CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN de TURQUIE: La cavale tragique d'Abdoulla Ocalan

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Abdoulla Ocalan, 1993“Je suis presque le seul homme pour lequel il est difficile de trouver une place dans le monde... Il y a un complot sous l’influence de la Turquie, et nous sommes en train de vivre une situation très brouillée”... C’était le 3 janvier. Ocalan nous recevait pour sa dernière interview d’homme libre -- ou presque -- dans la villa de la petite ville d’Infernetto (le “petit enfer”), aux portes de Rome, où il vivait en reclus depuis le 12 novembre, sous la protection des services spéciaux italiens...

Affalé sur le canapé du très petit salon où il recevait ses invités en costume-cravate, Apo, comme l’appellent ses partisans, était manifestement fatigué et stressé. Il écoutait les questions d’une oreille distraite, ne répondait qu’à moitié -- sauf quand son sort personnel était en jeu. N’importe qui aurait été stressé à sa place: après l’avoir maintenu pendant plusieurs jours en état d’arrestation, la justice italienne avait déclaré qu’il était libre.

Une protection très pesante

Parade du PKK à ZaléMais quelle liberté: sous le prétexte de le protéger, des commandos de la DICOS, les services spéciaux italiens, épiaient chacun de ses gestes. Armés de mitraillettes, revolvers dans les poches, poignards aux jambières,ces agents en civil, pulls et lunettes noires, aux allures de Rambos assez spéciaux, à l’italienne, étaient partout: Ils occupaient tout le rez-de-chaussée de la villa, où ils avaient installé ordinateurs, fax, batteries de téléphone, radios. Et ils patrouillaient dans le petit escalier en spirale qui permettait d’accéder aux deux étages de la villa, et dans les couloirs, brandissant sans cesse leurs armes. Ocalan vivait dans trois pièces au premier étage; partout les rideaux de bois étaient baissés. Les agents de la DICOS avaient déconseillé à Abdoulla Ocalan, qui se plaignait de “manquer d’oxygène”, de se promener dans le jardin de la villa. Et ils le surveillaient constamment, en faction devant la porte de la pièce où il recevait ses visiteurs, allant même jusqu’à le suivre quand il allait aux toilettes.

Multiplier les pressions... en espérant qu'Abdoulla Ocalan craquerait

auto-mitrailleuse dans une rue de VanLa pression psychologique était difficilement supportable. Les Italiens, qui ne pouvaient pas légalement expulser Ocalan, exerçaient toutes les pressions possibles sur lui, en espérant qu’il craquerait. Et il a craqué. Ses avocats italiens lui ayant dit qu’il pourrait être arrêté et jugé, et que ce procès pourrait durer des années, Ocalan a finalement décidé de partir d’Italie. Malgré les exhortations de Mme Danielle Mitterrand qui lui avait dit que “s’il était un vrai révolutionnaire il ne devait pas avoir peur de la prison, comme Nelson Mandela qui a passé 25 ans en prison”!

Cinq ans plus tôt nous avions été reçus dans un village de la Bekaa par un tout autre Abdoulla Ocalan: il était alors en tenue de guérillero, pantalon en toile beige, chemise de sport; et debout, pendant trois heures, devant un drapeau du PKK à l’étoile rouge, il avait répondu aux questions d’une vingtaine de journalistes de la presse internationale. Véritable metteur en scène, bouillonnant d’énergie, il donnait la parole à l’un puis à l’autre, pointait un doigt en l’air, croisait les bras: il était la vedette entourée par une meute de journalistes, et il en jouissait très visiblement.

Jusqu’au dernier moment, nous n’avions pas su où aurait lieu cette conférence de presse! Pris en charge à Beyrouth par des militants du PKK, nous avions d’abord été conduits en autobus dans...un restaurant en plein air, au bord d’une fontaine, dans un village, où l’on nous a fait attendre plusieurs heures autour d’un somptueux mezzé... Soudain, à la tombée de la nuit, nous sommes partis, toujours en autobus, vers notre destination finale, une villa qui avait été louée pour la journée, “pour une noce”, avaient dit les responsables du PKK à son propriétaire. Et soudain, Abdoulla Ocalan est arrivé, entouré d’une douzaine de gardes armés. La “noce” était finie. La conférence de presse commençait.

Les journalistes, des figurants...

Hyperactif, roulant des yeux foncés sous de gros sourcils, ne tenant pas en place, Abdoulla Ocalan n’avait ostensiblement pas une très grande estime pour les correspondants de presse: nous étions les figurants, dont il ne pouvait se passer, d’une grande mise en scène qui lui permettait de délivrer son message... Mais dans la Bekaa comme à Rome, Abdoulla Ocalan ne répondait pas clairement aux questions. Les objectifs de la lutte: l’indépendance, le fédéralisme, ou l’autonomie?

Ses méthodes: la lutte armée, la guérilla urbaine, la lutte politique? Jamais les réponses n’étaient tranchées, univoques. À qui s’adressait vraiment son message? Parlait-il à ses militants par-dessus notre tête? On peut se demander si Abdoulla Ocalan n’est pas prisonnier d’une idéologie marxiste-léniniste archaïque acquise au cours de ses années de militantisme dans les rangs de l’extrême gauche turque, au début des années 1970. Sachant qu’il ne pouvait pas dire ce qu’il pensait vraiement -- car le message “révolutionnaire” passerait mal -- il n’arrivait pas non plus à formuler en termes politiques convaincants un discours destiné à séduire ses interlocuteurs occidentaux... Ocalan tenait-il un double langage? Ou avait-il un problème de conceptualisation?

L’homme reste une énigme. Comment a-t-il pu, depuis son repaire de Damas, diriger une guérilla de plusieurs milliers de combattants avec une discipline de fer? Comment a-t-il su susciter l’adhésion de milliers de jeunes Kurdes prêts à sacrifier leur vie pour la cause? En particulier, comment a-t-il su attirer dans le PKK des milliers de jeunes filles  issues d’un des milieux les plus traditionnels du Moyen-Orient qui, abandonnant leurs familles du jour au lendemain, ont rallié la guérilla? Comment a-t-il su redonner un  espoir à un peuple kurde qui, en Turquie au moins, était menacé par l’assimilation? Ce n’est certes pas le procès qui l’attend en Turquie qui permettra de résoudre ces questions.

La liste des chefs kurdes victimes de trahison ou de traquenards est hélas très longue. Déjà, au milieu du XIXe siècle, l’émir Bedir-Khan, roi non couronné du Kurdistan, aurait été trahi par un de ses neveux. Comme Seyid Reza, chef de la révolte kurde du Dersim en 1937. Le premier fut envoyé en exil, le second pendu. Simko, chef kurde iranien, a été attiré dans un piège et assassiné en 1930. Plus près de nous, en mars 1975, après les accords d’Alger, le général Barzani a été victime de la trahison du Chah d’Iran -- et des Américains et des Israéliens. Interrompant du jour au lendemain toute aide au mouvement du général Barzani, ils ont laissé l’armée irakienne écraser la résistance kurde, provoquant la fuite de dizaines de milliers de kurdes qui se sont réfugiés en Iran... et l’exil du général Barzani qui est allé mourir en 1979 d’un cancer aux Etats-Unis. En 1988, à nouveau les Iraniens, sous Khomeini cette fois-ci, ont cessé du jour au lendemain de soutenir la lutte des Kurdes irakiens, après la conclusion du cessez-le-feu avec l’Irak (25 août 1988)...

Le 13 juillet 1989, Abdoul Rahman Ghassemlou, chef du parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), a été attiré dans un traquenard à Vienne en Autriche par des émissaires du régime iranien, sous prétexte de négocier une solution politique du problème kurde en Iran: il a été abattu de plusieurs balles avec les deux kurdes qui l’accompagnaient. Trois ans plus tard, Said Charafkandi, son successeur à la tête du PDKI, était assassiné (12 septembre 1992) dans un restaurant de Berlin, le Mykonos: poursuivant son enquête jusqu’au bout, à la différence des Autrichiens qui avaient cédé devant la raison d’Etat, le procureur allemand a mis en cause les “plus hautes autorités de l‘Etat iranien”, dont Ali Fallahian, ancien ministre des renseignements.

Ghassemlou n’avait cessé de répéter toute sa vie un dicton que lui avait appris son père: “Quand vous voyez un Persan, tuez-le, ou sauvez-vous avant que sa langue de menteur ne vous ait attrapé”, mais il est tombé victime des mensonges des Iraniens. Said Charafkandi a critiqué l’imprudence fatale de Ghassemlou, mais il est tombé à son tour sous les balles des tueurs iraniens. Au cours de notre entretien à Rome, Abdoulla Ocalan a déclaré: “Les Turcs disent qu’ils doivent me punir où que je sois; le danger est très sérieux. Peut-être ne pourront-ils pas le réaliser en Europe, mais en dehors de l’Europe, avec l’aide d’Israel, ils y arriveraient. Un endroit comme l’Afrique serait dangereux pour nous”!

La tragédie kurde est complète

Il le savait, et il y est allé. La tragédie kurde est complète. Combien de temps durera l’euphorie des Turcs? Probablement pas très longtemps. S’il arrive un “accident” au chef kurde, comme il en arrive à beaucoup de détenus en Turquie, Abdoulla Ocalan deviendra un héros, que plus rien ne pourra atteindre. Un procès à peu près équitable se transformera inévitablement en un procès de la Turquie: comment, en effet, juger Ocalan sans évoquer la destruction de milliers de villages, la déportation de centaines de milliers de kurdes, l’interdiction des partis kurdes, l’emprisonnement des députés kurdes, élus, comme Leyla Zana,  démocratiquement... De toute façon la détention d’Ocalan en Turquie va créer des tensions très difficilement gérables.

Un jour ou l’autre, les Turcs devront s’attaquer au problème kurde. En attendant, les Kurdes ont l’impression, finalement assez juste, que le monde entier est contre eux.

L‘Europe, qui n’a pas de politique étrangère commune, en a encore moins une sur la question kurde. “Le drame”, dit un diplomate européen qui a tout fait pour trouver un point d’accueil temporaire pour Abdoulla Ocalan, en Hollande, au Luxembourg, en Autriche, en Norvège et ailleurs, “c’est que nous n’avons plus de grands hommes d’Etat qui aient du cran, comme Mitterrand, Palme ou Kreisky. Tous se sont lavés les mains en disant: “Que ce Kurde aille n’importe où, mais pas chez moi”! Certains espéraient peut-être dans leur for intérieur que la cavale d’Abdoulla Ocalan allait se terminer tragiquement. Ils auraient dû réaliser que son élimination ne pourra qu’entraîner le PKK vers une nouvelle intensification des combats, avec des dérives sanglantes: les chefs de guerre sont parfois plus redoutables morts que vivants, quand ils deviennent un Mythe.

(Al Wasat, 22 Février 1999)

 

 

 

 

 

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