CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAK: Les Marais du Sud, chronique d'une destruction annoncée

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Defi Kurde

 

Mvt Kurde

 

Defi Persan

Sortie de classes en pirogueUn des plus anciens écosystèmes du monde -- les marais du sud de l’Irak -- est sur le point d’être rayé de la carte par les ingénieurs de Saddam Hussain; mais ce crime contre la nature, qui est aussi un ethnocide, s’accomplit dans l’indifférence générale... et sous l’œil impavide des pilotes des avions alliés qui patrouillent la zone interdite de vol (à l’aviation irakienne) au sud du 32° parallèle depuis août 1993.

Composés de trois marais principaux --  le hor (lac) Hawizé (à cheval sur la frontière avec l’Iran), le hor Hammar, au centre, et les marais de l’Euphrate -- ces marais s’étendent au nord et à l’ouest de Basra, au sud d’Amara, autour du confluent de l’Euphrate et du Tigre, sur une superficie qui oscille, qui oscillait, entre 15.000 et 50.000 km2; car ces marais ne sont pas inertes: ils ont leur vie propre, que rythment les saisons; à l’automne, quand les eaux du Tigre et de l’Euphrate sont les plus basses, ils sont réduits à leur superficie minimale et la terre émerge à de nombreux endroits. Au printemps, la fonte des neiges dans les montagnes de Turquie et d’Iran gonfle considérablement le débit des deux fleuves, qui atteignent leur niveau maximum avec un léger décalage, en mai pour le Tigre, et en juin pour l’Euphrate; les eaux des fleuves en crue se déversent alors dans les innombrables canaux qui irriguent les marais et dans le désert qui les entoure: des lacs se forment alors à l’endroit où, quelques semaines plus tôt, des nomades campaient avec leurs chameaux, triplant environ la superficie des marais.

Le pays entre les deux fleuves

Construction d'un moudhifC’est dans ce “pays entre les deux fleuves”, que se situait selon la légende le paradis terrestre, dont l’unique vestige est l’arbre d’Adam, un arbre rabougri que l’on peut encore voir, non loin de Kourna, au confluent des deux fleuves, là où se forme le “Chott al-Arab”, le fleuve des Arabes.

C’est là, dans cet immense plan d’eau, couvert de roseaux et parsemé de villages lacustres, que vivent les “gens des marais” dans des huttes de roseaux, les “moudhifs” (voir encadré), en pêchant et chassant sur de longues pirogues effilées, de la même façon aujourd’hui qu’il y a 5.000 ans, comme l’attestent des bas-reliefs sumériens; on a même retrouvé dans les ruines de la ville d’Ur -- cette ville où est né, selon la tradition, Abraham -- un “modèle réduit” en argent d’une pirogue identique à celles  qui sont utilisées de nos jours...

Intérieur d'un moudhifC’est dans ce labyrinthe imprenable que se sont réfugiés les vaincus des batailles épiques qui ont marqué l’histoire des empires qui se sont succédé en Mésopotamie depuis Sumer et Babylone... Après l’avènement de l’Islam, et la formation des deux grands empires ottoman et persan, les marais ont formé une zone tampon entre ces deux empires, accueillant d’innombrables fugitifs arabes et persans, qui se sont fondus dans le très ancien noyau de peuplement suméro-babylonien, formant un groupe humain à part, les “Madans” (voir encadré).À côté de ces Madans vivent des tribus arabes, qui ont conservé les traditions sociales des bédouins, tout en adoptant le mode de vie des “gens des roseaux”... À la fin des années 80, on estimait qu’environ 50.000 vivaient dans les marais, constituant une mosaïque humaine unique dans le Moyen-Orient. .

Tout récemment, c’est encore dans les marais que se sont réfugiés des milliers de déserteurs irakiens, pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988); et après l’évacuation du Koweit par l’armée irakienne, des milliers de chiites irakiens, fuyant la terrible répression qui suivit l’échec de leur soulèvement (mars-avril 1991), cherchèrent eux aussi un refuge dans les marais, d’où ils tentèrent de poursuivre la lutte...

Espace refuge pour les hommes, les marais du sud de l’Irak sont aussi un abri unique pour d’innombrables espèces animales, selon un rapport préparé par le professeur Edward Maltby, de l’université d’Exeter, Grande-Bretagne (An environmental & ecological study of the marshlands of Mesopotamia).

Des espèces d'oiseaux aquatiques uniques

D’une part, à côté d’espèces d’oiseaux aquatiques uniques -- la Rousserolle d'Irak des roseaux de Basra (Acrocephalus griseldis), et le Craterope d' Irak (Turdoides altirostris) -- qui ne vivent pratiquement que dans ce sanctuaire, les marais du sud de l’Irak accueillent pour des périodes plus ou moins longues d’innombrables espèces d’oiseaux, que l’on ne rencontre que  là au Moyen-Orient, ou qui utilisent ces marais comme gîte d’étape pendant leur migration entre leurs quartiers d’été, en Sibérie et Asie Centrale, et leurs quartiers d’hiver en Afrique.

Les eaux des marais recèlent également une faune marine extrêmement riche: l’importance économique de certaines espèces de crustacés, comme les crevettes Metapenaeus affinis, s’étend bien au-delà des marais, car leur cycle migratoire s’achève dans les eaux du Golfe Persique, où leur abondance affecte directement l’existence de milliers de pêcheurs, au Koweit notamment... Par ailleurs, les cyprinidés (carpes, barbeau, tanche) des marais comprennent un certain nombre de variétés particulièrement intéressantes pour l’étude de l’évolution de ces espèces.

Wilfred Thesiger, qui découvrit les marais du sud de l’Irak au début des années cinquante, et écrivit le livre “The Marsh Arabs”, qui reste le grand classique sur ce sujet, était persuadé que la civilisation des marais ne survivrait pas à la découverte du pétrole et à la révolution de juillet 1958 qui renversa la monarchie irakienne: c’est vrai, des milliers d’habitants des marais, séduits par la perspective de salaires mirifiques, abandonnèrent les marais et allèrent s’entasser dans les faubourgs plus ou moins insalubres de la banlieue de Bagdad. Il est non moins vrai que les “cheikhs”, perdirent tout pouvoir. Mais la civilisation des marais, contrairement à ce qu’avait prédit Thesiger, ne disparut pas: de nouveaux habitants vinrent s’installer dans les marais, et vingt ans après le passage de Thesiger, les “gens des roseaux” continuaient de plier le roseau comme les Sumériens il y a 5.000 ans.

Les grands travaux de Saddam Hussain

Aujourd’hui, un autre péril, autrement plus redoutable, menace les gens des roseaux: voulant faire disparaître de la carte ce sanctuaire pratiquement impossible à contrôler, dans une région aussi stratégique, à cheval sur la frontière avec l’Iran, son ennemi abhorré, le président Saddam Hussain a donné carte blanche à ses ingénieurs pour qu’ils assèchent les marais!Sous prétexte d“aménager” la région pour la rendre “propice à la culture”, ils ont entrepris, depuis la fin 1991, de creuser d’innombrables canaux de drainages, et ont construit de nombreuses routes sur des digues: ces digues empêchent les eaux du Tigre et de l’Euphrate de s’écouler dans les marais -- et elles permettent aussi à l’armée de pourchasser jusqu’au cœur des marais les irréguliers chiites qui s’y sont réfugiés: harcelés par les tirs de l’artillerie et des mortiers de l’armée irakienne, plusieurs milliers de “Madans” ont dû se réfugier en Iran...

Ces travaux ne suffisant pas, les ingénieurs irakiens ont creusé un immense canal, baptisé pompeusement le “projet de la mère des batailles”, ou la “troisième rivière”, long de 50 kilomètres et large d’un kilomètre! Ce canal, qui apparaît de façon spectaculaire, au sud d’Amara, sur les photos prises par les pilotes alliés survolant les marais, est alimenté par une énorme digue transversale: le but visé est l’assèchement du lac Hammar, dont la superficie aurait déjà diminué de moitié environ, entre 1984 et 1992 sur les images satellites, selon les chercheurs d’Exeter! Sur l’Euphrate, les ingénieurs irakiens ont entrepris également de gros travaux de diversion, détournant les eaux du fleuve, à As Samaoua et à Al Khidir, pour alimenter un lac artificiel de 60 kilomètres de long, en plein désert! S’ajoutant aux réductions de débit provoquées par la construction des barrages en Turquie ( dont l’effet se fait surtout sentir sur le débit de l’Euphrate) les “grands travaux” de Saddam Hussain vont avoir des conséquences catastrophiques pour les marais du sud de l’Irak -- pour leur population, pour leur faune et pour leur flore.

Certes, selon des légendes persistantes dont se souviennent encore les plus âgés des “gens des roseaux”, les rois sassanides avaient construit au Ve° siècle de notre ère tout un réseau de digues qui avaient asséché une partie des marais: le hor Hammar était alors une région fertile, et une digue reliait Kourna à Bagdad... mais ces légendes attestent aussi que le rêve de couvrir le sud de l’Irak de champs de blé fut sans lendemain, et que très vite ces digues se brisèrent et laissèrent à nouveau les flots du Tigre et de l’Euphrate couvrir le “pays entre les deux fleuves” de marais...

La tragédie, c’est que Saddam Hussain ne rêve pas de champs de blé, mais veut seulement détruire le sanctuaire où se réfugient ces rebelles chiites qui résistent à sa dictature.

Le moudhif

Les habitants des marais vivent dans des huttes de roseaux d’une très grande variété: cela va de l’abri le plus rudimentaire, constitué de quelques nattes de roseaux, jusqu’au “moudhif”, la forme la plus élaborée, réservée autrefois aux cheikhs, qui en faisaient leur “maison d’hôtes”: ce sont de somptueuses huttes de roseaux qui peuvent atteindre jusqu’à 30 mètres de long, 6 mètres de haut et 7 mètres de large. L’armature d’un moudhif est constituée d’un certain nombre (toujours impair) d’arches de roseaux: de gigantesques bottes de roseaux, qui peuvent atteindre jusqu’à 8 mètres de haut, et 3 mètres de large à la base, sont plantées dans le sol: la silhouette du moudhif en cours de construction évoque alors la charpente d’un navire en cours de construction se dressant vers le ciel... avant de se refermer en arceaux parfaits; de longues bottes de roseaux sont alors posées transversalement, achevant de former une armature qui est recouverte de nattes. Tout est fabriqué, fixé, lié avec des roseaux: pas un clou, pas une corde, pas un fil de fer n’est utilisé pour construire ces magnifiques demeures! Les plus grands moudhifs, construits dans les marais de l’Euphrate, ont jusqu’à 13 arches, et des façades plus élaborées, avec des “fenêtres” faites de nattes ajourées. À l’intérieur du moudhif, le “mobilier” est extrêmement restreint: un gros coffre, et un châlit, c’est tout... le centre social du moudhif, c’est le foyer, disposé au premier tiers du moudhif, où repose une demie-douzaine de pots à café au long bec recourbé: c’est là que se réunissent tous les “gens des roseaux” environs, dès que retentit le bruit caractéristique du mortier, qui signale l’arrivée d’un hôte: c’est l’occasion d’échanger des nouvelles -- et d’échapper à la monotonie d’une vie dont le rythme n’a guère varié depuis des millénaires...

Les “Madans”

Les plus anciens habitants des marais, les “Madans” revendiquent, comme les tribus bédouines qui vivent sur la frange des marais, des origines arabes; mais leurs coutumes sont très différentes: ils élèvent des buffles, dont ils tirent le lait, et vivent de la pêche et de la culture du riz, et de blé et d’orge sur de minuscules lopins. Pendant longtemps les Madans ont pêché le poisson en l’endormant avec un poison, ou avec des harpons à cinq dents méprisant leurs voisins qui utilisaient des filets; aujourd’hui ils utilisent encore le harpon, mais ils n’ont plus le même mépris pour le filet... Les “Madans”, comme tous les gens des marais, ont depuis longtemps abandonné l’usage de radeaux de roseaux enduits de bitume: ils se déplacent aujourd’hui à bord de canoës, dont il existe trois variétés principales: c’est dans le plus petit, le canoë individuel, qu’ils vont à la chasse: si les lions et les gazelles ont disparu depuis longtemps, il y a toujours beaucoup de sangliers, qui sont chassés non pas pour leur viande (qui est tabou) mais parce qu’ils ravagent les cultures... Les “Madans” ne mangent ni les pélicans ni les cigognes, mais ils raffolent par contre des hérons, cormorans, ibis et grues -- et des canards, dont ils font l’élevage. Les “Madans” ont le même sens de l’hospitalité que les anciens bédouins qui les entourent, et pour eux la plus grande insulte que l’on puisse faire à quelqu’un, c’est dire de lui qu’il a vendu du pain!

La légende du métier d’Ibliss

Tous les gens des marais vivent de l’exploitation du roseau, qu’ils coupent, nettoient, mettent en botte, et tressent en nattes: c’est un métier dur, qui ne rapporte que quelques “fils” (sous), comme l’explique la légende suivante: “Quand notre grand père Adam est sorti sur la terre, le diable Ibliss (Satan) est sorti en même temps que lui, et voyant quelques roseaux, il tressa une natte. La première natte. Puis Ibliss brûla la natte, mais celle-ci ne se consuma pas entièrement, et il resta sur la terre sa marque, l’empreinte d’un entrelacs... Adam l’a vue et a imité Ibliss. Depuis des générations d’hommes ont fait la même chose”...

(Partir, Septembre 1975;

Sciences et Avenir, N° 584, Octobre 1995)

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