IRAK: Les Chiites irakiens et le pouvoir…

…On ignore trop en Occident, où l’on voit volontiers un terroriste en puissance derrière chaque chiite, que le problème du terrorisme et, d’une façon générale, les rapports avec le pouvoir sont l’objet d’interminables débats au cours desquels les “fakis” (docteurs en droit islamique) partisans et adversaires de la “révolte” déploient des trésors de casuistique.

Pour certains “fakis” chiites, le détenteur du pouvoir ne peut pas être destitué, même s’il comment des erreurs et des injustices; la seule solution, pour ses sujets, est de faire preuve de “patience”. Seuls les moyens pacifiques sont admis pour faire changer d’avis celui qui gouverne le pays, ou pour le changer. De toute façon, “il ne faut pas que la révolte attire des ennuis” à celui qui se révolte ou à l”oumma” (communauté des croyants).

Cheikh Mehdi al Assefi dans sa bibliothèque à Qom

On peut ranger parmi ces “fakis” le marji (titre religieux signifiant référence) Abou al Kassem al Khoï, la plus haute dignité religieuse chiite en Irak depuis la mort de l’ayatollah Mohsen al Hakim en 1970. L’âge considérable de ce vénérable vieillard — il est presque centenaire — l’incite sans doute à la plus grande prudence.

D’autres “fakis”, en revanche, lient la possibilité de se rebeller contre le pouvoir à la nature de ce pouvoir: si le régime est athée, ou s’il fait preuve de “déviations”, non seulement la révolte est licite, mais elle devient un devoir, et les citoyens doivent sacrifier leur vie et leurs biens pour renverser le tyran: “il faut offrir tous les sacrifices nécessaires pour sauvegarder le fondement et l’essence de la religion, au même titre que l’obligation de djihad était rendue nécessaire dans beaucoup de contrées et beaucoup d’époques pour protéger le régime de l’islam et l’entité de la religion” (extrait de Mohsen al Hakim, La Voie des pieux, cité par Mohammed al Hakimi, Polémiques sur l’autorité politique en islam, thèse présentée à l’université de Paris 1, 1983).

Seyid Mahmoud al Hashemi, dirigeant du Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak

Une fois admis le principe de la révolte, il reste à décider dans quelles limites cette action peut s’exercer. Le rôle du “faki” qui guide un mouvement est donc essentiel; et il est évident qu’il peut y avoir autant de mouvements qu’il y a de “fakis” disposant d’une autorité suffisante pour faire reconnaître leur interprétation de ce qui est licite et de ce qui ne l’est pas. À son autorité purement spirituelle peut s’ajouter le poids de l’assistance financière d’un gouvernement.

Peu après sa fondation, le parti Daoua avait élaboré une stratégie en quatre phases. La première est une phase de préparation et d’organisation des musulmans, par la publication et la diffusion de livres et de brochures, par l’organisation de conférences et de séminaires: il s’agissait de redonner au peuple irakien sa véritable personnalité islamique. Comme l’expliquait cheikh Mohammed Madi al Assefi, porte-parole officiel de Daoua, “nous ne pouvions agir sur le plan politique proprement dit, parce que l’oumma n’était pas prête. Il fallait d’abord inculquer les idées islamiques, transformer les gens en vrais musulmans, pour disposer d’une vraie base d’action: en Iran, le mouvement islamique a réussi après avoir construit ses fondations, ses bases, dans la rue”.

C’est seulement après cette préparation de longue haleine que les dirigeants de Daoua pouvaient envisager la seconde phase — la lutte politique proprement dite, la confrontation avec le régime, — qui se déroule actuellement et dont on peut faire remonter le début au 1er mai 1979, lorsque l’ayatolla Mohammed Baker al Sader lance un ordre de grève générale. L’objectif de cette lutte, c’est la prise du pouvoir, et la mise en place d’un gouvernement islamique en Irak (troisième phase) qui devrait servir de base à la libération de toute l’oumma islamique (quatrième phase)….

(Le Monde Diplomatique,  Avril 1984, extraits)

Driss Chraibi : à la recherche de l’enfance de l’Islam

Driss Chraibi est né le 15 juillet 1926. C’est du moins la date de naissance officielle qu’on lui a attribuée quelques années plus tard, au moment de son inscription au Lycée français de Casablanca. Quoiqu’il en soit, étant né il y a plus de 50 ans, Driss Chraibi a connu, comme il aime le dire, trois mondes, trois époques de l’histoire : avant la deuxième guerre mondiale, pendant la guerre de libération, et après les indépendances.

Son père état un commerçant en thé, un bourgeois fassi très éclairé. Sa mère appartenait à une famille de philosophes, d’écrivains, de « rêveurs », les Zwitten, descendants des banou Imran, une branche de la famille d’Idris 1er, le fondateur de Fès. Tous les deux descendaient des « Arabes andalous », des premiers Arabes ui avaient reflué d’Espagne.
C’était un milieu très aisé, et très cultivé. Sa mère avait hérité d’une collection d’instruments de musique anciens ; son père avait une riche bibliothèque et lisait les manuscrits d’Ibn al Arabi et d’Ibn Battuta.

Après avoir envoyé son fils à l’école coranique, puis dans une école franco-arabe dirigée par Balafrej (son beau-frère), le père de Driss – un traditionnaliste, membre de la confrérie des Derkaoua – l’inscrivit « pour préparer l’avenir » au lycée français de Casablanca, tout en lui faisant poursuivre parallèlement des études classiques en arabe.

Le Lycée Lyautey de Casablanca était, pendant la deuxième guerre mondiale, un école d’élite : les professeurs étaient, selon Driss, des êtres d’exception qui croyaient à leur mission, qui, pour toute une génération, ont représenté l’Humanisme. Dans la classe de Driss il n’y avait que trois Marocains, des fils de notables : l’un d’eux, Ouarzani, est devenu ministre par la suite ; un autre, Ali Yata, qui « ne brillait pas particulièrement », est devenu secrétaire général du PC marocain ; parmi ses camarades français, l’un est devenu amiral, l’autre avocat à la cour, un troisième avocat à la cour de cassation.

« Tout, donc, me destinait à être dans le système », reconnaît Driss, « le Maghreb est indépendant, j’aurais pu être ministre… Mais quelque chose de très souterrain s’est produit en moi ».

Un cri de révolte

Driss Chraibi


Tellement souterrain qu’il ne l’analyse pas très bien. Quand a-t-il eu envie d’écrire ? Après son entrée au Lycée français : « j’écrivais des poèmes pour adhérer à ce monde nouveau ». Mais il faut attendre encore une quinzaine d’années avant la publication, en 1954, du premier livre de Driss, le Passé Simple, un cri de révolte, un véritable brûlot. Pourquoi cette révolte de l ‘élève modèle ? Après avoir passé son bac, Driss Chraibi est venu en France. Pendant un an, en 1947, il étudie la médecine, comme le désirait son père, « parce que c’était ce qui se faisait de mieux » ; et il a tenu un an, parce qu’il voulait écrire. Mais au bout d’un an, il s’inscrit à l’Ecole de chimie. Et après avoir obtenu son diplôme, en 1951, il cherche du travail. « C’est dans la région parisienne, à Villejuif, en 1951, que ma révolte a eu lieu », explique-t-il, « j’étais le troisième de ma promotion, mais moi je n’ai pas trouvé de travail, ou on m’offrait la moitié de ce que gagnaient les « nationaux »… Et puis il y avait le problème du racisme, pour les Algériens. Je ne l’ai pas accepté, par orgueil, par vanité : j’étais le fils d’un nanti. Ma révolté n’était pas assez mûre. Je croyais que la France sortait de l’occupation, de l’hitlérisme, du nazisme, qu’elle pouvait encore se rattraper. Mais par la suite j’ai fréquenté des gens, je me suis aperçu que non, que le bacille de la peste, comme disait Camus, était bien vivant ».

C’est donc très lentement que ce jeune Marocain fils de bourgeois aisés, qui a fait ses études au lycée Lyautey de Casa avec l’élite de la France coloniale, réalisé qu’il n’est pas accepté par les Français comme un des leurs – et prend conscience du fait colonial. C’est très lentement aussi qu’il découvre la misère et la faim. Dans le Passé Simple, il y a des descriptions saisissantes des mendiants qui hantent les rues des villes marocaines. Mais, avoue Driss, « si durant toute mon enfance je voyais des pauvres qui frappaient à ma porte… je ne m’en rendais pas compte, je croyais que c’était tout à fait naturel. Ce n’est qu’après avoir vu les anciens dominateurs, les anciens civilisateurs, ici, en France, en 1947, se baisser pour ramasser un mégot de cigarette, et crever de faim (il y avait encore le rationnement) que je me suis dit « mais il y a le problème de la faim ».


En 1954, Driss Chraibi publie donc son premier livre, le Passé Simple. C’est l’histoire de la révolte d’un adolescent contre un père tyrannique. Le père tue un de ses fils en le frappant. La mère se suicide. A la fin du livre, le héros, après avoir renoncé à tuer son père, part étudier en France. Il pisse dans les toilettes de l’avion en étant persuadé qu’il est en train d’uriner sur ce monde qui le dégoûte.

Le Passé Simple se déroule entre Casablanca et Fès. Le père du héros s’appelle comme le père de Driss. Ses frères s’appellent comme les frères de Driss. Mais, affirme aujourd’hui l’auteur, s’il a osé mettre des prénoms réels, ainsi que les lieux de site, « l’autobiographie s’arrête là, tout le reste est imagination ». Et pourtant, cette école coranique qu’i décrit au début de son roman, et ce marchand de thé qui est le père du héros ? C’est vrai, admet Driss, mais il affirme que les rapports entre le père et le fils, tels qu’il les décrit dans son livre, ne sont pas autobiographiques : « Le Passé Simple, explique-t-il, c’est une révolte contre tout à la fois ; le père, dans ce livre, est un personnage mythique, c’est l’autorité en général, d’où qu’elle vienne ».

Deux ans plus tard, en 1956, Driss Chraibi publie les Boucs, une plongée dans la misère des travailleurs immigrés vivant en France. Driss ne cache pas qu’il était, à l’époque, encore très naïf. Les Boucs eurent un gros succès. Il en fut même question pour le prix Goncourt, que Driss attendit vainement dans une chambre d’hôtel. Mais le prix ne lui fut pas attribué : « Six voix se sont retournées au dernier moment ».

« Tout d’abord, raconte-t-il, je m’attendais à être expulsé. Et puis j’ai été reçu chez Dubois (préfet de police), chez Soustelle (qui sera nommé gouverneur général de l’Algérie), chez Mauriac même… J’ai cru que mon livre allait arrêter la guerre d’Algérie. Et puis je me suis aperçu que la guerre continuait ».

Pendant 25 ans, Driss Chraibi allait continuer d’écrire des livres, qui se vendaient bien – les Boucs se sont vendus à 35.000 exemplaires au départ ; le Passé Simple a dépassé 50.000 exemplaires. Un étudiant marocain a écrit une thèse remarquable sur le Passé Simple. Dans sa revue Souffle, Laabi écrivait en 1962-63 que Driss Chraibi était le véritable « défonceur ». Mais finalement, la gloire passait à côté de Driss Chraibi, qui continuait d’écrire un livre tous les deux ou trois ans, tout en travaillant pour la radio française (France Culture) pour laquelle il prépara plus de deux mille heures d’émissions, des dramatiques et des feuilletons, adaptés de romans français, américains et russes. « Comme cela payait bien, je vivais dans un certain confort matériel… et cela rouille le cerveau ».

Une deuxième rupture

Jusqu’au moment où, il y a quelques années, « J’ai eu le courage de quitter Paris, recommencer une nouvelle jeunesse, dans cette petite île de l’Atlantique, où nous venons de manger un merveilleux Tajine, préparé par cette si belle jeune Ecossaise. Avec beaucoup de tendresse, Driss pointe son doigt vers Sheenah, sa deuxième femme, la mère de son dernier fils, Yassine, qui n’a pas encore deux ans. C’est comme si j’avais rompu une deuxième fois avec le monde dans lequel je vivais », dit Driss, qui effectivement s’est séparé de sa première femme ; et a aussi changé d’éditeur. Après avoir montré au Seuil les dix premières pages d’un nouveau roman, intitulé Enquête au pays, il obtenait un contrat, des mensualités.

C’est vrai, un nouveau Driss est né, beaucoup plus mûr, plus heureux sans doute, maître de son écriture, un véritable créateur de fiction. L’Enquête au pays (1981) est l’histoire d’un chef de police qui arrive avec son subordonné, l’inspecteur Ali, dans un petit village de montagne habité par des paysans vivant loin de tout, à la recherche d’un dangereux fugitif. C’est une dénonciation violente des chefs, des petits chefs, et des grands chefs. C’est aussi pour Driss l’occasion de chanter les hommes avant la civilisation, avant l’Histoire, « quand il y avait l’herbe et le lait en abondance, et tous les fruits de la terre nourricière ». Driss n’est pas très optimiste : le chef de police est tué par les villageois, qui laissent repartir l’inspecteur Ali ; quelques semaines plus tard, un nouveau chef de police vient au village, accompagné cette fois d’un hélicoptère : ce nouveau chef de police, c’est l’inspecteur Ali…

Mais Driss Chraibi a dépassé depuis longtemps le stade de la révolte acide : la langue de l’Enquête au pays est merveilleuse, et manifestement l’auteur s’est amusé en écrivant ce livre, autant que le lecteur s’amuse en le lisant. Quelques mois plus tard, Driss Chraibi offrait au public la Mère du Printemps – le premier de ses livres à avoir un sous-titre arabe : « Oum—er-Bia ».

C’et, en un peu plus de 200 pages, l’épopée du général Oqba ibn Nafi, qui avec dix mille hommes, vingt mille chameaux, et quarante mille outres d’eau, conquit le Maghreb au nom d’Allah – et arriva jusqu’à l’Atlantique, à l’embouchure de l’Oum-er-Bia, où il planta l’étendard vert de l’Islam, sur le territoire du peuple berbère.

Pourquoi ce thème entièrement nouveau ? Qu’est-ce qui a amené Driss Chraibi à peindre cette fresque des premiers jours de l’Islam ?

« Vous vouez que je réponde ? C’est la naissance de mon fils Yassine : cela m’a donné l’idée d’écrire l’histoire de la naissance d’une civilisation ». Plus sérieusement, il ajoute : « Pourquoi l’Islam ? Parce que je trouve que l’Islam est très mal représenté par les chefs d’Etat au pouvoir qui en donnent une image très erronée. Et aussi par les « spécialistes » qui en parlent en utilisant toujours des références occidentales. Alors pourquoi pas moi ? De temps en temps, dans la vie d’un homme, il faut faire le bilan. De tout ce qui nous entoure. Et n’oubliez pas que dès mon premier livre, j’ai posé cette question : qu’est-ce qu’on appelle une civilisation ? Suis-je un palmier-dattier qui a mis tant de temps à donner ses fruits ? Je suis à la recherche de l’enfance de l’Islam…. C’est un paradis perdu qui a failli marcher ».

Les deux principaux personnages de la Mère du Printemps, le général Oqba ibn Nafi, l’homme qui agit au nom d’Allah, et Azwaw, le chef des Berbères, qui se convertit à l’Islam pour mieux résister, se confrontent, à la fin du livre dans un ultime dialogue, sur la plage, face à l’Atlantique, à l’embouchure de l’Oum-er-Bia :; « C’est, dit Driss, le «feu d’artifice de mon livre, la rencontre de deux mondes : entre un passé millénaire, tribal, berbère, panthéiste, et tout ce qui est venu parler au nom d’une religion ».

Driss Chraibi se défend d’être le chantre de la Berbéritude : « Je suis, dit-il, un panthéiste qui rejette tous les tabous, tous les interdits, et en même temps, j’essaie d’être un musulman, et en même temps j’admire beaucoup la pensée rationnelle occidentale. La seule façon de concilier les trois, c’est par l’écriture, en ruant dans les brancards ».

A peine terminé, la Mère du Printemps (dont il a aussi fait une adaptation pour la radio) , Driss Chraibi songe déjà à son prochain livre, à ses prochains livres : « Il y a tout un fleuve à suivre, la trajectoire du monde musulman, de l’Islam, dans son ensemble. L’Enquête au pays est en fait le dernier livre du cycle.

Le prochain livre, Naissance, décrira le monde musulman à son apogée, entre les 9eme et 13eme siècles. Son action se situera… en Espagne. « La civilisation musulmane s’est faite, à son apogée, non pas au Moyen Orient, mais d’abord en Espagne, puis au Maroc. C’est là où il y a eu le plus d’artistes, d’écrivains, à Grenade, à Cordoue, puis par la suite à Fès, dit Driss, qui ajoute : L’arrivée des Bédouins dans la Cordoue gothique, je l’ai là, dans la tête. Vous imaginez ces Arabes, arrivant sur leurs chevaux, avec seulement une étoffe autour du corps, pénétrant en galopant dans cette ville magnifique ? Vous savez ce qu’ils mangeaient ? C’est un secret. Mais si, je peux vous le dire, ils ne mangeaient rien » !

Vivant dans son île au bord de l’Atlantique, sur les côtes françaises, Driss Chraibi constate avec tristesse, en songeant à cet âge d’or de l’Islam, que les califes d’alors, que ce soit Haroun al Rachid, à l’est, ou al Mansour, à l’ouest, « aidaient les créateurs de leur poids d’or, même si ce qu’ils écrivaient allait à l’encontre des vérités officielles, parce qu’en ce temps là, gloire à Allah, les califes ouvraient l’Oumma, la société islamique ; parce qu’ils avaient besoin du concours de tous »…

(The Middle East magazine, Juillet 1983 Extraits)

SOUDAN: Rolf Steiner, Portrait d’un Mercenaire

Steiner
Steiner

“La fin d’un long voyage ?” Ce titre de l’éditorial du ‘Sudan Standard’ sur le procès de Rolf Steiner laisse peu de doutes sur le verdict final. Personne, il est vrai, ne se fait d’illusions, à Khartoum, sur le sort de Steiner. L’enjeu de ce procès dépasse en effet de loin sa personne, et à travers cet Allemand, cet ancien de la Légion Etrangère, ce sont tous les mercenaires qui sont visés, tous ceux qui du Congo au Soudan, en passant par le Biafra et la Guinée, ont voulu modifier le cours de l’histoire de l’Afrique contre les Africains, ou malgré les Africains. Pour un gouvernement étranger, pour une organisation clandestine, ou pour leur propre compte.

C’est en effet la première fois qu’un mercenaire est jugé en Afrique, et probablement dans le monde. Beaucoup sont morts – certains assassinés par leurs propres employeurs: c’est un sort assez courant dans ce milieu, même si ce n’est plus aussi courant que pendant la Renaissance italienne… d’autres sont morts au combat; d’autres enfin ont été exécutés sommairement, comme la trentaine d’Européens surpris à Léopoldville par la révolte de Schramme et Denard en 1967. Mais cette fameuse révolte des mercenaires du Congo s’était terminée par le rapatriement en Europe de 118 d’entre eux. Avec pour seule sanction la mention suivante sur leurs passeports: “Non valable pour l’Afrique”!

Les lois de la plupart des pays civilisés frappent de sanctions leurs nationaux qui se mettent au service d’Etats étranger, mais elles sont rarement appliquées. Au contraire, les services spéciaux de tous les pays n’hésitent guère à envoyer, surtout dans le Tiers-Monde, des aventuriers de tout poil. Le procès de Steiner marque donc un grand tournant dans l’histoire des mercenaires et dans celle du continent: pour la première fois un pays africain se sent assez fort pour résister aux pressions européennes, et juger solennellement un mercenaire. C’est pour rehausser la solennité de ce procès, pour en faire un ‘véritable Nuremberg Africain’ que le secrétaire général de l’OUA, M. Diallo Telli, est venu assister à son ouverture, le 2 août (1971), en déclarant: “Ce procès doit être une leçon pour les nombreux mercenaires qui s’entraînent encore en Europe, et se cachent en Angola… Je souhaite que ce soit le commencement de la fin pour les mercenaires”.

Une convention interafricaine

Le secrétaire général de l’OUA entend également profiter du procès de Khartoum pour relancer le projet de convention interafricaine sur les mercenaires qui doit être soumis aux chefs d’Etat de l’OUA à Rabat en juin 1972. Non seulement cette convention prévoirait l’extradition des mercenaires et leur jugement avec la participation des Etats victimes de leurs méfaits, mais elle proscrirait leur recrutement par des gouvernements africains. Enfin, elle définirait le mercenariat, comblant ainsi une grave lacune, car ce n’est pas un délit spécifique prévu par les lois africaines ou internationales. On peut se demander cependant si le secrétaire général de l’OUA ne pêche pas doublement par optimisme, sur le plan historique comme sur le plan juridique.

Sur le plan légal, les juristes de l’OUA devront en effet commencer par se mettre d’accord sur une définition: pour le Petit Larousse, le mercenaire est un “soldat qui sert à prix d’argent un gouvernement étranger”. Cette définition est beaucoup trop imprécise, car elle concernerait alors tous les militaires qui servent un gouvernement étranger, à titre individuel ou collectif, et elle ne viserait pas, au contraire, ceux que tout le monde considère comme des mercenaires, et dont l’argent n’est pas forcément la motivation essentielle. Elle frapperait les ‘volontaires’ des ‘Brigades internationales qui sont allés se battre pour le gouvernement républicain – et un idéal – en Espagne, et aussi, pourquoi pas, les ‘Casques Bleus’ de l’ONU, que les mercenaires du Katanga avaient baptisés, peut-être avec quelque raison, ‘Super Mercenaires’

Le vocabulaire anglais fait une distinction très nette, parmi les officiers britanniques qui sont ‘loués’ à des armées étrangères, entre ceux qui sont ‘seconded’ (détachés) et ceux qui sont ‘contracted’ (sous contrat). Les uns sont ‘prêtés’, pourrait-on dire, ils conservent leur rang – et leur honneur – dans l’armée britannique, et sont payés par le gouvernement de Londres. Les autres n’ont plus rien à voir avec Londres, et sont… de ‘véritables mercenaires’. La distinction semble bien subtile, surtout quand les uns et les autres servent au même poste le même gouvernement étranger.

les pays africains sont très directement concernés par ce problème, qui n’est pas seulement de définition. Leurs armées sont souvent équipées d’armes modernes qu’ils sont dans l’incapacité provisoire d’utiliser. Il faut plusieurs années, comme le colonel Khadafi est en train d’en faire l’expérience, pour former un corps de pilotes qui sachent non seulement piloter des avions aussi perfectionnés que le ‘Mirage’, mais surtout les piloter ‘au combat’. D’une façon ou d’une autre, toutes les armées du Tiers-Monde sont entourées de ‘conseillers’, et la marge est bien étroite entre ce titre de conseiller, flatteur sans doute, et celui, exécré, de mercenaire. Le Président soudanais, le général El Nemeiry, vient lui-même de constater qu’il n’y avait finalement peut-être pas tellement de différence entre les ‘volontaires’ recrutés à titre individuel, comme le furent les mercenaires intégrés à l’Armée Nationale Congolaise qui finirent par se révolter contre le Président Mobutu… et ses ‘conseillers’ soviétiques, recrutés de gouvernement à gouvernement, et dont la loyauté, en cas de crise aigüe, ne va pas forcément aux autorités du pays pour lequel ils sont censés travailler. En Egypte aussi la présence de milliers de ‘conseillers’ et ‘techniciens’ russes se fait sentir dans la politique du Président As-Sadate. Et pourtant, personne n’oserait qualifier ces conseillers et techniciens russes de mercenaires.

En fait, comme le montre l’histoire, la signification du mot ‘mercenaire’ est fondamentalement politique, et elle varie considérablement, moralement et politiquement, d’une époque à l’autre. Historiquement, l’histoire des mercenaires se confond avec celle des guerres. La notion de mercenaire elle-même n’a revêtu que très tardivement un caractère péjoratif, et si certains auteurs ont stigmatisé les mercenaires – “toujours désunis, ambitieux, sans discipline, et peu fidèles’ (Machiavel, des “sauterelles qui sautent ici et là”, des “fléaux de Dieu” (Saint Bernard de Sienne), c’était bien plus leur comportement que leur statut qui était en cause.

Il en alla de même avec les mercenaires du Congo, qui dans l’opinion belge et française, prirent un peu figure de héros, et même au Congo, furent pendant un certain temps les ‘bons volontaires’ qui contribuèrent au rétablissement de l’ordre, avant de devenir “d’affreux vauriens pillards et sanguinaires”.

L’histoire de l’Europe montre que plus les Etats se ‘civilisaient’, plus ils considéraient la guerre comme une aventure barbare, et ils recrutaient des étrangers moins riches pour se livrer à cette sale besogne, à laquelle le système féodal n’était pas adapté: merveilleux pour les tournois et les joutes, il ne permettait absolument pas de lever de grandes armées, et les rois de France durent de plus en plus recourir à des mercenaires, suisses, allemands et gascons qui ont été les artisans des pages les plus glorieuses de l’histoire de France.

Les Suisses, il faut le noter, tiennent une place à part dans l’armée française: dès 1481, Louis XI le reconnaissait en exemptant ses soldats suisses de corvées, de gardes de nuit! Et ils étaient commandés dans leur propre langue. Charles VIII franchit les Alpes en 1494 avec 6.000 Suisses alléchés par les pillages et le butin en perspective. L’année suivante, une véritable ‘fièvre mercenaire’ s’empara de la Suisse, et malgré les édits des cantons interdisant le recrutement individuel (moins lucratif pour eux!) plus de 20.000 Suisses rejoignirent les armées du roi de France en Italie, en sautant par dessus les murailles de leurs villes si nécessaire, tant les perspectives de butin étaient alléchantes. Cet engouement ne devait pas se ralentir et un historien a calculé que de 1481 au massacre des gardes suisses de Louis XVI au jardin des Tuileries, le 10 août 1792, plus d’un million de Suisses ont servi les Rois de France… comme mercenaires. Telle est l’histoire, peu contée, du pays le plus ‘neutre’ de l’Europe.

C’est la guerre d’Indépendance des Etats-Unis qui a été l’occasion du premier véritable débat de fond sur les mercenaires. Complètement dépourvu de troupes lors de l’incident qui marqua le début de la guerre d’indépendance, le 19 avril 1775, le gouvernement britannique de George III, monarque d’origine allemande, ne sut où donner de la tête pour recruter des hommes. Après avoir imaginé un scénario invraisemblable pour ‘louer’ une trentaine de milliers d’hommes à la Russie de la Grande Catherine, puis à la Hollande, il finit par se tourner vers les princes allemands des petits principautés de Brunswick, Hesse-Cassel, Bayreuth, Lunebourg, qui louèrent dans des conditions scandaleuses près de 30.000 de leurs sujets… dont presque la moitié ne revint jamais en Europe.

Mais les mercenaires allemands ne se révélèrent pas aussi efficaces que le gouvernement britannique l’avait espéré: dès l’hiver 1776, un millier de Hessois, surpris par une manoeuvre de George Washington, se rendirent à Trenton (le 26 décembre). La nouvelle de la capitulation stupéfia l’Europe, qui condamna les mercenaires, et chanta la lutte des Américains pour la Liberté. Les mercenaires allemands allèrent de défaite en défaite, et ils furent bientôt remplacés par des mercenaires… peaux-rouges!

Entre temps, le contrat de ‘location’ de ces mercenaires avait été soumis au parlement britannique, où des voix éloquentes s’étaient élevées conte “ce marché où d’un côté on loue des soldats et de l’autre on vend du sang humain” (Lord Camden). Et en novembre 1777, Lord Chatham tirait la conclusion de l’échec de ces mercenaires: “Vous pouvez cumuler tous les concours qu’il est possible d’acheter ou d’emprunter, trafiquer et marchander avec tous les pitoyables petits princes allemands qui vendent leurs sujets et les envoient aux abattoirs d’une puissance étrangère. Vos efforts seront vains à jamais, impuissants, et il en sera doublement ainsi en raison de cette aide mercenaire… car elle engendre un ressentiment incurable. Si j’étais Américain autant que je suis Anglais, aussi longtemps qu’un soldat étranger se trouverait dans mon pays, je ne déposerais jamais les armes, jamais, jamais”.

La Légion et son mythe

C’est la France qui allait avoir l’honneur douteux de créer le type moderne du mercenaire, en fondant (le 9 mars 1831) la Légion étrangère. La Légion allait bientôt devenir l’une des unités les plus célèbres du monde entier, un véritable mythe. Au moment où les nationalismes naissants s’exacerbaient en Europe, des étrangers étaient prêts à mourir “pour la France”. Pour tous ceux qui pour une raison ou une autre n’avaient plus de pays, la France, par l’intermédiaire de la Légion, allait devenir une nouvelle Patrie ! La Légion offrait l’avantage supplémentaire de se désintéresser du passé de ses recrues. Elle gagna la guerre civile en Espagne pour les Libéraux de la reine Marie-Christine en 1837; elle perdit la guerre au Mexique, mais après avoir créé quelque chose de beaucoup plus précieux – le ‘panache’, et l’épopée de Camerone (1864) C’est par fidélité à cette tradition que les Légionnaires tentèrent à Dien Bien Phu, en 1954, une dernière sortie, baïonnette au canon… Douze mille légionnaires moururent en hui ans de guerre d’Indochine.

A travers toutes les guerres coloniales de la France, qui se succédèrent de l’Asie à l’Afrique, après la Seconde Guerre mondiale, la Légion étrangère forgea un type d’homme qui correspond au type du mercenaire ‘idéal’, tel que l’a dépeint Xénophon: “Il aurait pu vivre en paix, sans encourir de reproches ou se faire du tort, mais il choisit de faire la guerre. Il aurait pu mener une existence de facilité, mais il préféra la rude condition de soldat. Il aurait pu s’enrichir en sécurité, mais il décida de consacrer ses biens à la guerre. A la vérité il lui plaisait de dépenser pour la guerre, comme d’autres dépensent pour leurs amours ou pour n’importe quels plaisirs. Tout cela montre à quel point il était voué à la guerre”.

Ce qui a permis à la Légion de poursuivre une carrière utile (pour la France) pendant plus d’un siècle, ce sont les précautions prises par ses fondateurs sous la monarchie de Juillet, parfaitement conscients des dangers inhérents à la présence de mercenaires étrangers: La Légion était encadrée par des officiers et sous-officiers français de l’armée régulière. C’était une troupe internationale, différente en cela des ‘Royal Allemands’ et autres régiments étrangers de jadis. Surtout, la loi interdisait formellement de la stationner sur le territoire national, ce qui devait en principe la tenir à l’écart des luttes politiques et des guerres civiles. Une discipline de fer matait ou éliminait ceux qui avaient été attirés par un goût romantique de l’aventure ou l’appât du gain (fallacieux, car les soldes étaient dérisoires). A bien des points de vue, l’existence de la Légion était un exutoire utile pour beaucoup d’énergies qui sans cela se seraient répandues dans le monde sous une forme plus dangereuse. On l’a vu par la suite.

Ce qui a perdu la Légion, c’est ce qui l’avait maintenue jusque-là: son esprit de corps poussé à l’extrême (Legio Patria Nostra). En se laissant entraîner par leurs officiers dans l’aventure de guerre civile que fut l’OAS, un certain nombre de sous-officiers allemands (dont le sergent Steiner, qui fut pou cela condamné et chassé de l’armée française) eff acèrent toute une tradition de ‘loyauté’. Les régiments les plus ‘glorieux’ ont été dissous. Ce qui reste de la Légion se survit, en Corse, à Madagascar ou dans le Pacifique. On n’engage plus qu’au compte-gouttes et les tâches n’ont rien d’exaltant, malgré les bravos qui continuent à saluer les képis blancs aux parades du 14 juillet à Paris.

A partir de cette époque, qui est aussi celle de la fin des guerres coloniales, ceux qui ont été rendus à la vie civile (qui pour un Steiner est un monde étranger et hostile) ou qui seraient entrés en d’autres temps à la Légion se trouvent disponibles.

L’indépendance du Congo

L’indépendance du Congo (30 juin 1960) coïncide à peu près avec cette période. L’anarchie qui suivit la proclamation de l’indépendance au Katanga le 11 juillet, puis la révolte des Simbas (été 1964) firent de ce pays un merveilleux terrain de bataille pour les mercenaires qui réapparurent sous une forme que l’on n’avait pratiquement plus vue depuis les ‘compagnies franches’ du Moyen-Age… Plusieurs centaines d’entre eux opérèrent bientôt au Congo. Il y avait de tout parmi eux…Très schématiquement des anciens militaires de carrière (les Français), d’anciens policiers (les Britanniques), et d’anciens colons (les Belges). Leurs motivations étaient des plus diverses: l’argent, ou plus vulgairement le ‘pognon’ tenait une grande place, mais il y en avait aussi qui voulaient oublier des malheurs conjugaux (un divorce récent), tâter de l’aventure, “servir une grande cause”, et pourquoi pas “lutter contre le communisme”.

Un diplomate africain qui a fait partie de la commission d’enquête de l’OUA chargée d’interroger les mercenaires du Congo avant leur rapatriement en Europe se souvient, presque à regret, de l’inconsistance des motivations de nombre d’entre eux: Quand on leur demandait pourquoi ils s’étaient engagés, beaucoup ne trouvaient que cette réponse: “Un tel m’a dit que c’était une ‘affaire’, ou bien “C’est le Caïd qui nous a mis là-dedans!”

Le recrutement se faisait par plusieurs filières: en Afrique du Sud, et en Rhodésie, des bureaux de recrutement opéraient presque officiellement. En Europe, les contacts personnels jouaient un rôle prédominant. A Paris, Bruxelles, Londres, certains bars servaient de lieu de rendez-vous. Tenus par des anciens du Katanga, ils faisaient fonction de centres de recrutement, et puis des listes circulaient. George Schroeder, qui commanda brièvement le 5° commando avant sa démobilisation, prétendait, de retour en Afrique du Sud en 1967 détenir des listes lui permettant de mobiliser 2.000 hommes en huit jours. Et l’on ne sut jamais si Thierry de Bonnay, qui avait organisé le fameux camp d’entraînement dans l’Ardèche, en août 1966, préparait ses mercenaires pour Tschombe ou… pour le premier venu qui voudrait bien lui ‘louer’ ses hommes, un peu comme les princes allemands décadents de la fin du XVIII° siècle.

Dans les jeunesses hitlériennes

La débâcle des mercenaires venait à peine de s’achever au Congo qu’éclatait au Biafra un nouveau conflit – où l’on vit apparaître Steiner au grand jour pour la première fois. Le procès de Khartoum est peut-être un ‘Nuremberg africain’, mais son premier accusé n’est pas à la hauteur de ces assises: quoique l’on en dise, Rolf Steiner n’est en effet qu’un comparse. A-t-il participé brièvement à l’une des batailles du Congo, comme le disent certains? Son rôle y aurait alors été plus que secondaire… Certains ‘grands’ mercenaires, fuyant le guêpier congolais, ont trouvé un emploi temporaire au Yemen. En ce qui concerne Steiner, rien n’est moins sûr. Le commandant Faulques, Schramme, Denard et d’autres, se sont fait, malgré tout, un ‘nom’ au Cogo. Steiner n’existait pas.

Le problème essentiel de Rolf Steiner, tout au long de sa vie, semble avoir été de ne pas “exister”. Il est né en Bavière en juillet 1933. L”année de la prise du pouvoir” (par les Nazis), avait-il l’habitude de dire à ses amis. Son père, qui devait être un homme d’un certain âge, mourut très tôt. Très jeune, Steiner est confronté à une mère qui se désintéressait de lui et à l‘écroulement de l’Allemagne hitlérienne.

On a dit qu’il avait appartenu aux troupes de choc des jeunesses hitlériennes, mais son âge limite la valeur de cet engagement; et de toute façon, tout le monde en Allemagne, jusqu’à l’écroulement du IIIe Reich, était nazi, même si l’on veut l’oublier aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est qu’il admirait ceux qui se hissaient au-dessus du commun des mortels — et qu’il ne sut trop s’il voulait devenir soldat — comme tout le monde  — ou missionnaire — comme un de ses oncles. Confusément, ce futur professionnel de la guerre voulait servir une “cause”. Abandonné par sa famille qui ne tenait pas à lui, et par son pays qui s’écroulait, Steiner s’enfuit d’Allemagne, à la recherche d’une nouvelle patrie, et d’une nouvelle identification. C’est alors que trichant sur son âge, il parvint, d’après la légende et ses amis, à s’enrôler dans la Légion Etrangère. L’identification de Rolf Steiner avec la France atteignit de telles proportions que des années plus tard, quand il retournait en Allemagne, il refusait, devant des personnes qui ne le connaissaient pas, de parler Allemand…

À la recherche d’une cause

On ne sait pas grand-chose de sa carrière dans l’armée française. La légende prétend qu’il a combattu en Corée, mais c’est peu probable. Il a certainement servi en Indochine et en Algérie, légionnaire puis sous-officier allemand sérieux, discipliné et sobre. Il absorbe avidement tous les mythes de la Légion. Après l’aventure OAS, il se sent douloureusement rejeté. Aux yeux d’une Allemagne redevenue prospère, les volontaires de la Légion Etrangère sont de tristes épaves, et il sait que la France ne l’accepte pas vraiement parmi les siens.

C’est au Biafra qu’il connaît son heure de célébrité. On dit qu’il est encouragé par certains services français à se mettre au service de cette cause perdue. La conviction qu’il y apporte lui assure un avancement rapide, avant d’être sa perte. Promu colonel, il ira jusqu’à commander une division. C’est que l’ancien sergent de la Légion est un professionnel de la guerre, et non un soudard exubérant et pittoresque allant de beuverie en pillage, comme tant d’autres. Il s’efforce d’instaurer discipline et efficacité dans une armée dont les cadres souffrent de tous les tics et de tout le formalisme britannique. Il croit à la cause du Biafra. Comme d’autres — médecins, par exemple — il en fait la sienne. Ojukwu, mégalomane ambitieux, n’a que faire de cette identification. Il n’a pas besoin de Croisés. Faute de s’être limité à son rôle de mercenaire vénal et détaché, Steiner est arrêté, puis chassé honteusement du Biafra, menottes aux mains… D’Allemagne, où il est enfin retourné, il suit l’écroulement du rêve biafrais, amèrement déçu, une fois de plus rejeté.

C’est tout naturellement qu’il se laisse tenter par une autre “cause”. Des organisations charitables allemandes l’envoient se renseigner sur la situation dans le Sud Soudan où les populations noires, animistes et chrétiennes sont engagées dans un conflit avec les éléments arabisés et musulmans du Nord du pays… Il sympathise avec les maquisards “Anya-nya”, offre ses services, se rend à l’étranger pour chercher des subsides, des hommes… Il croit stupidement servir l’Afrique, mais l’Afrique le livre au gouvernement de Khartoum qui, en le jugeant, va tenter d’exorciser dix ans de méfaits des “mercenaires”.

Soldat maintes fois perdu, Steiner peut difficilement échapper à cette catégorie. On jugera en lui, à juste titre, le symbole, l’otage. Mais on regrette de le voir seul dans ce prétoire, à la place d’un Faulques, d’un Denard, ou des responsables de certains services “spéciaux” des grandes puissances. Car, de tous les mercenaires, Steiner était sans doute le moins sanguinaire et le plus pitoyable.

(Jeune Afrique, N° 555, 24 Août 1971)

IRAN : Marjane Satrapi’s “Persepolis”, The Iranian Revolution seen through the eyes of a 10-year old girl

Marjane Satrapi is no ordinary young woman, she is a full-fledged princess.  And not only a princess, but  what some people might call a “Red princess”;  born into a progressive family, she was reading cartoons about marxism when other children were reading fairy tales. Her maternal grand father was the son of Nasreddine Shah, the last Qadjar emperor of Iran.

Growing up, she was surrounded by relatives and family friends regularly thrown into jail for being communist. The unique child of intellectual parents, she was sent to Europe in the mid-1980s, at the age of 14, to be spared the oppression of an islamic regime then at its worst. Running away from the prejudices of the Iranian mullahs, she was faced with  preconceived ideas held by Europeans on Iran and Islam. Her observations have resulted in a wonderful series of comic strips published under the name “Persepolis”, the first two volumes of which have sold more than 20.000 copies in their French version.

Portrait of Marjane Satrapi

Life for any immigrant is not easy. Your skin color becomes the most obvious thing about you. When Marjane first came to France, it was the same. People took her to be Arabic while she is from Iran. For Europeans, Arabs and Iranians seem to be the same people when they are two distinct entities. Culture, language, food, and, festivals, everything differs. Check this website and get more information about both cultures.

“I wanted to put a few things straight”, explains Marjane from her studio at Place des Vosges, one  the oldest district of Paris. “When I arrived in France, I met many people who expected me to speak Arabic. So many Europeans do not know the difference between Arabs and Iranians. They don’t know anything of our centuries-old culture. They seem to think Iran has always been a country of religious fundamentalists, that Iranian women either have no place in our society or that they are hysterical black crows. In fact, Iranian women are not downtrodden  weeds: my mother’s maid has kicked out her husband, and I myself  slapped so many men who behaved inappropriately  in the street. And even during the worst period of the Iranian Revolution, women were carrying weapons”, Marjane declares with conviction.

While no fan of the revolution or the current ruling regime, Marjane stresses that neither was she a supporter of the exiled Shah. “Many people in Europe venerate the Shah. I think he was a bastard. True, we had some luxury Hilton hotels and a few kilometers of highways, but when he left, half the Iranian population was illiterate and living in utter poverty, which was unacceptable in a country with so much oil”…

The Islamic revolution interpreted through the eyes of a 10-year old girl

What gives “Persepolis” credibility is the convincing way specific events are interpreted through the eyes of a 10-year old girl. For example, the young Marjane of the comic strip —  the heroine of these very autobiographical books — explains how she did not know what to think about the veil when it became compulsory after the Revolution. Her cartoon portrays  young girls  in the school court yard sharing the same dilemma.. Her drawings are simple but stylized and effective; they carry a message everybody understands and usually evoke a smile of pleasure. This is what gives her work its unique flavour, while they can be didactic and political, still, both the text and the drawings provide the reader with a wry pleasure.

A drawing from Persepolis

How can Marjane Satrapi re-create with accuracy and  authenticity the feelings and behaviour of the little girl she long ago ceased to be?  “Don’t forget I left my parents when I was 14: I was in a foreign country, alone. I spent a lot of time thinking about what my parents used to tell me; I supposed I am immersed in my past”. Marjane Satrapi could never be considered “politically correct”,  which is probably what makes her work so convincing: she is not another exile denigrating the Islamic Revolution and glorifying the Shah’s regime.

In the first volume of “Persepolis” she tells the story of her family and how they lived through the revolution which ousted the Shah — not sparing her readers the pleasure of a few scathings drawings and gibes about the Shah’s father, Reza khan, an “illiterate petty officer” who wanted to set up a republic and was convinced by his British mentors to found an empire “so his minister would shine his shoes”.

Marjane’s schoolmistress tells her that the emperor was chosen by God, but her father tells the little girl that when he came to power, he confiscated all the belongings of her forefathers,  the Qadjars. Her grandmother tells the small heroine of the comic strip how the family were so poor they had nothing to eat, but how in order that the neighnbors would not guess how bad things were, she would boil water to make them believe she was cookin.

Through her cartoons, the young heroine also introduces us to the champions of her childhood. The young Marjane overheard conversations between her parents about the torture in the Shah’s jails.  Among all the heroes discussed, one fascinated the small girl more than any other: uncle Anouche, who was involved with Great Uncle Fereydoune in establishing the short-lived independent republic of (Iranian, pro-Soviet) Azerbaidjan in 1946.

None of her school friends could boast such heroes in their families. But only a few months after the Islamic revolution, a new wave of repression  swept away all these militant heroes. Some chose exile, others were murdered, while Uncle Anouche, who always believed the situation would improve, was sent back to prison — this time by the islamists — and later executed as a “Russian spy”. The last person to visit Anouche in jail was Marjane, a tragically memorable experience for a 10-year old girl…

The second volume of Persepolisrecords details of Marjane’s life during Iran’s war with Iraq, which coincided with the harshest years of the Islamic Republic. The air raids, the refugees, the Bassijis (volunteers for the front), and the patrols of the pasdars, checking women were wearing the veil and searching  homes for illegal cassettes and alcohol, all provide material for her work. During those troubled years, slowly but surely, the small Marjane becomes a teenager — and a rebel. Her parents decide it will be safer to send her to Europe, to Austria, claiming they will follow her after a while. They did not.

Marjane became a lonely exile — which, she says, she will discuss in the third volume of “Persepolis”. The subject of her fourth volume has been earmarked for her return home to Iran.

“How does one manage to live in exile?, she asks rhetorically and answers herself,  “To become integrated, one must forget entirely where one comes from. I had hard times — my parents had no more money to support me. My friends at the French lycée in Vienna were rich kids;  I could not stand their expressions when I told them I was Iranian: Ah… Khomeini, ah … the ayatollahs, the veil…. I could read it in their faces. I even went as far as denying my nationality”, Marjane admits. “For a while I said that I was French but I was young and stupid”, she excuses herself.  Today Marjane Satrapi is proudly Iranian — and she can also be proud for having written and drawn a series of comic strips that reveal more about contemporary  Iran than many academic books.

(The Middle East magazine, April 2.002)

Kurdistan Turkey: Abdullah Ocalan, The End of a Myth?

Hated by his ennemies, who variuously describe himas a “bloody terrorist”or a “baby killer”, adored by his partisans who propagated a personality calling him a “Sun” and a “prophet”. It is the people who changes according to the situation and the timings. This is not their fault either. It is they who praise someone for their good deeds; on the other hand it is they who curses the same person for some bad deeds done. Click this link now to hear the ideas from experts too. The truth lies somewhere in between. Abdullah Ocalan is not in any way an ordinary personality. This man, who embodied the hopes of a large section of the Kurdish people, was undeniably an exceptional guerrilla leader: he will be recorded in history as the man who knew how to muster, and more importantly, organise, a formidable fighting force of several thousands Kurdish fighters.

An exceptional guerrilla leader

While he could never really establish fully “liberated areas” for his people, he dangerously weakened the power of the Turkish state in several regions of Turkish Kurdistan in the early 1990s; and it was only through the mobilisation of some 300.000 soldiers equipped with the most modern antiguerrilla weapons that the Turkish army was able to restore order by resorting to tactics including the destruction of villages, the deportation of sections of the population, as well as widespred brutality and torture, which will forever leave a scar in the heart and on the land of the Kurds.

But the myth of Ocalan the folklore hero was suddenly blown to pieces following his capture in Kenya, where he was hunted down by Turkish intelligence after the refusal by various European states to offer him political asylum. Apo did not behave heroically. On the contrary, he immediately gave up the political defence he had planned to adopt in Rome, if he had been tried by an Italian court.

A political lecture by Azima, Zaleh

Abandoning the idea of transforming his trial into a trial of the Turkish state, giving up on pleading the cause of the Kurdish people for whom he had fought for 20 years, Ocalan repudiated the cause for which thousands of young Kurds had been sent to prison or to their deaths; he repudiated the armed struggle and repudiated the independence of Kurdistan. Destabilising the arguments of his lawyers, who withdrew one after another, Ocalan issued the most surprising orders: he first instructed his troops to lay down their weapons, then to withdraw from Kurdistan; finally he ordered one of his former lieutenants to give himself up to the Turkish troops. He followed up this instruction by sending a second detachment of his partisans from Vienna to give themselves up to the Turkish authorities on the anniversary of the proclamation of the Turkish Republic (29th October). And there are rumours that he will send further massive number of partisans — perhaps as many as 2.000– to surrender.

Ready to do anything to save his neck

How did he reach this point? The subject is taboo among the Kurds, but one must yield to the facts: Ocalan is afraid, he is afraid of dying and he is ready to do anything to save his neck. “We were arrested and tortured, we were afraid but we resisted”, says one of his former lawyers who gave up on the task of defending him. “Ocalan was not tortured, but he is not a brave man: he is scared to death… and he does everything dictated to him, the Turkish State is using him to destroy the PKK”.

A few Kurdish personalities have publicly denounced Ocalan’s behaviour. PKK dissidents like Selahettin Celik who recalled that during the “golden time” of the PKK the party denounced as “traitors” all the Kurdish prisoners in Turkish jails who agreed to wear prison uniform or sing the Turkish national anthemn.

Parade at Zaleh, 1993

Celebrating the 25th anniversary of his party near Köln, in Germany recently, Kemal Burkay, secretary-general of the “Socialist Party of Kurdistan” called Ocalan’s behaviour “disastrous” and stated that one “should never sacrifice a people for the life of a person”, although, he addied, he wished Ocalan could be set free.

However, within the PKK, the “presidential council” which runs the PKK during Ocalan’s imprisonment has approved his statements and begun implementing them. The PKK fighters have begun withdrawing from Kurdistan, some of his partisans have given themwelves up, and the PKK’s media follow Ocalan’s pronouncements to the letter.

How can one explain such events? However charismatic the leader, it can never be wised to invest all one’s hopes in a single individual. In 1975, after the Algiers agreement (6 March 1975) the Shah of Iran stopped all the military aid to Kurdish leader general Barzani. For a few days the Iraqi Kurds believed there would be “something for them” in the agreement which would become apparent at a later date, just as today the Kurds of Turkey hope there is “something for them” in what is going on at Imrali, the island where Ocalan is being detained. They are convinced that secret negotiations between Ocalan and the Turkish generals will lead to a solution of the Kurdish drama. In 1975 when general Barzani decided to stop the armed struggle, none of his lieutenants dared take the decision to continue fighting. And yet general Barzani was never the object of a personality cult comparable to Ocalan’s.It was several months before some of general Barzani’s former lieutenants resumed the struggle: amongst them a certain Jelal Talabani, later to be followed by general Barzani’s sons.

This blindness of the Turkish Kurds to the potential weaknesses of their leaders reflects both their hopes and their despair. Is it possible to look objectively at one’s destiny, when one has sacrificed everything for the cause; when one has lost one’s village, one’s house, one’s job, when one has given the life of two or three children for the freedom of Kurdistan? There is more than a hint of a tragi-comedy to all this, when the leader who has repeatedly called for dedication to the cause and stressed the need for all to be prepared to make the supreme sacrifice says: “The armed struggle was a mistake… We are going to find a peaceful solution through dialogue within the framework of a democratic republic”!

Already the first murmurs can be heard amongst the PKK cadres of the diaspora. Inside Kurdistan, two military leaders, including the military leader of Dersim, one of the PKK’s strongholds,are reported to have taken a position against amendment to the manifesto. But what makes it all the more difficult for PKK fighters to stand up publicly against Ocalan is knowledge of the declared final phase of the plan of the Turkish generals, which involves bringing them into violent confrontation with each other — the partisans of a surrender, faithful to the end to Ocalan, and the partisans of a continued struggle. The tragedy would then be complete — and the decision of the Turkish authorities to defer a decision on Ocalan’s fate only serves to further the Turkish intention to allow sufficient time for the Kurdish leader detained in Imrali to finish destroying his life’s work.

(The Middle East magazine, February 2000, Le Monde, 10 Novembre 1999)

IRAK: Le Livre Noir de Saddam Hussein

Le Livre Noir de Saddam Hussein

OH Editions, Paris, 2005

Introduction

Faire l’impasse sur les crimes de Saddam Hussein, comme le font certains, c’est renoncer à comprendre comment et pourquoi on en est arrivé à la situation actuelle en Irak. La guerre américaine n’était peut-être pas la bonne solution pour mettre fin à la dictature de Saddam Hussein. Mais, comme le montre ce “Livre Noir”, après 35 ans d’une dictature d’une rare violence, qui a anéanti la société civile irakienne et fait des millions de victimes, il n’y avait pas de bonne solution. Le système répressif mis en place par Saddam Hussein était inexpugnable de l’intérieur. Il n’y avait pas de solution démocratique à la dictature de Saddam Hussein : aucun mouvement populaire, aucune insurrection ne pouvait en venir à bout et le renverser, comme les Kurdes et les Chiites en ont fait la sanglante expérience.

Laisser Saddam Hussein exercer son pouvoir plus longtemps, c’était condamner la société civile irakienne à l’anéantissement, et laisser les conflits entre les diverses composantes ethniques et confessionnelles du peuple irakien (Estimations : 60% de Chiites, 36% de Sunnites, 4% de Chrétiens — ou 75% d’Arabes et 25% de Kurdes) s’exacerber au delà du point de non retour.

Un Régime contre son Peuple.

Destiné à tous ceux qui veulent exercer leur droit d’apprendre et de savoir, ce “Livre Noir” permettra d’abord de comprendre comment tout a commencé.

Patrick Baudouin, président d’honneur de la FIDH (Fédération Internationale des Droits de l’Homme), commence par rappeler un certain nombre de définitions légales qui seront des outils indispensables pour la lecture de cet ouvrage : qu’est-ce qu’un génocide, un crime de guerre, un crime contre l’humanité, et à quels crimes spécifiques de Saddam Hussein s’appliquent ces diverses catégories pénales? Et Patrick Baudouin se prononce pour la reconnaissance du droit des victimes, les “grandes absentes” des tribunaux ad hoc.

Peter Sluglett, auteur du livre de référence sur l’Irak après la Révolution de 1958, retrace dans son “Portrait d’un Dictateur” la carrière de Saddam Hussein, montrant comment cet ambitieux militant, orphelin de père et sans éducation, venant d’un petit village de la région de Takrit, a éliminé sans pitié tous les membres de son entourage qui pouvaient lui faire de l’ombre, pour exercer seul le pouvoir absolu — un parcours noyé dans le sang. Peter Sluglett retrace aussi dans “Le Baas, du panarabisme à la dictature”, l’itinéraire d’un parti élitiste au départ, et idéaliste, devenu un parti de masse, et surtout, un instrument de pouvoir pratiquement vidé de toute idéologie. Dans cet essai délibérément polémique, il fait “exploser” un certain nombre de mythes sur le nationalisme arabe, montrant en particulier pourquoi, étant donnée la composition ethnique et confessionnelle de l’Irak,, le nationalisme arabe, création d’une élite sunnite, ne pouvait qu’y rencontrer un écho limité: le Baas n’est devenu un parti de masse qu’après avoir pris le pouvoir.

Le Portrait… Il n’y a pas de régime totalitaire sans abondance du portrait du “Leader”. Zuhair al Jezairy, rédacteur en chef du journal “Al Mada” à Bagdad, s’interroge sur les origines du culte de la personnalité : est-il le fruit des désirs du “leader”, ou du besoin des gens d’avoir un “sauveur” ? Saddam Hussein, manifestement, ne cherchait pas à savoir si les foules qui défilaient devant lui aimaient leur Président, et il gérait minutieusement la représentation de son image dans tout le pays, ne laissant aucune chance au hasard: Il finit par hanter les rêves d’une jeune femme anesthésiée…

Dans “Saddam Hussein dans l’enfer des dictateurs”, Hazem Saghieh, journaliste libanais et éditorialiste du quotidien “Hayat”, ramène Saddam Hussein à sa juste dimension. Le comparant à deux grands dictateurs du XXeme siècle — Hitler et Staline — et demandant : “Qui sait si Hitler avait un frère, ou Staline un cousin?”, Hazem Saghieh démontre à quel point le totalitarisme de Saddam Hussein, reposant sur le cercle étroit d’une fratrie, se distingue du totalitarisme européen, en produisant un despotisme incapable de gérer les ressources humaines et économiques d’un pays moderne. Lecteur encyclopédique, familier tour à tour de Hannah Arendt et d’Engels, Hazem Saghieh stigmatise la médiocrité intellectuelle du régime de Saddam Hussein, affirmant que les textes de Michel Aflak, le fondateur du Baas, sont dignes de figurer dans un manuel… d’école primaire !

Peter Sluglett analyse dans l”Anatomie d’un régime dictatorial” le fonctionnement du système Saddam qui n’a épargné personne et n’a “laissé ni un Lénine en exil, ni un Mandela en prison pour prendre la relève”, tandis qu’Ibrahim al Marashi, éminent spécialiste irakien des services spéciaux du Baas, répertorie et analyse le fonctionnement de ces services qui ont permis à Saddam Hussein d’éliminer impitoyablement opposants et simples victimes de sa rage de pouvoir. Il est, aujourd’hui encore, impossible de faire un bilan statistique précis du nombre des victimes de Saddam Hussein, mais Tariq Ali Saleh, président de l’Association des Juristes Irakiens, tente malgré tout de dresser un bilan de 35 ans de répression du Baas.

Qui se souvient aujourd’hui des “Pendus de Bagdad”, ces malheureux Juifs pendus par les Baasistes peu après leur arrivée au pouvoir, en 1969, sur la grande place de la Libération à Bagdad? Chris Kutschera retrace l’histoire de la communauté juive d’Irak, une des plus importantes du Moyen-Orient, dont les derniers représentants ont été pourchassés par les Baasistes. Il restait 30 Juifs en Irak à la chute de Saddam Hussein.

Connue aujourd’hui de tous après les exactions des troupes américaines, l’immense prison d’Abou Ghraib (130 hectares) a été pendant des décennies le symbole tragique de la répression du Baas. Des centaines de milliers d’Irakiens ont transité par cette prison, avant, souvent, d’y mourir. Nous avions retrouvé Saadoun Kassab, un ingénieur qui avait participé à sa construction, avant d’y être incarcéré par les Baasistes, et son témoignage est un document exceptionnel. Nous avons également reproduit le témoignage d’Abdoul Hadi al Hakim : plus qu’un récit de torture, hélas banalisée par sa répétition pendant ces décennies de répression baasiste, le récit de l’enfermement d’un homme qui y a été enfermé pendant six ans, pour le seul délit de porter le nom d’une illustre famille chiite, témoigne de l’arbitraire du régime baasiste. Belle revanche sur la dictature, Abdoul Hadi al Hakim vient d’être élu, en janvier 2005, député de la nouvelle assemblée constituante irakienne.

La répression des Chiites

Les Chiites, qui constituent environ 60 pour cent de la population irakienne, ont toujours été exclus du pouvoir depuis la création de l’Etat irakien par les Britanniques qui ont remis le pouvoir à une petite minorité d’Arabes sunnites. Mais, avec l’arrivée du Baas au pouvoir, cette exclusion devient persécution: ils sont l’objet d’une véritable vindicte…

La seconde partie du “Livre Noir” s’ouvre avec l’histoire de la persécution des Chiites irakiens par le régime baasiste, par Faleh Jabar, un des meilleurs spécialistes mondiaux de la question chiite en Irak. Après avoir rappelé la place importante que les Chiites occupaient dans la société irakienne sous la monarchie, Faleh Jabar souligne que rien, idéologiquement, ne prédestinait les Chiites à une confrontation avec le Baas, dont le premier secrétaire général (Fouad Rikabi) était un chiite. Et il retrace, étape par étape, l’histoire de la détérioration des relations entre le Baas et les Chiites, et les exécutions qui ont jalonné cette histoire. De cette étude extrêmement riche, on retiendra ce résumé fulgurant: “La monarchie avait mis en place de bons mécanismes d’intégration multi-ethniques et multi-communautaires, mais les classes moyennes modernes se retrouvaient exclues de l’arène politique. Les régimes militaires améliorèrent la représentation des classes moyennes, mais affaiblirent l’intégration et la participation ethno-communautaire. Le parti Baas les détruisit purement et simplement”.

Jens-Uwe Rahe, journaliste allemand, rappelle un des épisodes les moins connus de la répression de cette communauté par les Baasistes — l’expulsion, au début des années 1980, de plusieurs dizaines de milliers de Chiites arabes irakiens, accusés par les autorités d’être en fait des ressortissants d’origine iranienne

Sahib al Hakim raconte l’histoire de sa famille, la famille Al Hakim, dont plusieurs dizaines de membres ont été emprisonnés et exécutés, et explique pour quelles raisons Saddam Hussein s’en est particulièrement pris à cette famille de dignitaires chiites qui a donné plusieurs ayatollahs.

Depuis plus de 15 ans Emma Nicholson of Winterbourne se bat pour la sauvegarde des Marais du sud de l’Irak, un écosystème unique au monde, que Saddam Hussein a en grande partie asséché parce qu’il abritait des rebelles chiites et une population à part, les Arabes des Marais, qui s’est attirée la vindicte de Saddam. Emma Nicholson décrit les principales étapes de ce qui constitue en même temps un crime écologique et un génocide et prononce un réquisitoire terrible contre Saddam Hussein. Selon certaines estimations, il ne faudra pas moins d’un milliard de dollars pour réhabiliter les marais.Et Emma Nicholson conclut en dénonçant la prochaine menace qui pèse sur l’avenir des marais — une menace qui vient de loin, l’exploitation du pétrole gisant sous les eaux des marais.

En conclusion à cette partie du “Livre Noir” consacrée aux Chiites, Faleh Jabar relate le soulèvement chiite de 1991, et la répression sanglante qui fit plus de 300.000 victimes, en très grande majorité des civils. C’est aussi l’occasion pour Faleh Jabar de revenir sur le “patriotisme”, sur le comportement des Chiites irakiens pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) et de montrer comment la répression sanglante de ce soulèvement a “coupé les derniers ponts” entre le gouvernement central sunnite de Bagdad et les provinces chiites du sud.

Le Génocide des Kurdes

Opprimés dans les quatre pays du Moyen-Orient où ils vivent (Irak, Iran, Syrie, Turquie), les Kurdes subissent des degrés divers de répression dont Hamit Bozarslan analyse les mécanismes et les ressorts idéologiques dans une étude comparative, en introduction à cette troisième partie du “Livre Noir” consacrée au Génocide des Kurdes.

Dans “Un Etat contre les Kurdes”, Chris Kutschera retrace l’histoire d’un Etat irakien qui a incorporé les Kurdes contre leur volonté dans un état �majoritairement arabe, et ne leur a apporté que guerres, destructions et déportations, en montrant comment Saddam Hussein a transformé une campagne de répression qui a commencé peu après la chute de la monarchie en 1958 en une véritable entreprise d’extermination, multipliant crimes de guerre et crimes contre l’humanité, pour aboutir à un génocide. Parmi les principaux crimes de Saddam Hussein contre les Kurdes, l’auteur analyse en détail la campagne d’arabisation, la disparition des 8.000 Barzani, la campagne de l’Anfal, la persécution des Chrétiens du Kurdistan, et le bombardement de Halabja.

Dans son chapitre sur l’utilisation des armes chimiques contre les populations civiles du Kurdistan, Françoise Brié rappelle que si les armes chimiques ont des effets dévastateurs immédiats bien connus et répertoriés, elles ont aussi des effets secondaires et à long terme encore peu étudiés. Et elle souligne qu’aucune enquête internationale n’a été faite à ce jour sur place sur l’emploi des armes chimiques contre les Kurdes par Saddam Hussein.

Jens-Uwe Rahe, enfin, revient sur un autre crime peu connu de Saddam Hussein, la déportation de dizaines de milliers de Kurdes Faylis (chiites) à partir de 1969 et au début des années 1970. Ces déportations avaient plusieurs objectifs — permettre à Saddam Hussein de “corriger” la composition démographique de l’Irak, et en même temps frapper collectivement certains groupes de la population suspects à ses yeux de “déloyauté”, tout en faisant pression sur l’Iran.

Les Guerres de Saddam Hussein

Les guerres de Saddam Hussein ont fait des centaines de milliers de victimes, militaires d’abord, et aussi civiles, en Iran et en Irak, et, dans une moindre mesure, au Koweit.

Chris Kutschera montre, dans cette quatrième partie du “Livre Noir”, comment la première guerre de Saddam Hussein, la guerre contre l’Iran (1980-1988) s’inscrit dans un contexte de tensions séculaires, mais a surtout été le fruit de l’ambition d’un dictateur qui a cru pouvoir profiter des circonstances — la révolution islamique en Iran — pour devenir le leader du monde arabe, et du Moyen-Orient. L’auteur montre aussi comment les pays occidentaux, de la France aux Etats-Unis, ont soutenu Saddam Hussein dans son combat “contre le fanatisme islamique”… et comment l’emploi massif des armes chimiques a “sauvé” le régime de Saddam Hussein.

Il revient au Dr Shahriar Khateri, spécialiste iranien des armes chimiques, de relater en détail quels gaz les Irakiens ont utilisés contre les troupes et les populations civiles iraniennes, et quels ont été les effets immédiats et secondaires de ces armes chimiques, faisant pour la première fois le bilan, terrible, des bombardements chimiques irakiens, opération par opération. Chris Kutschera a recueilli le témoignage de victimes iraniennes — d’anciens combattants, et des civils kurdes iraniens — qui près de 20 ans après, souffrent encore terriblement des effets secondaires des gaz.

Mohammed al Rumaihi, politologue koweitien, fait l’historique des revendications irakiennes sur le Koweit et rappelle les immenses dommages infligés au petit émirat koweitien pendant l’occupation irakienne (1990-1991) : arrestations arbitraires, exécutions extra-judiciaires, pillage, destructions matérielles… Chris Kutschera a recueilli les témoignages de parents des quelque 600 Koweitiens qui ont disparu après avoir été arrêté par les Irakiens.

Les Réseaux pro-Irakiens

Tous les pays, à l’Est comme à l’Ouest, ont soutenu le régime de Saddam Hussein, jusqu’à l’invasion du Koweit, soit en observant un silence coupable, soit en le soutenant ouvertement, mais certains d’entre eux se sont particulièrement distingués en lui fournissant des armes non conventionnelles, ou les matériaux pour les fabriquer…

Jonathan Randal, ancien correspondant du Washington Post, ouvre cette cinquième partie du Livre Noir en dévoilant des aspects peu connus des relations ambigues de Washington avec le dictateur de Bagdad, en particulier pendant ces huit longues années de la guerre Iran-Irak (1980-1988) où Washington en est arrivé à considérer la survie du régime de Saddam Hussein comme une priorité absolue, fermant les yeux sur l’emploi des armes chimiques contre les Kurdes et les Iraniens… et sur les efforts de Saddam Hussein pour fabriquer l’arme atomique.

Chris Kutschera retrace les étapes d’une “Idylle sans faille” entre Saddam Hussein et la France qui, de gauche ou de droite, n’a jamais, à ce jour, dénoncé les crimes de Saddam Hussein.

Oles et Bettie Smolansky, spécialistes américains des études soviétiques, font un historique minutieux des relations de Bagdad avec l’URSS et la Russie, montrant que depuis Gorbatchev Moscou a poursuivi deux objectifs difficiles à concilier — maintenir Saddam Hussein au pouvoir, tout en préservant de bonnes relations avec Washington. Soulignant le rôle central des relations russo-américaines, ils affirment qu’en aucun cas Moscou n’était disposé à mettre en danger ses relations avec Washington uniquement pour sauver Saddam Hussein. Et montrant que son expansion économique était la priorité N°1 de la Russie, ils vont jusqu’à se demander si le Kremlin a fait de sérieux efforts pour abolir un embargo qui pendant les dix ans d’application de la résolution Pétrole contre Nourriture, a permis à la Russie d’engranger de profitables contrats avec l’Irak. Et de conclure que la fin du régime de Saddam Hussein marque aussi la fin des “relations spéciales” qui unissaient Moscou à l’Irak.

Antoine Sfeir analyse les raisons pour lequelles la rue arabe a quasi unanimement soutenu le régime de Saddam Hussein. Refusant de voir en lui le boucher de l’Irak, elle a au contraire glorifié le “Bismarck du Monde Arabe”, l’homme qui avait fait de l’Irak un “pays qui avance, où la manne pétrolière était distribuée”, se distinguant d’un monde arabe plongé dans la désolation. Mais surtout, souligne Antoine Sfeir, la rue et les élites arabes n’avaient pas le choix — elles ont contesté et dénoncé la seule chose que leurs despotes les laissaient dénoncer — l’hégémonie américaine.

Analysant les révélations des 1200 pages de l’énorme rapport de Charles Duelfer sur les armes de destruction massive, Chris Kutschera expose l’ampleur des programmes d’armements biologique et chimique de Saddam Hussein (indiquant notamment quels pays l’ont aidé à mettre au point ces armes) — et rappelle qu’en 1990 Saddam Hussein était sur le point de se procurer la bombe atomique. Mais il a perdu cette course contre la montre en envahissant prématurément le Koweit. La plus grande révélation du rapport Duelfer, c’est sans doute que Saddam Hussein a bien donné l’ordre à la mi-1991 de détruire toutes les armes non conventionnelles et leurs unités de production. Mais pour dissuader ses ennemis de l’attaquer, il a délibérément entretenu l’ambiguité sur l’existence de ces programmes, s’enferrant dans le piège de ses mensonges ou de ses demies-vérités.

Parmi tous ces pays coupables d’avoir soutenu Saddam Hussein, certains sont allés jusqu’à lui fournir des armes chimiques ou des éléments permettant de les fabriquer. Khaled Salih, politologue kurde, démonte ces réseaux qui ont permis à Saddam Hussein de bombarder les Kurdes ou les Iraniens avec des armes chimiques, incriminant particulièrement les ressortissants de deux pays européens — l’Allemagne et la Hollande..Et il s’interroge sur la culpabilité de ces dirigeants occidentaux qui savaient ce que faisait Saddam Hussein, et qui ont laissé faire. Et de poser cette question fondamentale: “les marchands de la mort qui ont fourni ses armes à Saddam seront-ils eux aussi poursuivis”?

Bilan de 35 ans de dictature

Nul n’était mieux placé que Sami Zubaida, sociologue irakien, pour ouvrir la sixième partie du Livre Noir et faire le bilan de 35 ans de dictature bassiste sur la société irakienne. Faisant tour à tour appel à des témoignages, à des statistiques économiques, et à la littérature irakienne, Sami Zubaida montre comment le Baas de Saddam Hussein a manipulé la société irakienne, détruisant certaines classes, en créant d’autres, plaçant tout le monde sous un système d’espionnite généralisé, nationalisant les entreprises et la terre, puis les dénationalisant, détribalisant la société puis la retribalisant, la laïcisant puis l’islamisant, en fonction des évènements et des vicissitudes d’un régime qui dépendait de la rente pétrolière. Il conclut en soutenant que le chaos actuel n’est pas le fruit d’une “nature” particulière de l’Irak, mais bien le résultat de 35 ans de dictature.

Il revient à Leszek Balcerowicz, économiste polonais, ancien ministre, actuellement gouverneur de la Banque centrale de Pologne, de faire le bilan économique de la dictature du Baas, en comparant l’économie irakienne à celle d’un certain nombre de pays ex-communistes — la Pologne, la BiéloRussie, les Etats Baltes. Libéral convaincu, Leszek Balcerowicz prône l’application immédiate d’un programme de réformes économiques en Irak, en mettant l’accent sur la nécessité de limiter encore plus le rôle de l’Etat dans ce pays, à cause de son hétérogénéité ethnique et religieuse, et des risques liés à un éventuel mauvais emploi des revenus du pétrole.

Quelle Justice Pour Saddam Hussein?

Au cours du procès de Saddam Hussein et de ses complices, l’accusation utilisera trois catégories principales de preuves: les témoignages de survivants ou de membres de leurs familles, les documents, et les charniers.

Chris Kutschera rappelle comment le bref soulèvement kurde de mars 1991 a permis aux Kurdes de mettre la main sur des millions de documents originaux du régime irakien (documents administratifs, rapports des services secrets), et comment ces documents ont été transportés aux Etats-Unis, où ils ont été rejoints par les documents saisis après la libération du Koweit, puis par ceux qui ont pu être récupérés après la chute du régime de Saddam en avril 2003. Cette masse de documents, numérisés, classés, et analysées par le “Projet de Recherche et de Documentation sur l’Irak”, fournit des preuves irréfutables des crimes de Saddam Hussein et des principaux dirigeants baasistes. Elle permet, comme le dit excellemment Kanan Makiya, de “plonger dans le ventre de la bête”.

Archéologue allemande, spécialiste de l’exhumation médico-légale des charniers, Sinje Caren Stoyke souligne que les Irakiens ont toujours su que le régime enterrait ses victimes dans des fosses communes — de même que les Occidentaux, qui fermaient les yeux sur les crimes de Saddam Hussein parce que cela les arrangeait — et nous interroge: “Deux cent mille Kurdes, des dizaines de milliers de Chiites, des milliers de prisonniers, combien de corps faudra-t-il exhumer pour prouver que Saddam est un assassin”? Continuant dans une perspective plus froidement scientifique, elle explique comment tous ces détails relevés au cours de l’exhumation d’une fosse commune — les débris de vêtements, les objets, les documents, les blessures — fournissent des indications précieuses sur l’identité des victimes; et sur la façon dont elles ont été exécutées. Et finalement, Sinje Caren Stoyke nous livre, pour la première fois une liste complète, terriblement macabre, mais malheureusement pas définitive, des fosses communes découvertes en Irak, en rappelant que le souci majeur des Irakiens est certes de faire justice, mais avant tout de savoir où reposent leurs disparus, pour pouvoir en porter le deuil..

Après avoir souligné les liens entre démocratie et justice, André Poupart, professeur honoraire de droit à l’université de Montréal, détaille dans cette septième partie du Livre Noir les conditions d’un procès juste et équitable de Saddam Hussein. Rappelant les deux options possibles — un tribunal irakien, ou un tribunal international — André Poupart estime que, malgré les difficultés que cela représente dans un Irak aussi instable, Saddam Hussein doit être jugé par un tribunal irakien, pour que ce procès soit vraiment exemplaire, en même temps catharsis et première étape de la refondation de la société irakienne en Etat de droit, par et pour les Irakiens. Et il insiste sur la nécessité de donner enfin la parole aux victimes, qui ont droit à protection et réparations.

KURDISTAN D’IRAN : Ghassemlou et le guet-apens de Vienne

Ghassemlou à Mahabad

Le 13 juillet 1989, Abdoul Rahman Ghassemlou, Kurde Iranien, opposant au régime de la République islamique, était tué de deux balles dans la tête avec deux de ses camarades dans un appartement de Vienne. Ghassemlou dirigeait le “Parti démocratique du Kurdistan d’Iran” (PDKI). Depuis dix ans une guerre opposait l‘armée de Téhéran aux “pechmergas” (combattants kurdes).

Après une première série de contacts en décembre 1988 et janvier 1989, Ghassemlou venait de renouer avec des émissaires iraniens, dont l’un, Mohammed Jaffar Sahraroudi, chef adjoint des renseignements (extérieurs) des gardiens de la révolution au Kurdistan iranien, sera blessé lors de la fusillade. La police autrichienne le laissa quitter l’hôpital où il avait été soigné, puis se réfugier à l’ambassade d’Iran et quitter le territoire autrichien le 22 juillet. Un autre Iranien, un certain Bouzourgian, garde du corps, retenu un temps dans les locaux de la police, puis visé par un mandat d’arrêt finalement levé, a pu lui aussi regagner Téhéran. Le troisième homme, Haji Moustafavi Lajeverdi, chef des services secrets (intérieurs) au Kurdistan, put quitter librement l’Autriche.

Un document exceptionnel

Ghassemlou à cheval

Ces entretiens entre les envoyés de Téhéran et les chefs kurdes avaient été enregistrés par les participants: après avoir été conservées par la police autrichienne, les cassettes de Ghassemlou ont été remises au PDKI: c’est Abdoulla Hassan Zadé, secrétaire général du PDKI, qui nous a personnellement permis de les écouter. C’est un document exceptionnel: jamais sans doute Abdoul Rahman Ghassemlou n’avait exposé avec un tel souci pédagogique sa conception de l’autonomie pour le Kurdistan iranien. Les questions et les réponses de ses interlocuteurs iraniens, assurés, croyaient-ils, que leurs propos ne seraient jamais divulgués, éclairent de façon révélatrice la psychologie et les catégories mentales des responsables de la République islamique d’Iran, qui oscillent entre des références à des concepts politiques modernes et… au califat d’Ali.

Ghassemlou avec cheikh Ezzedine

Les assassins de Ghassemlou et de ses amis kurdes ont-ils résolu de le supprimer après avoir entendu ses déclarations? Ou étaient-ils déterminés à le tuer avant le début de ces discussions?. Seul leur procès apporterait une réponse à ces questions. La lecture de ce document exceptionnel permet d’avancer le scénario suivant: les autorités iraniennes, sachant que le mouvement de Ghassemlou avait été très affaibli par les coups de l’armée iranienne et par une nouvelle scission (1988), et connaissant son désir d’arriver à une solution négociée, ont peut-être espéré qu’il se contenterait d’une demie-mesure: la légalisation de son parti. Mais Ghassemlou s’obstinant à demander la proclamation solennelle de l’autonomie du Kurdistan par les nouveaux dirigeants iraniens (Khomeiny est mort le 4 juin 1989), les émissaires de Téhéran ont contacté leurs responsables, le soir du 12 juillet 1989, après la première rencontre: l’ordre est alors tombé: “abattez-le”.

                     *****

“La Paix soit avec vous! Nous avions convenu entre nous que ces contacts devaient rester totalement secrets”, déclare Sahraroudi, car y a “des ennemis qui ne veulent pas que ces problèmes soient résolus”…. Et Sahraroudi précise: “Même a l’intérieur du gouvernement iranien, il y a des gens qui ne veulent pas de contacts; au sein de l’exécutif, il n’est pas possible de parler ouvertement de ce problème”.

Abdoul Rahman Ghassemlou va droit au but:

“Au cours de notre dernière rencontre, on a parlé de deux points essentiels:

– l’acceptation du principe d’autonomie

– le principe de la libre activité de notre parti dans le pays.

Vous avez répondu qu’actuellement les autorités du régime ne sont pas d’accord sur l’acceptation du principe d’autonomie. Le deuxième point, nous l’avons longuement discuté au bureau politique: est-ce que les pechmergas garderont les armes ou pas? Le bureau politique pense qu’il est impossible de rendre les armes. Vous comprendrez qu’après dix ans de guerre, et toutes ces victimes, l’autonomie est devenue le symbole de nos revendications. Utiliser un autre mot? Si vous acceptez le contenu de l’autonomie, pourquoi est-ce que vous avez peur du mot?”.

Tout en ne cessant pas de marteler qu’il est l’homme de l’autonomie — “ma génération, c’est la génération de la démocratie et de l’autonomie” — Ghassemlou invite ses interlocuteurs à négocier avec lui, en les mettant en garde:

“Bien sûr, si le problème kurde n’est pas résolu, cela pourrait conduire à des revendications centrifuges et au séparatisme”…

Sahraroudi prend alors la parole: “C’est la première fois qu’on discute entre nous de ce que l’Islam pense du problème des nationalités. Pour résoudre nos problèmes, nous n’écoutons personne, ni l’Est ni l’Ouest, nous sommes prêts à nous sacrifier pour nos idéaux”.

Abdoul Rahman Ghassemlou revient à la charge: “Je voudrais vous dire que je ne suis pas convaincu par tous ces obstacles à la proclamation de l’autonomie que vous avez énumérés… C’est maintenant MM. Khamenei et Rafsandjani qui dirigent la prière du vendredi à Téhéran. Ils pourraient faire une déclaration sur l’autonomie du Kurdistan”.

Et Ghassemlou d’exposer en détail sa conception de l’autonomie:

“Pour nous il y a 4 points essentiels:

– l’autonomie, cela veut dire la décentralisation du pouvoir.

– le deuxième point essentiel pour nous, c’est la langue kurde. Le Kurde doit devenir la langue officielle de la région kurde.

– le troisième problème, c’est la délimitation de la région autonome. Pour ca il faut prendre en considération les facteurs géographiques, économiques, et surtout la volonté de la population des régions où vivent les Kurdes.

– le quatrième point est essentiel pour la population kurde: Il faut que la sécurité à l’intérieur de la région kurde soit assurée par les Kurdes.

Voilà les quatre points importants, et nous ne demandons pas davantage… En ce qui concerne leur application, nous sommes réalistes. Par exemple, pour la délimitation des frontières, il y aura des litiges. Mais les Kurdes ne sont pas prêts à faire la guerre pour les détails, si l’essentiel est accepté”.

Ghassemlou conclut: “C’est impossible de changer le mot “autonomie”. Ce mot a une charge émotionnelle, historique, pour la population kurde. C’est un symbole. J’ai l’impression que vous acceptez le contenu, mais que vous voulez qu’on renonce au mot. Quand on lit un texte sacré en Islam, on ne peut pas commencer sans dire “Bismilla Rahim” (Au nom de Dieu). C’est la même chose, vous acceptez le contenu de l’autonomie, mais pas le “Bismilla Rahim”.

Les Iraniens disent alors qu’ils doivent contacter Téhéran avant de reprendre des discussions qui “ont créé beaucoup d’espoir”. Et ils se séparent en disant qu’ils téléphoneront pour préciser l’heure du prochain rendez-vous, le lendemain. 

Lors de la rencontre suivante, le 13 juillet, Sahraroudi dit qu’il a contacté ses “frères” a Téhéran.

“Vous avez dit hier que les responsables iraniens pourraient parler de l’autonomie à la prière du vendredi…Il y a des problèmes sur lesquels les responsables, l’Imam, peuvent parler à la population. Mais il faut préciser qu’il y a des problèmes sur lesquels nous avons des points de vue différents.

Et Sahraroudi se lance dans une longue digression révélatrice de la façon dont le régime résout — ou ne résout pas — ses problèmes: “Bien sur nous avons d’autres problèmes: Depuis dix ans il y a une discussion très animée sur le rôle du Bazar: certains disent qu’il ne faut pas le laisser contrôler l’économie de l’Iran, et que les déshérites soient considérés comme des citoyens de deuxième classe. À cette époque, l’Imam était vivant, et il a dit que l’Islam n’est pas pour le capitalisme, l’Islam n’est pas pour le contrôle de l’Etat, L’Islam est au milieu, c’est une troisième voie qui a ses règles! Je vais vous citer l’exemple du commerce extérieur: trois fois des lois ont été soumises au majlis (parlement), sans solution… Donc à la fin, ils ont été obligés de les soumettre au conseil du discernement.

Venons en maintenant à l’autonomie… C’est comme pour l’économie: Il y a deux pensées là-dessus. Il y a une pensée qui rappelle qu’à l’époque de sa Sainteté Ali (gendre de Mahomet et quatrième calife) sa Sainteté Ali gouvernait depuis le siège central du califat; mais il y avait d’autres régions, qui s’appelaient “vilayets” (provinces), dont les “valis” (gouverneurs) avaient des compétences beaucoup plus vastes que celles de l’autonomie. Il y a une autre école qui dit que c’etait à l’époque d’Ali, et qu’aujourd’hui les conditions sont différentes: nous sommes entourés d’ennemis, de pays qui sont dans l’OTAN, de régimes réactionnaires, qui ne laisseront pas l’autonomie rester dans ses limites. Ils essaieront de l’élargir, pour que ça aboutisse à la séparation. Donc l’autonomie n’est pas un problème qu’on peut résoudre  avec une ou deux déclarations à la prière du vendredi.

Deuxième problème: le PDKI veut garder la même situation, et en même temps négocier avec la RII; mais ca, je suis sûr que ce ne sera pas accepte”.

Sahraroudi fait une nouvelle digression, pour expliquer comment fonctionne le système islamique: “Je vais vous donner un autre exemple: les relations extérieures. Cela a été discuté pendant des années avant qu’on prenne une décision. Si nous avons coupé les relations avec les USA ou rétabli les relations avec l’URSS, ce n’est pas à la suite d’une décision qui a été prise en une journée ou deux par une ou deux personnes. On a eu des discussions, et à la fin, au bout de plus de trois ans, dix ans, onze ans, et tout en prenant en considération la situation de l’URSS, on est arrivé à la conclusion d’avoir des accords avec eux. Pourquoi? Parce que nous avons les problèmes de l’Afghanistan, du Pakistan, du Golfe, et bien sûr parce que nous avons des problèmes avec l’Occident. Donc l’autonomie, il faut que ce soit discuté pendant des années. Je suis sûr que, dans les conditions actuelles, l’autonomie telle que vous la présentez ne sera pas acceptée”. Et il cède la parole à Haji Moustafavi.

Haji Moustafavi: “Bismilla Rahim… Les partis communistes se basent sur la théorie des nationalités de Staline. Les Arabes disent: voici notre point de vue. Les partis sociaux démocrates ont leur solution. En ce qui nous concerne, les forces islamistes, la RII, il n’y a pas eu jusqu’a maintenant d’analyse du problème des nationalités. Si on arrive à amener la République Islamique à se pencher sérieusement sur ce problème du point de vue théorique, ce sera une grande réussite. Dans l’Islam, il y a bien sûr une tradition, chez le Prophète et ses successeurs. J’espère que le régime va se pencher sur le problème, et qu’entre ce que dit la Tradition, et ce que vous revendiquez, on pourra trouver entre les deux…

Ghassemlou reprend la parole en disant qu’il ne peut pas accepter la position de ses interlocuteurs:

“Vous dites que le problème essentiel maintenant, ce n’est pas de résoudre le problème de l’autonomie, mais de régler les relations entre le parti (PDKI) et la République Islamique d’Iran (RII): Nous, nous sommes venus pour vous demander de résoudre le problème de l’autonomie”. Et Ghassemlou explique longuement que le droit à l’autodétermination peut se réaliser sous plusieurs formes: l’indépendance, un statut fédéral, ou l’autonomie.

“Le problème pour nous, poursuit Ghassemlou, c’est de savoir si la RII veut vraiement résoudre le problème des nationalités en Iran. Si la RII dit oui, alors on veut savoir: Comment est-ce que la RII veut résoudre

le problème? est-ce que c’est l’indépendance, ou le fédéralisme, ou l’autonomie? Nous, les Kurdes, nous avons formulé la demande la plus minimale. Nous acceptons aussi le fédéralisme. Bien sûr, à mon avis, comme l’Islam de l’époque avait une certaine forme de fédéralisme, ce serait mieux de prendre le fédéralisme, et de créer par exemple une union des républiques fédérale de l’Iran. Alors si vous n’acceptez ni l’indépendance, ni le fédéralisme, ni l’autonomie, cela veut dire que vous n’acceptez pas de résoudre le problème des nationalités”.  

Et de conclure: “Peut-être que demain il y aura une autre partie de l’Iran qui demandera l’autonomie; il faut avoir le courage de régler les problèmes internes iraniens avec des principes, des lois pour tout le monde, pour les Arabes, les Beloutches, les Turcomans, les Kurdes. Si dès aujourd’hui on ne peut pas régler ce problème, cela deviendra une calamité pour notre pays”.

Après une brève discussion, les divers interlocuteurs prennent rendez vous pour le lendemain. Fadil Rassoul, l’intermédiaire kurde irakien, intervient alors pour résumer les positions des deux parties, et dit: “Ou vous arrivez a des accords, vous voulez continuer le dialogue, sans qu’il y ait la guerre. Ou tout en continuant la guerre, vous poursuivez les négociations. Mais, conclut-il, c’est mieux d’arriver à un accord maintenant: l’époque est propice. Dans trois ans, ce sera peut-être différent, l’équilibre ou le déséquilibre des forces sera différent, les conditions seront différentes”…

Ce sont ses derniers mots… On entend des bruits de chaises, de table bougées… Puis comme quatre coups étouffés — des coups de feu avec un silencieux?… Puis plus rien… Quand la police, alertée par des voisins appelés par Sahraroudi, lui-même blessé, entre dans l’appartement, elle découvre les cadavres des trois Kurdes…

(Le Monde, 1 Janvier 1998)

(Frankfurter Allgemeine, 19 Januar 1998)

(Der Standard, 30 Janner 1998)

TURQUIE: Leyla Zana, la seule femme député kurde..

Je suis née le 3 mai 1961; mon père était un petit employé du service des eaux. Nous étions 6 enfants: j’avais 4 soeurs et un frère; je suis allé un an et demi à l’école primaire, mais mon père, un homme conservateur, traditionnel, m’a forcée à arrêter mes études; moi je ne voulais pas arrêter, mais je ne pouvais pas m’opposer à sa volonté. Et à 14 ans, il m’a mariée, avec Mehdi, mon cousin. Je ne le connaissais pas; quand j’étais petite, il venait dans le village faire de la propagande pour son parti (le POT, le parti communiste de Turquie), mais je n’avais pas fait attention à lui. Il avait été arrêté en 1971, et avait passé 3 ans en prison, avant de bénéficier d’une amnistie en 1974. Sa mère venait souvent chez nous, et un jour, fin 1974, elle m’a demandée à mon père, pour son fils. Mon père a accepté.

Un mariage arrangé par mon père

Quand mon père me l’a dit, je l’ai frappé, en lui disant: “c’est comique!” Mais malgré tout il m’a donnée à Mehdi. Quand j’ai vu Mehdi la première fois, j’étais fiancée. Je ne pouvais pas penser à lui comme un mari: j’étais petite, il était vieux: il y avait plus de 20 ans de différence entre nous. Mehdi est né en 1940, il avait près de 35 ans, il était tailleur.

Mehdi Zana avec son fils Ronahi et sa fille Ruken à Paris devant une photo de Leyla Zana

Ce n’était pas moi qui choisissais mon mari, et tout de suite j’ai senti que ma vie serait dure: nous avions tellement de différences. J’étais une enfant, je voulais vivre mon age, et lui il était un homme. Mais début 1975 nous étions mariés.

Q: que pensiez-vous des activités politiques de Mehdi? (un des chefs du mouvement nationaliste kurde en Turquie)

L.Z: A l’époque, il n’y avait pas de mouvement nationaliste. Les militants de cette génération étaient communistes. Et ma famille était très traditionnelle; donc j’étais anticommuniste. Mon père avait d’ailleurs dit à Mehdi: “Je te donne à ma fille, mais il faut que tu ailles à la mosquée!” Mehdi avait répondu:” D’accord, d’accord, on verra”.

Q: Alors, qui a changé?

L.Z: C’est moi. Je vivais dans un petit monde. Et tout d’un coup je me suis trouvée dans un monde beaucoup plus vaste; et j’ai compris que ce monde-là n’était pas ce que je voyais dans mon village. J’ai commencé à changer, progressivement. Quand j’ai commencé à vivre avec Mehdi, je vivais tellement de contradictions: je n’avais pas décidé ma vie, c’était quelqu’un qui m’imposait la vie que je menais. Pendant cinq ans, ce n’a pas été ma vie: j’étais quelqu’un pour Mehdi, pour faire plaisir à Mehdi.

En 1980, Mehdi a été arrêté, et il est allé en prison (il devait y passer 10 ans). J’avais 20 ans; j’avais un petit garçon, et j’étais enceinte!: pendant un an je n’ai pas arrêté de pleurer. Je me demandais: comment vais-je vivre? comment vais-je nourrir mes enfants? Ma famille n’était pas riche. Je n’étais pas indépendante financièrement. Au début, j’allais le voir à la prison simplement pour dire “nous sommes là”.

À la porte de la prison j’ai connu beaucoup de gens très différents. Peu à peu, j’ai commencé à changer. Je me posais des questions sur mon identité. Qui suis-je? Pour moi, avant, ce n’était pas intéressant d’être kurde. L’idéal, c’était d’être turc. On disait: les Kurdes, c’est de la M… Je n’avais pas été influencée par Mehdi sur le plan politique: il ne parlait pas de ces chose-là avec moi: jusqu’en 1980, les politiciens de la génération de Mehdi ne mélangeaient pas la vie de famille et la vie politique. Après, ce fut différent. Il faut comprendre l’idéologie officielle. Les Turcs disaient: ”Les Kurdes ont une queue” (comme les animaux) et nous on acceptait ça. Etre kurde, c’était un déshonneur. Je me souviens très bien, quand j’étais très petite ma mère avait été malade, et on l’avait conduite à l’hôpital de Diyarbakir (la grande ville voisine); elle portait ses habits de paysanne kurde, et à cause de cela on l’avait très mal traitée: c’est un de mes premiers souvenirs…

Mais peu à peu j’ai changé. La torture, je savais que cela existait depuis 1979. Mais en prison, ils ont torturé Mehdi et ses camarades; pendant six mois, pendant qu’il était torturé, battu, je n’ai pas pu le voir: toutes les semaines, j’allais à la prison, mais sans le voir: on me disait: pas de visites. A ce moment-là, j’ai commencé à lire des livres politiques. Le premier dont je me souviens s’appelle “la fille du Partisan”; à cette époque-là je ne savais pas bien le Turc, je ne comprenais pas tous les mots, c’était difficile pour moi. Après, j’ai lu “les cailloux rouges”.C’était un livre sur l’histoire du parti communiste chinois; il racontait la lutte des communistes contre le système, il y avait des fascistes, et des héros, qui étaient jetés en prison: j’ai fait le parallèle avec notre situation”. En 1984, j’ai commencé à participer à des activités politiques: j’ai fait la grève devant la prison; j’ai participé à des manifestations.

Quand j’ai découvert que j’étais différente, cela a été formidable. Mehdi n’était pas là, et j’avais une identité. C’était formidable. En 1984, je me suis dit: voilà, j’existe. C’était vrai qu’il y avait plein de contradictions entre Mehdi et moi: il voulait que je fasse quelque chose, mais pour lui; il n’était pas content que je fasse quelque chose pour moi.

Dans le monde entier, la femme est maltraitée par les hommes. Mais chez les Kurdes, c’est particulier: elle n’est même pas traitée comme une domestique, la femme est un objet, un animal. Dans ma famille, par exemple, mon père, il dormait du matin au soir. Le soir, il se réveillait, et alors il voyait ses amis, il parlait avec eux. Ma mère, c’était le contraire: elle s’occupait des animaux, elle était dehors toute la journée, elle travaillait. Et malgré cela, le soir, quand elle rentrait à la maison, mon père la battait. Il fallait qu’elle fasse tout ce qu’il voulait, comme une esclave.

Ma mère était restée 12 ans après son mariage sans avoir d’enfant: après, elle a eu quatre filles, coup sur coup. Personne ne lui parlait, surtout pas la famille de mon père. Quand une de mes petites sœurs pleurait la nuit, cela dérangeait mon père: il prenait ma mère et la fillette, et il les jetait dehors, quel que soit le temps.

Une fille, ce n’est rien pour un Kurde

Une fille, ce n’est rien pour un Kurde. Il y a pas longtemps, j’ai eu la visite de mon père, qui m’a dit: “je veux marier ton frère”. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a dit: “Si un jour nous réussissons à faire un Kurdistan, je veux avoir un petit-fils”. Je lui ai dit: , “Mais tu en as un, mon fils”. Mon père a répondu: “Non, celui-là ne m’intéresse pas, il ne porte pas mon nom”.

J’aime beaucoup mon père, mais il a une des originalités des Kurdes: quand il rentre à la maison, il imite la violence qu’il voit à l’extérieur, la violence des gendarmes, des policiers.

Q: Avez vous parlé de toutes ces choses avec votre mère?

L.Z: non; on la voyait très peu. Elle travaillait toute la journée. Aujourd’hui, mon père est pas mal physiquement: ma mère, c’est une très vieille femme.

 Q: mais quand avez-vous vraiment changé?

L.Z: En 1988, quand j’ai été arrêtée, tout est devenu clair. J’ai été gardée 7 jours en garde-à-vue, avec interrogatoire, et après, j’ai passé 50 jours en prison. J’étais allée voir Mehdi; il y avait tellement de monde devant la prison. C’était en juillet, il faisait très chaud, il y avait beaucoup de femmes avec des bébés, des enfants; et des vieilles femmes. Il n’y avait pas d’eau. Tout d’un coup, ils nous ont enfermés dans un jardin, en nous disant: c’est interdit de voir les prisonniers. Ils ont appelé les hommes qui étaient avec nous, et nous avons entendu qu’ils les battaient de l’autre côté du mur; alors nous nous sommes révoltées, on a lancé des pierres. J’ai réussi à sortir, en bousculant un militaire. Il a dit que j’avais essayé de prendre son fusil. Finalement, j’ai été arrêtée, avec 83 autres personnes. J’ai été accusée d’avoir “incité le peuple à la révolte”.

Les 7 jours de garde-à-vue ont été terribles. Ils ont employé tous les modes de torture. J’étais conduite les yeux bandés dans la salle d’interrogatoire; et là, les policiers, c’était des hommes, me déshabillaient: j’étais toute nue, et ils me frappaient. Ils m’ont frappée sur le nez, je suis tombée, j’ai perdu connaissance: alors ils m’ont arrosée avec un tuyau d’arrosage, avec de l’eau froide. Ils m’ont donné mes habits, et m’ont conduite dans ma cellule. Ils m’ont aussi torturée avec l’électricité. Où cela? sur le sexe. (Leyla Zana, qui jusqu’à maintenant avait raconté ses démêlés avec la police en souriant, est soudain livide, sur le point d’éclater en sanglots. Elle ne le raconte pas, mais ses geôliers l’ont aussi amenée, entièrement nue, devant des hommes qui étaient en prison avec elle. Pour la petite paysanne de Silvan, c’en était trop: ce jour-là, un sentiment nouveau est apparu en elle: une haine sans borne pour ceux qui lui infligeaient un tel traitement). Leyla Zana essuie quelques larmes, et dit: Aujourd’hui encore, j’en fais des cauchemars.

En prison, je partageais la cellule des droits communs, j’étais avec des voleuses, des prostituées, des droguées. J’ai essayé de devenir leur amie. On faisait la cuisine ensemble, on mangeait ensemble, on dormait ensemble, la promiscuité était incroyable.

C’est de cette époque que date mon engagement. Quand j’ai appris qu’il avait des femmes kurdes qui prenaient le fusil, cela m’a beaucoup touchée. Je me suis dit: cela change tout, la femme aussi est un être humain.

Q: Pourquoi avez-vous décidé un jour d’être député?

L.Z: Ce n’est pas moi qui ai décidé: j’étais en Europe; toute ma vie, ce n’est pas moi qui ai décidé: c’est le peuple qui l’a voulu.

Q: Mais dans ce cas vous pouviez refuser.

L.Z: On me disait: “Est-ce que tu veux échapper à tes responsabilités? 

Je n’ai jamais accepté d’être esclave, d’être passive. Quand j’avais 9 ans, une fois un de mes parents a eu mal aux dents: il a demandé à sa femme une soupe; elle l’a préparée et la lui a apportée. Il ne l’a pas trouvée bonne, et il a dit: “enlève ça”; et il a commencé à la battre: je n’avais que 9 ans, il avait 45 ans, mais j’ai sauté sur lui et je l’ai giflé! Encore aujourd’hui, il s’en souvient, et il me dit: “j’en ai oublié mon mal de dent”. J’ai toujours été une combattante.

Q: Cela ne se voyait pas quand vous suiviez votre mari, soumise, à la fin des années 70.

L.Z: J’étais en pleine contradiction. Quand j’étais jeune mariée, je devais faire plaisir à Mehdi, je n’avais pas le courage de crier: la différence d’age était trop grande. Mais à l’intérieur, j’étais révoltée. Si je ne suis pas tombée, c‘est parce que j’ai toujours été révoltée.

Q: Combien de femmes députés y-a-t-il au parlement turc?

L.Z: Nous sommes huit. Je suis la seule kurde. Je suis la première femme parlementaire kurde. J’ai été élue le 20 octobre 1991, avec 45.000 voix. J’étais pourtant en 2° position sur la liste du parti. Le parti a eu 70.000 voix, dont 45.000 pour moi. Il y avait 3 députés pour la circonscription, nous avons eu les trois sièges.

Q: Qu’avez-vous pensé quand vous avez appris que vous étiez élue?

L.Z: Je n’ai jamais imaginé que j’allais perdre. Cette région est très engagée dans la lutte pour le Kurdistan.

Q: quelle solution proposez-vous pour le problème kurde?

L.Z: Avec 20 camarades du parti SHP (social-démocrate) nous avions préparé un rapport, une déclaration, que nous avons soumis à Erdal Inonu, le dirigeant du parti; en résumé, nous disions: il faut que l’Etat accepte notre identité kurde. Le gouvernement a donné beaucoup d’espoirs au peuple kurde, et en même temps il a commencé les massacres.

Le premier jour, en prêtant serment, j’ai dit une phrase en langue kurde: “Moi, j’accepte cette cérémonie constitutionnelle au nom de la fraternité des peuples Kurde et Turc”. Cela a été un vrai scandale. La cérémonie était diffusée en direct par la télévision. Tous les députés ont crié: “Une terroriste au Parlement”, “sale kurde”, “va-t-en”, “c’est pas ta place”, “dehors”. Depuis ce jour-là, je n’ai jamais pris la parole. Le lendemain, ils m’ont forcée à démissionner du parti SHP, et tous les députés ont pris position contre moi. Après, j’ai essayé de donner des interviews à la presse, dans lesquelles je disais: “Les Turcs parlent de fraternité, mais ce n’est pas vrai”. Ils me traitent en personne de 2° classe. Si on veut être frères, il faut être égaux. J’ai été menacée. On m’a dit: il faut travailler avec nous, sinon vous n’avez aucune chance de travailler dans ce parlement.

Q: Vous présenterez-vous aux prochaines élections?

L.Z: Je ne crois plus à ce Parlement. Si je parle, je parle aux murs. Mes camarades essaient encore d’aborder certaines questions. Mais les gens les traitent de menteurs. Le rôle de ce Parlement, c’est de couvrir l’action de l’Etat, de l’armée, de la police. Au-dessus du Parlement, il y a les membres du conseil de sécurité nationale, qui prennent les décisions. Les parlementaires sont comme des notaires, qui enregistrent leurs décisions. S’il y a de nouvelles élections, je ne me présenterai pas. Je me sens très heureuse dans le peuple, et avec lui.

(L’Evènement du Jeudi, 24 Mars 1994; The Middle East magazine, October 1993)

Kurdistan de Turquie: Le Livre Noir du PKK (6)

IV Le quatrième congrès (26 décembre 1990-5 janvier 1991)
Les derniers feux de la révolution au Kurdistan: l’Intifada


Le premier congrès du PKK au Kurdistan irakien — il se déroule dans le camp de Haftanine, au nord de Zakho — réunit, pendant les derniers jours de l’année 1990, environ 150 personnes, dont quatre-vingt dix délégués ayant droit de vote. Les documents présentés au congrès avaient été préparés par un “comité préparatoire” composé de Abdoulla Ocalan, Djemil Bayik, Shemdin Sakik, Mehmet Shener, Yusuf , Osman Ocalan , Lokman (un Kurde de Syrie) et Murat Karayilan qui assistent tous au congrès, sauf Abdoulla Ocalan, resté à Damas, et Murat Karayilan, qui était parti en Europe. Le congrès se réunit en pleine crise de la guerre du Golfe (Bagdad a envahi le Koweit en août 1990). Pour Abdoulla Ocalan cette nouvelle crise “menaçant le statu quo artificel au Koweit… va créer les conditions d’un grand mouvement révolutionnaire dans la région. Quand ce développement va s’accélérer, le mécontentement de la population augmentera. Ce mécontentement va déstabiliser le régime actuel et provoquer sa fin. Cette avalanche (sic) qui fut le résultat de la révolution d’octobre, de la révolution chinoise et de la révolution vietnamienne pourrait avoir lieu aussi au Moyen Orient” . Pendant quelques mois Abdoulla Ocalan croit encore à la possibilité de déclencher au Moyen Orient une révolution qui serait à l’image des trois grandes révolutions du vingtième siècle.

Dans son rapport lu aux congressistes Abdoulla Ocalan déclare que la lutte est enfin parvenue à son deuxième stade, celui de “l’équilibre des forces”, et qu’il faut étendre la lutte à l’ensemble du Kurdistan, et en particulier avoir une présence plus importante entre Diyarbekir et le Dersim, s’implanter dans le Serhat (Ararat) et de là gagner la région de la Mer Noire. Abdoulla Ocalan annonce aussi la création des “grands bataillons” et l’organisation de “soulèvements populaires” (Serhildan) dans les villes du Kurdistan, prélude à la “guerre populaire”. La décision de créer des “grands bataillons”, des unités de 50 combattants et plus, avait déjà été prise au troisième congrès (1986) et jamais réalisée. L’objectif était de créer une armée régulière, et de s’implanter dans tout le Kurdistan. Cela n’avait pas été possible car le PKK ne disposait pas alors d’assez d’effectifs ni de cadres; politiquement, le PKK n’était pas assez implanté pour pouvoir envisager une telle mesure. Fin 1990, la situation était différente: l“académie Mahsum Korkmaz” alors à son apogée formait des promotions de 400 à 450 combattants, des jeunes venus du Kurdistan de Turquie et des grandes villes turques (les métropoles), de Syrie et d’Europe. Sur le terrain, au Kurdistan, la guérilla était implantée sur un territoire beaucoup plus vaste, et les combattants et les cadres avaient acquis en quatre ans une grande expérience. “Il fallait donc commencer à mettre sur pied une armée régulière, en s’appuyant sur les méthodes de la guérilla”, commente Cangir Hazir, en reconnaissant qu’il n’y avait pas une grande différence entre les deux stratégies, que c’était “une question d’échelle”. Le congrès avait également décidé d’implanter le quartier général de l’organisation au “nord”, c’est à dire au Kurdistan de Turquie; mais les opportunités fournies par la guerre du Golfe, et la facilité, firent que le QG resta au “sud”, c’est à dire au Kurdistan irakien, mesure lourde de conséquences…

L”intifada” et l’escalade de la violence

Fin 1989, les combats et la répression s’intensifient au Kurdistan, et la presse internationale, jusqu’alors peu diserte sur ce conflit, reflète cette détérioration de la situation: à la fin de l’automne 1989, le PKK a occupé le centre de la sous préfecture de Silvan pendant quatre heures; au cours des combats qui ont suivi, le PKK a perdu une quinzaine de combattants, et les forces de l’ordre ont subi un nombre indéterminé de pertes . La répression des forces turques peut être aussi aveugle que les châtiments infligés par le PKK à ses adversaires. Au cours d’une opération dans un village de la région de Yuksekova le 26 novembre 1989, des unités des “special teams” assistées par des chefs de tribus collaborant avec le gouvernement arrêtent une trentaine de personnes: on retrouvera plus tard les corps de vingt-huit personnes (12 enfants, 6 femmes et 10 hommes)… Les deux familles victimes de ce carnage refusaient de devenir “gardiens de village”.

Quelques chiffres font ressortir cette aggravation du conflit kurde en Turquie au début des années 1990: selon un bilan établi par l’AFP à partir des communiqués officiels, le nombre total des victimes civiles et militaires, d’août 1984 à l’automne 1990, s’élève à environ mille cinq cents tués. Pour la seule année 1992, le nombre des victimes est de près de trois mille morts — soit presque deux fois plus, en une seule année, que pendant les six premières années du conflit: certes le chiffre de 2.933 victimes recensées par la Fondation pour les Droits de l’Homme de Turquie représente le bilan pour l’ensemble de la Turquie, mais le nombre de personnes tuées en dehors du Kurdistan est assez limité: Yavuz Onen, président de la Fondation, souligne par ailleurs que le chiffre réel des victimes est certainement plus élevé… Sur ces 2.933 tués, il y a 747 représentants des forces de l’ordre et 972 “terroristes”, les autres, soit environ la moitié, sont des civils. Le bilan est particulièrement lourd pour les forces de l’ordre, surtout si on le compare à celui de l’année 1988, où les forces de l’ordre avaient perdu en tout et pour tout quarante et un hommes.

C’est qu’au début des années 1990 le conflit change de nature et de dimensions: on assiste à une série de soulèvements de la population kurde, une population désarmée qui affronte les forces de l’ordre avec des pierres, comme les Palestiniens — d’où le nom d”Intifada” donné à ces soulèvements (Serhildan, en turc). A l’approche du nouvel an kurde, le NowRouz (21 mars 1990), le PKK, décidé à frapper un grand coup, avait distribué des tracts appelant la population à participer une semaine de “lutte populaire contre le colonisateur”. Exaspérée par la répression, la population répond à cet appel: une semaine avant NowRouz, l’armée refuse de rendre à leurs familles les corps de treize combattants de Nusaybin tués par des commandos des “forces spéciales”. Cela provoque un début d’insurrection. Finalement, les autorités cèdent à la pression de la rue et donnent les corps. Les funérailles célébrées le 15 mars se transforment en manifestation pour le PKK et la police tire sur la foule: un enfant est tué et cinquante personnes sont blessées. Les manifestants ripostent à coup de pierres. C’est le signal d’une insurrection qui va s’étendre à tout le Kurdistan pendant la semaine de NowRouz. Le 20 mars 1990 au soir, les habitants des grandes villes du sud-est de la Turquie éteignent toutes les lumières entre 23 heures et minuit et écoutent à la lueur de bougies des cassettes de chansons kurdes interdites. Le 21 mars, le jour de NowRouz, les enfants sont habillés de costumes kurdes aux couleurs du PKK et la foule descend dans la rue, allant se recueillir dans les cimetières, puis allumant des feux de joie. Partout ces défilés tournent à la manifestation, et la répression est sanglante: quatre personnes sont tuées à Nusaybin, cinq à Djeziré. C’est à Djeziré que les affrontements sont les plus violents: le couvre-feu est instauré après la mort de cinq personnes le 20 mars. Pendant deux jours la situation reste très tendue, les commerçants refusant de réouvrir leurs boutiques tant que trois cents personnes placées en garde à vue ne sont pas libérées. Le couvre-feu est levé le 22 mars. Au même moment, près d’El Azig, neuf ingénieurs turcs travaillant dans une usine minière sont tués par le PKK . Le gouvernement répond à cette vague de soulèvements avec le fameux décret anti-terreur 413. La répression, puis l’arrivée de l’hiver, calment la situation.

Un an plus tard, le même scénario se déroule avec encore plus de violence. Les incidents commencent à Tatvan, où le 1er février 1991, une petite manifestation d’islamistes contre la guerre du Golfe à la sortie de la prière du vendredi se transforme en un long cortège défilant en scandant des slogans pour le Kurdistan. Une fois de plus la police tire sur la foule, faisant un mort et huit blessés . Le 28 février, c’est à Shirnak qu’éclatent de nouveaux troubles: après des incidents autour de la mine de charbon proche de la ville, la foule manifeste dans les rues de la ville en criant des slogans “subversifs”: “Vive le Kurdistan”, “A bas la République turque”, “Vive le PKK”: à nouveau la police tire à balles réelles sur la foule, tuant sept personnes (vingt selon des inforrmations ultérieures). La presse internationale dénonce la sauvagerie de la répression . Le 28 février des émeutes de la faim font trois morts à Nusaybin. Deux semaines plus tard, le 13 mars, Nusaybin vit un “mercredi noir”: tout commence encore une fois au “cimetière des martyrs” où de jeunes Kurdes brûlent de vieux bidons d’essence, puis se dirigent en cortège vers le bureau du “vali” (gouverneur). Les manifestants sont essentiellement de jeunes garçons et filles, des collégiens, et des mères de famille, mais quand le cortège arrive au carrefour central les “special teams” foncent dans le tas et matraquent avec sauvagerie; plus de deux cents personnes sont arrêtées .

Pour enrayer la violence, le président Turgut Ozal décrète que les Kurdes pourront fêter librement NowRouz, la consigne étant de laisser se dérouler librement les manifestations “tant qu’elles restent dans le cadre de la loi”. Malgré la tension, il n’y a que quelque incidents à Diyarbekir, et, quand même, un mort et quelques blessés à Nusaybin. Mais le pire est évité.

La tension rebondit en juillet 1991 avec l’assassinat de Vedat Aydin, président de la section de Diyarbekir du HEP (Parti du Travail du Peuple). Vedat Aydin avait été enlevé à son domicile par des hommes armés se faisant passer pour des policiers. Trois jours après, le 8 juillet 1991, son corps est retrouvé terriblement mutilé: les jambes et les bras brisés, le crâne fracturé, et seize balles dans le corps. De vingt mille à cinquante mille personnes assistent à ses obséques; tous les commerçants de Diyarbekir avaient baissé leurs rideaux, et très vite ces funérailles se transforment en une gigantesque manifestation contre la répression. Soudain la police tire à balles réelles dans la foule, faisant cinq morts et une centaine de blessés, dont trois députés du HEP qui assistaient aux funérailles. Environ trois cent cinquante personnes sont arrêtées. Ce “massacre de Diyarbekir” provoque une tension considérable dans tout le Kurdistan: trois jours plus tard, une foule de quatre mille personnes bloque la route internationale entre Djeziré et Nusaybin en scandant des slogans contre l’Etat turc et en brandissant des portraits d’Ocalan. Il y a également des manifestations à Idil et à Nusaybin.


Montrant jusqu’à quel point il est implanté au sein de la population, le PKK n’hésite pas à célébrer le 15 août 1991 sa “fête nationale “” — l’anniversaire du déclenchement de la lutte armée — en envoyant dans plusieurs localités, et notamment à Nusaybin, Djeziré, Bismil et Midyat, des combattants armés participer à des meetings publics . Le même jour, plus de quarante combattants du PKK ont coupé la route nationale Diyarbekir-Bitlis à environ vingt kilomètres de Bitlis; la gendarmerie envoie une patrouille dont un véhicule saute sur une mine; trois soldats sont tués.

Le 21 décembre 1991, de nouveaux incidents graves ont lieu dans la région de Kulp-Lice. A la suite de bombardements de l’aviation turque quinze jeunes guerilleros, dont des étudiants qui avaient rejoint le PKK une semaine plus tôt, sont tués. Huit corps sont ramenés à Kulp, mais les autorités refusant de les remettre aux familles, la population soupçonne l’armée turque d’avoir employé des armes chimiques, dont les corps porteraient des traces… Pendant trente six heures une foule de plusieurs milllers de personnes fait le siège de la morgue, bravant les intempéries; la veille de Noël la foule avait encore grossi quand soudain la police tire sur la foule pendant deux heures. Le même jour environ dix milles personnes venues des environs se réunissent à Lice, petite ville voisine. Et la police tire également dans la foule. Toute la région de Kulp et Lice est isolée du reste du pays, et la police saccage trois cents voitures de personnes accourues pour secourir les victimes. Environ deux cents blessés sont évacués par hélicoptère pendant l’après-midi. A Diyarbekir même, une manifestation des étudiants de l’université le même matin avait été sauvagement réprimée: deux étudiants sont dans le coma, une centaine sont blessés, et cent cinquante sont interpellés.

Tout au long de l’année 1992 de très graves incidents endeuillent le Kurdistan, en particulier à l’occasion des célébrations marquant le Nouvel An kurde le 21 mars, à Djéziré et à Nusaybin. La présence fortuite d’une délégation parlementaire allemande au Kurdistan, lors des évènements tragiques de Now Rouz, permet de briser partiellement l’étau de la censure et d’assister, presque en direct, aux fusillades qui ensanglantent le Kurdistan. Bilan, selon la Fondation pour les Droits de l’Homme: quatre-vingt-douze-morts.

C’est une manifestation de policiers à Shirnak qui déclenche les affrontements: le 6 mars 1992, une centaine de policiers défilent dans les rues de Shirnak pour protester contre l’assassinat d’un des leurs par le PKK. très vite la petite manifestation dérape, et les policiers s’en prennent violemment à la population, saccageant les magasins et blessant quatre-vingts contre-manifestants. Depuis le début du mois les signes avant-coureurs d’affrontements se multipliaient: des tracts du PKK appelaient la population à s’armer, à se mobiliser contre les forces de l’ordre “et à être prête à se battre jusqu’au dernier homme” . Et le général Teoman Koman, chef des services de renseignement turcs s’attendait à un nouveau soulèvement populaire orchestré par le PKK: “La répression du soulèvement prendra du temps; c’est ce temps que le PKK veut mettre à profit pour alerter l’opinion mondiale sur le génocide des Kurdes de Turquie” . Certes Abdoulla Ocalan a dans une interview publiée par “2000’E Dogru” appelé à des “manifestations pacifiques d’Istamboul à Djeziré”, mais il a écarté l’hypothèse d’un soulèvement généralisé, affirmant: “Il faut tirer les leçons des révoltes de Dersim et de cheikh Said, la révolte conduit à la reddition”. Mais la suite des évènements dément ces paroles d’apaisement…

Jamais depuis le début de l’intifada en 1990, jamais NowRouz n’a été aussi sanglant: A Djéziré les incidents commencent le 20 au soir quand de jeunes Kurdes brûlent des pneus dans les rues de la ville; mais tout éclate le 21 au matin: la ville se réveille pour découvrir treize gardiens de village pendus aux lampadères de la rue principale, avec des billets de banque dans la bouche. Des manifestants se dirigent vers le cimetière, mais les forces de l’ordre les empêchent d’y parvenir, et soudain c’est le drame: des chars pénètrent dans la ville, des automitrailleuses filent dans les rues en tirant sans arrêt, les commandos et les “special team” lancent des grenades lacrymogènes sur la foule qui brandit des drapeaux kurdes et scande des slogans à la gloire d’Apo… Des manifestants masqués construisent de petites barricades. Les affrontements sont très violents et font au moins une douzaine de morts.

Tout le Kurdistan est secoué par des émeutes. A Yuksekova la foule manifeste pour l’indépendance; bilan: cinq morts, trente deux blessés, 70 arrestations, et couvre-feu. A Hakkari, la foule s’attaque à la statue de Moustafa Kemal et brise les vitrines de plusieurs édifices gouvernementaux. A Van, la foule s’en prend aux téléphones publics et à divers édifices gouvernementaux. Bilan: un mort, 200 arrestations, et couvre-feu. A Diyarbekir on n’observe qu’une timide manifestation de quelques milliers de personnes allant jusqu’au cimetière. Shirnak est le siège de très violents affrontements entre la population et les forces de l’ordre. Selon les autorités, le PKK attaque les bâtiments publics et les casernes, et les forces de l’ordre doivent réunir toute la population dans le stade de la ville pour pouvoir ratisser l’agglomération, tandis que l’aviation procède à des “bombardements d’intimidation” dans les quartiers “vides”. Les rues de la ville sont jonchées de voitures incendiées et de cadavres de mules. Les incidents de Shirnak ne font “que” quatorze victimes, officiellement, probablement vingt en réalité, mais pendant quarante heures la petite ville a été soumise au feu des mortiers, roquettes et canons des chars de l’armée turque, sans que la présence des combattants du PKK ait jamais été démontrée. Le frère de l’un des chefs de gardiens de villages de Shirnak, Ali Han Tartar, appelant au téléphone un général pour lui demander pourquoi l’armée tire sur sa maison, s’entend répondre: “Le fils d’un cochon est aussi un cochon, le fils d’un serpent est un serpent, et vous êtes tous des Kurdes’”. Les accrochages continuent jusqu’au 23 mars à Djeziré, où un photographe turc du journal “Sabah” est tué d’une balle à la tête tirée par un blindé alors qu’il se déplaçait avec un drapeau blanc.


Le premier ministre Souleyman Demirel tire de ces évènements sanglants une conclusion pour le moins surprenante: Il se déclare satisfait, car “le PKK n’a pas obtenu ce qu’il voulait: il n’a pas réussi à étendre les incidents aux grandes villes. Nous avons vu le maximum de son pouvoir”. En fait, il n’est sûr que Souleyman Demirel ait raison de se réjouir ainsi. Pour la première fois l”intifada” a dépassé les limites du Botan pour s’étendre à la région proche de la frontière iranienne — à Yuksekova et Van. Et devant la violence de cette répression, même des fonctionnaires et journalistes turcs ne cachent pas leurs états d’âme. Abdoulla Ocalan, lui, souligne avec satisfaction les bénéfices que son mouvement tire de ces excès: “Si Djéziré nous appartient aujourd’hui, c’est à moitié grâce à nos efforts. Mais l’autre moitié, la Turquie nous l’a apportée sur un plateau d’argent”.

Les incidents continuent pendant tout l’été: le 12 juillet 1992, trois gardiens de village sont retrouvés pendus aux environs de Djeziré et Nusaybin avec des tracts accrochés à leur corps: “Punis pour collaboration”. Début août, à Shirnak des manifestants forment un cortège qui se dirige depuis le jardin Anipark vers le centre; l’armée bloque le cortège, les manifestants lancent des pierres sur la troupe qui tire sur la foule. Bilan: 2 morts, 3 ou 4 femmes blessées. La “fête nationale” (15 août) est marquée par de nouvelles manifestations et la fermeture de nombreux magasins dans toutes les villes kurdes.

La destruction de Shirnak (18-19 août 1992)

La répression est impitoyable, en particulier à Shirnak, où de graves incidents font vingt et un morts et quatre vingt quatre blessés dans la population civile les 18 et 19 août 1992. Selon le général Mete Sayar, commandant militaire de la place, la ville aurait été attaquée par des forces très importantes du PKK — 1.500 à 2.000 hommes armés de mortiers et de lance roquettes — ce qui avait obligé l’armée à riposter. Terrorisés, les quelque 25.000 habitants ont fui la ville et se sont réfugiés à Nusaybin. Au début la presse internationale reprend cette version officielle des évènements. Mais dans un entretien publié par le quotidien pro-kurde d’Istamboul “Ozgur Gundem” Abdoulla Ocalan accuse le président Turgut Ozal d’avoir monté une provocation: “Nos guerilleros n’ont pas du tout attaqué Shirnak”, affirme le chef du PKK. Et très vite la presse s’interroge. S’agit-il d’une répétition des évènements de NowRouz? Ces doutes sont confirmés par le témoignage de quelques journalistes enfin autorisés à se rendre sur place plus de deux semaines après les évènements. Antoine Lazerges, correspondant de l’AFP, raconte ce qu’il a pu voir au cours d’une visite très guidée: l’une des maisons les plus touchées, la permanence du DYP (le parti de Tansu Ciller) a été trouée par un obus. Mais le président local du DYP accuse les forces de sécurité. Le correspondant de l’AFP voit également une épicerie dont la façade a aussi été trouée par un obus. Le propriétaire de l’épicerie raconte qu’il s’est caché avec sa famille pendant quarante huit heures dans la cave: “Les militaires tiraient sur tout le monde; il n’y avait pas de rebelles dans la maison”. Les habitations de la ville sont couvertes d’impacts de tirs, mais le groupe de journalistes n’a pas été autorisé à voir les bâtiments publics détruits, selon les autorités, par le PKK… Une commission parlementaire estimera les dégâts de 100 à 135 millions de dollars: tous les magasins du centre ont été incendiés.

Selon le récit d’un sergent des commandos de la gendarmerie publié par Ozgur Gundem (19-21 septembre 1992) les affrontements auraient commencé avec une attaque de la ville par le PKK, mais à distance, avec des tirs de roquettes et de mortiers. Quand “ils” (le PKK) eurent fini, des chars venus des bases voisines de l’armée turque sont entrés dans la ville, et ils ont tiré pendant toute la journée et toute la nuit sur tout ce qui défilait devant eux… Toujours selon ce sergent, le général Mete Sayar était un phénomène connu dans toute la région: “Il fait décoller 18 hélicoptères en même temps, et il dit: “merci, c’était une manoeuvre”. Il fait tirer ses chars à tir réel… Et s’il en donne l’ordre, ses soldats détruiront une ville”. Toujours selon le récit de ce sergent, les troupes turques basées à Shirnak avaient connu “une véritable ivresse de victoire après NowRouz, l’alcool et les mezzés circulaient abondamment, on avait tout pillé: les TV, les radios, l’argent, on chargeait les voitures; moi, j’ai pris une chaîne Hi-Fi”…

Pendant les semaines qui suivent les autorités turques poursuivent leur campagne de répression et de désinformation, affirmant que le PKK lance d’importantes opérations militaires auxquelles participent plusieurs centaines de combattants: ainsi le 30 août quatre à cinq cents combattants du PKK auraient attaqué un poste frontière près de Shemdili. Dix soldats et quarante maquisards sont tués. Quelques jours plus tard, le 5 septembre 1992, de nouveaux combats ont lieu sur le Mont Ararat: vingt combattants du PKK sont tués et quatre gendarmes blessés. Le 30 septembre 1992 de nouveaux affrontements sanglants ont lieu à Shemdili. Selon les informations officielles, le PKK aurait attaqué simultanément 3 postes frontaliers, à Derecik, Samanli et Yesilova, avec des mortiers, des lance roquettes et des armes anti-chars; bilan des combats, selon le premier ministre Souleyman Demirel: 174 combattants du PKK et 29 soldats. Mais là encore la presse internationale s’interroge: “le scénario de ce nettoyage à la turque ressemble à ce qui s’était passé à Shirnak”, écrit le correspondant de Libération. Selon les Kurdes, c’est l’armée qui a pris l’initiative de ce massacre. La presse publie des photos de dizaines de cadavres de combattants du PKK amoncelés sur le sol; elle publie aussi des photos difficilement regardables de partisan du PKK trainé dans les rues de Djéziré derrière une auto-mitrailleuse.

L’assassinat de Moussa Anter, un intellectuel kurde de réputation internationale âgé de 74 ans, enlevé à Diyarbekir par des hommes se faisant passer pour des policiers et retrouvé le 20 septembre 1992 assassiné de plusieurs balles, montre que le régime ne recule devant rien pour effrayer les Kurdes. Au cours d’une brève visite à Uludere, près de Shirnak, le président Turgut Ozal dira clairement quel est l’objectif poursuivi: vider la région de ses habitants. Il invite en effet les habitants à quitter cette “région pauvre et inhospitalière” pour émigrer vers l’ouest du pays, présentant cet exode comme une “éventuelle solution” aux problèmes de la région. Ozal cite le chiffre de “cinq cent mille personnes” susceptibles d’émigrer… La suite des évènements montrera que ce chiffre sous-évaluait, hélas, la tragédie qui attendait les Kurdes.

Le sac de Kulp (13 octobre 1992)

Les destructions perpétrées par l’armée dans la petite ville de Kulp (8.000 à 10.000 habitants), à mi-chemin entre Diyarbekir et Mouch, s’inscrivent dans cette logique. Après l’assassinat, le 21 septembre, du juge et du procureur de la ville, les militaires avaient lancé un avertissement: “Au prochain coup de feu, on brûlera la ville”. Le 4 octobre 1992 un véhicule de la gendarmerie est mitraillé par le PKK: deux gendarmes sont tués, et deux blessés. Les autorités tiennent leur prétexte et la ville est pillée et incendiée . Mais officiellement elles affirmeront qu’un commando de cinquante combattants du PKK s’est infiltré dans le centre de la ville où il s’est battu jusqu’à la nuit; pour les déloger l’armée a dû utiliser des balles traçantes, et ce sont elles qui ont provoqué l’incendie.

Les rares observateurs indépendants qui parviennent à entrer dans Kulp remarquent que les quarante boutiques qui ont brûlé se trouvent en plein centre de la ville, à quelques mètres de la sous préfecture dont la façade n’a reçu aucun projectile. Dans la rue principale un seul immeuble n’a pas été brûlé ou n’a pas été criblé de balles, c’est la banque; mais à côté une dizaine de maisons particulières ont été incendiées.

En fait, après l’embuscade du véhicule de la gendarmerie par un commando du PKK les militaires avaient coupé l’électricité et le téléphone, et les soldats ont commencé à tirer avec leurs automitrailleuses sur les magasins et à incendier les maisons. L’intervention de l’instituteur turc a empêché un groupe de soldats de brûler vives 35 personnes en les aspergeant d’essence… Mais le patron du petit hôtel de la ville a été fusillé parce que son fils et sa fille ont rejoint le PKK. Et les gendarmes ont tout pillé et incendié. Un colonel justifiera ces exactions en affirmant que “cinquante pour cent des habitants sont pour le PKK” — en ajoutant que le cas de Shirnak était pire, puisque “cent pour cent des gens y étaient pour le PKK”…

Hizbolla, exécutions extra-judiciaires, disparitions et Contre-Guerilla: le rôle de Tansu Ciller

S’inspirant des techniques françaises et américaines de lutte contre la guerilla en Algérie et au Vietnam, certains éléments des forces armées turques mirent au point, parallèlement aux opérations officielles de l’armée, des méthodes d’actions clandestines. C’est ainsi qu’apparaît en 1991-1992 un nouvel acteur dans la guerre qui ravage le Kurdistan: le Hizbolla. Ce mystérieux mouvement fondamentaliste kurde clandestin est particulièrement actif dans la région de Silvan, Batman, Diyarbekir et Nusaybin, bastion du PKK, où il a mis sur pied une organisation armée et assassine des dizaines de personnalités kurdes, membres du parti kurde HEP (Parti du Travail du Peuple), activistes des organisations de Droits de l’Homme, ou journalistes locaux.

Un rapport d’Amnesty International dénonce l’accroissement alarmant des exécutions sommaires, disparitions, meurtres politiques, et de la torture. “Le développement le plus sérieux a été une brusque augmentation du nombre de “disparus” et des allégations d’exécutions extra-judiciaires dans le style des meurtres des escadrons de la mort dans la province de Mardin”, soulignent les auteurs de ce rapport qui font état de plus de cinquante meurtres depuis l’été 1991. Les principales cibles de cette” avalanche de meurtres qui se poursuit” (un rapport de la FIDH en octobre 1991 fera état de 180 exécutions depuis le début de l’année) sont les habitants des villages qui ont refusé de participer au système des protecteurs de villages, et en particulier ceux qui sont soupçonnés d’avoir des liens avec le PKK. Et des hommes politiques locaux, en particulier les membres du HEP et les journalistes. Deux journalistes kurdes enquêtant sur ces exécutions extra-judiciaires ont été assassinés en janvier 1992.

Reprenant des informations circulant au Kurdistan, Amnesty International attribue ces crimes à l’action de la “contre-guerilla”, une section des services secrets appelée “Département de la guerre spéciale” (Ozal Harp Dairesi). Les rares auteurs d’articles spécialisés sur la conduite de la guerre contre le PKK affirment qu’il n’y a en Turquie ni école de contre-guerilla ni troupes spécialisées dans la COIN (“counter-insurgency”, contre-subversion ou contre-guerilla). Officiellement, peut-être. Les troupes engagées dans la lutte contre le PKK ont été formées dans des écoles militaires classiques pour mener une guerre classique. Mais il y a, dissimulé quelque part au sein de l’Etat-Major turc, une “cellule” ou un “département” composé d’officiers passés par les écoles militaires américaines spécialisées dans la lutte anti-subversive, et chargés de mettre au point et de coordonner les moyens de lutter contre les organisations subversives (arméniennes, kurdes,etc) — en les attaquant sur leur terrain, donc en utilisant de préférence des moyens clandestins, en dehors du cadre légal.

Si l’on doit croire Serdar Celik, auteur d’un article sur la “machine à tuer de la Turquie” , c’est en 1965 qu’aurait été créé à l’instigation de l’OTAN le “Département de la Guerre Spéciale” (OHD, Ozel Harp Dairesi), placé sous l’autorité du chef d’Etat-Major, et coiffant le Commandement des Forces Spéciales (OKK, Ozel Kuvvetler Komutanlik) et le Département des Opérations (Harekat Dairesi). L’existence de ces cellules secrètes aurait été confirmée par un communiqué diffusé en décembre 1990 par le général Dogan Beyazit (chef du Département des Opérations) et par le général Kemal Yilmaz (chef du Commandement des Forces Spéciales) révélant l’existence du Département de la Guerre Spéciale: le département a pour mission d’organiser la résistance en cas d’occupation communiste ou de rebellion, en recourant à la guérilla et à toutes les activités clandestines possibles pour mettre fin à cette situation. Il est intervenu lors de l’invasion de Chypre en 1974 — le premier ministre Bulent Ecevit découvre alors son existence, quand le chef d’Etat-Major lui demande des fonds secrets pour l’OHD — et il est intervenu contre le PKK à partir de 1980. Ses méthodes vont de l’assassinat, l’attentat, le vol à main armée, la torture, l’enlèvement, à la propagande, la désinformation, le sabotage, et la violence, selon la directive ST31/15 pour les opérations contre les forces irrégulières. L’OHD aurait publié en 1985 un traité de la contre-guérilla (Ic Guvenlic Konsepti, le concept de la sécurité intérieure).

Après avoir enquêté sur trente cas d’exécutions extra-judiciaires (dont 19 cas dans la province de Mardin) et deux disparitions dans lesquelles il y a des “preuves suggérant l’implication des forces de sécurité”, Amnesty International estime que ces meurtres sont perpétrés “soit pour intimider l’opposition, soit pour l’inciter à une rébellion ouverte pour l’anéantir par des moyens militaires”. L’organisation humanitaire n’écarte pas la possibilité, dans certains cas, d”initiatives locales” des gardiens de villages et des “équipes spéciales”: entraînés pour le combat rapproché avec la guérilla, ces policiers des “special teams” ou, en turc, “tims”, dont l’identité, les activités et les méthodes sont entourées du plus grand secret, peuvent être en uniforme, mais ils sont le plus souvent en civil, le visage masqué; beaucoup parlent le kurde, portent le costume local, les cheveux longs, la barbe et la moustache, et des chaussures de sport. Agissent-ils pour le compte du gouvernement, ou pour le compte de forces illégales obscures? Même Abdoulla Ocalan avoue ne pas le savoir…

On est encore loin de connaître la nature exacte de ce mystérieux “Hizbolla” : derrière ce sigle se cachaient sans doute d’authentiques organisations fondamentalistes sunnites trouvant au Kurdistan de Turquie un terrain fertile: à la mi 1992 une journaliste du Monde réalise un reportage sur le Hizbolla à Yolac, dans la province de Diyarbekir; elle y rencontre notamment le chef du village qui traite les militants du PKK d”ennemis de l’Islam”, et son “commissaire politique”, un barbu qui aspire à la proclamation d’un “état kurde islamique indépendant”. Quelques jours plus tôt, le PKK avait lance une opération contre ce village, perquisitionant la mosquée à la recherche d’armes… Dans cette nébuleuse on trouve également le “Parti Révolutionnaire Kurde Hizbolla” qui reconnaît en mars 1993 qu’il avait été utilisé par les “colonialistes”, que ces affrontements ne servaient pas la cause de l’Islam, et qui signe avec le PKK un “protocole de coopération” pour mettre un terme à leur conflit et pour trouver les “méthodes d’une lutte commune contre l’Etat turc.

Mais le sigle “Hizbolla” cache surtout des organisations plus ou moins fantomatiques, infiltrées par les services spéciaux turcs, ou carrément créées par ces services pour lutter contre le PKK en dehors de toute légalité, comme le révèlera la presse turque après l’accident de Susurluk (novembre 1996) et l’affrontement avec le Hizbolla (janvier-février 2000).

Un banal accident de la circulation, dans la petite ville de Susurluk, à quelque 150 kilomètres à l’ouest d’Istamboul, est à l’origine d’une série de révélations sur les liens entre certains responsables des services de sécurité turcs, l’extrême-droite et la mafia: le 3 novembre 1996 la police découvre en effet dans les débris d’une Mercedes accidentée les corps de trois personnes qui n’auraient pas dû se retrouver ensemble: Abdoulla Catli, un tueur à gages (il a assassiné sept militants du Parti Ouvrier du Travail (POT) avant le coup d’état de 1980, et il est impliqué dans l’évasion de Mehmet Ali Agca qui tentera ensuite d’assassiner le Pape), recherché par Interpol pour trafic de drogue (il s’est évadé d’une prison suisse en 1990), en possession d’un vrai faux passeport diplomatique et de plusieurs cartes d’identité sous de faux noms; Gonca Us, une ex-reine de beauté, maitresse de plusieurs gangsters, soupçonnée de servir de courrier à la mafia turque; et Huseyin Kocadag, haut fonctionnaire de la police turque, qui a commandé des unités anti-guerilla, et a été directeur adjoint de la police à Istamboul; à leurs côtés, seul survivant de cet accident, Sedat Boujak, député du parti de la Juste Voie (DYP), chef d’une tribu kurde de la région d’Ourfa, à la tête d’une milice privée de dix mille gardiens de villages pour laquelle il reçoit chaque mois 1,3 million de dollars du gouvernement. Dans le coffre de la voiture la police découvre un certain nombre d’armes, dont des mitraillettes Uzi de fabrication israelienne et des silencieux. Très vite la presse turque déborde de révélations sur l’existence d’un réseau de militants ultranationalistes et de gangsters ayant pour objectif de tuer des hommes d’affaires kurdes soupçonnés de financer le PKK. Le scandale oblige Mehmet Agar, le ministre de l’intérieur (DYP), à démissionner. Après son arrivée à la tête du gouvernement (juin 1997) Mesut Yilmaz (ANAP) ordonne l’ouverture d’une enquête sur le “scandale de Susurluk”. Le rapport de la commission d’enquête — 120 pages, dont 11 sont censurées — remis par Kutlu Savas au premier Ministre à la mi-janvier 1998 est accablant et révèle que les membres de ce gang constituaient des “escadrons de la mort” ayant pour mission d’assassiner militants du PKK ou de l’ASALA et profitaient de leur impunité pour s’enrichir, en se livrant au trafic de drogue (héroïne), pour leur propre compte et pour celui des “parrains” haut placés qui les protégeaient… Les attaques se concentrent en particulier sur Tansu Ciller, qui a été premier ministre de 1993 à début 1996. On apprend ainsi que Tansu Ciller et Mehmet Agar, alors directeur de la sécurité, avaient utilisé 12,5 millions de dollars des fonds secrets du gouvernement pour un projet d’assassinat d’Abdoulla Ocalan. Confiée à l’origine au MIT, puis ensuite aux “special teams” de la police, placées sous les ordres d’Ibrahim Shahin, cette opération avait été lancée en coopération avec le Mossad: ce dernier aurait entraîné et équipé des commandos de contre-guérilla turcs pendant un mois dans ces camps en Anatolie, et il aurait fourni des photos des camps du PKK prises par satellite; si l’on doit croire le rapport de Kutlu Savas, le Mossad aurait facturé ses services… dix millions de dollars. Cette opération aurait également été montée en collaboration avec les services syriens… qui auraient trahi les Turcs et prévenu Abdoulla Ocalan: les installations du PKK furent bien bombardées en 1994, mais l’opération fut un coûteux échec. Curieusement, en décembre 1993, Nahit Mentese, le ministre de l’intérieur turc, avait annoncé — très prématurément, mais sur quels renseignements? — qu’Ocalan avait été tué ou blessé…

Une des parties censurées du rapport concerne le JITEM, le très controversé service de renseignement et d’opérations anti-terroristes de la Gendarmerie, fondé par le général Esref Bitlis, mort le 15 février 1993 dans un mystérieux accident d’hélicoptère, et par le général Cem Ersever, assassiné au printemps 1993, sans doute par Mahmut Yildirim (Yesil, le “Vert”), auteur d’un nombre incalculable d’assassinats à Diyarbekir et dans le Dersim en particulier. Utilisant entre autres une carte d’identité le qualifiant d”expert en guerre psychologique”, ce truand était protégé notamment par Mehmet Eymur, directeur du département du contre-terrorisme au MIT, qui vint une fois le chercher dans un commissariat où il avait subi un “interrogatoire” brutal de policiers qui lui avaient cassé des côtes après une rixe dans une boite de nuit. Son agenda était un véritable bottin mondain des services de renseignements… et du crime. Selon la confession de Mustafa Gun , un “repenti” du PKK travaillant pour le “JITEM” qui s’est par la suite enfui en Allemagne, Yesil serait notamment responsable de l’assassinat du journaliste Halit Gungen à Diyarbekir le 18 février 1992, de l’exécution en 1993 de deux à trois dizaines de militants du PKK qui s’étaient rendus aux forces de sécurité, de l’assassinat de l’avocat Metin Can, directeur de l’Association des Droits de l’Homme d’El Azig et du médecin Hasan Kaya, toujours en 1993, et de l’exécution, après les avoir torturés, de deux trafiquants de drogue iraniens, informateurs du MIT à leur heure, en janvier 1995. Yesil, qui travaillait pour la gendarmerie (JITEM) de Diyarbekir avec le grade de capitaine, est aussi accusé d’avoir détourné 350.000 dollars qu’il aurait encaissés pour assassiner Abdoulla Ocalan; il aurait fait chanter Mustafa Bayram, un politicien mafieux de Van, impliqué en 2.001 dans le trafic de (faux?) tableaux de Picasso volés; Yesil aurait enfin encaissé sous un faux nom des chèques de plusieurs millions de dollars émis par Omer Lutfu Topal, le roi des casinos, par la suite assassiné dans des circonstances obscures auxquelles il ne serait pas étranger… Ce ne sont là que quelques uns des méfaits d’un individu qui est considéré comme “l’homme de Mehmet Agar” et qui aurait été aperçu circulant au Dersim en 2.000 sous protection policière… Toujours selon le même informateur, la prison de Diyabekir contenait théoriquement 400 “repentis”, “mais on aurait du mal à y trouver une centaine”: les autres vivent à l’extérieur sous de fausses identités et travaillent pour les services turcs, soit pour le MIT soit pour le JITEM…

Les autorités turques ont toujours démenti l’existence du JITEM. En juin 2000, “Joumhuriyet” a publié les “aveux d’un tireur du JITEM”, un certain Ibrahim Babat (nom d’emprunt), connu sous le surnom de “Mete”, né en Syrie en 1965, qui raconte comment les autorités turques ont annoncé sa mort au cours d’un affrontement et lui ont préparé de faux papiers d’identité. Cet agent raconte comment le “JITEM a donné à tous ceux qui ont ainsi collaboré le pouvoir d’exécuter toute personne ayant des rapports avec le PKK; et il énumère les assassinats qu’il a ainsi commis pour les officiers du JITEM, en précisant les noms et les lieux. Mais le général Teoman Koman, qui commandait à l’époque les forces de gendarmerie, a refusé de témoigner devant la commission d’enquête parlementaire. Selon le journaliste de “Joumhuriyet” il est pourtant un des personnages clés de ce service, car avant de commander la gendarmerie il a été secrétaire du “conseil national de sécurité” (MGK), et auparavant il avait été un des dirigeants du MIT (services de renseignements).

Le rapport Susurluk dévoile partiellement le mécanisme des “meurtres à auteurs inconnus”: on apprend ainsi que deux hommes d’affaires kurdes, Behcet Canturk et Savas Buldan (frère de Nejdet Buldan, ancien maire de Yuksekova en 1989-1993), assassinés en 1994 par des inconnus — ont en fait été exécutés par des agents des forces de sécurité. Tous les deux étaient considérés comme des trafiquants de drogues et des sympathisants du PKK. Une fiche du MIT datée du 17 décembre 1996 présente ainsi Behcet Canturk, précisant qu’il est allé en Syrie en 1981 organiser le trafic de drogues avec l’ASALA, et qu’il a été arrêté en 1984 pour appartenance au PKK. Une des parties censurées du rapport concerne l’emploi d’agents recrutés dans les milieux ultra-nationalistes (MHP) pour assassiner les membres de l’ASALA à l’étranger, opération montée sur l’ordre du président Kenan Evren… ainsi qu’une tentative de coup d’état contre le président Aliev en Azerbaidjan en mars 1995. Par contre le rapport s’étend longuement sur les “contacts criminels” de Sedat Boujak, député du DYP, le parti de Tansu Ciller. Les auteurs du rapport concluent que “les services de sécurité s’étaient mis au service des narco-trafiquants au lieu d’essayer d’empêcher la production de narcotiques, tandis que les militaires se bornaient à observer les évènements sans dire mot”. Mais peu à peu le silence retombera sur ce “scandale qui avait ébranlé les fondations de l’Etat”. “Dérouler cet écheveau — révéler la vérité sur ces gangs — compromettrait tellement d’individus et d’organisations puissants”, écrit l’éditorialiste Can Atakli dans “Sabah”, “que l’on a tendance à penser qu’il vaut peut-être mieux en rester là”… Le sort semble en effet s’acharner sur ceux qui ont enquêté de trop près sur cette affaire: Ertugrul Berkman, agent à la retraite du MIT qui avait enquêté sur Susurluk, est en effet mort dans un accident de voiture suspect le 29 août 1997; en décembre 1998 Akman Akyurek, rapporteur de la commission parlementaire sur Susurluk, mourait à son tour dans un accident de la circulation. Et le 21 novembre 1999 Mehmet Bedri Incetahtaci, député du parti de la Vertu (islamiste) et porte-parole de la commission d’enquête du parlement sur l’affaire Susurluk mourait à son tour dans un accident de la route suspect….

La justice turque met un terme — temporaire? — à l’affaire Susurluk cinq ans plus tard, en condamnant, en février 2.001, Ibrahim Shahin, chef des “special teams” de la police, et Korkuk Eken, cadre du MIT, à six ans de prison . Mais les principaux suspects, Sedat Boujak et Mehmet Agar, continuent de bénéficier de l’immunité parlementaire…

C’est aussi un peu “par hasard”, et avec un certain retard, que l’on apprend l’ampleur de la collusion entre certains services de sécurité turcs et le “Hizbolla” ou le “Hizbolla-Contra”: le 17 janvier 2000, la police turque lance une opération contre une maison d’un quartier de la périphérie d’Istamboul dans laquelle sont réfugiés des militants islamistes: un certain Huseyin Velioglu, qui sera présenté comme le fondateur du Hizbolla, est tué — on relève trente impacts de balles sur son corps — et deux de ses adjoints sont arrêtés. Interrogés, ils font état de l’existence de fosses communes où ont été enterrés des victimes du Hizbolla. Chaque jour la presse turque fait état de la découverte de nouveaux charniers, à Istamboul (10 corps), Ankara (3) , Konya (12). Les victimes sont des hommes d’affaires islamistes, des membres d’organisations rivales, ou d’anciens membres qui ont quitté l’organisation. Deux semaines après l’opération d’Istamboul les services de police font état de plus de quatre cents arrestations de militants du Hizbolla, y compris parmi des fonctionnaires du bureau du Premier Ministre. La presse turque révèle également la découverte de véritables arsenaux composés de lance-roquettes, fusils mitrailleurs, grenades et explosifs. Très vite la piste du Hizbolla s’étend au Kurdistan: le 13 février 2000, cinq policiers et deux islamistes sont tués au cours d’un violent affrontement à Van. Puis la piste gagne Diyarbekir et Batman: la presse turque révèle que Salih Sarman, l’ancien préfet de Batman, avait mis sur pied, avec l’assentiment du premier ministre de l’époque, Tansu Ciller, une “force combinée” d’un millier d’hommes, recrutés notamment parmi les gardiens de villages, entraînés par la gendarmerie et armés avec des armes importées de la République populaire de Chine et de Bulgarie et transportées directement à Batman par des avions de l’armée de l’air turque. “J’ai exposé d’abord mon projet à Unal Erkan”, le supergouverneur de la région sous état d’exception (OHAL). “Ce dernier a déclaré qu’il ne pouver me donner de fonds complémentaires pour ce projet. Plus tard j’ai envoyé celui-ci au Premier Ministre (Tansu Ciller) qui l’a trouvé approprié. On nous a alors transféré de l’argent venant des fonds de soutien (fonds secrets)”. Salih Sarman révèle également qu’à “la fin de leur instruction ces hommes ont reçu un certificat au cours d’une cérémonie à laquelle le ministre de l’intérieur Nahit Mentese a assisté”. Mais ce que révèle aussi très vite la presse turque, c’est que sur 2,8 millions de dollars d’armes importées par le préfet de Batman, environ un demi-million de dollars d’armes n’ont jamais été déclarées aux douanes, et que peut-être dix pour cent de ces armes ont fini entre les mains du “Hizbolla”. Sur 363 meurtres non élucidés à Batman, 205, dont celui du député Mehmet Sinjar, ont eu lieu pendant le règne du préfet Sarman…

Mais l’ancien premier ministre Tansu Ciller justifie toutes ces actions, déclarant: “Je suis contente d’avoir agi ainsi à l’époque… Nous nous sommes réunis et nous avons pris une décision. Nous avons décidé que le terrorisme était la question fondamentale, et qu’il fallait faire ce qui était nécessaire. Il n’était pas possible d’agir autrement. Il fallait faire tout ce qui était possible, et nous l’avons fait”. Souleyman Demirel déclarait de son côté: “L’Etat n’est pas toujours obligé de suivre la routine. Il peut s’écarter de la routine quand des intérêts supérieurs le demandent, si le gouvernement l’approuve”.

En veine de révélations, la presse turque ressort les travaux d’une commission d’enquête parlementaire de 1993; Atila Hun, député du Parti Républicain du Peuple (CHP) qui avait fait partie de cette commission, rappelle que Ozturk Simsek, le directeur de la sécurité de la province de Batman, avait déclaré aux membres de la commission — cette déclaration avait été enregistrée sur cassette — qu’il y avait bien une organisation appelée le Hizbolla à Batman: “Ces gens reçoivent une formation de certaines unités militaires, en dehors de nous, c’est à dire en dehors des autorités civiles. Nous avons averti les officiels du rôle de ces unités militaires. Après elles ont arrêté cet entraînement. En fait, certains des officiels militaires avec lesquels nous avons parlé se sont plaints des partisans du Hizbolla, disant que ces gens étaient impliqués dans de petits délits, et qu’en conséquence ils avaient été “chassés”.

Atila Hun précise que “la police, la gendarmerie, les gardiens de villages, les “repentis” et le Hizbolla — tous les cinq se battent contre le PKK. Je ne pense pas que les liens entre eux soient institutionnels. Certains officiels auraient outrepassé les limites de la loi dans leur lutte contre le PKK, utilisant certains facteurs, coopérant avec le Hizbolla, approuvant l’existence de ces facteurs. Certains officiels ont définitivement eu cette attitude”. L’ancien député se dit “sidéré” par l’attitude de certains officiels, et en particulier par celle d’Unal Erkan, le supergouverneur administrant depuis Diyarbekir les provinces sous état d’urgence, qui leur avait déclaré: “Nous avons entendu parler d’une telle organisation (le Hizbolla), mais nous n’avons pas été en mesure de la déchiffrer. Ils n’ont pas d’actions contre l’Etat. Ils dirigent essentiellement leurs attaques contre les partisans du PKK. Notre principale priorité est le PKK. Après avoir résolu le problème du PKK, nous nous occuperons à leur tour d’eux (le Hizbolla). S’ils agissent en dehors des limites de la loi, s’ils deviennent une menace, ils seront eux aussi la cible de notre lutte”. Selon Atila Hun le nombre des partisans du Hizbolla s’élève à quelque vingt mille, dont cinq mille sont armés.

Qui sont ces “Hizbollahi”? Selon Faik Bulut et Mehmet Farac, auteurs du livre “Nom de code: Hizbolla” , ce sont “de très jeunes gens, pour la plupart ignares et sans travail, qui se regroupaient autour des mosquées; de braves types, mais aussi des meurtriers en puissance”. Dans son ouvrage Faik Bulut révèle que le Hizbolla comprend une pléiade de groupuscules islamistes dont les leaders, influencés (et entraînés?) par la révolution islamique en Iran et les moudjahidines afghans, n’ont jamais réussi à mettre sur pied une organisation centrale: il est atomisé en une multitude de groupes autonomes, comme le “groupe scientifique” (Ilim Karadi) de Huseiyn Velioglu, à Diyarbekir, qui s’affronte au “groupe Menzil” de Fidan Gunger et Ubeydullah Dalar, hostiles à la lutte armée et aux affrontements avec le PKK; à Batman le Hizbolla est également divisé en deux groupes, l”Action islamique” et le “groupe de l’Aube”. Certains de ces groupuscules sont d’authentiques petits mouvements islamistes clandestins. D’autres sont très vite infiltrés. Certains sont carrément des créations des services, comme à Bingol, où le fameux Yildirim a mis sur pied un groupe du Hizbolla, avec l’assistance de Huseiyn Velioglu: les responsables des services de sécurité de la région, se rendant compte de l’inefficacité du système des gardiens de villages, commencèrent à utiliser le Hizbolla contre le PKK. Les premiers affrontements entre le Hizbolla et le PKK datent de 1990, à Idil, petite ville entre Mardin et Nusaybin. La collusion entre le Hizbolla et les services de sécurité est tellement évidente que dès 1992, le ministre Fikri Saglar déclare: “Le fondateur, le promoteur et l’utilisateur du Hizbolla dans le Sud-est était le haut commandement des forces armées. Le Hizbolla s’est développé et s’est renforcé à la suite d’une décision du conseil national de sécurité prise en 1985, et certains d’entre eux ont même été entraînés aux QG des forces de sécurité”.

Souvent, ces faits ne s’éclairent que des années plus tard: c’est ainsi qu’on n’a appris que tout récemment la vérité sur la mort d’un certain Ramazan Sat, assassiné le 2 juillet 1992 par le “Hizbolla”: arrêté en mars 1992 par la police de Batman qui le soupçonne d’appartenir au PKK, Ramazan Sat est sauvagement torturé pendant 12 jours, avant d’être finalement relâché. Il décide de porter plainte contre des policiers de Batman, en utilisant comme preuve des sévices qu’il a subis des photos des séquelles de ses tortures. Mais son assassinat par le Hizbolla clôt l’affaire… jusqu’au 9 février 2000, quand le journal “Joumhuriyet” publie un article révélant qu’un haut responsable du Hizbolla qui vient d’être arrêté a avoué avoir tué Ramazan Sat sur ordre, parce qu’il était membre du PKK…

Faik Bulut rappelle également que Halit Gungen, journaliste de 2000’e Dogru, avait été assassiné le 8 juin 1992 en plein Diyarbekir, deux semaine après avoir publié dans son journal une enquête dans laquelle il affirmait que des membres du Hizbolla étaient entraînés dans le camp de la “force de déploiement rapide” de Diyarbekir. Deux autres journalistes, Hafiz Akdemir et Namik Taranci, sont assassinés, le 8 juin 1992 et le 20 novembre 1992, après avoir également publié des articles sur la collusion entre les forces de sécurité et le Hizbolla… L’arrivée au pouvoir de Tansu Ciller en 1993, après la mort du président Turgut Ozal, accentue cette dérive. “Nous avons les listes de ceux qui financent le PKK et nous allons leur régler leur compte”, déclare en effet le nouveau premier ministre partisan d’une “stratégie de la guerre totale”. Sur les quelque deux mille “assassinats non élucidés” perpétrés entre 1989 et 1999, mille trois cent trente trois ont lieu pendant que Tansu Ciller dirige le gouverrnement, d’après les statistiques de l’Association des Droits de l’Homme (IHD) de Turquie. Selon une enquête parlementaire réalisée en 1995 sur les disparitions, le Hizbolla était potentiellement plus dangereux que le PKK; mais le parlement turc avait enterré cette enquête sans en débattre… La nomination à la tête de l’Etat-Major du général Ismail Hakki Karaday en 1995 marque cependant un tournant dans la politique des autorités turques: les forces de sécurité commencent à pourchasser les membres du Hizbolla dont les dirigeants se réfugient dans les grandes villes de l’ouest de la Turquie.

Mais de nombreux éditorialistes turcs et étrangers n’en concluent pas moins que la soudaine et brutale campagne de répression lancée contre le Hizbolla au début de l’année 2000 est dûe au fait que le Hizbolla a perdu son utilité, maintenant que le PKK est hors de combat et son chef en prison: “Le Hizbolla a terminé sa mission”, écrit Faik Bulut, “il a été pressé et repressé comme un citron”.

La terreur qu’il avait exercée avait rempli son but: des villages entiers se sont vidés de leur population. A Silvan, notamment, après le meurtre d’un de ses neveux, assassiné dans la rue par un “inconnu”, un chef de famille décide en une heure de quitter le village avec quarante huit membres de sa famille qui iront s’entasser pendant deux mois dans un deux pièces à Istamboul.

Les “special teams”…. et la “guerre psychologique”

Ces unités font également partie des forces que Tansu Ciller utilise contre le PKK. Un ancien conseiller politique du président Suleiman Demirel révèle dans son livre “Le rêve devenu réalité de l’homme qui patiente” cette conversation édifiante entre le président Suleiman Demirel et Tansu Ciller en 1993: “Peu après la formation de son gouvernement, elle est venue me voir et m’a dit: “Je vais résoudre le problème de la terreur avec l’aide des unités d’interventions spéciales (TIM)”… Le président Demirel lui a alors répondu: “Ecoute-moi, un jour viendra où ces unités seront un casse-tête pour toi. Tu ne pourras pas les contrôler et il peut t’arriver n’importe quoi. Ce pays n’a pas deux armées. Tu dois résoudre la terreur avec l’armée”. Et ajoute l’auteur du livre , “elle est devenue copine avec Doran Gures, le chef d’Etat Major, et les autres commandants de l’armée”…. Demirel aurait ajouté que les meurtres non élucidés de quelque 60 hommes d’affaires kurdes en 1993 auraient été commandités sur instruction orale de Tansu Ciller.

Tout confirme que c’est pendant pendant les deux ans de pouvoir de Tansu Ciller (avril? 1993 – septembre 1995) que la dérive sanglante de la lutte contre le PKK s’est accélérée de façon vertigineuse: c’est pendant le “règne” de cette jeune femme à l’apparence trompeusement moderne et libérale que les militaires turcs obtiennent le feu vert pour utiliser toutes les méthodes, y compris les méthodes les plus raffinées de la “guerre psychologique”, pour en finir avec la lutte contre le PKK, une lutte gérée par un comité secret composé du général Dogan Gures, chef d’Etat-Major, du général Dogan Bayazit, secrétaire du Conseil National de Sécurité, et du général Atila Tuzman, chef des services de renseignements militaires.

Cette lutte ne se déroulait pas seulement sur le terrain, au Kurdistan: à Istamboul même, la presse turque était elle aussi l’objet d’une campagne d’intimidation qui devait porter ses fruits. Ismet Imset révèle qu’en 1993 les généraux turcs ont convoqué au siège de l’Etat-Major à Ankara un certain nombre de propriétaire et de directeurs de journaux pour leur faire “clairement comprendre que les généraux s’attendaient à ce qu’ils appuient tous sans question leur politique, et qu’ils considèreraient comme des ennemis ceux qui ne le feraient pas”. Pendant cette rencontre des experts de la guerre psychologique ont “enseigné” à des journalistes éminents comment ils devaient écrire leurs articles et commentaires. “Ceci est une cause nationale”, expliqua un colonel. Ceux qui ne respectèrent pas ces règles furent rapidement punis: leurs subventions et crédits ont été supprimés, et ils ont été empêchés de couvrir des évènements très importants. Des dizaines de journalistes ont été poursuivis par les tribunaux, et plusieurs sont encore derrière les barreaux… Le résultat, conclut Ismet Imset, c’est que des articles sont complètement réécrits par les rédactions d’Istamboul, en ajoutant une connotation nationaliste pro-turque aux légendes et aux titres des articles; il y a également des cas où des interviews entières ont été changées par souci de se conformer à la politique des militaires…

Les destructions de villages et les déportations

Comme leurs prédécesseurs français et américains au Vietnam et en Algérie, comme Saddam Hussain en Irak , les stratèges militaires turcs luttent contre la guérilla en cherchant à la priver d’un élément essentiel — le soutien de la population qui joue un rôle majeur en informant la la guérilla et en lui fournissant abri et nourriture: “en asséchant la mare”, disent tous les théoriciens de la contre-guérilla, “on attrape le poisson”…

Cette politique ne figure explicitement dans aucun texte officiel des forces armées turques, mais elle est appliquée systématiquement à partir de 1990, et s’intensifie avec l’arrivée au pouvoir de Tansu Ciller au printemps 1993, après la mort du président Turgut Ozal qui avait commencé à la mettre en oeuvre. Son cadre légal est fourni par le décret 413, du 9 avril 1990, amendé avec le décret 430 du 16 décembre 1990: ce décret (voir p….) autorise en effet le supergouverneur de Diyarbekir à procéder à des déportations, en laissant théroriquement les victimes de cette mesure choisir le lieu d’installation, et en les faisant bénéficier d’une aide financière. En fait, dans l’immense majorité des cas, ces déportations seront faites illégalement, sans décision officielle du supergouverneur, et donc sans indemnités.

Fin février 1993, après une réunion du conseil national de sécurité, le supergouverneur de Diyarbekir rend publique une partie du plan mis au point pour résoudre le problème kurde. Comprenant uniquement des mesures répressives, ce plan prévoit notamment la création d’un deuxième tribunal de cour de sûreté de l’Etat et la construction d’une deuxième prison à Diyarbekir, la construction d’une route stratégique à la frontière turco-iranienne, des mesures pour faire baisser la natalité des Kurdes et surtout des mesures pour vider les villages “incontrôlables”.

De nombreuses organisations de défense des droits de l’homme ont dénoncé les destructions de villages et les déportations, mais nous citerons ici un rapport officiel élaboré par une commission d’enquête de l’assemblée nationale turque qui a le mérite de pouvoir difficilement être contesté: formée en juin 1997, cette commission d’enquête de treize membres (ANAP, DYP, DSP, RP) présidée par Hachim Hachimi, à l’époque député de Diyarbekir pour le Parti Refah (RP, islamiste), remit son rapport à la mi-1998 après avoir fait son enquête sur le terrain et interrogé de nombreux hauts-fonctionnaires locaux. Ses conclusion sont terribles: “De 1771 à 1989 le nombre total des gens qui ont été forcés d’émigrer vers l’empire Ottoman et la Turquie depuis la Crimée, le Caucase du Nord, l’Azerbaidjan, la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Yougoslavie, Chypre, le Turkestan oriental et l’Afghanistan est d’environ 8 millions; au cours des quinze dernières années le nombre total des gens concernés par les migrations internes est de 3 millions: ce chiffre montre les dimensions et l’urgence du problème”. Pour les seules années 1993-1994, selon les chiffres fournis par le bureau du gouverneur régional de la zone d’état d’urgence (OHAL) (Diyarbekir, Hakkari, Siirt, Van, Shirnak et Tunceli) et les cinq provinces adjacentes de Batman, Bingol, Bitlis, Mardin et Mus, 820 villages et 2.345 hameaux auraient été évacués, déplaçant 378.335 personnes. 85 villages et 178 hameaux auraient en outre été évacués dans des provinces voisines.

Enumérant les causes de ces évacuations, les auteurs du rapport en citent trois principales:
– des raisons économiques et des raisons de sécurité;
– les pressions du PKK;
– le rôle des forces de sécurité: “l’évacuation de nombreux villages et hameaux dans le cadre d’une conception exagérée de la sécurité n’a pas été faite en conformité avec les autorités reconnues par la Loi d’Etat d’Urgence 2935”. Et d’ajouter: “Tous les gouverneurs qui ont servi dans la zone de l’Etat d’Urgence (OHAL) ont déclaré qu’ils n’avaient jamais exercé leur autorité pour évacuer des villages. Des recherches dans les archives du bureau du gouverneur de la zone (OHAL) ont montré qu’il n’y avait pas d’indication que les gouverneurs aient exercé cette autorité”.

Dogan Hatipoglu, ancien gouverneur de Diyarbekir, a précisé devant la commission que “seul le gouverneur régional (le supergouverneur) avait l’autorité d’évacuer des villages, et que cette autorité ne pouvait pas être transférée à qui que ce soit”. Il a ajouté que les évacuations ont pu être ordonnées par des personnes non autorisées, mais qu’aucune enquête n’avait été ouverte à ce sujet. L’ancien gouverneur a enfin déclaré que des villageois lui avaient dit que des “hommes en uniforme étaient venus et avaient mis le feu à leurs villages”.

La commission cite également le témoignage de Mazlum Aslan, le maire de Tunceli (Dersim) qui affirme que 70% à 80% des 374 villages du Dersim ont été évacués. Des villageois lui ont dit qu’on leur avait donné une heure pour partir de chez eux avant que leurs villages ne soient incendiés.

Parmi les autres témoignages recueillis par la commission figure également celui de Riza Ertas, membre de l’assemblée provinciale de Van, qui a déclaré que son village avait été incendié par les militaires et que lorsqu’il avait voulu porter plainte auprès du bureau du gouverneur de Van, il avait dû déclarer, sur l’ordre du vice-gouverneur, que son village avait été incendié par… les terroristes.

Faisant un témoignage capital, quelques années auparavant, Murat Karayalcin, vice- premier ministre SHP (social-démocrate) avait expliqué au cours de l’émission “Feux Croisés” de la télévision turque pourquoi il avait soutenu en décembre 1993 le premier ministre Tansu Ciller quand celle-ci démentait que les forces de sécurité aient brûlé et détruit 900 villages kurdes dans le sud-est: “C’est ce que m’avait dit le Conseil National de Sécurité, et je le croyais”. Par la suite, a-t-il expliqué, il a fait faire une enquête par une commission spéciale, “et l’enquête avait conclu que les 900 villages avaient vraiment été détruits et brûlés par les troupes gouvernementales”.

Enumérant les autres raisons de l’évacuation des villages par leurs habitants, les membres de la commission de 1997-1998 citent également: l’application de l’Etat d’Urgence, l’interdiction d’aller dans la montagne, les risques de la vie en zone rurale, le désir de s’éloigner de la violence, l’inquiétude pour l’avenir des enfants, la mauvaise situation économique, les pressions d’organisations armées illégales (le PKK), l’embargo sur les vivres, et les meurtres à auteurs inconnus.

Eudiant les conséquences sociales désastreuses de ces évacuations de villages, les membres de la commission d’enquête se sont notamment entretenus avec AbdulKadir Sari, le gouverneur de Van, et avec Ismail Aydin et Yekta Hardaroglu, membres de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Van: à la suite de l’immigration massive de villageois, la population de Van est passée de 153.000 à 450.000 habitants selon le gouverneur, et 600.000 selon les membres de la chambre de commerce, qui affirment qu’il y a pas moins de 15.000 vendeurs à la sauvette dans les rues de Van.

Autre conséquence de ces migrations massives, seulement cinquante pour cent des enfants de Diyarbekir ont accès à l’école primaire. Déclarant que des “ghettos sont en cours de création dans les grandes villes, qui deviennent des villages”, les auteurs de ce rapport affirment que les “droits fondamentaux de ces gens, tels que le droit à la vie, le droit au logement, à l’emploi, à la propriété, à la santé, à l’éducation et à la circulation sont violés”.

Evoquant le projet de “retour au village” lancé par l’administration, les parlementaires affirment qu’ils ne sont pas pris au sérieux par les villageois concernés “car les migrants ne peuvent retourner dans leurs villages qu’à condition de devenir des gardiens de villages”.

Formulant un certain nombre de recommandations à la fin de leur rapport, les parlementaires demandent notamment la levée de l’état d’urgence, la suppression du système des gardiens de villages, le retrait des “special teams” de la région, la reconnaissance de l’identité kurde, la possibilité pour “nos citoyens d’être instruits dans leur langue maternelle y compris le Kurde dans des écoles privées”, et la possibilité de “créer leurs propres stations de radio et télévision kurdes privées”. Inutile de dire qu’aucune de ces recommandations n’a été suivie d’effet: au contraire, les destructions de villages et les déportations ont continué.

Cette politique a certes pour effet de réduire le soutien dont bénéficiait le PKK: “avant, explique un observateur kurde particulièrement averti, le PKK était présent partout, dans les plaines, dans les villages: son organisation pouvait collecter des fonds, des vivres, des hommes. Les femmes tricotaient des chaussettes pour les combattants, leur cousaient des uniformes; les hommes transportaient des sacs de sucre et de farine pour les guerilleros sur leurs tracteurs; désormais, la peur et la disparition des villages ont réduit ce soutien, et les maquisards ont dû se retirer dans les montagnes”…

Mais ces terribles représailles ont aussi pour effet de rallier la population autour du PKK. Tous les observateurs qui reviennent du Kurdistan peuvent constater que la population kurde soutient de plus en plus des combattants qui sont les seuls à avoir repris le flambeau de la résistance. Les jeunes militants du PKK font l’admiration de tous: ils sont les seuls à se battre sous les yeux d’une population de plus en plus exaspérée par la violence de la répression. D’autant plus que les combattants de l”armée de libération nationale du Kurdistan” du PKK sont différents des militants un peu bravaches d’avant le coup d’Etat de septembre 1980. Car Apo a terriblement resserré les écrous: son organisation n’est plus infiltrée par les agents du MIT (services de sécurité turcs); les jeunes combattants du PKK reçoivent une formation qui fait l’admiration des civils kurdes de Turquie et des pechmergas irakiens: “Ils sont très aguerris, dit un chef kurde irakien, qui pourtant ne les aime guère, ils sont capables de se nourrir uniquement de plantes et de fleurs; l’hiver, ils supportent des conditions climatiques terribles; et ils sont plus doués que nous pour profiter du terrain et se cacher!”, ce qui n’est pas un mince hommage, dans la bouche d’un de ces Kurdes irakiens qui défient l’armée de Bagdad depuis trente ans.

La “sale guerre” du Kurdistan racontée par les Soldats turcs…

Peu de guerres se sont poursuivies pendant quinze ans dans un tel secret. Les zones de combats de l’Est de la Turquie — le mot “Kurdistan” est hors la loi — étaient interdites à la presse étrangère. Et même la presse turque n’avait droit qu’à des visites cornaquées par des officiers des services spéciaux de l’armée turque. Seuls les porte-parole officiels des forces armées avaient le droit de faire des déclarations.

Le mot “guerre” est proscrit

Photos d'un album d'un soldat turc

Pour les autorités turques il s’agissait d’une opération des forces de l’ordre contre des terroristes manipulés de l’extérieur — en voie de liquidation depuis que leur chef, Abdoulla Ocalan, a été capturé au Kenya, jugé, et condamné à mort. Le mot “guerre” est proscrit. Même si ce conflit a fait près de 40.000 morts. Employer le mot “guerre”, c’est reconnaître que les adversaires contre lesquels on se bat sont en quelque sorte sur un pied d’égalité. Mais pour les autorités turques, il n’y a ni guerre contre une puissance étrangère, ni une guerre civile — ce serait reconnaître l’existence d’un peuple kurde. Les autorités turques poussent le paradoxe jusqu’à empêcher la création d’associations d’anciens combattants — puisqu’il n’y a pas de guerre, il n’y a pas d’anciens combattants. Les anciens de la guerre de Corée (1953) ou de l’intervention à Chypre (1974) peuvent se regrouper dans des associations, mais pas ceux qui sont allés se battre “à l’Est”.

Commando en tenue

Depuis le début du conflit, en août 1984, près de deux millions et demi de jeunes appelés du contingent, âgés d’une vingtaine d’année, ont été envoyés se battre contre le PKK. Que pensent de cette guerre cachée ces jeunes, pour la plupart des villageois ou des citadins issus des bidonvilles des grandes métropoles de l’ouest de la Turquie, qui y découvrent les Kurdes, et parfois la mort? La censure est totale. 

C’est une journaliste turque, Nadire Mater, qui a eu l’idée de les interroger après leur service militaire, quand ils sont redevenus civils et sont donc libres de parler. Nadire Mater a publié les récits de 42 anciens soldats ou officiers, originaires de toutes les parties de la Turquie, qui ont fait leur service “à l’Est” entre 1984, le début de la lutte armée du PKK, et 1998, quand Abdoulla Ocalan commence la cavale tragique qui le conduira dans une prison turque. Son livre, “Mehmedin, les soldats qui se sont battus dans le sud-est parlent”, est un document explosif, qui a été tiré à 14.000 exemplaires avant d’être interdit. Poursuivie pour “insulte” à l’honneur de l’armée, et risquant, selon l’article 159 du code pénal turc, d’être condamnée à 6 ans de prison, Nadire Mater a finalement été acquittée.

Qu’a-t-elle donc révélé? Qu’ont dit ces anciens militaires?

“Tout d’abord, dit Nadire Mater, cette guerre est une guerre des pauvres: le fils de Tansu Ciller, ancien premier ministre, ou celui de Dogan Gures, ancien chef d’état-major, ne font pas leur service à l’Est. Les gosses de riches se débrouillent, ils poursuivent leurs études pendant des années, ou ils vont chez un médecin auquel ils achètent un certificat  d’inaptitude, ou bien ils partent à l’étranger, et rachètent leur exemption”.

“Quand les appelés partent là-bas, ils ne se posent pas de questions: c’est leur devoir, ils le feront. Et puis, peu à peu, ils voient des choses, ils ressentent diverses émotions, et ils commencent à se poser des questions. La plupart du temps, ils sont assez confus: dans une même phrase ils critiquent l’armée, puis ils font son éloge. Ils s’en prennent au PKK, et comprennent ses raisons de se battre. Certains emploient le mot de “terreur”, d’autres parlent de “guerre”.

Faut-il parler de “guerre sale”? “C’est le moment le plus délicat de l’interview, raconte Nadire Mater. Quelque fois ils étaient très mal à l’aise, et je ne pouvais pas poser de questions. Ils racontent comment ils se battent, comment leurs amis sont morts à côté d’eux. Avec le temps certains se demandent si c’est bien de tuer des gens. Un membre des équipes spéciales m’a raconté qu’ils filment ce qu’ils font… Il a vu l’un d’eux couper les oreilles d’un combattant du PKK, les mettre dans un verre de coca-cola: l’acidité du coca fait pourrir la chair, et ils gardent le cartilage comme porte-clés. Cela m’a été raconté par un soldat originaire de la Mer Noire”…

Ce que révèle aussi le livre de Nadire Mater, c’est à quel point ces jeunes soldats sont traumatisés par cette expérience. Certains mettent des mois à s’en remettre, ne pouvant pas dormir normalement après leur retour à la vie civile: beaucoup ont un rythme du sommeil inversé, et dorment le jour… D’autres se livrent à des actes criminels.

Finalement, cette guerre cachée qui faisait rage dans l’Est de la Turquie — chaque semaine, les autorités turques annoncaient la mort d’une dizaine de combattants du PKK, et de deux ou trois soldats turcs — était aussi une guerre aveugle. Les simples soldats, si l’on croit leurs récits, ne voient pas grand chose: ils montent la garde, comme sentinelles, dans des fortins, ou le long des routes, ou dans la montagne. Ou ils empêchent les combattants du PKK de s’enfuir quand les commandos “nettoient” un secteur. La plupart du temps ces opérations se déroulent de nuit — et quand soudain des combats font rage, c’est dans l’obscurité, et la plupart du temps ils ne savent pas d’où vient le coup de feu qui emporte un de leurs amis. Ils ne voient pratiquement jamais face à face ces ennemis contre lesquels ils se battent — ces “terroristes” du PKK, à moins, se demandent certains, que ce ne soit des “combattants de la liberté” — mais parfois ils en voient les cadavres, et, rarement, les blessés, ou les prisonniers. C’est une guerre où l’on fait peu de prisonniers — la consigne est de tirer jusqu’au bout. La vraie guerre, la sale guerre, elle est faite par les commandos; et le sale boulot — les interrogatoires, la torture —  par les “équipes spéciales”, des équipes de policiers dépendant du ministère de l’intérieur, spécialement entraînés pour la contre-guerilla, souvent en civil, cagoulés.  

Les soldats ne tirent jamais dans le dos des combattants du PKK…

Nous avons pu retrouver plusieurs soldats qui ont fait leur service militaire “à l’Est”. Pour des raisons de sécurité, ce ne sont pas ceux qui ont été interviewés par Nadire Mater, et leurs prénoms ont été changés… Ils racontent à leur façon, la guerre du Kurdistan. Certains, sympathisants ou militants des Loups Gris, l’extrême-droite ultranationaliste turque, n’ont pas d’états d’âme sur les motivations qui les poussent à aller se battre à l’Est. Mais ils mentent effrontément à des journalistes français soupçonnés d’avoir une sympathie illimitée pour la cause du PKK, pour les Arméniens, et pour tous les ennemis de la Turquie…. Notamment Ahmet, qui affirme que les militaires “ne tirent jamais dans le dos des combattants du PKK” et que la première chose qu’ils font, quand ils en capturent vivants, c’est de leur “donner à boire et à manger sur leurs rations”! Mais ces mensonges évidents sont révélateurs, eux aussi, de cette sale guerre du Kurdistan. Aucun d’entre eux n’a osé nous dire qu’il avait commis une de ces violations des Droits de l’Homme si fréquentes dans ce conflit: torture, mutilations, etc. Certains en ont entendu parler, d’autres en ont vu, mais aucun n’a osé avoué l’avoir fait lui même: crainte de représailles des autorités militaires? crainte d’être jugé par leur entourage si jamais cet article est lu chez eux? remords tardifs? Tout cela se mêle sans doute.

Dernière révélation, enfin, de cette enquête: l’armée turque n’hésite pas à envoyer sur le front de l’Est de nombreux jeunes soldats d’origine kurde, avec le secret espoir, sans doute, de les “casser”, d’en faire, comme le raconte Gures, de “bons Turcs”… Un espoir manifestement déçu.

Il y a aujourd’hui en Turquie plus de 400.000 insoumis — des jeunes Turcs qui ne se sont pas présentés à la caserne le jour où ils y ont été appelés — pour la plupart parce qu’ils ne veulent pas se battre au Kurdistan. Le statut d’objecteur de conscience n’existe pas en Turquie; et les responsables des organisations qui soutiennent les insoumis et les déserteurs, comme “Initiative Anti-Militariste”, une petite organisation d’anarchistes aussi hostiles au PKK qu’à l’armée turque, sont condamnés à des peines de plusieurs mois de prison… avant d’être envoyés faire leur service militaire…

  • Ahmet 

Ahmet a fait son service militaire en janvier 1997 dans la région de Van. Affecté au service pharmaceutique d’une division basée à Tatvan, il n’a pas participé personnellement à des opérations contre le PKK, mais son travail lui a permis de recueillir de nombreux témoignages  de blessés soignés dans l’hôpital militaire où il travaillait: “Souvent un hélicoptère amenait des morts et des blessés. Quand j’étais de garde la nuit, je pouvais parler avec les blessés; ils me racontaient leur vie; ils me disaient à quel endroit l’opération avait eu lieu, combien de morts et de blessés il y avait eu. Je prenais des notes: le 30 mars 1997, l’hélicoptère a apporté cinq blessés, dont un officier gravement blessé à la tête, qui est mort de ses blessures. Les blessés demandaient des poudres contre les puces et les poux car en opération ils ne pouvaient pas se laver et ils en étaient infestés. Ils souffraient souvent de problèmes psychologiques: ils parlaient des mauvais traitements qu’ils avaient fait subir aux combattants du PKK qu’ils avaient capturés, qu’ils frappaient sur leurs blessures; et des photos des terroristes tués qu’ils avaient prises. Jusqu’au jour où l’armée a interdit ces photos”…

“Une fois deux combattants du PKK gravement blessés ont été capturés encore vivants; l’un d’eux était originaire de Tatvan, l’autre de Syrie; on a coupé leurs oreilles, et leurs corps ont été exposés: toute la division est allée voir leurs corps, mais pas moi. Certains disaient que c’était une bonne chose qu’ils aient été tués; d’autres étaient choqués.

“Un officier m’a dit un jour: “Nous devons faire comme si nous, les Turcs, et eux, les Kurdes, nous nous aimons. Mais en fait nous ne nous aimons pas. Et peut-être que dans dix ans cet endroit ne sera plus une ville turque”.

  • Bulent

Bulent — nous ne savons pas son vrai prénom — Bulent est un personnage plutôt inquiétant; âgé de 33 ans, plein de tics, terriblement nerveux, il ne tient pas en place; il dit souffrir d’une sciatique à la suite des nombreux sauts au sol qu’il a faits à partir d’hélicoptères, mais sa nervosité explique sans doute le fait qu’il ne puisse rester deux minutes dans la même position… Franchement, Bulent n’est pas le genre de personnage qu’une femme souhaite rencontrer à minuit au coin d’une ruelle obscure. Mais rencontré par hasard dans un magasin du quartier touristique de SultanAhmet à Istabul, il accepte de raconter sa guerre.

Incorporé en mars 1997, il a suivi une période d’entraînement de trois mois dans les commandos à Foca. Entraînement classique: beaucoup d’exercices physiques, du maniement d’armes, des marches pendant une semaine en montagne, avec un gros sac à dos, un fusil… Après ses classes, Bulent tire au sort à la lotterie — et gagne…  une affectation à Eruh, dans un secteur très “chaud” en plein coeur du Kurdistan (les Turcs n’emploient jamais ce mot, mais parlent du “sud est”). “J’étais content, affirme Bulent; je voulais aller à l’Est, je voulais défendre mon pays contre les terroristes du PKK qui attaquent les villages, tuent les bébés; pour moi c’était un combat sacré!”

Bulent affirme ne jamais avoir vu ses camarades infliger de mauvais traitements aux combattants du PKK: “Quelque fois, des terroristes du PKK se rendent; ils sont couverts de puces, ils sentent très mauvais; nous les emmenons à la base et nous ne les battons pas… Les interrogatoires, cela, c’est le rôle des officiers: je ne vous dirai rien à ce sujet… Une fois j’ai perdu six amis qui roulaient dans une Unimog et ont sauté sur une mine, juste à la sortie d’Eruh”.

“Nous avons lancé une opération, avec cinq sections de commandos, juste avant la tombée de la nuit. En face de nous il y avait une groupe d’une vingtaine de combattants du PKK; on pouvait les entendre parler sur leurs radios quand nous allions sur leur fréquence. Nous leur avons dit de venir déposer leurs armes et de se rendre. Ils ont répondu en tirant: Nous leur donnions des roses, ils nous renvoyaient des balles. Nous nous sommes battus jusqu’à 4 heures du matin; à l’aube, les hélicoptères sont venus. Finalement nous en avons tué onze, dont deux femmes. Nous avons fait une prisonnière, une femme, blessée à la jambe. Nous n’avons pas le droit de leur tirer dans le dos quand ils se sauvent, ce n’est pas correct. Quand des terroristes sont blessés, nous leur donnons immédiatement à boire et à manger — sur nos rations; notre médecin les soigne et les envoie à l’hôpital”.

Envoyé successivement en opération à Hakkari, Ozalp, Muradiya, et deux fois au Kurdistan Irakien, Bulent a participé à Muradiya à une opération particulièrement meurtrière au cours de laquelle il a perdu douze camarades:

“les habitants d’un village nous ont téléphoné à la tombée de la nuit pour nous avertir que cinq ou six combattants du PKK étaient venus chercher des vivres. Nous sommes partis, trois sections dans trois Unimog. Et nous sommes tombés dans une embuscade: cinquante à soixante partisans du PKK nous attendaient, ils étaient armés de Kalachnikovs, de roquettes; c’était un enfer, sans possibilité de faire retraite. J’étais dans le premier véhicule; nous avons perdu tout de suite presque toute une section. Il était 19 h 30. Des hélicoptères Apache sont arrivés immédiatement, et ils ont lancé des bombes éclairantes… Quand quelque chose de pareil arrive, quand vous voyez vos amis morts, vos yeux se remplissent de sang, on n’a plus de cerveau, on ne pense plus à rien”. Bulent s’interrompt un instant, nous regarde, et conclut: “Je me suis senti coupable, j’aurais voulu être mort à la place de mes amis”.

Bulent raconte aussi une de ses deux opérations en Irak: elle a duré quelques jours, mais des jours qui ont été très longs. C’était une grosse opération, à laquelle ont participé des F-16 de l’aviation turque, des chars, et des troupes d’infanterie. L’objectif était une base du PKK au sommet d’une montagne.

“C’était une immense base, avec des dépots souterrains de vivres, d’armes et de munitions; Apo (Abdoulla Ocalan) avait dit que l’armée turque pouvait aller partout, mais qu’elle n’arriverait jamais jusqu’à cette base. Et bien nous l’avons fait, mais quand nous y sommes arrivés, le PKK n’était plus là: ils étaient tous partis en Iran. Comment ont-ils su que nous arrivions? Nous n’en savons rien, mais la géographie les avantage terriblement, avec des frontières communes avec l’Iran, la Syrie…Il n’y a pas eu de combats, mais nous avons perdu beaucoup de soldats, à cause des mines, des mines en plastique italiennes”.

Turc, mais originaire du Kurdistan, Bulent a des idées assez précises sur les causes de ce conflit: “Ma famille était très pauvre: quand j’étais gamin j’ai vendu des cartes postales aux touristes dans la rue: c’est comme cela que j’ai appris l’anglais; aujourd’hui je suis un simple employé dans ce magasin, et je suis payé uniquement à la commission.

Ma dernière vente date de trois semaines!

Les causes de ce conflit? “C’est économique. Si l’argent était partagé équitablement, si nous avions une bonne sécurité sociale… nous n’aurions pas ce conflit. Le gouvernement est responsable: l’éducation, c’est très important; on ne peut pas laver le cerveau de quelqu’un qui a été éduqué. La plupart de ces gens sont des victimes; quelques uns sont des terroristes. Ils ont des chefs de groupes qui sont instruits,qui sont vraiment intelligents… Pourquoi l’Est de la Turquie est-il si pauvre? Vous devriez poser cette question aux politiciens; nous n’avons pas les politiciens qu’il faut. Le gouvernement ne peut rien faire”.

Finalement, interrogé sur son retour à la vie civile, Bulent reconnaît volontiers que cela n’a pas été facile:

 “Il m’a fallu quelques mois pour me réadapter à la vie civile; je faisais des rêves, des cauchemars, je me réveillais en sursaut, en criant. Je me souvenais de choses pénibles, je voyais du sang, je perdais des amis.  C’est difficile d’oublier tout ce que j’ai vu. On partage pendant quinze mois le même destin, la même nourriture, la même gamelle, et à cause d’une seule balle, il y en a un qui meurt à côté de vous: ce n’est pas facile. Quand nous étions au repos, à la base, nous prenions des photos de groupes, en rigolant, en lançant nos casquettes en l’air… Je ne les montre à personne, même pas à ma famille: quand je parle de tout cela, c’est comme si mes camarades mouraient une nouvelle fois. Je suis allé voir un psychiâtre, mais…

  • Celal

Né en 1972 à Istanbul, Celal a la physique de l’emploi, malgré sa taille relativement petite. Râblé, tout en muscles, c’est un costaud, avec des bras de lutteur — un lutteur qu’on n’a pas du tout envie de provoquer. C’est le commando type — et il a effectivement été volontaire pour faire son service dans les commandos, à l’Est. Après trois mois d’entraînement à Manisa, dans le camp où de très nombreux appelés font leurs classes, Celal a été envoyé pour quinze mois à Dicle, une petite ville en pleine zone de combats, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Diyarbekir. Celal ne cache pas ses sympathies pour Arspaslan Turkes, le leader, mort récemment, des ultranationalistes du MHP, dont une photo orne la boutique où il travaille. Mais il nous raconte volontier sa guerre — à sa façon.

“Dix jours après mon arrivée, nous avons appris qu’il y avait des terroristes dans un petit village; nous sommes partis vers 10 heures du matin, une centaine de soldats, dont 10 officiers. Les commandos ne vont pas dans les villages, ce sont les gendarmes qui font ça. Nous, nous sommes allés dans une montagne derrière le village; nous suivions un sentier, par petits groupes écartés les uns des autres, quand tout d’un coup une balle s’est plantée dans le sol à côté de mes pieds! Nous n‘étions que trois, mais vite les camarades sont venus nous aider. Les terroristes — ils étaient trois —  étaient à 50 ou 60 mètres de nous. Nous en avons tué au moins un — on a vu plein de sang — mais ils ont emporté le corps”….

“Une autre fois, nous avons appris que trois filles et deux garçons étaient partis d’un village pour rejoindre le PKK. Nous les avons interceptés près d’une rivière où les attendait un membre du PKK qui était armé seulement d’un pistolet. Nous les avons capturés, et nous les avons emmenés à Dicle, puis à Diyarbekir”…

“Je ne crois pas que cette guerre finira: des gens meurent d’un côté, des gens meurent de l’autre: comment est-ce que cela peut finir? De nombreux villageois aident le PKK. Il y a ceux qui aiment le PKK, qui ont un frère ou une soeur là bas. Le PKK leur dit: “Nous allons vous donner votre pays”. Tous les Kurdes ne sont pas avec le PKK, mais 25 à 30 pour cent des kurdes sont avec eux. Ils n’aiment pas la Turquie, ils veulent sortir de la Turquie et avoir leur propre pays. Nous pouvons parler avec eux, mais le gouvernement ne veut pas. Alors, qu’est-ce qu’on peut faire? Le PKK est fort, le PKK est dangereux; l’Europe n’aime pas la Turquie parce nous sommes un pays musulman”.

Celal a-t-il eu l’occasion de parler avec des combattants du PKK? “Oui, avec ceux qui se rendent, et avec ceux qui sont faits prisonniers… nous leur demandons: “Pourquoi avez vous rejoint le PKK? Qu’est-ce que vous avez fait? Comment ça va”. Au début, nous sommes sympas avec eux, pour les faire parler. S’ils ne veulent pas parler, nous les frappons”. Quand nous lui demandons s’il l’a fait lui-même, Celal, gêné, dit: “Je ne répondrai pas à cette question”!

Est-ce que vous leur demandez qui sont leurs chefs? “Non, ce sont nos chefs qui posent ces questions”.

Celal a ramené des photos de ses quinze mois de service militaire à l’Est — des photos assez banales de groupes de soldats posant avec leurs armes dans la cour de leur caserne, ou dans leurs chambrées: “Nous n’avons plus le droit de prendre des photos pendant les opérations, explique Celal, et les officiers examinent nos photos et ils en suppriment à peu près la moitié”. Manifestement, l’armée turque a réalisé quel effet désastreux pouvaient avoir les photos de certains “exploits” — on connaît notamment de monstrueuses photos de soldats turcs hilares exhibant les têtes décapitées de combattants du PKK… Manifestement très soucieux de ne pas pouvoir être identifié par ses anciens suspérieurs, Celal ne se laissera pas photographier, et ne nous laissera pas repiquer ses photos — même des photos très anodines, notamment une photo le montrant rêvant devant le nom de sa fiancée écrit sur une table avec des… balles. Pourtant souriant et affable, Celal ne se comporterait pas autrement s’il avait des choses pas très jolies à se reprocher…

  • Duran

L’entretien avec Duran n’est pas tout à fait ordinaire: il est en effet parrainé par deux personnalités de l’extrême-droite nationaliste turque, Hakan Ayaz et Hakan Unser, deux anciens responsables d’associations de Jeunes Loups Gris, aujourd’hui passés à la dissidence, car ils trouvent que le successeur du  colonel Arpaslan Turkes a trahi les idéaux du fondateur du parti d’action nationaliste (MHP) en acceptant de former une coalition gouvernementale avec Bulent Ecevit, un social démocrate qui est à l’origine d’une loi d’amnistie (très limitée) pour les “repentis” du PKK. D’emblée, Hakan Ayaz situe le contexte du service militaire à l’Est: “Faire son service militaire, c’est devenir un homme, explique-t-il; et le faire à l’Est, c’est être un super-homme”!

Etudiant diplômé de la faculté de sciences politiques de l’université d’Istanbul, Duran a eu un droit à service militaire très court: huit mois. Après un mois de classes à Amasya, sur la mer Noire,il est promu sergent. Sympathisant des Loups Gris, il n’avait pourtant pas follement envie d’aller faire son service au pays Kurde, mais il est envoyé à Tatvan, sur le lac Van, où il passe six mois et demi en 1998. A Tatvan il suit pendant trois mois une formation dans les blindés, sur des chars M48. Et à la fin de l’été, il part pour sa première opération: dans son char, trois hommes, en plus de Duran: le conducteur, un soldat qui charge les munitions, et le tireur.

“Les terroristes avaient attaqué un fort de l’armée à une quarantaine de kilomètres au sud de Tatvan; nous sommes partis à leur poursuite, six chars, des jeeps, et une cinquantaine de soldats. Mais les terroristes se sont sauvés immédiatement après avoir attaqué le fort: ils ne voulaient pas se battre avec des chars, car alors ils n’ont aucune chance”.

Une guerre “propre”

Duran a raconté comment s’était passée sa guerre, une guerre assez “propre” selon lui: “Les chars prennent position la nuit à un endroit d’où ils peuvent tout voir avec leurs jumelles thermiques. Et si on voit des terroristes, ce sont les commandos qui vont les chercher, ce sont eux qui ont affaire à eux. Mon groupe n’a pas tué de terroriste. Mais si j’en avais vu, je n’aurais pas hésité… Avec nos jumelles thermiques, on voit tout: au delà de cinq kilomètres, on peut prendre des ânes pour des hommes. On peut aussi se tromper si on a affaire à des sangliers, qui se déplacent en bandes, comme les terroristes (Duran et ses amis éclatent de rire). Quelque fois nous tirons sur des oies sauvages. Mais à moins de cinq kilomètres, on peut voir si la cible est un homme qui marche sur ses jambes, ou une bête à quatre pattes…

Une fois, Duran a vu les cadavres de six terroristes tués au cours d’une opération: “Je n’ai vu que ces corps là, mais il y en a eu une cinquantaine de tués”. Nous lui demandons si c’est vrai que certains commandos font des porte-clés avec les oreilles des terroristes, en les faisant tremper dans un verre plein de coca-cola pour détacher la chair du cartilage? A nouveau, Duran et ses amis éclatent de rire. “Je ne sais pas”, répond Duran. Un serveur du restaurant qui écoute la conversation intervient, et dit: “oui, c’est vrai”! Mais Duran ajoute: “ce n’est pas bien. On peut tuer son ennemi, mais il ne faut pas l’humilier. La guerre, c‘est la guerre, il y a des lois de la guerre. Cette rumeur, sur les oreilles porte-clés, cela concerne les forces spéciales, mais pas les soldats…

Paradoxalement,tout en dénonçant le PKK, une “organisation terroriste responsable de la mort de plus de 30.000 personnes”, Duran semble reconnaître que les combattants du PKK ne sont pas que de vulgaires terroristes: “Le PKK, ce n’est pas que des combattants de la liberté, dit-il; il y a aussi des terroristes, et des trafiquants de drogues et d’hommes. C’est une organisation très riche, dont les revenus annuels s’élèvent à 2 milliards de dollars; ses chefs en dépensent une petite partie pour la lutte, mais la plus grande partie pour vivre luxueusement en Europe”. Mais il y a aussi des “combattants de la liberté” dans cette organisation? “Oui, il y a des gens qui se battent pour ça, pour la liberté, pour des droits culturels, pour un système fédéral, comme en Belgique… Mais ils sont manipulés”.

Et Duran est sûr que la Turquie gagnera la guerre: “Le rapport des forces est en notre faveur… Et l’histoire montre que les Kurdes n’ont pas de leader célèbre. Ils n’ont pas d’alphabet, ils n’ont pas de musique, et la langue kurde, c’est un mélange de plusieurs langues. Dans notre région, nous avons cassé le pouvoir terroriste. Une guerilla gagne si elle se bat pour elle-même, et si l’armée est une armée de combattants payés pour se battre”… Duran est retourné à la vie civile sans états d’âme, il a fait une guerre propre…

  • Emil

Emil a commencé son service militaire en 1993 dans les commandos des gendarmes. Volontaire pour les commandos, il a fait ses classes à Bilecik, et a ensuite été envoyé en opérations dans la zone du mont Djoudi, à l’époque un des bastions du PKK — une des zones les plus “chaudes” du Kurdistan.

“Une fois, raconte Emil, les terroristes ont attaqué un fortin où étaient basés environ 150 soldats, à 10 kilomètres d’Eruh, pas loin du mont Djoudi. Il devait y avoir au moins 250 PKK. Vingt-huit militaires ont été tués, et dix ou douze PKK. On ne les voit pas, ils emmènent leurs morts avec eux.

Au cours de cette opération qui a duré 19 jours, juste avant la fin de notre service militaire, mon meilleur ami a été tué. Les terroristes ont coupé ses oreilles et arraché ses yeux. Quand j’ai vu mon ami dans cet état, je suis devenu fou furieux et impuissant: je ne pouvais rien faire. Je pleurais, pleurais… J’ai des photos où on nous voit manger ensemble”… 

Quand nous lui demandons s’il a vu des soldats couper les oreilles de combattants du PKK, pour en faire des porte-clés, ou leur couper la tête, Emil répond: “J’ai entendu parler de ça, mais moi je ne l’ai pas vu”…

“On est là pour protéger les gens, conclut Emil, on leur demande des renseignements, mais ils ont peur du PKK, et pour cela, on perd toujours. Quelque fois les villageois nous disent: “le PKK va venir”, mais c’est un piège”!

Emil nous montre des photos de son service militaire, sur lesquelles il pose devant un char, ou brandit son G3, dans les montagnes du Kurdistan; il montre aussi son Journal, avec la photo d’un de ses amis, tué en opérations. Avec une écriture appliquée (il n’a pas dépassé l’école primaire) il a écrit:

“Aydin Bodun né à Ardesen, près de Rize (sur la mer Noire) a fait son “service de patrie” à Eruh, région de Siirt. Le 4 juin 1994, à 16 h 30, un samedi, sur la colline de la fleur sauvage, il a reçu dans la poitrine une balle traîtresse des terroristes du PKK. Il est tombé en martyr. Que Dieu le bénisse. Vive la patrie, et ceux qui meurent en se battant”.

A côté de la photo de son ami il a écrit le poéme suivant:

“La mort arrive tellement subitement / qu’on ne peut pas finir ses rêves / ni s’habiller et prendre son arme / ni rire, ni  pleurer / et même pour la dernière fois / un homme n’a pas le temps de regarder en face”

  • Fuat

Fuat a fait son service militaire à 20 ans, en 1994. Il n’a fait que cinq ans d’école primaire, mais il est particulièrement vif d’esprit. “Quand je suis parti faire mon service militaire, mon grand-père m’a dit: “N’écoute rien, ne regarde rien”! Mais j’ai regardé et j’ai écouté”!

Né à Istanbul, il a été jugé bon pour devenir un commando, et on l’envoyé faire ses classes à Manisa. Des heures d’exercice chaque jour dans les montagnes voisines, avec son sac à dos, son fusil, ses pochettes de munitions. Pesant 80 kg à son arrivée il n’en pesait plus que 65 après 75 jours de ce régime. A la fin de ses classes, Fuat a été passé en revue avec ses 9.000 camarades par un général qui leur a fait un discours énergique: “Vous ne pouvez pas être des commandos”. Alors, raconte Fuat, 9.000 poitrines crient en même temps “Oui, Oui, Allah”: L’écho de nos voix se répercutait dans les montagnes, c’était impressionnant!” Ensuite le général a continué en nous disant: “Tuez, ou vous êtes tués”! Nous étions tellement fiers de nos bérets bleus”…

Envoyé à Silvan, près de Diyabekir, il perd très vite un de ses camarades, victime d’un accident, ou d’un suicide, il n’a jamais su. “J’étais très déprimé, raconte Fuat, je ne parlais à personne, j’ai eu des problèmes psychologiques pendant un certain temps. Nous partions régulièrement faire des patrouilles: une section de 18 à 20 commandos partait à minuit, une autre la relevait trois heures plus tard: l’hiver, c’était très dur. Pour nous détendre, nous nous disions entre nous:  “Mon fusil, c’est ma femme, mon poignard, c’est ma belle-soeur”!

“Avant de tirer, nous disions trois fois: “Bas les armes, rendez vous”. S’ils ne se rendaient pas, on tirait. Je ne me battais pas pour rien. Dans les villages nous avions vu les terroristes tuer des femmes et des bébés; je l’ai vus de mes yeux, j’ai pleuré pendant des jours et des jours. Nous ne faisions pas de blessés, puisque nous leur avions dit de se rendre. Nous n’arrêtions jamais avant d’avoir fini. Un blessé aurait pu nous attirer dans un piège, et nous lancer une grenade quand nous nous approchions de lui”.

“J’étais un tireur d’élite. Je suis parti quatre fois pour de grandes opérations. Nous, les commandos, nous étions en première ligne. Nous partions dans la montagne pour une ou plusieurs semaines avec notre armement et des conserves; nous ne voyions pas la couleur du pain. Nous dormions dans de petites tentes pour trois. Dans la région de Silvan, les montagnes sont très arides, sans eau. Parfois les villageois nous donnaient du lait, ou de l’airan (yaourt dilué). Une fois nous avons intercepté les communications d’un groupe du PKK, et avec leurs ordinateurs nos officiers ont pu voir où ils se trouvaient. Nous les avons attaqués, et nous en avons tué huit, dont deux femmes. C’est fou ce qu’ils portent sur eux, de l’huile, du sucre, des radios, des téléphones portables, leurs armes, des manteaux d’hiver, des jeans, des bottes”…

“Une autre fois, au cours d’une opération, une section a perdu 7 soldats. Alors, on n’a plus de sentiments. Là-bas on perd tout sentiment, on n’a plus de coeur. On est loin de la maison, de la vie. On ne voit pas la télévision, ni les journaux; on est comme des animaux. C’est dur. A la fin de mon service militaire, ils m’ont donné un papier: J’avais donné 18 mois de ma vie, et tout ce que j’ai eu en retour, c’est ce papier. Pour moi,c’était comme si cela avait duré 18 ans”!

“J’ai vu plein de choses terribles. Une fois, un de mes amis, Moustafa, est mort: il a sauté sur une mine et a été transporté à l’hôpital, où il a agonisé pendant une nuit. J’ai dû porter son coeur et d’autres organes, dans un sac plastique, pour une greffe. Pendant trois jours je n’ai pas pu dormir, je fumais cigarette sur cigarette. Il était marié, sa femme était enceinte, c’est moi qui l’ai prévenue”…

“Quelque fois, dans une section, quelqu’un va peut-être perdre la vie, et il y en a qui tournent la tête de l’autre côté et s’en vont! Dans une section, nous sommes 20: si nous voulons gagner, il faut se battre comme un seul coeur”.

“C’est vrai, on est bien payé là bas: quand j’ai fait mon service, je touchais 20 millions de livres turques; aujourd’hui ils doivent gagner 70 à 80 millions” (environ mille francs, un salaire moyen).

Fuat a-t-il été témoin d’actes horribles? “Un de mes amis m’a dit: “Tout ça, ce sont des histoires; nous ne sommes pas des vampires”.

Son retour à la vie civile a été difficile. “Chaque matin, quand je me réveillais, je croyais que j’étais encore en opération. Quelque fois je fais encore des rêves, des cauchemars; ils peuvent m’offrir des millions, mais je ne retournerai pas dans l’armée”.

  • Gures

Gures est un cas particulier: c’est un Kurde, mais il a quand même été faire son service militaire à l’Est: on l’a envoyé se battre contre ses frères… Pendant 45 jours (au lieu des 3 mois habituels) il a fait ses classes à Manisa, à la mi-1993, avec un groupe d’environ mille six cents conscrits, dont la moitié de Kurdes.

“Beaucoup d’entraînement physique, des marches forcées de nuit dans la montagne. Des simulacres de combat, on nous apprenait à attaquer l’ennemi, à nous sauver. On nous disait ce qu’il fallait faire si quelqu’un était blessé, ou tué. Si nous trouvions le corps d’un combattant du PKK tué, nous devions tout d’abord prendre son fusil, mais en faisant attention qu’il ne soit pas piégé. La même chose avec son corps: on attachait une corde à son pied, et on tirait dessus de loin… Nous avons fait beaucoup d’exercices de tir. Notre officier nous disait: “Aujourd’hui, vous faîtes cet exercice ici; mais demain vous ferez face à l’ennemi à 200 mètres. Si vous tirer bien dans la cible, vous survivrez. Sinon, vous serez tués”. Avec un ami j’ai fait exprès de mal tirer, de rater la cible, pour ne pas être envoyé à l’Est; alors l’officier nous a dit: “Faites votre prière”!

“Un jour les officiers ont trouvé des graffitis dans les toilettes: “Vive le PKK”. Ils nous ont réunis pour une inspection, et un général nous a dit: “Il y a des terroristes parmi vous… Nous saurons les trouver”. Après ça, ils ont fait une enquête: Qui voulait aller à l’Est? Nous avons été environ 200 à dire que nous ne voulions pas… On nous a mis à part, et un officier nous a demandé d’un ton menaçant: “Pourquoi vous ne voulez pas y aller,” Nous avons répondu que nous sommes Kurdes, nous savons ce qui se passe là bas… Il nous a couverts d’insultes, et a dit que nous étions contre notre pays. Et il a de nouveau demandé qui voulait aller à l’Est? Personne n’a répondu…et il a donné l’ordre de nous envoyer tous à l’Est! En même temps il a dit qu’il allait faire envoyer des lettres aux maires des villes ou des villages où nous habitions pour leur dire que nous n’étions pas de bons citoyens”…

Gures a finalement été envoyé à Kars, puis dans un camp de 300 soldats d’un petit village à côté d’Uludere, près de Shirnak, dans une zone très sensible. Les officiers vivaient dans un immeuble en dur, tandis que les soldats dormaient sous des tentes…

“Quand nous sommes arrivés on nous a donné notre équipement: un casque, une tenue militaire de “chasseur”; un poignard; un gilet avec des poches pour les munitions; un fusil G3 et ses chargeurs; un sac à dos; une tente individuelle; un matelas de sol, des couvertures, et un lit de camp: en tout, 40 kg! On signe un document et on est responsable de tout ce matériel qu’on doit constamment emporter avec soi”.

“Après notre arrivée au camp, on nous a envoyés comme sentinelles pour surveiller une route qui reliait le camp à un village suspect. Nous partions juste avant le coucher du soleil, et nous restions de garde jusqu’au lever du soleil; nous étions deux par deux, à l’abri de petits murs, avec des meurtrières pour surveiller les environs. Nous avions reçu l’ordre de ne pas parler aux villageois, tous des “terroristes”. Nous étions complètement isolés: il n’y avait pas de téléphones, nous pouvions communiquer avec nos familles seulement par lettres; j’ai reçu la première réponse de ma famille au bout de trois mois. Les officiers lisaient notre correspondance, aussi nous ne pouvions pas dire ce que nous pensions”…

“Une fois mon chef de section m’a demandé ce que je pensais du PKK. A cette époque, je n’étais pas très politique, pas actif, et j’ai répondu franchement. J’ai dit que j’avais de la sympathie pour eux parce qu’ils se battent pour les droits du peuple kurde. Il m’a alors demandé: “S’il y a un combat avec le PKK, allez vous nous tuer”? J’ai répondu “Non, mais mais je ne vais pas les tuer” Il n’a pas réagi, il m’a seulement dit: “Ne faites rien de mal, obéissez aux règlements, ne causez pas de problème”. Et il est parti. Pendant les six mois que j’ai passés là bas, il ne m’a plus adressé la parole.

Depuis que j’étais arrivé dans ce secteur, je voulais m’échapper. Une fois ils nous ont envoyés sur une montagne de 1.800 mètres pour protéger un convoi militaire. J’étais seul, à 3 kilomètres des autres. Je me suis dit que c’était le moment de me sauver, de me cacher dans un village: j’ai marché pendant 2 ou 3 kilomètres, et soudain j’ai entendu qu’ils m’appelaient. Il n’y avait que la montagne, pas de villages, pas de maisons en vue. C’était très dur. J’ai pleuré un moment, et je suis revenu. Ils m’ont interrogé et m’ont demandé où j’étais allé. J’ai répondu que je m’étais perdu, mais ils ne m’ont pas cru et m’ont dit que j’avais essayer de me sauver. Ils m’ont enlevé mon fusil et m’ont consigné dans ma tente pendant 20 jours”.

“Nous n’allions pas en opérations; nous montions seulement la garde, comme sentinelles. Une fois un autre camp a été attaqué pendant la nuit. Les soldats se sont sauvés, et un officier a été blessé. Nous l’avons entendu qui appelait à l’aide sur la radio. Mais personne n’est allé le secourir, et un peu avant l’aube, nous l’avons entendu appeler sa femme, et puis plus rien, le silence”…

“Mon camp a été attaqué une nuit, vers 22 heures. Je suis allé dans un abri avec des camarades, pendant que d’autres soldats sont allés se battre en avant. Les balles sifflaient dans tous les sens. Nous ne pouvions pas tirer sur une cible précise, parce que le PKK nous attaquait de partout. Nous tirions en l’air, pour épuiser nos munitions, pour montrer le lendemain matin à nos officiers que nous avions bien tiré… Au matin, nous avons découvert que le PKK avait pris neuf de nos petits fortins près du village. Huit soldats avaient été tués, et nous avions 17 blessés, dont deux officiers. Le PKK était reparti en emmenant toutes les armes, les munitions, les grenades: ils n’ont rien laissé”.

“Nous avons alors encerclé le village, mais il n’y avait personne, sauf quelques femmes et des vieillards. Nous avons fouillé chaque maison, et nous avons dit aux gens de partir dans les 48 heures. Quand ils ont évacué le village — quinze à vingt maisons — nous y avons mis le feu. Pas moi, je n’y suis pas allé”.

“Ensuite nous avons été envoyés dans la région de Kars (dans l’extrême nord-est de la Turquie, près de la frontière avec l’Arménie); pendant l’hiver 1994 nous avons fait une grande opération sur le mont Tendurek. Nous avons encerclé la montagne: il y avait des soldats, des gendarmes, des “équipes spéciales” (commandos de police) avec des hélicoptères et des blindés. Nous nous ne participions pas directement aux opérations: nous encerclions la montagne, et nous devions tuer tous ceux qui voulaient s’enfuir. Nous étions complètement séparés des autres troupes, et nous n’avions aucune possibilité de leur parler. Leur vie était encore plus primitive que la notre, ils étaient tout le temps sur la montagne.  L’opération a duré un mois et demi. Il faisait un froid terrible, nous étions mal nourris, et couverts de puces. La plupart des combattants du PKK se sont sauvés en Iran, on a dit qu’ils auraient perdu environ 55 tués. Mais moi, je n’ai jamais vu le corps d’un combattant du PKK”.

Le Gures que je connaissais avant mon service est mort!

“Nous essayions de rester entre Kurdes. Nous étions 40 Kurdes dans la même chambrée, et nous évitions d’avoir des contacts avec les soldats turcs. Un de mes meilleurs amis était de Siirt, il avait un frère dans la guerilla. Un officier supérieur qui savait qui nous étions nous a dit un jour: “Cela va être votre dernière opération” — cela voulait dire: “Vous allez mourir”!

Mais pourquoi les officiers turcs s’obstinent-ils donc à envoyer au Kurdistan des soldats kurdes, dont ils connaissent les sentiments et savent qu’ils refuseront de se battre? “Parce qu’ils espèrent nous changer, répond Gures, et ils y arrivent parfois; et aussi parce qu’ils ne veulent pas perdre leurs propres enfants. Quand j’étais à côté de Shirnak, il y avait un fortin avancé où normalement les soldats devaient être placés sous les ordres de trois officiers; mais souvent ils n’y envoyaient que de simples soldats, les officiers implorant de ne pas y aller en disant qu’ils avaient charge de famille”…

“Normalement, raconte Gures, à la fin du servie militaire on n’est plus envoyé en opération. Mais je connais un certain Nizamettin Kilic de Kiziltepe qui a été envoyé aux premières lignes douze jours avant la fin de son service. Il a sauté sur une mine, et perdu une partie de son pied. Il avait refusé de partir, mais un officier l’a forcé!

Quand on demande à Gures si ce service militaire l’a beaucoup changé, il répond: “Le Gures que j’ai connu avant mon service est mort. Avant, j’étais très humaniste. Je croyais que les deux nations turque et kurde pouvaient construire quelque chose ensemble. Mais maintenant j’ai de l’hostilité pour les Turcs. Pour les Turcs, peu importe qui vous êtes, si vous êtes Kurde; une fois, un combattant du PKK originaire de Syrie est venu se rendre dans notre camp, les bras en l’air. Ils l’ont interrogé, et ensuite ils l’ont emmené dans la montagne et ils l’ont tué”.

“Après mon service militaire, j’étais prêt à entrer dans le PKK, pour me laver du péché d’avoir été dans l’armée turque. Mais j’ai passé les derniers jours de mon service en prison, et je n’ai pu partir avec mon meilleur ami, qui lui, a déserté et rejoint le PKK”…

  • Hussein

Hussein a fait deux mois de classes à Malatya en 1997, et il a ensuite été envoyé à l’Est, à Mutki, petite ville à côté de Bitlis, où il a passé 13 mois. Il y a découvert un monde qu’il ignorait totalement, le pays kurde: “Tout était différent, la langue, la façon de vivre, la façon de s’habiller, et le niveau de vie, très bas”.

Envoyé continuellement en opérations, Hussein a été attaqué à plusieurs reprises par le PKK. “Nous dormions le jour, et partions en opération la nuit. Nous attendions en embuscade, trois ou quatre jours, ou plus. La pire des choses qui me soit arrivée? Un de mes amis — mon voisin à la maison — a été blessé; évacué par hélicoptère, un Sikorski, il a été transporté dans un hôpital, où il est mort. J’ai tout suivi par radio… et j’ai su tous les détails. J’avais déjà la volonté de me venger…Nous avons tué quelques combattants du PKK; c’était les “équipes spéciales” qui s’occupaient des prisonniers. Est-ce que j’ai tué, moi, un PKK? Je n’en sais rien. Je n’ai jamais tiré sur une personne précise; la plupart du temps on tiraillait comme des fous dans toutes les sens, contre les rochers… On n’a pratiquement jamais vu de terroristes en plein jour. Ceux que j’ai vus morts, pour moi, puisque je suis un soldat, c’était des ennemis, des terroristes. C’était une espèce de guerre civile, pour protéger le sol de la Turquie”. Hussein a mis plus de six mois, après son service, à retrouver un sommeil normal: “J’avais trop de mauvais souvenirs; je ne pouvais pas dormir. Je pensais à tout ça. je ne pouvais pas parler.Je pensais à mes amis qui sont restés là-bas.J’avais peur d’être victime d’une attaque”… Pendant les treize mois qu’il a passés à côté de Bitlis, a-t-il noué des liens d’amitié avec des Kurdes de la région?

“On n’avait aucune possibilité, c’était défendu de parler avec les civils. Pendant tout mon service je ne suis jamais allé dans un magasin à Mutki, et une seule fois seulement à Bitlis. Je n’ai aucune idée sur les Kurdes…”

(Al Wasat, 28 Février 2000)