 et 60 villages ont été à nouveau détruits, et que près de 24.000 villageois ont été forcés de fuir la région. Début avril, de graves incidents opposent des Turcs du Croissant Rouge et deux cents Kurdes qui allaient assister aux funérailles de sept des leurs tués par un bombardement turc dans la montagne: bilan des affrontements, sept morts…

Mais, bénéficiant du soutien des Américains, les Turcs poursuivent leur opération en Irak, tout en lançant une opération parallèle au Dersim, où 15.000 hommes sont envoyés en renfort après qu’un convoi militaire soit tombé dans une embuscade meurtrière du PKK qui a fait 18 morts le 18 mars 1995. A la veille d’un débat du Conseil de l’Europe sur une éventuelle suspension de la représentation de la Turquie, Ankara annonce un “retrait massif” de ses troupes, affirmant que 20.000 hommes ont quitté l’Irak le 25 avril 1995. Quelques jours plus tard, le ministre de la défense turc, Mehmet Golhan affirme “nous n’avons plus de soldats dans le nord de l’Irak… Nous les avons tous retirés, et nous avons seulement un dispositif de sécurité à la frontière”. En fait, les signaux qu’envoient alors les dirigeants d’Ankara sont confus et quelque peu troublants. Début mai 1995, le président Souleiman Demirel demande un nouveau tracé de la frontière pour empêcher les infiltrations des rebelles kurdes de Turquie depuis le nord de l’Irak. Dans des déclarations publiées par la presse turque, Demirel va jusqu’à affirmer que la province de Mossoul appartenait “encore à la Turquie”. Ces déclarations sont reprises par Bulent Ecevit, leader du parti de la Gauche Démocratique DSP, qui affirme qu’il faut tracer une nouvelle frontière provisoire qui placerait en territoire turc les chaînes de montagnes courant le long de la frontière. Ecevit affirme que l’établissement d’une ligne de sécurité au delà de la frontière internationale ne pourrait pas être présenté comme une “occupation déguisée” car elle serait limitée à un très petit morceau de territoire, et elle serait limitée dans le temps jusqu’à ce que la stabilité interne soit restaurée en Irak. Début juillet 1995, après une nouvelle embuscade du PKK près de la frontière, deux brigades de l’armée turque, appuyées par des avions et des hélicoptères participent à une nouvelle opération contre les camps du PKK dans la région de Haftanine. Une semaine plus tard, le 11 juillet, l’armée turque annonce le retrait de 3.000 hommes du Kurdistan irakien, affirmant avoir tué 167 combattants du PKK, et perdu 26 soldats, ce qui porte à 58 le nombre total des pertes turques depuis le début de cette offensive de printemps et à 555 celles du PKK.

C’est à cette époque qu’a lieu un incident troublant: le 14 août 1995, le colonel Redvan Ozden, commandant des unités de la gendarmerie dans la province de Mardin, est tué au cours d’une opération. Par une balle en plein front selon la version officielle. Par une balle dans la nuque selon sa femme. Très lié au général Esref Bitlis, commandant des forces de gendarmerie, mort lui aussi dans des circonstances controversées deux mois avant Turgut Ozal, le colonel Redvan Ozden était opposé à cette guerre contre le PKK, source de trafics (drogues, armes) et d’enrichissements illicites qu’il condamnait…

Toutes les troupes turques se sont-elles retirées du Kurdistan irakien? Les régions frontalières, du côté kurde irakien, sont fermées à la presse, et on ne sait pas, à l’époque, si les Turcs ont créé ou pas leur “cordon de sécurité”. Ce qui semble sûr, c’est qu’ils ont décidé de multiplier les “incursions” en territoire irakien, en combinant les opérations sur le terrain avec des opérations aéroportées, annoncées ou gardées secrètes…

Les plans secrets du Conseil National de Sécurité

Pendant des années, le “conseil national de sécurité” (CNS) va poursuivre dans le plus grand secret, comme le révèle une de ses directives diffusée sur internet , ses efforts pour rendre la frontière irako-turque et la frontière arménienne la plus hermétique possible avec un “système de sécurité frontalier physique” comprenant notamment des “appareils d’identification et d’acquisition des cibles”, probablement des équipements de vision nocturne infra-rouge, tandis que des secteurs entiers de la montagne sont éclairés par des projecteurs. Et l’Etat-Major a un plan extrêmement ambitieux de construction de plusieurs centaines de kilomètres de routes asphaltées pour rendre la pose de mines plus difficile, et pour permettre à des transports de troupes blindés de patrouiller le long de la frontière. Il envisage également de construire plus de quarante plates-formes pour y accueillir des hélicoptères. Cette directive recommande également l’achat de véhicules, de matériel de transmission et communication et de matériels divers (dont la liste n’a pas été diffusée) pour la modernisation des forces armées turques.

Parallèlement à l’acquisition de ces équipements, l’Etat-Major turc n’a pas renoncé à son rêve de parvenir à un accord avec les autorités irakiennes pour modifier le tracé de la frontière, ou en tout cas pour pouvoir déployer ses troupes au sud des montagnes difficilement contrôlables qui séparent les deux pays: “Des arrangements frontaliers nécessaires doivent être réalisés, peut-on lire dans la directive du CNS, pour le contrôle d’une frontière commune qui passe à travers une région au relief particulièrement tourmenté et d’accès difficile, pour être déplacée dans une région plus facilement contrôlable, d’une façon avantageuse pour les deux parties”. Par ailleurs, soulignant que “l’existence de petits centres de population sur la frontière ou à proximité facilite le passage de terroristes à travers la frontière et la fourniture de soutien logistique par les collaborateurs”, l’auteur de cette directive recommande que “pour cette raison, il faudrait évacuer une bande frontalière et créer une zone tampon; après l’évacuation d’une bande de 5 à 10 kilomètres, il faudrait annoncer que la zone est dangereuse et interdite”. Les négociations entamées avec Bagdad entre 1983 et 1989 ont été interrompues par la guerre du Golfe. Elles reprennent par la suite avec de nouveaux interlocuteurs — les dirigeants du PDK, qui contrôlent de facto la frontière irako-turque. Et elles aboutissent à un “accord”, signé en mai 1997??? entre les autorités turques et le PDK de Massoud Barzani, autorisant les Turcs à créer des bandes frontalières interdites en trois endroits, et à stationner des troupes en permanence en territoire irakien???

Cette directive recommande également la construction de barrages sur un certain nombre de rivières de la région frontalière — le Hezil, le Habour, le Zab, et la rivière de Shemdinan — “à des endroits appropriés de façon à réaliser une barrière physique avec l’objectif d’augmenter la sécurité à la frontière irakienne”.

Toutes ces mesures se révèleront redoutablement efficaces. Certes, le PKK conservera des positions et des forces dans le Badinan (contrôlé par Massoud Barzani), au sud de la frontière irakienne, mais il sera obligé de déplacer le gros de ses troupes en région Soran, contrôlée par Jelal Talabani…

Mais l’Etat-Major ne poursuit pas la lutte contre le PKK que sur le plan militaire: une directive du bureau du Premier Ministre datée du 15 septembre 1994 crée un “comité interministériel de poursuite”, placé sous l’autorité du secrétariat général du Conseil National de Sécurité, pour coordonner les efforts pour tarir les ressources financières du PKK. Ce comité interministériel se réunit le 3 juillet 1995 et le 20 novembre 1996, mais les résultats de ses activités sont apparemment décevants… L’auteur de cette directive du CNS critique également le manque de coordination entre les divers services de renseignement (MIT, Sécurité, JITEM), le retard ou la rétention d’informations, et recommande… que priorité soit donnée à la “liquidation” des cadres supérieurs du PKK. Le HADEP est particulièrement ciblé, la directive recommandant de surveiller de très près ses activités, d’exercer des “pressions ouvertes et secrètes” sur ses membres et de couper ses contacts avec l’étranger. Un des paragraphes les plus étonnants de cette directive concerne le domaine du… planning familial: des mesures “radicales” doivent être prises, avec des bonus pour ceux qui ont peu d’enfants, et des taxes pour ceux qui en ont beaucoup: l’objectif est clair, même s’il n’est pas précisé…

Avoir 20 ans….. en CHINE

Pour les étudiants de Pékin en vacances pour un mois à l’occasion du Nouvel An chinois, le parc de Beihai est un véritable Paradis: profitant d’un réchauffement de la température — il faisait encore -8° il y a quelques jours — ils se donnent rendez-vous à la terrasse des maisons de thé où ils jouent au mahjong en bavardant, ou flirtent gentiment: mais attention, en Chine, le flirt ne va jamais très loin: à la rigueur, on se tient par la main; les plus audacieux s’enlacent tendrement; mais on ne s’embrasse jamais en public! Malgré tout, ils savourent chaque instant de cette rencontre: si “privilégiés” soient-ils par rapport au reste de la population, les étudiants chinois mènent en effet une vie qui nous paraîtrait terriblement austère!

La vie à l’université

Jeune fille avec téléphone portable

Chen, Feng, (deux garçons) et Li et Doan (deux filles) terminent tous les quatre leur première année d’études universitaires: amis depuis l’école primaire, ils ont été séparés par les résultats du concours national d’admission à l’université: alors que Chen et Doan ont obtenu 550 points (la note maximale est 600), Feng n’a eu que 500, et la petite Li a frôlé le désastre, n’obtenant que 420 points: résultat, Chen et Doan sont en médecine, Feng dans une école commerciale, et Li, qui voulait étudier la biologie, se retrouve dans un institut de travaux publics!

Garçons et filles vivent, dans des dortoirs séparés évidemment, dans une promiscuité étonnante: une chambrée typique comprend huit lits — quatre de chaque côté, superposés. Entre les lits, il y a un passage juste assez large pour une grande table, avec des tabourets. Au bout des lits, entre le mur et les lits, un espace très réduit avec des étagères, une par étudiant, sur lesquelles sont rangées cuvettes, gobelets et brosses à dents, et les gamelles pour les repas. Le seul espace privé dont disposent les étudiants, c’est leur lit, recouvert d’un rideau de tulle, qui joue à la fois le rôle de moustiquaire et de “volet”! Une lampe, à l’intérieur de cette cage, leur permet de lire ou écrire, à l’abri des regards de leurs camarades!

Des chambres austères

Jeune élégante

C’est presque aussi austère que la chambrée d’un équipage de sous-marin: “Oui, c’est comme un bateau, remarque Li, mais c’est comme un bateau qui ne bouge pas, qui reste à terre”! Les étudiants ne choisissent pas leurs camarades de chambrée: en cours, chaque étudiant a un numéro, et c’est en fonction de ces numéros qu’ils sont répartis dans les chambrées. La cohabitation est parfois difficile, mais c’est un sujet dont on parle peu… Avec un peu de chance, il n’y a que 7 étudiants dans une chambrée, et le huitième lit sert d’espace de rangement pour les sacs et valises…

Les chambrées sont notées en fonction de leur propreté, sur 10. En bas du bâtiment du dortoir, les notes sont affichées sur un tableau noir: il y a les “fayots”, entre 9 et 10; et les autres, les décontractés, qui ont entre 7 et 8. De toute façon, nettoyer sa chambrée, cela consiste à la balayer, et… à laisser les saletés devant la porte, dans le couloir!

Pendant l’année universitaire, les étudiants sortent peu souvent de leur campus, souvent assez éloigné du centre ville: les cours commencent tôt le matin, et souvent le soir ils doivent travailler en bibliothèque. Et il ne faut pas oublier que tous les étudiants continuent encore aujourd’hui de suivre au moins deux heures de cours d’éducation politique par semaine!

Le plus souvent, les étudiants se rendent visite dans leurs dortoirs: Chen, qui joue de la guitare, est souvent invité chez les filles… Li, qui a une très belle voix, l’accompagne. Mais à 22h30 ou 23 h, cela dépend des dortoirs, garçons et filles doivent rentrer chez eux. Les étudiants organisent aussi des projections de films: l’université prête le local et le matériel de projection; les étudiants doivent se débrouiller pour le film; ils louent des films chinois, et aussi de temps en temps des films étrangers, comme “La Leçon de Piano”… De temps en temps, les étudiants organisent des soirées, dans une salle de cours dont ils enlèvent le mobilier et qu’ils décorent avec des affiches et des photos. Ils installent une sono, et apportent leurs cassettes…

Les chanteurs préférés: Cui Jian, Dou Wei, etc

“Il y a deux ou trois ans, nous préférions les chanteurs de rock de Hong Kong et de Taiwan”, explique Feng; “mais maintenant, nous préférons ceux du continent: ils sont moins commerciaux: les chanteurs de Hong Kong et de Taiwan copient ceux du Japon, qui eux-mêmes copient les Américains… Chez nous, les paroles sont plus profondes, les mélodies sont plus travaillées”. Les chanteurs préférés de Feng et de ses amis sont très jeunes: ils sont tous nés après le début de la révolution culturelle (1966). Ce sont Cui Jian, leur chef de file, et Dou Wei, He Yong et Zhang Chou. Si une cassette d’importation vaut cher (30 Yuans) une cassette locale ne vaut que 8 Yuans; mais la plupart du temps, les étudiants repiquent les cassettes de leurs amis… Les étudiants n’ont pas de lecteurs de CD: seuls quelques rares privilégiés, artistes, professeurs d’université, en ont…

Doan reçoit de ses parents environ 150 Yuans d’argent de poche par mois. Comme tous les étudiants, elle essaie de gagner un peu plus d’argent en faisant des petits boulots, mais c’est particulièrement difficile en Chine: un de ses amis a travaillé chez MacDonald, gagnant royalement 4 Yuans de l’heure; épuisé, il a arrêté au bout d’une semaine.

Doan donne des cours d’anglais et de maths à un lycéen qui habite tout près de son université: elle gagne 9 Yuans de l’heure. Elle rêve de donner des cours de chinois à des étrangers, car c’est beaucoup mieux payé! Une amie de Li, elle, a eu beaucoup de chance: elle a travaillé pendant son mois de vacances dans un café fréquenté par les touristes étrangers; comme elle parle bien l’Anglais, elle a eu un salaire royal, 400 Yuans — le salaire d’un jeune diplômé d’université dans une grande entreprise!

Chen et ses amis font aussi beaucoup de sport, sur le campus: du foot (les garçons), du ping-pong, et du volley et du basket (équipes mixtes). Le week-end, ils sortent parfois en bande pour aller faire du patin à roulettes dans l’un des stades de roller aménagé depuis peu: en clignant des yeux, on pourrait se croire à Paris ou à Londres. La musique: Madonna, George Michel, la bande originale de “Pretty Woman”… Les tenues? les filles sont en salopette rose ou en jeans, avec des sweat shirts ou des blousons de cuir style Perfecto… ou des veste rouges, couleur qui porte bonheur, quand ce n’est pas en robe blutch noire fendue sur le côté… Les garçons, en chemise cravate, ou en pull, le foulard autour du cou… .

S’ils sont en fonds, ils vont dans un bar de karaoké; mais il faut vraiment être riche, car les consommations coûtent cher… Le Karaoké a un succès énorme en Chine — “car, dit une étudiante étrangère, cela permet aux Chinois de chanter tous ces mots d’amour qu’ils n’osent pas dire dans la vie”.

À 20 ans, les étudiants chinois ne pensent qu’à ça. Mais il est interdit de faire l’amour à l’université: si les autorités découvrent que deux étudiants ont une liaison, les coupables sont dénoncés devant tous leurs camarades, et le châtiment est sévère: l’exclusion, temporaire, ou même définitive! “C’est la tradition chinoise… C’est normal”, dit Chen… Mais Li, qui passe son temps à dévorer des romans d’amour pur style Arlequin, n’est pas d’accord: “Si je suis très amoureuse d’un garçon, nous rejetterons peut-être toutes ces idées”…

Le mariage traditionnel en perte de vitesse

Il y a déjà une tradition chinoise que presque tous les jeunes ont rejetée: c’est le mariage traditionnel, arrangé par les familles. Presque tous les parents des jeunes qui font leurs études actuellement ont été ainsi mariés par leurs familles — avec des résultats assez désastreux: mari et femme vivent chacun de leur côté, chacun poursuivant sa carrière, et sortant le soir avec ses amis…. Chen , Feng, Li et Doan, et pratiquement tous les jeunes de leur âge, l’affirment catégoriquement: ils choisiront eux-mêmes leur  femme (ou leur mari) — un partenaire qu’ils aimeront. Mais la famille reste très puissante: une des amies de Li refuse ainsi d’épouser un garçon de Canton avec lequel on veut la marier. Elle ne l’épousera pas. Par contre, elle est amoureuse d’un garçon plus jeune qu’elle — mais elle ne l’épousera pas: sa famille est contre: “cela ne se fait pas”… Et quel que soit l’âge — 17, 18 ou 22… — les parents “ferment” toujours, dit Li; c’est-à-dire qu’ils exercent un droit de veto décisif — d’autant plus fort que les jeunes chinois vivent souvent chez leurs parents pendant leurs études — et même après leur mariage.

On n’embrasse pas un garçon dans la rue, “parce que les grands parents ne le faisaient pas, et les parents ne le faisaient pas: ça ne se fait pas”. Et l’on ne fait pas l’amour sans être marié. Parce que la tradition est contre. Et parce que “aucun homme ne veut entendre ses amis dire qu’il n’a pas été le premier”, comme le dit un jeune avocat qui vient de terminer ses études…  La loi chinoise renforce ces préjugés: elle interdit le concubinage. Et avant le mariage, la jeune fille subit un examen médical: si elle n’est pas vierge, le médecin le dit à son fiancé!

Malgré tout, pas mal de jeunes étudiants bravent ces interdits, mais dans des conditions difficiles: au dortoir, il faut gagner la complicité des 6 ou 7 autres étudiant(e)s qui partagent la chambrée; c’est d’autant plus difficile que la rumeur veut qu’il y ait toujours dans une chambrée un (ou une) espion, surveillant le comportement de ses camarades pour le compte des autorités… Alors, on fait l’amour dans l’appartement des parents, en profitant de leur absence… Et, quand les parents vivent dans une autre province, dans … les jardins du campus, la nuit!

Les jeunes chinois ne reçoivent aucune éducation sexuelle, et ils ne savent pas ce que c’est que la pilule ou un préservatif. “Quand une fille a envie pour la première fois de coucher avec un garçon, raconte Li, elle achète un livre, un “Manuel d’anatomie et d’hygiène à l’usage des professeurs”, qui décrit les organes sexuels de l’homme et de la femme, et elle le lit en cachette pour s’instruire”. Mais ce livre ne parle pas des méthodes anticonceptionnelles. Alors? “Dans les revues, il y a la “rubrique du docteur”, ajoute Li; les filles écrivent pour demander des renseignements, et le médecin répond, les met sur la voie, dit qu’il faut aller dans une pharmacie…”

Une ignorance totale des méthodes contraceptives

Complètement ignorantes, de nombreuses filles attendent un enfant à 18 ou 19 ans, quand elles couchent pour la première fois avec un garçon. Elles vont alors à l’hôpital, et avortent secrètement, sans en parler à leur famille, pour lesquelles c’est la honte suprême. “Quelquefois, les médecins sont atroces”, dit Li, manifestement plus au courant de ces choses que ses ami(e)s. “Parfois, ils sont très gentils, et donnent des conseils pour que cela ne recommence pas!”

Une fille qui déciderait de garder son enfant ne le pourrait pas: on la fait avorter d’office. “Le gouvernement dit qu’un étudiant n’a pas de travail, et qu’il ne peut pas s’occuper de l’enfant”, explique une femme médecin. Et si une jeune fille réussit à cacher qu’elle est enceinte pendant les trois premiers mois pendant lesquels on peut provoquer l’avortement, on lui fera d’office une césarienne. Et, si l’enfant est viable (à 8 mois)… les infirmières reçoivent la consigne de ne pas le nourrir, pour qu’il meure!

“En Chine, on fait l’amour pour avoir un enfant, pas pour autre chose”, rappelle cette femme médecin. Et pour avoir un enfant, il faut être marié. Les autorités chinoises, qui veulent contenir l’explosion de la population (officiellement, il y a 1,2 milliard de chinois depuis la mi-février), encouragent les Chinois à se marier tard: si on se marie à 23 ans ou après, les jeunes mariés ont droit à 18 jours de congé; mais si on se marie avant 23 ans, on n’a droit qu’à 3 jours. Et les couples n’ont droit qu’à un enfant. C’est la “politique de l’enfant unique”. Ceux qui l’enfreignent paient une lourde amende; elle était de 3 à 4.000 Yuans — somme énorme, près de 10 mois de salaire. Et elle aurait récemment augmenté. Et ces enfants illégaux sont dépourvus de papiers: ils n’ont pas de nom, et ils ne peuvent pas, théoriquement, aller à l’école! Les femmes qui attendent un deuxième enfant doivent donc avorter, ou subir une césarienne. Et là encore, si l’enfant est viable, les infirmières de la maternité le laissent mourir de faim, surtout si c’est une fille. “C’est atroce, mais c’est le règlement”!

Chen, Feng, Doan et Li n’en sont heureusement pas là. Pour l‘instant, ils rêvent du jour où ils toucheront leur premier salaire, à la sortie de l’université: en Chine, pour l’instant, les diplômés des “bonnes” universités sont assurés d’avoir un emploi à la fin de leurs études. Doan, fille unique, retournera travailler dans sa province natale: ses parents le lui ont demandé instamment; Li aussi retournera vivre auprès de ses parents, de son propre choix… Chen et Feng, eux, rêvent de travailler à Pékin ou à Shanghai. Et le mariage? “J’ai un boy-friend, dit Li; il a deux ans de plus que moi (le bon âge). Mais me marier bientôt? Je ne crois pas: si on se marie, on a un enfant, et plein de responsabilités… cela peut attendre!” Et tous les quatre de se moquer des jeunes chinoises qui ne pensent qu’au mariage et au mari qui leur apportera, dans l’ordre, une maison, un chien et un téléphone portable, bref, le “rêve”!

(VSD, N° 931, 29 Juin 1995; Marie Claire (Espagne), Marzo 1996)

ASIE: des Reportages inédits, des Enquêtes, des Exclusivités

CHINE                               

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ASIE CENTRALE

  • A la découverte de l’Ouzbekistan et du Turkmenistan
  • Turkestan Soviétique: le Départ des ‘Pieds Rouges’

CAUCASE

  • Azerbaidjan: Les mirages de la fortune petroliere
  • Les refugies oublies d’Azerbaidjan
  • Lettre de Nakhitchevan

JAPON 2006

  • Tokyo, Rendez-vous de l’Architecture contemporaine

ASIE CENTRALE: Sur le chemin de Samarcande et Boukhara…

Tachkent est la porte de l’Asie Centrale: Peut-être. Mais c’est une porte qu’on referme vite derrière soi. Détruite par un tremblement de terre en 1966, la ville a été entièrement reconstruite dans le style le plus monumental-socialiste-abominable que pouvaient imaginer les architectes soviétiques des années 60: ses immenses avenues, quatre fois plus larges que les Champs-Elysées, et désertes; la place de l’Indépendance — l’ancienne place Lénine, gigantesque et vide — tout fait oublier au visiteur que Tachkent est la capitale d’une république asiatique de vingt millions d’habitants, dont soixante-dix pour cent d’Ouzbèques… quand même! C’est à partir de Tachkent, conquise par les troupes tsaristes en 1865, que les Russes ont colonisé l’Asie centrale — et cela se sent:les Ouzbèques sont minoritaires dans leur capitale; sur deux millions d’habitants, il n’y a que 40% d’Ouzbèques — mais encore un demi-million de Russes et Ukrainiens.

Le marché de Tachkent

Femmes au marché

Que visiter à Tachkent? Rien… si, on peut voir la statue qui marque l’épicentre du tremblement de terre de 1966. Et l’Asie? Miracle, elle s’est réfugiée dans le marché de Tachkent. Un village à lui seul, il est divisé en plusieurs sections — le marché aux épices, le marché aux légumes, le marché aux fruits, le marché aux fleurs, d’où surgissent enfin ces images qui sommeillaient dans notre imagination.

Les autorités de Tachkent n’ont pas eu le culte du passé: de la vieille ville du XIXe° siècle, il ne reste qu’un quartier assez misérable, autour de la medersa Barak-Khana, qu’on ne visite pas. Ce monument, fortement restauré en 1956, abrite les bureaux du mufti de Tachkent. Seule exception, l’ancien palais Polovtsev, construit à la fin du siècle dernier avec le concours d’artisans ouzbèques traditionnels: son petit musée fait rêver; on y voit bijoux et broderies du début du siècle — vestiges d’un monde naufragé. Et ce n’est pas le remplacement de l’ancienne statue de Marx par une statue de Tamerlan, et la suppression des anciens noms russes des rues de la capitale, remplacés par des noms ouzbèques, qui redonneront à cette ville son ancien charme, définitivement évanoui.

Les medersas de Samarcande

Gour-Emir, Samarcande

Au début des années 30 les rares voyageurs qui faisaient un détour par Samarcande avaient leur chambre… dans la medersa Tilla Kari! C’était, note le célèbre écrivain suisse Ella Maillart, réaliser le rêve d’une vie. Aujourd’hui on doit se contenter du confort très relatif de l’hôtel Ouzbekistan. Et la place du Réghistan (“la place de sable”) est fermée aux touristes depuis la fin de l’après-midi jusqu’à 9 heures du matin: pas question de regarder la lune jouer à cache cache avec les minarets des medersas, ni de voir les coupoles des trois monuments s’illuminer avec les premières lueurs de l’aube.

Mais quel monumental livre d’histoire. La plus ancienne medersa a été construite de 1417 à 1420 par Ouloug bek, le petit fils de Tamerlan. Ses cellules, aujourd’hui désertes, accueillaient les étudiants de la plus grande université d’Asie Centrale. On n’y enseignait pas que la philosophie: les sciences étaient à l’honneur, en particulier l’astronomie.

L’archéologue russe Viatkine a retrouvé en 1908 l’observatoire d’Ouloug bek et dégagé les fondations du sextant de 40 mètres de rayon qu’il utilisa pour déterminer la durée de notre année de 365 jours — à quelques dizaines de secondes près.

La medersa des Tigres (Chir Dor) construite deux siècles plus tard (1619-1635) est ornée de motifs étonnamment baroques, surprenants sur un monument religieux en terre d’Islam: deux biches poursuivies par deux tigres derrière lesquels se lève un soleil à face humaine… On voudrait passer des jours à se promener dans les cours des trois medersas, à caresser du regard et de la main ces panneaux de marbre et ces carreaux de céramique d’une richesse et d’une variété éblouissantes. Mais notre agence de tourisme favorite ne nous accorde qu’une nuit à Samarcande: notre guide s’impatiente, il faut encore visiter le tombeau de Tamerlan (le Gour Emir) et les mausolées de Chakhi-Zinda: se succédant le long d’une ruelle dans un immense cimetière qui recouvre une colline à la lisière des ruines d’Afrassiab, les mausolées de Chakhi-Zinda n’ont rien de funéraire: on a enfin l’impression d’errer dans une rue de Samarcande, telle qu’elle pouvait éblouir ses visiteurs à la fin du XIVe° siècle.

Et les Ouzbèques? Levez vous tôt, renoncez au petit-déjeuner inclus dans le forfait, et allez au vieux marché de Samarcande. Sur la terrasse d’une “tchai-khana” (maison de thé) des châlits attendent les clients; allez chercher une théière à l’intérieur pour quelques roubles, procurez vous sur le marché des galettes de pain chaud, du fromage ou du yaourt, et dégustez le meilleur petit-déjeuner de votre voyage devant les ruines de la mosquée de Bibi Khanoum qui domine de sa masse la place du marché.

Comme Tachkent, Samarcande est une ville très russe (30% de la population) et c’est au marché que l’on retrouve enfin les cent nationalités asiatiques qui vivent aussi dans cette ville au nom magique: les Ouzbèques (40%), les Tadjiks (6%), les Tatars (5%), et même des Coréens amenés là par Staline. Chacun a sa spécialité au marché, les uns vendant des cornichons confits, les autres des carottes tranchées en longues lamelles, d’autres du fromage, d’autres enfin les calottes dont se coiffent tous les Ouzbèques. Et avec un peu de chance vous rencontrerez le musicien aveugle qui tire une plainte lancinante de sa flûte: oubliant un moment leur commerce et leurs préoccupations, marchands et chalands forment un cercle autour du musicien, et, le regard absent, se laissent transporter par cette mélodie à l’époque pas si lointaine où le Turkestan n’était que steppes et tribus libres d’errer.

Boukhara

Samarcande avait été conquise par Alexandre le Grand. Boukhara, elle, fut enlevée par les hordes de Gengis Khan qui fit nourrir ses chevaux dans les mosquées de la ville d’Avicenne avant de les incendier… De cette époque, il reste la tour de la mort, le minaret Kalian, construit en 1127. Jusqu’à la fin du siècle dernier les émirs de Boukhara faisaient précipiter de son sommet, à 46 mètres au-dessus du sol, les condamnés à mort et les femmes infidèles… Plus ancien encore, le mausolée des Samanides, construit au début du Xe siècle, également avec des briques cuites, est une petite merveille architecturale.

Ville musée — on se perd avec délices dans le dédale de ses passages couverts et de ses canaux — Boukhara est aussi une ville vivante où l’on rencontre enfin Ouzbèques et Tadjiks, Kazakhs et Turkmènes, Kirghizes et Tatars, dans une ville faite pour eux. Le Liabi-Khaouz est le coeur de la ville; c’est là que les vieux Boukhariotes viennent prendre le thé, assis sur les lits-tables alignés à l’ombre des grands mûriers, autour du vaste bassin qui s’étend au centre de la place. Apparemment indifférents à la beauté des monuments qui les entourent — la medersa KouKeltach (1568) et la medersa de Nadir Divan begui (1622) dont la façade est ornée de magnifiques hérons — ils palabrent interminablement ou jouent aux échecs, sans paraître voir les touristes qui les photographient ou les Russes qui les côtoient.

En fait, les deux communautés s’ignorent presque complètement et ne se mélangent guère. Les “nationaux” (Ouzbèques, Turkmènes, etc) vont dans des écoles nationales, où l’enseignement se fait en langue indigène, à part 4 ou 5 heures de russe par semaine. De même les jeunes Russes vont dans des écoles russes, avec 4 ou 5 heures d’ouzbèque ou de tadjik par semaine… Les nationaux et les Russes vivent dans des quartiers différents, il n’y a pas de vie sociale commune, et les mariages mixtes sont peu fréquents. Dans tout le Turkestan, les Russes n’ont que dédain pour les traditions locales, et ils ne restent sur place que parce qu’ils ne peuvent retourner en Russie, faute de logement et d’emploi.

Interrogée sur la culture locale, une ancienne militante russe de l’ex parti communiste répond: “Quelles culture? Avant que nous ne venions ici, les gens vivaient très mal; les tribus passaient le temps à se battre entre elles…” Heureusement quelques manifestations de l’art populaire ouzbèque ont échappé au rouleau compresseur des colonisations russe et soviétique: une troupe folklorique officielle entretient la tradition de la danse; on peut encore observer l’art des brodeuses dans un atelier de Boukhara et le travail du cuivre dans un ancien caravansérail qui vient d’être restauré et transformé en centre artisanal: mais tout cela est très dirigé, encadré par le nouveau régime du président Karimov.

Alors, puisque le présent reste si insaisissable, allons rêver au rythme du passé: à quelques kilomètres de Boukhara le mausolée de Bakhoudine Nakchbandi, un mystique soufi, a été réouvert il y a peu au culte et aux touristes. Les admirables caissons peints du plafond de la mosquée, miraculeusement préservés, sont parmi les plus beaux de l’Asie centrale. Assis près de la porte, un vieil homme accueille les visiteurs avec des galettes de pain et des beignets. Les pèlerins pénètrent ensuite dans le jardin, font le tour du tombeau de Bakhoudine en frottant leurs mains contre la pierre puis contre leur visage et prient quelques instants avant de puiser de l’eau dans un puits. Emportant un peu de cette eau aux vertus miraculeuses, paraît-il, dans un flacon, ils se réapproprient une fraction de leur passé avant de retourner dans leurs villages.

Les surprises du Turkmenistan

Autrefois un point sur la carte, sorti du néant après la construction du pont ferroviaire sur l’Amou-Daria (l’Oxus) à la fin des années 1880, Djerdjaou est aujourd’hui le principal centre industriel de la république de Turkménie — et la quatorzième ville la plus polluée de l’ex-URSS. Ses cheminées crachent tellement de fumée, ses interminables banlieues industrielles sont tellement sinistres que cela ne peut qu’être vrai. Vendre l’étape de Djerdjaou aux touristes occidentaux ne doit pas être facile…

Pourtant il ne faut pas refuser de visiter le petit musée municipal: le rez-de-chaussée représente un monde aujourd’hui évanoui: des animaux — empaillés — qui ont disparu de la steppe désertique qui constitue environ 75% de la superficie de la république, et des montagnes qui forment le reste, à l’exception des 3% habités. On peut aussi voir comment vivaient les nomades turkmènes avant de subir les effets de la sédentarisation forcée et de la collectivisation: ce n’est pas dit dans ce musée, mais la soumission du Turkestan par les “Rouges” aurait coûté plus de vies humaines que la conquête russe cinquante ans auparavant… Le premier étage du musée illustre ce présent dont les habitants de Djerdjaou doivent se sentir si fiers, avec des panneaux sur les principales industries de la ville, sur l’histoire contemporaine depuis la fin du féodalisme, l’épopée des premiers héros de la révolution bolchevique, et de ceux qui ont suivi. Cette ville de 170.000 habitants a payé un tribut incroyable à la victoire de la deuxième guerre mondiale, avec 12.000 combattants tués au front!

 Et ce n’est pas fini: la guerre d’Afghanistan a fait elle aussi ses martyrs. Une vingtaine ont leur photo accrochée au mur, mais l’interprète ne précisera pas leur nombre…

Djerdjaou ne possède aucun monument illustre. Puisqu’on y visite des usines, choisissons: l’usine de traitement de peaux d’Astrakhan — il y en a 3 en ex-URSS — est a priori plus attirante que le combinat chimique. Partout, des fresques représentant des ouvriers à l’air farouchement résolu, avec des slogans aussi dynamisants que “l’esprit d’initiative, la responsabilité, l’exigence envers soi-même, c’est la loi de notre vie”. Cette usine traite 500.000 peaux chaque année. Comme chacun sait, la peau d’Astrakhan est la peau d’une espèce d’agneau, le Karakoul, vivant en Asie Centrale. On obtient des fourrures à poil frisé caractéristique en tuant ces agneaux un à trois jours après leur naissance. Ce qu’on sait peut-être moins, c’est que la variété la plus recherchée, le “karakoultcha”, est obtenue en tuent le petit agneau quinze jours avant sa naissance dans le ventre de la brebis… mais jusqu’à maintenant aucun secteur de l’opinion publique occidentale ne s’est élevé contre cette pratique. Au début de l’été, les peaux affluent par milliers chaque jour de tous les kolkhozes et sovkhozes de la république et sont séchées par terre dans l’immense cour de l’usine. C’est un spectacle qui mérite d’être vu par tous ceux qui connaissent le prix d’une fourrure d’Astrakhan. Prix sans doute gonflé par des intermédiaires car le prix départ usine est de quelques roubles. Il y a pas moins de 400 variétés de peaux, en fonction de leur taille, de la couleur et de l’âge. Les touristes qui n’ont pas la chance de visiter cette usine en pleine saison s’en consoleront:

Djerdjaou est alors une fournaise; et hors saison les ouvrières de l’usine confectionnent avec les chutes des peaux des fourrures en patchwork d’une qualité étonnante.

Djerdjaou a décidément beaucoup de ressources: on peut également y visiter des kolkhozes. La langue de bois cède le pas, et l’agriculture fait des progrès avec l’introduction d’un nouveau système de location des terres aux paysans, qui cultivent leurs lots à leur façon avec leur famille. Si on en a le temps, les secrétaires à l’idéologie et à l’économie, des paysannes turkmènes accortes, se prêtent volontiers au jeu des questions et des réponses: les effets de la libéralisation? “On peut parler librement, dit l’une d’elles; si on veut, on croit en Dieu, sinon au diable! C’est bien”….

Quatre heures de routes à travers un désert planté de tamaris, et l’on arrive enfin à Mari, à côté de Merv, la Margiane des Parthes. Déjà une ville étape importante et prospère sur la route de la soie, Merv a été conquise par Alexandre le Grand qui croyait y trouver pour ses guerriers la cité construite par Dionysos, le dieu du vin. Il ne reste que les ruines des remparts, impressionnants, des cinq “Qalat” (villes forteresses) qui se sont succédé sur ce site depuis le premier millénaire avant J-C jusqu’à la conquête russe.

Merv a connu plusieurs âges d’or: à la fin du XI° et au XII° siècles, avant les invasions mongoles, c’était une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants; on ne comptait pas ses écoles, ses caravansérails, ses bazars, ses bains, ses bibliothèques: l’une d’elles contenait 120.000 livres! Omar Khayam y vécut et travailla un certain temps dans son observatoire.

 De cette époque glorieuse, il ne reste que le mausolée du sultan Sanjar, un édifice monumental de près de 40 mètres de haut, et le mausolée de Mohammed ibn Zeidn. Utilisant des briques cuites aux formes les plus variées (losange, triangle, en forme de Z, de C, de 8, etc) les artisans qui ont construit au début du siècle ce petit édifice ont su créer un décor géométrique aussi éblouissant de variété et de fantaisie que leurs successeurs le feront deux siècles plus tard avec des carreaux de céramique.

Plus tardives, les deux forteresses de la Jeune Fille (Kyz Qala) et des Djiguites sont très endommagées, mais elles donnent une assez bonne idée de l’architecture militaire en Asie Centrale à la fin du Moyen Age.

Et aujourd’hui? La ville de Mari possède son incontournable monument aux morts: c’est là que tous les samedis, les jeunes mariés turkmènes viennent poser avec leur famille pour la photo souvenir. Au milieu d’une famille turkmène habillée à l’européenne, la mariée surgit, éblouissante dans sa robe turkmène brodée, coiffée d’une espèce de heaume de piécettes d’argent, les mains couvertes de bagues avec des chaînettes, enveloppée dans une somptueuse tunique brodée qu’elle n’enfile pas, mais porte curieusement en la posant sur la tête. Tous ces atours ne sont pas une survivance folklorique: au marché Tekinka, le dimanche matin, à la lisière de Mari, des centaines de paysannes venues des kolkhozes de la région vendent robes, ceintures et tuniques brodées d’une rare beauté, étalées à même le sol.

Soixante-dix ans de collectivisation et de culture intensive du coton n’y ont rien pu. Malgré l’acharnement des colonisateurs à détruire systématiquement toutes les structures traditionnelles de la société turkmène — tout ce qui pouvait rappeler un mode de vie jugé rétrograde — les Turkmènes comme les Ouzbèques ont conservé un certain art de vivre. Dans les villages, musiciens et poètes n’ont pas oublié leurs sources. L’Asie centrale n’a pas perdu son âme. A chacun de la découvrir, en sachant que cela ne figure pas forcément au programme…

(Okapi, extraits, 1990)

AMERIQUE: des Reportages inédits, des Enquêtes, des Exclusivités

CHILI

  • Le tortionnaire etait un camarade de lycee

COLOMBIE

  • A la découverte de la Colombie
  • La ruee vers les emeraudes de Muzo

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GUATEMALA

  • Fin de siecle en pays indien

Guatemala is a country which is loaded with natural beauty.  You can see the rain forests, volcanoes and Mayan sites on the one side.  On the other side, it has archeological remains and Spanish colonial buildings which serve as a link to the pages of history.  The rich coffee fields and countryside of Guatemala is a feast for the eyes.  However, this country faced trouble some period between the year 1960 to 1996.  Check full details on the home page of this post.

Since the mid 19th century the country had been facing political instability and civil wars.  During the 20th century, numerous dictators ruled the country and the economy started facing the pressure.  In 1944, the existing ruler was thrown out when a military coup attempt became successful.  Then the military took over the rule for nearly a decade.  During this period various social and economic reforms were framed.  Again the military rule was ended in 1954 by the dictatorship.

During 1960 to 1996 Guatemala faced the longest period of instability and violence.  A civil war between the US government and leftists resulted in genocide.  Most of the Mayan population lost their lives by military violence.  Genocide is a very unacceptable human right violation.  In many countries, communities and few cultures are facing extinction due to this.  Violent action to wipe off human beings based on race is unthinkable.  Numerous ancient monuments around the world are lost when violent hands start committing genocide.  Not only humans belonging to the race are targeted.  Anything related to the race is destroyed- say the monuments, places of worship, etc.  This has been severely viewed by organizations all over the world who fight for human rights.  Every race has an equal right to live in this world.  To completely wipe a particular race is wiping their history.  Irrespective of age when all the members of a race are killed it is a shame on humanity.  Such violence is a black mark in the pages of history and can never be easily forgiven.  It became very difficult for Guatemala to revive out of the genocide.  Though democracy has started spreading its roots, the country still faces poverty, instability, and trading of abusive drugs.


MEXIQUE

  • A la rencontre des Mayas

ERYTHREE: Quel Avenir pour les Combattantes Démobilisées?

Ce sont des images qu’on n’oublie pas: dans les tranchées de DenDen, près de Nacfa, dans le bastion du Sahel, au nord de l’Erythrée, les redoutables combattants du FPLE qui résistaient depuis des années aux assauts de l’infanterie et de l’aviation du général Mengistu, le Négus Rouge, étaient des gamins en culottes courtes. Et parmi ces gamins, il y avait beaucoup de gamines… Entre le tiers et le quart des maquisards du “Front Populaire de Libération de l’Erythrée” (FPLE) étaient des femmes, des adolescentes: volontaires — elles ralliaient souvent le FPLE contre la volonté de leurs parents — elles venaient de toutes les couches de la société érythréenne: chrétiennes ou musulmanes, elles avaient pour la plupart vécu dans des milieux très traditionnels — et elles étaient soudain projetées dans   l’univers radicalement différent d’une guérilla d’inspiration marxiste qui prônait l’égalité des hommes et des femmes, et récusait les différences de religions, de classes sociales et d’ethnies.

Des gamines en culottes courtes

defile

À la différence du FLN algérien ou des mouvements palestiniens, le FPLE réussit vraiment à créer une “nouvelle culture”: des dizaines de milliers de jeunes filles participèrent à la lutte, pas seulement comme infirmières ou comme messagères, mais en tant que combattantes, le fusil à la main. Et certaines devinrent même chef d’unités de blindés! Autorisées à se marier à partir de 1977 avec leurs camarades de combat, elles le firent avec un souverain mépris de tous ces préjugés qui régissaient les mariages dans leurs milieux d’origine. Après de brèves lunes de miel, les conjoints repartaient au combat, restant souvent plusieurs mois sans se revoir.

Les enfants, assez rares jusqu’à la fin des années 1980, étaient élevés dans ces véritables phalanstères qu’étaient les unités de combattants du FPLE, où tout était partagé, et l’argent ignoré. Le symbole de cette éducation communautaire était l’école révolutionnaire “ZERO” dans le Sahel.

Qu’allait-il advenir de la nouvelle culture des combattants?

anciennes combattantes

Avec la victoire du FPLE, en mai 1991, et la proclamation de l’indépendance de l’Erythrée, en mai 1993, une page est définitivement tournée sur l’épopée du FPLE. Et immédiatement on se pose cette question fondamentale: qu’allait-il advenir de la nouvelle culture des combattants forgée dans ce “laboratoire de la Révolution” qu’avaient été les zones libérées de l’Erythrée pendant au moins deux décennies? Qui allait influencer qui? Et en particulier, qu’allait-il advenir des femmes combattantes? Allaient-elles imposer leurs valeurs au reste de la société érythréenne? ou, comme en Algérie, allaient-elles être vite renvoyées à leurs cuisines? Il ne faut pas oublier, comme le rappelle brutalement Sara Ogbaï, chargée de cours à l’université d’Asmara, qu’en “Erythrée, traditionnellement, une femme n’est rien; elle doit arrêter d’étudier quand elle a 18 ans, et se marier: son rôle est d’avoir des enfants”.

Pendant les mois qui suivirent la victoire, les combattantes visitèrent leurs familles, qu’elles retrouvaient après une absence de plusieurs années — souvent plus de dix ans — toutes auréolées de la gloire d’avoir été des maquisardes héroïques dont le sacrifice avait permis à leur pays d’arracher son indépendance à l’Ethiopie. Pendant cette première période d’euphorie les unes et les autres, les combattantes et les civiles, s’observèrent avec énormément de curiosité: on reconnaissait immédiatement les femmes combattantes, à leur tenue, à leur allure — à leur “look”! Portant des vêtements militaires — pantalon kaki, vareuse, et les sandales de caoutchouc des combattants — les cheveux coiffés courts, ces petites “soldates” refusaient délibérément tous les artifices de la féminité.

Un style particulier

On les remarquait immédiatement, dans les rues d’Asmara, où leur allure si particulière attirait le regard, dans les cafés, où elles étaient les seules femmes à oser entrer, et dans leurs familles, où ces êtres “androgynes” tranchaient sur le reste des femmes, qu’elles soient habillées à l’européenne, ou à la mode érythréenne traditionnelle.

Mais ce n’était pas seulement leur apparence qui était différente : toutes les mères et les sœurs étaient frappées par le comportement, par la mentalité de ces combattantes, en même temps si proches et si lointaines.

Salamaouite (la petite sœur de Sara) avait 14 ans quand elle a rejoint le maquis en 1981. Sa mère, Alganesh Gebrai, avait fait plusieurs voyages clandestins dans les zones tenues par le FPLE pour essayer de retrouver sa fille, mais en vain; et elle ne l’a pas revue pendant dix ans. En 1991, quelques semaines après la libération d’Asmara, quelqu’un sonne à la porte: sur le coup, Alganesh ne reconnaît pas cette jeune étrangère qui entre chez elle, et qui lui dit soudain: “Eh bien maman, tu n’es pas heureuse de me voir?”…

Des semaines plus tard, elle ne cesse de se répandre en éloges sur la “différence” de sa fille: “Nous, les civils, nous voulons toujours avoir plus; mais les combattants ont toujours assez, et ils partagent le peu qu’ils ont: ils ont une culture du partage; ils ont aussi un amour, une compréhension mutuelle, que nous n’avons pas… Quand ils vivaient dans un secteur isolé du front, où il y avait peu de vivres, ils partageaient tout, même si c’était presque rien. Ils étaient heureux d’être ensemble, ils riaient, ils chantaient, ils dansaient, et le temps passait joyeusement: au lieu de manger, à l’heure du déjeuner et du dîner, ils dansaient!”. Pendant les trois semaines de la première permission que ma fille a passées à la maison, elle se levait à l’aube, nettoyait la maison, lavait ses vêtements: je lui avais donné une robe, en lui disant de jeter ses vêtements militaires, mais elle a passé son temps à laver ses tenues militaires et à les mettre: j’étais très surprise!”.

Les combattantes sont plus éduquées et plus intelligentes

Sofia Michail est une jeune érythréenne qui a passé toute sa jeunesse en Italie, où sa mère a travaillé comme employée de maison, après la mort de son mari, tué au front. Sofia a tout d’abord connu les combattants au festival annuel du FPLE, à Bologne, puis, après la libération, à Asmara. Pour elle les combattantes sont “définitivement différentes: elles sont plus éduquées, plus intelligentes; elles sont sorties de chez elles. Elles sont allées à la guerre, et la plupart du temps, la guerre c’est une affaire d’hommes, pas de femmes. Elles ont eu une vie plus dure. Leur façon de parler est différente: elles acceptent tout le monde, elles laissent parler tout le monde, elles écoutent tout le monde…

Mais la femme érythréenne ordinaire est très timide, elle ne parle pas à n’importe qui, pas même à des femmes qu’elle ne connaît pas. Les femmes combattantes ne sont pas timides — elles se sentent libres — et cela me plaît beaucoup”.  “Elles sont très intelligentes… Elles ressemblent à des hommes”! remarque Haregu  Abraham, la mère de Sofia… Et Sofia ajoute: “Elles sont très différentes… Elles parlent avec les hommes comme si elles étaient elles-mêmes des hommes… Elles ne font pas de différence… Elles sont très libres, à de nombreux égards: pour ces combattantes, il n’y a pas de différence entre les hommes et les femmes”. Et Haregu conclut alors, naturellement, sans emphase: “Je suis persuadée que ces jeunes montreront le chemin au reste du monde, et Asmara sera la capitale de l’Afrique… Et beaucoup de choses changeront en Erythrée”…

Noël 1991, le premier Noël après la libération, fut l’occasion pour de nombreux érythréens de la diaspora, comme Sofia et sa mère, de revenir au pays, après une absence de nombreuses années — 10 ans, 15 ans, parfois plus. Les jeunes adolescentes érythréennes qui arrivèrent de Suède, d’Allemagne ou d’Italie, avec des tenus très “mode” – des jeans, des blousons, des Nikes, des coiffures “afro” — firent quelque peu scandale. Leur sans-gêne, leur façon de parler et de rire bien fort, de flirter avec les garçons, de dépenser de l’argent dans les cafés, tout en elles choquait: c’est tout juste si certaines femmes érythréennes ne disaient pas: “Ce sont des putes. Elles foulent aux pieds le sang des martyrs”!

Pas les combattantes; pas au début, en tout cas: “Moi j’étais fière de mes cheveux sales et de mes vêtements militaires”, disait Otherwise, une combattante devenue infirmière, une amie de Salamaouite, qui se disait “absolument pas jalouse” de ces filles de la diaspora qui ont de l’argent… “Maintenant… je ne sais pas: je me sens… je sais que je ne pourrai pas aider mes parents, qui sont très pauvres, et que je ne pourrai pas terminer mes études”.

Quatre ans après la libération, beaucoup de choses ont changé: à Asmara, on ne voit pratiquement plus de petites “soldates” en tenue militaire; ayant adopté la tenue civile, les jeunes femmes, combattantes ou ex-combattantes, ont recours à ces “artifices” qu’elles ont si longtemps méprisés; et plus rien, dans leur apparence, ne permet de les distinguer des autres érythréennes “modernes”.

“Il faut ressembler aux gens autour de soi”, déclare Besserat Habtemariam, une combattante qui a gagné le maquis en 1976 à 17 ans, et qui après avoir vécu pendant des années avec les femmes nomades du Sahel et de Barka travaille aujourd’hui au tribunal d’Asmara. “Avant, admet-elle, on voulait que les gens nous ressemblent; maintenant, il faut ressembler aux gens”. Besserat, qui pendant des années a porté la même vareuse et un vieux pantalon kaki, et avait le cheveu court et bouclé, est aujourd’hui méconnaissable: le cheveu long, portant des robes recherchées, elle dit simplement: “Les hommes sont des hommes… il faut leur ressembler”.

Besserat, que ses amis avaient surnommé “Goual Gueretchet” (fille de la contradiction) est passée sans transition de la phase “soldate” à la phase “femme séduisante”. Elle le justifie: “Quand les hommes sont revenus du front, ils ont trouvé des femmes très féminines, alors que la leur était une “soldate”. Alors…”. “Nous avons commencé à changer de style dans notre façon de nous habiller et nous coiffer quand nous avons vu qu’il y avait plus de demande pour les femmes “féminines”, dit carrément Miriam Mohammed, la présidente de l’association “BANA” qui regroupe un millier d’anciennes combattantes.

C’est vrai, les mentalités des combattants ont changé — et pas pour le mieux: sur les quelque 12.000 femmes combattantes démobilisées depuis l’indépendance, plus de la moitié auraient divorcé, selon Ruth Simon, qui anime “Bana” aux côtés de Miriam. Beaucoup de mariages n’ont pas résisté au retour à la vie civile. “Beaucoup de mariages étaient la consécration d’une union libre”, explique Besserat: “il n’y avait quand même pas tellement de filles que cela au front, et beaucoup de garçons se mariaient sans penser au lendemain: nous savions tous que ça n’allait pas durer; la vie était une allumette qu’on allume, et qui flambe un bref instant! On se faisait tous tuer”…

(Besserat en sait quelque chose: sur les 6 jeunes qui sont partis de Massaoua un soir de 1976, elle est la seule à être revenue vivante). “Alors, si on se plaisait… on se mariait! Mais déjà sur le terrain, il y avait des divorces”…

Hanna Simon (sœur aînée de Ruth) a eu à peu près le même itinéraire que Besserat et toutes ces filles qui ont pris le maquis encore adolescentes: née en 1961, elle a rejoint le front à 17 ans, en 1978; mariée à 25, elle vient de divorcer: “Quand je me suis mariée, je mélangeais tout, dit Hanna, je mélangeais la politique et les sentiments: je n’avais aucune éducation sentimentale et sexuelle — c’était tabou à la maison; quand j’ai rencontré un garçon qui aimait discuter politique avec moi, et qui partageait les mêmes idées, je me suis dit qu’il me convenait… Ces mariages étaient des mariages fictifs: on ne pensait qu’à construire une société exemplaire… Et on se connaissait très mal: on passait un mois ensemble, et ensuite on repartait chacun de son côté pendant un an: ces mariages ne pouvaient pas durer. Fin 1990, j’ai décidé de divorcer”.

Mais beaucoup de couples sont victimes du changement de mentalité des combattants: “Les hommes ont changé, ils sont redevenus traditionnels”, affirme Ruth; “ils avaient cette mentalité depuis des générations: quand ils sont allés au front, ils ont été obligés d’accepter la politique d’égalité entre les hommes et les femmes du FPLE… quand ils sont revenus en ville après la libération, le gouvernement avait d’autres priorités, il ne s’est pas préoccupé de l’émancipation des femmes… et les hommes ont repris leurs vieilles mentalités”…

Le retour à la maison… et aux mentalités traditionnelles

Au front, hommes et femmes partageaient tout, les plaisirs et les corvées. Soudain, quand les combattants sont revenus en ville, ils ont refusé de travailler à la maison, de s’occuper des enfants. “C’est après l’arrivée de l’enfant que les problèmes ont commencé, explique Ruth, qui, malgré ces “petits problèmes”, vit toujours avec son mari — ou plus exactement, n’en est pas séparée: il est ambassadeur dans un pays arabe, elle vit à Asmara… “Mon mari m’a proposé de quitter mon travail (Ruth est journaliste) pour que je puisse rester à la maison; pourtant, j’ai une éducation supérieure à la sienne… Il ne voulait pas s’occuper de l’enfant, et il n’acceptait pas que je laisse ma fille pour aller travailler ou étudier! Il a même voulu continuer ses études le soir pour m’empêcher de suivre des cours du soir: j’ai été obligée de demander à ma mère, à ma sœur de m’aider et de garder ma fille pendant que j’allais à mes cours”.

Après avoir vécu plus de 15 ans dans le maquis, Besserat vit à nouveau à Asmara, avec ses deux enfants, dans un petit deux pièces. Son mari, Dessalé, “général” de l’armée érythréenne, travaille au quartier général de l’armée, à une heure de voiture de la capitale; il revient chez lui le week-end. Ils forment apparemment un couple heureux, vivant (presque) ensemble pour la première fois depuis leur mariage en 1981… Commentant le recul des comportements chez les combattants, Besserat estime “que c’est la société qui oblige les gens à changer, ce ne sont pas les combattants qui ont changé: quand Dessalé vient à la maison, il ne lave pas la vaisselle — parce que les gens riraient et se moqueraient de lui — mais il m’aide avec les enfants, il change le petit: ça suffit”.

Besserat n’est peut-être pas très exigeante. Mais comme beaucoup de femmes, combattantes ou démobilisées, elle se consacre à ses enfants, elle vit pour eux: âgée de 36 ans, elle attend le troisième (le premier est né en 1989, pendant la lutte; le second en 1994…).

Ruth est beaucoup plus sévère: “Les combattants sont pires que les civils, dit-elle; au moins, les civils nous respectent… Aujourd’hui, aucun combattant ne veut épouser une combattante: nous sommes trop fortes!”…

Les problèmes matériels ont aussi accentué les tensions dans les couples: après avoir vécu pendant des années dans le maquis, où tous leurs besoins (vêtements, nourriture) étaient pris en charge par le FPLE, de façon souvent sommaire, mais totalement égalitaire, les combattants redécouvrent l’argent, et les inégalités: “L’homme veut souvent dépenser “son” argent avec “ses” amis, pas avec sa famille”, explique Ruth; “il agit comme si sa femme était une créature qui n’a pas besoin de repos et de loisirs”… Souvent sans argent, les combattants dépendent de leurs familles, qui en profitent pour faire pression sur eux.

La société érythréenne est une société très complexe: la population compte à peu près autant de musulmans que de chrétiens, et elle est composée de neuf ethnies différentes: toutes ces différences de religions, d’ethnies, de classes sociales, qui s’étaient pratiquement totalement estompées pendant la lutte, refont surface, sous la pression des familles, toutes heureuses d’exercer leur pouvoir: se côtoyant apparemment sans problème, les deux communautés chrétienne et musulmane mènent des vies sociales totalement séparées: traditionnellement, un musulman ne va pas manger chez un chrétien, car la viande n’y a pas été sacrifiée de façon rituelle. Et, ce qui est plus surprenant, un chrétien ne va pas manger chez un musulman. Pourtant, remarque en riant un combattant, “ce n’est pas parce qu’un mouton a été sacrifié dans une boucherie musulmane qu’il est devenu musulman!” 

Sara raconte l’histoire d’un de ses amis, un combattant, fils d’un prêtre orthodoxe (les prêtres coptes se marient) qui avait épousé une musulmane: selon la tradition, c’était terrible, cela apportait la malédiction sur la maison de ses parents. Alors il ne leur a rien dit. Et quand il est revenu dans sa famille à la fin de la guerre, il a présenté sa femme en disant qu’elle s’appelait “Maria” — un prénom bien chrétien. Un jour, une amie de Maria est venue la voir, et par mégarde l’a appelée de son vrai nom — Khadija! Ce fut le début d’un drame terrible: les sœurs du combattant se mirent à détester leur belle-sœur, et à le lui faire sentir… Tous les prêtres du voisinage vinrent voir le mari en lui disant: “tu ne peux pas faire ça à la mémoire de ton père”… Mais le combattant était amoureux de sa femme, dont il avait deux enfants, et il tint bon. De plus, Khadija était la fille de nomades du Sahel, elle n’avait même pas de maison, ni de village où aller… Mais dans la plupart des cas, ces drames se terminent par un divorce.

Le divorce

Le problème du divorce des anciennes combattantes qui se sont retrouvées seules, le plus souvent sans travail, avec plusieurs enfants à charge, a atteint une telle ampleur que plusieurs femmes ont créé une association — BANA (l’Aube) — l”association des anciennes femmes combattantes de guerre”. Après la proclamation de l’indépendance, le gouvernement érythréen a en effet décidé de démobiliser en trois étapes environ la moitié de ses combattants (il a aussi “dégraissé” l’administration civile, licenciant 6.000 fonctionnaires): il a d’abord démobilisé ceux qui avaient rejoint le front le plus récemment, en 1990; puis ceux qui avaient pris le maquis en 1989; et finalement tous les combattants qui n’avaient pas une formation particulière: au total, sur environ 100.000 combattants, 51.000 ont été démobilisés, dont 12.000 femmes. Tous ceux qui ont été ainsi démobilisés ont reçu un petit pécule (10.000 birs, un peu moins de 10.000 F, environ 10 mois de salaire) pour faciliter leur retour à la vie civile.

BANA a été fondée par Miriam Mohammed, une jeune femme musulmane de 31 ans, qui a passé 15 ans dans le maquis. “J’avais 13 ans quand j’ai rejoint le front, je sortais de l’école primaire: toute mon éducation, je l’ai eue au front, et ensuite… je suis allée directement du maquis à l’école des études orientales de Londres, où j’ai fait trois ans de droit”…Aux côtés de Miriam, d’autres ex-combattantes ont participé à la création de BANA: Abeba, Tsegai, Shoanesh, Negisti, et Ruth. Leur idée: aider les anciennes combattantes à devenir indépendantes économiquement en formant une coopérative par actions. Chaque action vaut 1.000 birs, et les combattantes démobilisées peuvent acheter des actions de la coopérative en plaçant une partie ou la totalité du pécule qu’elles ont reçu la démobilisation. Miriam est assez fière, car un millier de femmes ont déjà adhéré à la coopérative, créée en juillet 1995, et elles ont réuni un capital d’un million et demi de birs (environ 1,5 MF). “Nous ne voulons pas grandir trop vite, dit Miriam; quand nous aurons atteint le capital de 2 millions de birs, nous arrêterons”…

La fondation de BANA

Miriam et ses amies ont déjà élaboré plusieurs projets: à la poissonnerie qui fonctionne déjà, employant 9 anciennes combattantes, devraient vite succéder une boulangerie, employant une vingtaine de femmes, et surtout une petite usine de confection d’uniformes pour infirmières, qui emploierait 200 femmes. Un certain nombre d’ONG européennes et américaines s’intéressent aux projets de BANA, mais il leur est difficile de participer à une affaire commerciale — BANA espère en effet distribuer des dividendes à ses actionnaires…Alors Miriam et ses amies ont créé une association non commerciale jumelle, dont le premier objectif est d’offrir une formation technique aux femmes démobilisées: en quelques mois, cette association a déjà formé un peu moins de 100 ex-combattantes: 7 vendeuses de poisson, 2 caissières, 22 serveuses, 13 menuisières, et une quarantaine de conductrices d’autobus et de minibus…

Petite femme extrêmement énergique, Miriam n’est pas trop pessimiste sur le sort des combattantes érythréennes: “Qui va influencer qui? C’est une grave question… C’est vrai que nous étions peu nombreux, nous les combattants, environ 100.000 à la libération pour un pays de 3 millions d’habitants… et nous avons perdu beaucoup (environ 60.000 tués) qui faisaient partie de notre élite… Nous vivions dans une île, isolés. Aujourd’hui nous devons vivre dans une société différente, tout en essayant de préserver notre culture. La plupart des femmes ex-combattantes en tout cas veulent la préserver — c’est notre capital: nous n’avons pas de formation professionnelle, mais nous sommes

courageuses et nous avons une forte volonté… Nous sommes indépendantes, et nous ne voulons pas revenir à la case zéro”. “Et, conclut Miriam, la clé, c’est d’être indépendantes économiquement: si nous sommes sans ressources, nous sommes obligées de vivre avec nos mères, et nous sommes forcées de faire ce qu’elles veulent…

Mais si nous avons un emploi, si nous gagnons de l’argent, personne ne peut nous enlever notre indépendance, les combattantes ne perdront pas ce qu’elles ont acquis”… Et Miriam de citer un dicton tigrinyen: “Ou faites ce qu’ils veulent que vous fassiez, ou partez de chez eux”!

Manifestement, le message a été compris par de nombreuses anciennes combattantes: près de 4.000 femmes ex-combattantes — pour la plupart originaires des hauts plateaux, donc des chrétiennes — vivraient à Keren, et autour de cette ville dont la population est essentiellement musulmane, tandis qu’un nombre relativement élevé d’anciennes combattantes originaires des basses terres, donc musulmanes, vivraient à Asmara – les unes comme les autres cherchant à échapper aux pressions de la famille…

Le gouvernement érythréen, après une période initiale d’inaction, poursuit l’action en faveur des droits des femmes engagées par le FPLE dans le maquis: il y a deux femmes ministres (justice et tourisme), et deux directrices d’administration (la poste, et les affaires sociales). Et le gouvernement a introduit un certain nombre de quotas dans les assemblées, à l’échelle nationale et provinciale, pour les femmes.

Tout en approuvant cette initiative, les érythréennes réagissent avec circonspection: “C’est une mesure qui vient d’en haut”, remarque Ruth, “il faudrait que les femmes participent à tous les niveaux où l’on prend des décisions… et il faut qu’il y ait des femmes qui connaissent les problèmes… Les lois coutumières, tribales, sont encore appliquées dans les villages: le gouvernement essaie d’influencer les assemblées de villages, mais l’initiative doit venir de la population”.

“Le gouvernement ne peut pas imposer des lois comme cela: notre pays est une mosaïque de neuf ethnies différentes; si le gouvernement d’Asmara cherche à imposer une loi supprimant une coutume, cela peut être interprété comme ne tentative pour brimer telle ou telle ethnie… il faut être pragmatique”.

“Le mieux, dit Ruth, c’est que chaque femme combattante soit un exemple; il faut commencer chez soi, à la maison”. Ce ne sont pas des paroles en l’air: pour que sa petite fille ne grandisse pas avec l’idée que ce sont les femmes qui sont vouées aux tâches ménagères, Ruth a embauché un adolescent, qui est la bonne à tout faire de la maison… Pendant qu’il sert le café préparé traditionnellement par la femme érythréenne, Ruth conclut: “Il ne faut pas avoir peur de dépasser les limites”… Avec des femmes comme Ruth et Hanna, Besserat et Miriam, et les autres, tout n’est pas perdu en Erythrée.

   (Jeune Afrique Economie, N° 216, 15 Avril 1996;

Le Nouveau Quotidien, 11 Mars 1996)

FRANCE: Serge Humpich, 200 Millions de Francs ou rien…

Q: Etes-vous un hacker?

Je ne me considère pas comme faisant partie d’un groupe, de “hackers”, ou “pirates”. J’ai une activité professionnelle. Sur Internet j’ai vu des messages de jeunes qui n’y connaissaient rien; ils ont un intérêt quasi nul: soit on consacre son temps à acquérir des connaissances, ou on consacre son temps à communiquer… Et puis ils m’ont refroidi, ils m’ont envoyé des messages du genre: “T’es pas un vrai hacker, t’as pas un surnom”… Ce n’est pas sérieux, ce sont des clubs, des groupes de jeunes qui se font récupérer… Les seules relations que j’ai pu avoir avec eux m’ont refroidi: J’ai passé l’âge.

Les jeunes hackers ont une démarche très différente de la mienne: ils font le tour d’un ordinateur comme on ferait le tour d’un bâtiment, en essayant toutes les portes, jusqu’au moment où ils trouvent une porte restée ouverte par suite d’une erreur de l’administrateur système. C’est un travail velléitaire, il n’y pas de plus-value. Moi, quand je suis passé, il faut repenser le système: j’ai forcé la serrure, tous ces modèles sont obsolètes.

Portrait de serge Humpich rêveur

Je suis informaticien et électronicien, j’ai une double compétence qui est rare, c’est ce qui m’a permis de casser les cartes bancaires. Je suis sorti ingénieur électricien de l’école INSA de Lyon, j’ai fait de l’informatique depuis, et j’ai acquis un certain niveau.

Quand je suis sorti de l’école, je suis entré dans les finances; pendant 12 ans j’ai fait des logiciels pour des traders, des logiciels d’aide à la décision, et aussi de traitement, du back office, pour gérer les ordres, les risques…

Q: Mais vous avez une formation d’électricien, comment êtes-vous devenu informaticien?

Quand j’étais étudiant, je m’intéressais à ça. On est censé s’adapter à tout nouveau milieu… Tout s’apprend. Un bon technicien doit être blasé: si demain je dois m’occuper d’un moteur diesel, je le ferai…

Gros plan sur Serge Humpich

Q: Pourquoi vous attaquer à la carte bancaire?

Il y a plusieurs raison

  • J’avais envie de faire de l’électronique
  • Je ne suis pas un velléitaire; je savais que si je commençais, je faisais un essai qui irait assez loin, ce ne serait pas que l’affaire d’une après-midi, que j’y travaillerais un certain temps sérieusement.
  • J’étais assez certain d’y arriver; je n’étais pas à mon coup d’essai, j’ai fait d’autres choses avant… J’ai étudié les entreprises, leurs dysfonctionnements. Les gens avaient sous estimé le lecteur, le terminal de paiement, ils avaient sous estimé les problèmes de sécurité: regardez ce qui arrive à de très grandes marques: il y a des Mercedes qui se renversent… Des systèmes supposés très solides ne fonctionnent pas…
  • La potentialité de le faire. On peut faire des maquettes d’avions ou de bateaux, y passer 6.000 heures… OK, autant faire quelque chose qui ait un potentiel dans notre société: si je découvre que c’est mal conçu, ça doit être négociable, vous êtes obligés de l’acheter, pour savoir comment les autres passeraient…
  • La possibilité de le faire avec des moyens pas trop onéreux
  • Je pouvais regarder ce qu’il y avait dans le terminal de paiement avec quelques milliers de francs d’équipement: des pinces, etc

Q: Que voulez-vous dire exactement quand vous prétendez que ça n’était pas votre coup d’essai?

(Serge Humpich reste silencieux un moment avant de continuer en pesant ses mots — manifestement, il ne veut pas fournir à ceux qui l’ont poursuivi de nouveaux chefs d’inculpation:)

Je ne peux pas vous raconter ça: bon, je regardais tous les systèmes de sécurité qui passaient… Ça a commencé quand j’étais étudiant à Lyon: j’avais entendu dire que des étudiants arrivaient à gruger les cabines téléphoniques… J’ai réalisé que les systèmes de protection… J’ai eu un intérêt technique… Vous pouvez commencer à imaginer ce que vous voulez! Les jeux avaient des systèmes de protection, c’est une activité classique des étudiants qui demande beaucoup d’ingéniosité. Cela m’amusait beaucoup. Le but est de rendre le système de protection obsolète, pas de faire des gains. Quand je faisais mes recherches (sur les cartes bancaires) le moteur n’était pas de faire du gain. Mais en arrivant au bout, j’ai eu une réaction vénale, j’ai voulu vendre ce que je savais. J’étais archi-certain… (que j’y arriverais).

Q:Quel genre d’activités avez-vous encore eu quand vous étiez jeune étudiant?

Les tickets de métro, par exemple, j’étais attiré par ça. Passer par ailleurs, toute une science, des trucs, comment faire… C’est toute une culture pas académique, toujours intéressante à connaître, qui ne se transmet qu’oralement.

Q: Tout ça, c’est un peu du folklore étudiant?

Oui, mais cela permet de communiquer, partager. On rentre dans l’ambiance. C’est une vraie culture, qui touche la vie, bien plus humaine que tout ce qui est encadré.

Q: Entre ces activités d’étudiant, et le hacker qui casse le code des cartes bancaires, il y a eu bien des étapes?

Effectivement, toutes sortes d’étapes: la montée en puissance a été progressive; j’ai acquis pas mal d’expérience. Par exemple, dans les logiciels il y a des protections qui peuvent empêcher qu’on puisse les modifier ou les copier. J’ai…regardé ça. Par défi? Non, je n’ai rien à me prouver. Je l’ai fait par goût technique — c’est un plaisir partagé avec quelques connaisseurs. J’ai regardé aussi les cartes techniques, les cartes de cinéma, les cartes de téléphone, les décodeurs TPS: je ne vais quand même pas vous dire tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai regardé… je faisais cela en dehors de mon travail. C’était ma seconde nature…

Le fait qu’il y ait une telle séparation entre l’électronique et l’informatique fait que celui qui connaît les deux métiers peut beaucoup plus passer à travers les protections: si on peut commander, modifier la machine qui est en dessous, la machine ne tient pas le coup.

Q: Combien de temps avez-vous travaillé sur les cartes bancaires?

Quatre ou cinq ans. pas tout le temps. Quelquefois j’arrêtais pendant six mois. Mais j’ai tout de suite eu des doutes, j’ai vu que c’était faisable. Le problème, c’est que dans les entreprises ce sont toujours des non-techniciens qui prennent les décisions. Je vais vous donner un exemple: si on fait un sondage à l’Opéra, si on demande à une jeune fille: “Est-ce que vous voulez des petits pains chauds dans votre avion”? elle va évidemment répondre: “Oui”. Mais moi ce que je demande à l’avion, c’est d’abord qu’il parte à l’heure, qu’il arrive à l’heure, et qu’il soit moins cher. Mais qui osera au cours d’une réunion de direction remettre les choses à leur place, dire que tout est mal parti? On ne peut pas critiquer le système, sinon le système va vous rejeter…

De même, il y avait des techniciens, des ingénieurs des cartes bancaires qui savaient que le système était mal fait, mais ils ne pouvaient pas le dire.

Q: Mais encore une fois pourquoi s’attaquer aux cartes bancaires?

Je vous l’ai déjà dit: le potentiel: Je n’allais quand même pas ramener un parcmètre chez moi. Et puis les cartes bancaires, tout le monde en a une dans sa poche. Et puis le goût d’aller vers des systèmes plus exotiques: je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui avait commencé un début de recherche dans ce domaine. Plus c’est difficile, plus ça me plaît…

Ce n’est pas une affaire d’orgueil, ni de défi. C’est plutôt le renoncement à la vie. Ca va avec la sagesse: c’est la voie du bonheur… Je renonce à réussir professionnellement trop bien. Il y a une chose que je veux bien assumer, c’est de la prétention: les chefs d’entreprises se disent qu’ils sont capables de mener une boite. C’est un bon moteur. Mais je ne me mesure pas avec les gens.

Q: Pourquoi avez vous acheté des carnets de tickets de métro avec votre système?

Le GIE des cartes bancaires ne voulait pas croire que ça marchait. Ils ne voulaient même pas l’envisager. C’est donc contraint et forcé que j’ai été obligé de faire ces achats-là… J’avais pris un avocat, parce que je voulais être dans la loi, je voulais être bien protégé. Il s’est associé avec le cabinet Hirsch, un des plus gros cabinets de brevets. Les négociations se passaient bien. On leur a demandé: “est-ce que vous comprenez notre démarche”?

Q: Combien d’argent leur avez-vous demandé?

Des sous… On ne l’a jamais dit: ce serait la preuve que les fuites viendraient d’eux. L’Express a mentionné le chiffre de 200 Millions de Francs. Moi, je n’ai pas vraiment négocié.

Il y a quelque temps, j’ai créé un virus, et j’ai écrit un bouquin: “Comment créer un virus”. Je n’avais pas su aller le présenter à des éditeurs…

Cette fois-ci, j’ai fait négocier: moi, j’étais très en arrière. De temps en temps j’avais des retours…

Q: Comment expliquez vous la rupture des négociations, les poursuites?

La seule explication, c’est qu’ils étaient perdus. On était dans une position de force absolue: le directeur technique avait intérêt à dire: “c’est un petit escroc”, sinon il était perdu.

De plus du point de vue technique, la carte bancaire ne fait que de la protection, si ça ne marche pas, tout va à la poubelle.

Mais l’échec des négociations, c’est aussi l’échec de l’avocat, plus que le mien, et il en convient.

Q: Vous n’avez jamais eu la tentation de profiter de votre découverte, de faire le casse du siècle?

Ce que je faisais, cela s’apparentait à un travail professionnel. Un adolescent ne peut pas le faire. Et un caissier ne part pas avec la caisse. Ça arrive, mais ce n’est pas la tendance.

Il y a d’autres raisons: il ne faut pas penser que je suis extrêmement honnête, mais j’avais le choix entre beaucoup d’argent (si les négociations aboutissaient) et une histoire de trois sous, un fonctionnement, une vie que je ne connais pas. Dans quelle vie je risquais de rentrer: il aurait fallu des complices qui au bout de quelques semaines…

Il n’était pas question de voler trois sous: c’était le moment ou jamais de ne pas faire des trucs; tôt ou tard j’allais être connu…

Q: Et aujourd’hui, que pouvez-vous négocier, que pouvez-vous rattraper?

Le groupement des cartes bancaires a tout récupéré pendant l’instruction, pendant le procès, tout mon matériel a été saisi: ils savent maintenant par où je suis passé.

Q: Tout le monde est au courant de votre découverte; certains peuvent-ils être tentés de vous imiter … et de voler de l’argent avec de “fausses cartes”?

Un électronicien ne comprend pas les clés qui ont été publiées… Et un ingénieur qui a des années de carrière, pour quoi ferait-il ça? Pour piquer trois sous?… Et ceux qui courent après trois sous n’ont pas les capacités. Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup plus de fraudes qu’on ne le croyait…

Q: Et maintenant, que faîtes-vous?

Je suis dans la dèche! Avant je gagnais assez bien ma vie; et tout s’est arrêté. J’ai été licencié par l’entreprise dans laquelle j’ai travaillé 12 ans: ils devaient prendre position contre moi devant leurs clients. Ils ont prétendu que…je n’avais pas le droit de travailler pour quelqu’un d’autre! Je les poursuis pour licenciement abusif. Ils viennent de me proposer une transaction à l’amiable. En attendant je vis des Assedic: avant, je touchais juste assez pour rembourser l’emprunt avec lequel j’ai acheté ma ferme, et payer mes impôts. Maintenant, les Assedic ont diminué, c’est la crise…

Quand vous êtes arrivés j’enregistrais des cassettes, pour écrire un livre sur mon histoire; c’est assez dur…

J’essaie de rebondir professionnellement. Les grandes entreprises n’ont pas très envie de s’associer avec moi. J’ai des contacts. Les gens qui viennent me voir travaillent dans la vidéo surveillance, les serveurs vidéo à travers internet, les produits d’attaque électronique, pour tester des systèmes.

J’ai un dîner ce soir…Je vais savoir si des gens vont investir dans une affaire…

Dans notre société il n’y a pas de reconnaissance: vous faîtes une superbe invention, personne n’en veut. Mais si on perce un système, il y a toujours un moment où le mammouth est obligé de vous écouter. C’est le seul domaine où le gros est obligé d’écouter le petit…

Q: Et concrètement, comment vivez-vous? les nénettes?

Mon idéal, c’est de vivre dans un monastère… Les voyages les plus intéressants, c’est ceux qu’on fait à l’intérieur de soi. Quand je prends des vacances, je mets une chaise sous un arbre dehors dans le jardin de la ferme, et je regarde le ciel, l’herbe… J’aime le silence, la culture physique. Il faut organiser sa vie: l’hiver, je ne chauffe pas beaucoup, alors toutes les demi-heures, je fais des haltères.  Je fais de petites séries, mélangées aux autres activités, pour que ça ne me ronge pas la journée. Quand je descends chauffer de l’eau pour un thé, je fais 31 pompes. Avant de me coucher, je fais quelques séries avec la grosse barre — 38 kg…

On ne peut pas vivre de manière désorganisée, sans discipline. Il faut constamment s’autoéduquer, sinon on perd beaucoup de ses ressources. Je ne bois jamais d’alcool, je ne fume pas. Je bois un café après le repas, je mange aux heures des repas.

Les amis? j’ai quelques vrais bons amis, qui font le déplacement jusqu’ici. Il y a eu une période où je n’en ai pas eu; je vivais en couple, c’était une période différente.

Les nénettes? Je suis très occupé, j’ai des journées de folie, je n’ai pas le temps de m’occuper de mes vêtements… Ma petite amie, comment supportait-elle les heures que je passe devant l’ordinateur? Pour elle, c’était de l’hébreu, une activité qui ne la concernait pas. J’ai vu une très nette différence chez elle, chez sa famille, quand ça a commencé à avoir des résultats… J’ai vécu 7 ou 8 ans avec elle. Elle était infirmière, et travaillait de nuit; On se voyait moins de 2 heures par jour: ça me laissait le temps de travailler. Ce qui l’ennuyait le plus, c’est ma rigueur. Dans tout. Quand je prenais un problème, il fallait que je le résolve… Quand on faisait des courses, comment on les organisait. Il fallait faire attention à ce qu’on disait, je me souvenais de tout: ça, ça la fatiguait. A l’école d’ingénieurs, il y avait 20 pour cent de filles. Mais elle n’ont pas le même goût, la même attirance, la même passion pour la technique. Elles ont toutes fait des métiers dans l’administration…

Q: Pour conclure, à un moment, vous avez cru que vous aviez 200 Millions de Francs. Quel effet cela vous a fait?

Non, à aucun moment je n’ai cru ça… Tous les actes de la vie sont des actes techniques. Je voyais ça avec une froideur technique. Et puis, tant que ça n’était pas fait… Pour moi, c’était des chiffres théoriques.

J’avais un peu une espèce de bombe atomique posée sur moi. Je savais que le système était pourri, mais personne ne me croyait. Je n’avais jamais eu de retour dans la réalité que ce que j’avais trouvé était extraordinaire. Même mon avocat n’y croyait pas: il y a cru quand le GIE des cartes bancaires s’est agité! Quand j’ai eu mes tickets de métro (achetés avec une “fausse” carte bancaire), quand je faisais mes essais, j’étais seul. Il n’y a rien eu dans le monde qui s’est concrétisé, que j’avais raison.

Quand les flics ont débarqué — ils étaient une cinquantaine! –j’étais au début un peu inquiet; j’ai cru qu’il s’agissait d’une erreur… Quand j’ai su que la rafle, c’était la suite de cette affaire (des cartes bancaires) je me suis dit: on va pouvoir s’expliquer.

Q: Et alors? Avez-vous pu vous expliquer? Quelle a été l’attitude des tribunaux?`

Avant, je me méfiais des policiers: je me suis aperçu que je m’étais trompé. Par contre, la justice est d’un parti pris effroyable. Le juge d’instruction avait décidé que je ne pouvais pas négocier! Pas question de parler, elle dirigeait ma vie, elle était à deux doigts de se fâcher… C’est une justice de folie. On vous demande d’être dans la loi, pas d’être honnête.

J’ai été condamné, avec sursis. J’ai fait appel…

photo

ordinateur sans boîtier, avec des fils partout

pourquoi pas de boîtier?

Je veux savoir comment c’est dedans, et je passe mon temps à changer les cartes… et puis, quand je me déplace, j’emporte mes disques durs, pour plein de raisons…

biographie

né à Mulhouse en 1963

père mineur de fond dans mines de potasse

lycée assez pourri à Guebwiller.

ma classe a eu 4,5 de moyenne en maths au bac C

moi j’ai eu 10. Et j’ai eu 13,5 de moyenne générale, à 0,5 de la mention Bien… j’étais fort en français, en philo.

mon premier PC à 22 ans

avant, il n’y avait rien…

Ecole d’ingénieurs INSA de Lyon

je suis allé où je pouvais. C’était super bien côté. Tout le monde avait des mentions. J’avais peu de chances de réussir mieux ailleurs.

(inédit)

FRANCE: Arab Workers in French Factories

On the production lines  and in the press-shops and paint-shops of the big car factories around Paris, 95 per cent of the workforce are immigrants — mostly from North Africa. When asked why this should be so, the immigrant workers’ leaders are, for once, in agreement. “Today’s Frenchman is spoilt”, says Yassir,an official of the CSL union. “He gets everything on a plate — social security, paid leave, a library, a discothèque. He can count on education helping him up the social ladder. He won’t accept exploitation. He refuses to work on the production line”.

For Dali Abdel-Razzak, one of the activists who broke away from the communist-led union, the CGT, “The immigrants do the worst-paid and most unpleasant work, in the press-shops and on the production lines”. Born in Ghazaouet (Algeria) in 1953, Abdel-Razzak came to France in 1973. He brought his guitar and at first played music in Arab coffee-shops. “I liked it”, he says. “I made friends and decided to stay”. In 1976 he got married and started to work in a car factory.

car factory

In excellent French, he vividly describes the harsh and repititive work to which immigrants have become accustomed. “In the press-shop you take a piece of metal which can weigh up to 13 pounds. You put it down, you press it, you take it away – sometimes 500 or 550 times an hour. If you take off your gloves to blow your nose, you can’t catch up. You are allowed to go to the men’s room for seven minutes every four hours. At lunchtime you have 36 minutes. If you take five minutes to wash your hands, between seven and 10 minutes waiting in the queue, you are left with 15-20 minutes for lunch”.

For doing the most unpleasant work, the immigrant is also the worst paid. “One of my frriends who was hired 20 years ago makes 4.700 francs ($530) a month”, says Abdel-Razzak. “in fact, one often makes less that that. Right now, due to technical stoppages, I earn exactly 3.000 francs ($340) a month”.

Why did the immigrant workers for so long accept such conditions? Immigrant workers have to undergo the way things have been going on in their life at the same time we can understand the difficulty in them adjusting to the given situation as much as possible. They should improve the situation as much as possible and learn to be involved in the situation as they view it. Their traditional passivity was one of the reasons why French comapnies began hiring them in the 1960s. After strikes in the coal mines of northern France in 1963, the management started to recruit Moroccan workers, who were considered submissive. At the same time, the Simca car factory in Poissy (near Paris) hired workers from the Casablanca area.

Akka G

“They soon had problems with these workers”, says Abdallah Frayggi, a CGT delegate at Poissy, “and so later they hired Moroccan from rural areas, being careful to select illiterate workers”.The recruiting agents from the Citroen car factories hired workers mostly from the Souss, in southern Morocco, where the Berber population respects the traditional values of family, religion and monarchy.

The French National Immigration Office also hired workers from the Souss, the Rif ands the Figuig area. Transplanted to a factory in the suburbs of Paris, the Moroccan worker — who had often paid the recruiting agent to get hired — started work on a production line under the watchful eye of a foreman who told him he was on probation. “Naturally, he worked hard”, says Dali Abdel-Razzak. “And since very often, at the beginning, his papers were not in order, he was quite easy to control. He accepted everything without daring to protest”.

The immigrant workers quickly discovered there were many reasons for joining “the CSL system” — to buy what Akka Ghazi, a leading CGT official, calls “the peace-and-quiet card”. The CSL — the Confédération des Syndicats Libres (Confederation of Free Trade Unions) — claims to be an “independent” trade union. “We try to take into account the economic needs of the company”, says Max Leberre, CSL secretary-general at the Talbot plant in Poissy, “while protecting the interests of the workers”; In fact the CSL is a management-inspired “union” which exists to discipline the workforce by a mixture of threats and promises.

“I had a residence card valid for only one year”, recalls Abdallah Moubine, a Moroccan worker born 30 years ago near Agadir. “At the end of the year, I needed a company certificate to renew it. When I asked my workshop boss for it, he told me, “You get your CSL card — if not, you can go”.  When I told him it was blackmail, he just said, “that’s your problem”. So I joined the CSL. I got my certificate, and I was even promoted”. Today Moubine is a CGT delegate at a Citroen factory near Paris.

As far as housing was concerned, a worker who joined  the CSL got a flat in one or two months, while a CGT member could wait a lifetime. Ait Salah, a CGT delegate at the Citroen factory in Aulnay, north of Paris, waited eight years before he got his flat. “I applied for it in 1975”, he says, “and I got a flat — a very dirty one, incidentally — only in 1983. And that was thanks to our successful strike in 1982”.

Inside the factory, CSL members were made workshop technicians, and their salary was doubled — “though they could not even adjust a machine”, says Abdallal Frayggi. And for most of the time these”technicians” did not have to work — they only had to keep an eye on their colleagues.

Virulently anti-communist, CSL officials continually urged workers not to join a trade union — especially the CGT. “No politics here; we want to work. There is only one union here — against the strike. Don’t speak to people who want to draw you into politics, especially those CGT men”, CSL representatives would repeat time and again.

For those who stepped out of line,the punishment was harsh. Abdallah Frayggi is a veteran among Moroccan trade-union activists. He has worked in Poissy since 1967. In 1972 he joined the CGT. At that time, he says, if an immigrant worker was seen talking to a CGT activist he would be dismissed.

“So for two years I remained underground”, Frayggi recalls. “In 1974 they decided to sack 600 or 700 workers, so I took the decision to declare myself as a delegate, so as not to be dismissed (trade union delegates are protected by French mlaw). At that time I was working on a production line, three or four feet away from my nearest colleague. When I went public I was isolated, alone in a room. The workers were forced not to speak to me, not even to say hello. At the canteen no one sat near me”.

Simultaneously the management set up a system of “mini-bosses” — interpreters, supervisors, who must regularly be given a bottle of Ricard (a popular French drink), and, after the summer holidays, gifts from the countryside. It was not until 1983 that this system was exposed by Akka Ghazi in a long television interview.

“You were not judged according to your work”, says Abdel-Razzak. “The important thing was to have good relations with these mini-bosses”. Otherwise, you would pay for it. “Mohammed, work and shut up” was the usual remark — and if the worker complained he couldn’t work any faster, the foreman would sometimes shout, “If these Arabs go on ruling the place, we”ll go bankrupt”.

On several occasions the Moroccan embassy in Paris has used all its influence to prevent immigran workers from joining strikes, and to prevent their politicisation. “It is clear”, says Abdallah Frayggi, “that when our level of political consciousness rises, we look at Moroccan politics with different eyes”.

Sometimes the Moroccan embassy has not hesitated to interfere directly. In 1974, says Abdallah Frayggi, the Moroccan consul summoned the three or four Moroccan workers who were standing as CGT candidates and told them, “you are here to work, not to get involved in politics. You will run into problems”.

In the same year, three Moroccan activists who had joined the Socialist-led CFDT union were arrested after going back to Morocco for a holiday, and spent several weeks in jail. In 1976, Mohammed Chabounia, a CGT delegate at Poissy connected with the Moroccan Communist Party (PPS), was detained for 18 days by the Moroccan police, who interrogated him about his views — on the Western Sahara conflict. And in the summer of 1982, Merzouk Mokhtar was arrested and held for several days by the Moroccan police, who questioned him about his activities as president of the leftwing Association des Marocains en France (AMF).

But the embassy generally prefers to deal with the immigrants indirectly, through the Amicale des Travailleurs et Commerçants marocains en France (ATCMF), set up in 1973. Like the CSL, the Amicale uses a mixture of threats and promises. Through its links with the Chaabi Bank, it has helped workers to transfer money to their families back home, or to get a loan. It has also helped to buy land at discount prices (though some of these ventures have gone bankrupt).

On the other hand, the Amicale has on occasion played a direct role. During a strike at the Renault factory in Flins its members went round the workshops — without any authorisation to do so — urging the immigrant workers: “Do not go on strike. It is against the interests of your country. You will be jailed when you go home”.

In fact the game played by the Moroccan embassy can be ambiguous. If it used all its influence to break strikes while President Giscard d’Estaing was in power, it changed its tune after the electoral triumph of François Mitterrand in May 1981. According to Said Amadi, spokesman for the Association des Travailleurs Marocains en France (ATMF), “The embassy had a few scores to settle with the Mitterrand government, which was considered a privileged ally of Algeria”.

Why did this system suddenly break down in the early 1980s? All the evidence links the new attitude of the immigrant workers — their new self-confidence — to the victory of the French left in May 1981.

“Before then”, says Dali Abdel-Razzak, “we were afraid of the Moroccan authorities. The arrival of Mitterrand helped to break the system. Giscard, (King) Hassan’s buddy, had left. We could say many things we hadn’t dared to say before”. For Abdallah Frayggi of the CGT, “The victory of the left did not change working conditions, but it made possible June 1982 — the first strike in this factory (the Talbot plant at Poissy) since 1958”.

Akka Ghazi, the CGT leader at Citroen’s factory in Aulnay, admits that the political change in the country as a whole had a big impact in the factories. “Before the delegate elections, when we decided to stand as candidates on the CGT lists, we put ourselves under the protection of the government. We went to the Ministry of Labour, and they sent inspectors who saw people were being followed, beaten, treated like slaves; that dirty words — such as bougnoules (wogs) — were used for the Arabs. When the right was in power, they did not send inspectors to the factories”.

Akka Ghazi also feels that the wave of strikes sparked off in April 1982 were “provoked by the behaviour of the interpreters, the spies: these people did a lot to break up the whole system. We had reached the stage where the workers could not stand the ill-treatment any longer. I had put up with it for years. Others had put up with it for longer than I had. I reacted; other people joined me; and we succeeded in launching the movement”…

(The Middle East magazine (Excerpt) October 1984; 24 Heures, 12 Septembre 1984)

KURDISTAN IRAQ : Rostam Aghala, A Romantic Kurdish Painter

Most Kurdish and Iraqi painters are haunted by the effects Saddam Hussain’s dictatorial regime has had on the minds and personal freddoms of the country’s people. However, these influences are not apparent in the work of Rostam Aghala, not immediately at least.

His colourful paintings explore relationships between men and women and are rife with romanticism. Their exuberant style is unique in Kurdistan but not perhaps for those familiar with the work of the 20th century Austrian artist Gustav Klimt. As with Klimt, closer examination of Rostam Aghala’s spectacular canvases will often reveal another, darker, side to his work.

Born in 1969 in the small Kurdish town of Koy Sinjak, Rostam became a painter by chance. He recalls how at school he was regarded as a poor student by his art teacher. On one occasion, in order to secure a good mark, he submitted work that had been painted by one of his brothers. At 15 came his first big love, Nisrin. In order to impress her, he copied a painting using… a calque, and gave it to her as a token of affection. It was the beginning of his career: “This girl is the reason I became a painter”, he explains.

Old man and peacock

Rostam decided to apply to the Art school in neighbouring Suleimania. As part of the portfolio he was required to submit, he copied some portraits of women, originally the work of a famous Iranian woman artist. However Rostam Aghala made some slight modifications — he painted his women without clothes. Despite his inventiveness, he was not even offered an interview. The Kurdish tradition is very strict and artists cannot be so open in expressing their creativity.  In the western world perhaps nudity is accepted in artistic expressions.  However even till today, in a few nations nudity in Art is not allowed.  Learn more here on this issue.  This rigid outlook makes artists mend their creativity in accordance with social pressure. The second time around he dropped the naked women and was finally admitted in 1984. Rostam laughs as he tells his story, but clearly these years were difficult years for him. His father was a lowly municipality employee and he had a large family of 11 children to support on his meagre wages. Rostam had no money, and had to borrow cash from his friends — mostly girls — at school in order to continue with his work.

A desperate poor student

Eventually the time came when the girls refused to loan him money. Because he did not have enough money to buy even the canvas, he decided to kill himself. He explains how he attempted to throw himself under a car, but the car stopped in time. It was not the last time Rostam would try to kill himself which, after meeting him, is difficult to believe: always smiling or laughing, Rostam looks like the happiest painter on earth.

a woman shepherd

To graduate from his Art school, Rostam was asked to present a copy of a masterpiece. In an Iraqi magazine he saw a reproduction of a painting he instantly admired — “Love”. Before 1993 he had not even known the name of the artist who painted it. Rostam presented his work. It was rejected on the pretext that the artist was “not a great master”: The painter whose work Rostam had copied was Gustav Klimt, an Austrian (1862-1918) of the famous “Secessionist School”, who painted the world in its “feminine appearance”.

Between 1989-1990, Rostam Aghala discovered another discipline: he was called up for the army. He deserted after the Iraqi army was defeated in Kuwait. For three months he locked himself in a room, and worked on paintings inspired by the Surrealists. The three years that followed were difficult. Rostam survived by selling books on the street og Bagdad and working in factories. He was so poor he could not afford the materials to paint and so depressed that again he tried to take his own life.

In 1993 his life took a new — happy — turn. An American journalist he met by chance bought one of his paintings for $400, a fortune for the impoverished Rostam. The same journalist also gave him a book about the work of Gustav Klimt and Rostam discovered the identity of the painter he had copied, some years before.He also learned that despite his information to the contrary, this painter was not an unknown artist, but a master painter worthy of his admiration and a credible source of inspiration.

Frequently falling in love

Since becoming a teenager Rostam confesses to frequently falling in love with girls — some of whom he did not even speak to — but in 1995 he met Goulala and this, he decided, was the real thing. However, Goulala’s father, a businessman from Suleimania, did not want his daughter involved with “a colourist”; a simple villager from an unknown family. In despair, Rostam made plans to leave his homeland for Europe, like so many young people in Iraqi Kurdistan. At this point Hero Talabani, the wife of Jelal Talabani, the powerful PUK leader, intervened on Rostam’s behalf: Goulala’s father eventually gave in and agreed the couple could marry.

A new life began for Rostam, he was in love and happily married to a beautiful woman from an affluent family, who would become his favourite model. But Rostam still had a problem. Women are one of the main theme of his work but he cannot paint from memory, he needs a model, which raises many problems in the very traditional Kurdish society. He loved to paint Goulala, who was now fully available as a model and appears in many of his paintings but he needed other sources of inspiration in order to vary his work. Goulala had a sister whom Rostam also liked to paint. But he admits that Goulala is quite jealous and he has problems if he looks for models outside the family circle.

The Kurdish elite started buying his paintings: Jelal and Hero Talabani bought some of his large paintings to decorate their dining room in Qala Tchwalan. PUK minister Adnan Mufti bought canvasesfor his office and home. But Rostam’s clients are mainly foreigners — the UN and NGO workers, and the press, and it is a an irregular clientele. Rostam’s problem is that the Kurdish people rich enough to buy his paintings have little esteem for his “folklorist” and “coulourist” style: “I could just as well hang a kilim on my wall”, says a wealthy businessman. Such a comment reflects a simplistic view of Rostam’s paintings and a failure to look beyond their immediate colourful appearance.

Beyond the immediate colourful appearance

In one of his paintings, “Shvan” (the Shepherd), a young woman wears the traditional dress of the Kurdish shepherds. She is beautiful but obviously unhappy: two big drops on her mantle symbolise her tears and at the same time the womb. On her shoulder two strange birds are mating upside down. A butterfly hovers above her. What does it all mean? “One day I went to the village of Tak Tak, near Koy Sinjak”, says Rostam, “and I met a very pretty woman shepherd: she could not bear children, so her husband made her a shepherd. All the time, while watching her sheep, she was dreaming of sex and babies — the butterfly symbolises her dreams, and the birds are upside down because they cannot make love”… The story of this woman does not end here, explains Rostam: her estranged husband married a second wife, who was also unable to bear children. After undergoing tests at the hospital it was discovered that it was he who was sterile.

In another painting, “Anfal”, a bearded old man sits in a meadow full of red poppies, with a young woman, his grand daughter, behind him, and a steep mountain in the background. The old man has lived through Anfal (a terrible campaign against the Kurds in 1988 which claimed 180.000 victims) and is recounting his memories to his grand daughter. “The landscape is beautiful”, says Rostam. “But because nature is beautiful does not mean you have a beautiful life. Our country was beautiful when Anfal happened and Anfal could happen again”. Many details of Rostam Aghala’s paintings reveal intriguing anomalies that are wide open to interpretation: the meadow is empty without any sign of grazing cattle; the old man’s rifle is half hidden behind him. The pigeons on the tree don’t look at each other. The mountain is arid, without any sing of shrub or tree. The sky is not blue but red. The peacock, which towers above the girl and her grandfather, has no feathers”.

So who is the real Rostam? The happy, laughing painter with a palette of luxurious coulours or the bitter unhappy Kurd who cannot forget his people’s pain and the uncertainty of their destiny? “My life is like my painting”, Rostam responds, “I am making experiences”…

 (The Middle East magazine, May 2003)

KURDISTAN TURKEY: PKK dissidents accuse Abdullah Ocalan

As the European Court of Human Rights (ECHR) ruled the trial of Abdulla Ocalan had been unfair, some of the former PKK leader’s closest lieutenants were establishing a new political organisation, the Party Patriotic and Democratic of Kurdistan (PPDK) and voicing serious criticism of their former leader.

They accuse Ocalan of being a “despot comparable to Stalin or Hitler”, who, they claim, ordered the murder of a number of dissidents.

These accusers are no small fish : among them stand old PKK cadres lile Nizamettin Tas, Shahnaz Altun and… Osman Ocalan, a brother of Apo (Ocalan’s nickname).

Nizamettin Tas

Born in 1961 in Varto, in the eastern part of Turkish Kurdistan, Nizamettin Tas, known by the nickname of “Botan”, is one of the oldest and most prestigious military commanders of the PKK. He became a member of its central committee in 1986, and was commander of all PKK guerillas in the 1990s.

Shahnaz Altun, born in Batman in 1969, joined the PKK when she was just 20, and after spending several months at the PKK “military academy” in the Bekaa valley, Syria, she became a guerilla in the mountains of Kurdistan. This impressive smart young woman, who acquired some celebrity under the name of “Sekine”, finished her career as a military commander at the head of a battalion of 150 women fighters.

Osman Ocalan, nine years younger than his brother Abdullah, was born in 1958 in the small village of Omerli, in Ourfa province. After studying at teachers’ training college, he became a member of the PKK in 1978 and spent two years in Libya. He joined the central committee in 1986, and the executive committee in the 1990s but suffered disgrace in 1992, after signing a truce with the two main Iraqi Kurdish parties, KDP and PUK.

With 14 other cadres and about 30 fighters, the three left the PKK headquarters at Qandil, in the mountains of Iraqi Kurdistan, near the Iranian border, and found asylum and protection in the area controlled by Jalal Talabani’s PUK. And on 21 October 2004, they founded the new party, at Said Sadik, near Suleimania.

Osman Ocalan

Alll three savagely condemn Abdullah Ocalan, who they accuse of having given up the historical goal of his party after his capture in February 1999 — the independence of Kurdistan.

“Abdullah Ocalan now says the Kurds are members of the Turkish nation. He openly claims he is a Kemalist, and that the Turkish state can rely on him”, says an angry Nizamettin Tas. “Before he blamed the Kurds of Turkey for being “assimilated”, for suffering of an “illness of personality”.

These dissidents also blame Abdullah Ocalan for his policy of confrontation with the Iraqi Kurdish political parties, Massoud Barzani’s KDP and Jalal Talabani’s PUK. “He calls South Kurdistan (Iraqi Kurdistan) a second Israel”, says Nizamettin Tas, “but he wants to make the Kurds servants of the Turkish policy”.

“I went to the mountains to liberate my country and for the independence of Kurdistan, but realised that it was not possible to fight against Turkish colonialism in this organisation”, says Shahnaz Altun.  “One man decides everything, nobody else can say what they think”.

In most of the countries which are ruled by elements of tyranny, there is no freedom of thought or expression.  Browse around this website to know full details.  In case if anyone speaks or acts favoring social justice they have to face harsh punishments.  Read on to know what Osman Ocalan had to face.

Osman Ocalan, the brother of Apo, was a member of the executive committee of the party, and virtually second in command of the PKK in the early 1990s. He was also arrested, jailed and tried!

“In June 1993, they removed all my powers”, Osman Ocalan told The Middle East during an exclusive interview. “I was isolated in a cell for three months and interrogated for 52 days before being tried in February 1995. The trial lasted only one day.I was warned that if I continued to defend my ideas, I would be executed. If not, I would be pardoned. A lawyer ? Out of the question. The trial was conducted under the law of the mountain” !

One wonders why all these cadres who have been victims of Ocalan’s despotism for more than 10 or 15 years did not leave the PKK earlier ? The pursuit of patriotism is their answer. “PKK was an undemocratic marxist-leninist organisation”, admits “Botan”, but it was waging a war of liberation of Kurdistan. For this reason we did not want to criticize the party, we did not want to impede the war effort. After the collapse of the Soviet Union, we had to find an alternative to armed struggle, and we began to criticize, in secret, the despotic way Apo was running the war. Some of us were punished for that. It was not until after Apo’s capture, we started organizing ourselves openly. In 2003, the leadership of the party split and, since it was impossible to reform the party from inside, we quit with 18 former members of the central committee of the PKK’.

Shahnaz Altun

Shahnaz Altun and Nizamettin Tas explain why many members of the PKK dare not leave the party : “When we are in the mountain, we have no relations with the outside world. And since the PKK decided to kill those who want to go, fear prevents people from leaving”, says Botan. “To become a member of the PKK is like joining a religion”, adds Sekine, “if feeds an ideological dependence, and even in Turrkey, some people still consider Apo a prophet. It is easy to join PKK, it is difficult to leave it”.

It is all the more difficult for PKK members to quit the party and come down from the mountains if they are also leaving friends they have fought alongside for years. And it is a struggle for them to re-adapt to civil life: most of them took to the mountains when they were aged 18-20, they have no training, no job skills, nothing to equip them for any other form of life.

“I was myself in this situation… I could see no way of leaving the mountain. I ignored developments in the world outside”, says Sekine, who spent the “best years of her life”, from 23 to 35, with the guerilla. “If we could create an organisation to help the people who want to quit, maybe open camps in Iraqi Kurdistan where they could leave their weapons and take up alternarive political activity, it would be much easier for them’.

In spite of all these difficulties, Nizamettin Tas, Osman Ocalan, Shahnaz Altun, Kani Yilmaz and their frriends who defected ftom the PKK have created a new party, the PPDK, which elected a commitee of 21 members, with Nizamettin Tas as secretary general, and an executive committee of 3 members :Botan, Kani Yilmaz, and Serhat. (Apparently, Osman Ocalan, who has a “genetic tendency to consider himself as the leader”, has been marginalised). Having given up armed struggle, the PPDK now wants to become a structured political party and seize the opportunity of the EU-imposed reforms to force the Turks to accept them. “If there is a degree of democracy in Turkey, if the Kurds choose new leaders, they can organise themselves within the civil society and the Kurds will reach their aims through democratic means”, says Nizamettin Tas.

“We want to set up a federal system in Turkey, coordinating our efforts with other parts of Kurdistan and preserving the unity of all Kurds. Maybe in the future we will have an OLK — an Organisation of Liberation of Kurdistan”, Nizamettin Tas observed.

“My fundamental aim is still the independence of Kurdistan”, explains Shahnaz Altun, “but through a process of federalism. Independence will come later”.

(The Middle East Magazine, July 2005)