CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN de TURQUIE: LE LIVRE NOIR du PKK

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Idris Barzani

Idris Barzani

 

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Rafsanjani

 

 

 

Le deuxième cessez-le-feu du PKK (15 décembre 1995)

Massoud BarzaniLe rouleau compresseur turc est-il irrésistible et le PKK subit-il des pertes trop lourdes? Abdoulla Ocalan avait apparemment l’intention de proclamer un second cessez-le-feu le 25 septembre 1995 au cours d’une émission de MED-TV. Mais la démission officielle de Tansu Ciller, le 20 septembre, le force à remettre l’annonce de cette nouvelle trêve: “Nous voulons recommencer le cessez-le-feu de 1993 pour prouver notre bonne volonté”, déclare-t-il à MED-TV, “en particulier maintenant que l’Union Européenne est sur le point de prendre une décision sur l’admission de la Turquie dans l’Union Douanière. Nous voudrions qu’ils sachent que nous ne sommes pas le problème, et que nous avons déclaré que nous sommes à la recherche d’une solution politique. Si la Turquie n’a pas l’intention de répondre à un tel geste par plus de violence, nous ferons notre annonce bientôt”. Mais la chute du gouvernement à Ankara le forçait à ajourner cette décision: “Nous allons attendre et voir... jusqu’à ce qu’il y ait un interlocuteur à Ankara qui puisse répondre à notre appel“. Fin novembre 1995, Abdoulla Ocalan laisse à nouveau entendre qu’il est prêt à accepter une solution fédérale et à envisager un nouveau cessez-le-feu: “Si les Etats-Unis ou l’Europe inclinent à régler pacifiquement le problème, le PKK soutiendra une telle initiative, et un cessez-le-feu, voire il acceptera de régler le problème à l’intérieur des frontières turques”, déclare Abdoulla Ocalan, ajoutant: “Bien que nous soyons un peuple qui a des particularités qui le distinguent du peuple turc, nous accepterions une formule fédérale, à l’instar des Etats-Unis”.

A la mi-décembre 1995, au cours d’une émission de MED-TV, Abdoulla Ocalan annonce effectivement un nouveau cessez-le-feu à l’occasion des élections législatives qui doivent avoir lieu le 24 décembre: “Si l’Etat-Major ordonne à l’armée de ne pas entreprendre d’opérations militaires lors des élections législatives, nous transmettrons des directives dans le même sens aux commandants de la guérilla...Nous voulons finir cette guerre avec une solution politique. Dans ce sens, si l’armée turque n’engage pas d’opération d’anéantissement contre nous, nous n’engagerons aucune offensive militaire, ni au Kurdistan ni en Turquie. Aucune opération planifiée n’aura lieu. Nous essaierons dès demain de mettre ceci en oeuvre. Un cessez-le-feu unilatéral sera proclamé. Nous rappelons que les unités turques de la guerre spéciale et les forces spéciales (y compris les gardiens de villages) ne doivent intenter aucune opération d’anéantissement. Si c’est le cas nous n’engagerons pas d’offensive. Mais si ce n’est pas le cas, nous nous défendrons le plus violemment possible, et utiliserons de manière extrême notre droit de riposte. Dans ce sens nous sommes très sincères. Si des restrictions sont apportées aux opérations, par rapport aux précédentes, et si ceci est crédible, il est clair que nous approfondirons ce processus en étant plus maître de nos unités”.

Et Abdoulla Ocalan précise qu’il attendra que le nouveau gouvernement formé après les élections fasse connaître ses intentions: “Nous allons attendre jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement et jusqu’à ce que la volonté de ce nouveau gouvernement et ses intentions nous paraissent plus claires. Cette situation se clarifiera en janvier ou février. Nous observerons jour par jour les opérations: si celles-ci se poursuivent avec le nouveau parlement, alors nous penserons qu’il nous impose la guerre, et nous serons en mesure de répondre, car nous n’aurons pas d’autre alternative”.

Abdoulla Ocalan lance en même temps un appel pressant au Parlement Européen qui a ratifié la veille (13 décembre 1995) l’entrée de la Turquie dans l’Union Douanière: “Le Parlement Européen est l’une des parties de la guerre qui se déroule au Kurdistan”, affirme Ocalan, ajoutant: “Si le Parlement Européen ne met pas en application la décision qu’il a adoptée, alors l’aide qu’il fournira à la Turquie sera dépensée au profit de la guerre... Le Parlement Européen a fourni une aide de 3 milliards de dollars à la Turquie. Cette aide sera la somme de financement de la guerre, et le Parlement Européen sera complice de la Turquie... Si cet appel n’est pas accueilli positivement, contrairement au fait que l’Europe pense concevoir la Turquie comme un marché et un paradis du tourisme, elle doit savoir que ces lieux seront transformés en enfer”.

A nouveau les autorités turques refusent de prendre en considération cette offre de cessez-le-feu et d’engager un dialogue avec ce qu’elles considèrent être un “groupe de terroristes”. Des visiteurs européens membres d’une délégation en mission au Kurdistan rencontrant par hasard des militaires turcs leur demandent ce qu’ils pensent du cessez-le-feu, ceux-ci répondent: “Quel cessez-le-feu? Il n’y a pas de cessez-le-feu, il n’y a pas de guerre... C’est une lutte contre le terrorisme”... Un grave incident, un mois exactement après sa proclamation par le chef du PKK, semble signaler la fin du cessez-le-feu: le 15 janvier 1996, 11 civils, dont 4 gardiens de villages, voyageant dans un minibus, sont massacrés par le PKK. Mais il s’agit apparemment d’une bavure, et la trêve continue, facilitée par le ralentissement habituel des opérations pendant l’hiver et les longues tractations qui précèdent la formation d’un nouveau gouvernement de coalition Mesut Yilmaz-Tansu Ciller, enfin constitué le 6 mars 1996, après plus de deux mois d’interrègne. Fin mars 1996, Abdoulla Ocalan manifeste son scepticisme sur la volonté de Mesut Yilmaz de trouver une solution politique au problème kurde, déclarant que “jusqu’à maintenant chaque nouveau gouvernement turc a fait une offre semblable”. Après la démission le 6 juin 1996 du gouvernement de Mesut Yilmaz, le leader islamiste Nejmettin Erbakan arrive au pouvoir en formant le 8 juillet 1996 un gouvernement de coalition avec... Tansu Ciller, qui avait pourtant manifesté une hostilité farouche aux islamistes. Erbakan laisse entendre qu’il est résolu à résoudre le conflit kurde.

Abdoulla Ocalan demandant alors à Erbakan et au parti Refah de préciser leur position sur le cessez le feu en réduisant ses demandes au minimum: “Je le dis ouvertement, cette année nous avions développé nos préparatifs militaires, mais je vais à nouveau lancer un appel. Nous voulons que ce gouvernement ouvre la voie à un dialogue, dans un prochain jour nous entrerons dans une étape très mouvementée, ni le le Refah ni les autres ne résisteront à cette tempête.... Nous n’avons même pas demandé que l’armée se retire du Kurdistan, nous avons seulement signalé qu’il y a des questions très urgentes qu’il faut résoudre immédiatement. Nous n’allons pas tirer une seule balle... Nous vous demandons rien d’autre que la Démocratie”.

Abdoulla Ocalan devient pathétique dans son insistance pour engager un dialogue avec les autorités turques: “Pourquoi vous entêtez-vous à chercher une solution sans le PKK? Pourquoi? J’aurais voulu qu’un interlocuteur sérieux intervienne, j’attendrai jusqu’à demain, mais si nous n’avons pas de réponse, alors nous nous ferons entendre, et nous ne serons pas responsables des résultats et des conséquences. Des cibles économiques, politiques, et militaires seront frappées... Une conférence du Moyen-Orient avec la participation des Kurdes pourrait contribuer à la solution du problème. Mais malheureusement le gouvernement semble être contre une telle initiative”.

Et une fois de plus Ocalan déclare publiquement qu’il n’aspire plus qu’à une solution fédérale: “Tout le monde doit le savoir: plutôt que de bouleverser les équilibres au Moyen-Orient, nous trouvons plus réaliste de rechercher une solution au sein des frontières actuelles prenant en compte l’égalité de droits des peuples, ainsi que leur participation démocratique à l’Etat. Le fédéralisme des Kurdes entraînera la fédération entre tous les peuples du Moyen-Orient... Nous pouvons appelez cela le “marché islamique”, mais le plus juste serait la reconnaissance des peuples du Moyen-Orient”.

Mais, quelles qu’aient été ses intentions initiales, après un entretien avec le président Souleyman Demirel, Erbakan exclut tout dialogue avec le PKK: “Nous ne ferons pas de concession dans le combat contre le terrorisme, déclare-t-il. Nous ne nous asseoirons pas à une table avec la terreur”.

Il ne reste plus à Abdoulla Ocalan qu’à tirer les conséquences de l’échec de ses ouvertures, et à annoncer la fin du cessez-le-feu, ce qu’il fait le 15 août 1996, au cours d’une nouvelle téléconférence sur MED-TV: Abdoulla Ocalan déclare que l’Etat turc n’a pas saisi l’occasion du cessez-le-feu, et quoique la base du parti Refah avait de bonnes intentions... une solution de la question avait été empêchée... quand un mot du commandement militaire avait réduit Erbakan au silence. “Nos demandes sont claires”, déclare Abdoulla Ocalan, “Je souligne une fois de plus qu’une solution politique basée sur la reconnaissance de l’identité du peuple et l’acceptation de leurs droits culturels et démocratiques, et de leurs droits d’organisation, dans les frontières existantes, est le seul moyen de résoudre la question kurde et les autres problèmes”.

Une fois de plus la Turquie replonge dans la violence. En septembre 1996 au moment où les affrontements entre le PDK et l’UPK redoublent après le coup de main du PDK et des forces irakiennes sur Erbil, Tansu Ciller, ministre des affaires étrangères du gouvernement Erbakan, affirme que la Turquie a à nouveau l’intention d’instaurer un “cordon de sécurité” sur sa frontière avec l’Irak pour empêcher les attaques du PKK. Tansu Ciller précise que cette “zone tampon” qui s’étendrait sur 5 à 10 kilomètres, est une “nécessité” pour empêcher l’infiltration des rebelles kurdes du PKK. “Les conditions sur le terrain décideront du nombre de soldats et de la durée du maintien du dispositif de sécurité.” Si cette initiative a l’aval de Washington et de Londres, elle est par contre critiquée par la France, et évidemment par l’Irak. De passage à Washington quelques jours plus tard, Tansu Ciller dément au cours de sa rencontre avec le secrétaire d’Etat Warren Christopher avoir envisagé de renoncer à cette zone de sécurité, déclarant qu’elle avait été “mal comprise” (par le New York Times), ajoutant: “Nous ne sommes pas disposés à renoncer à cette zone de sécurité parce que nous craignons l’afflux de réfugiés, et parce que le PKK est basé immédiatement à côté de nos frontières”.

Toutes ces mesures n’empêchent pas le PKK de poursuivre ses opérations loin à l’intérieur de la Turquie: le 23 septembre 1996 près de 20.000 soldats turcs, appuyés par des chasseurs bombardiers et des hélicoptères Super Cobras ont lancé une nouvelle opération contre un groupe de quelque 250 combattants du PKK opérant sous le couvert des forêts du Dersim.

Nouvelles opérations turques au Kurdistan irakien (1997)

Le printemps 1997 apporte sa désormais rituelle opération transfrontalière au Kurdistan irakien: à l’aube du 14 mai 1997, environ 25.000 soldats turcs, 250 blindés, et des pièces d’artillerie ont pénétré au Kurdistan irakien en franchissant la rivière Hazil près de Zakho. Les autorités turques affirment n’être intervenues au Kurdistan qu’à la demande de Massoud Barzani, le rôle de leurs forces se bornant, selon elles, “à apporter un appui logistique et à augmenter la puissance de feu des pechmergas”. Au moment même où les forces turques pénétraient au Kurdistan irakien, des représentants du PDK et de l’UPK devaient se rencontrer à Ankara en présence de l’émissaire américain David Welch pour consolider le cessez le feu imposé en octobre sous l’égide des USA, de la Grande-Bretagne et de la Turquie. Les réactions américaines et britanniques à cette nouvelle incursion turque sont très modérées: Londres se borne à demander à la Turquie de ne pas “prendre de mesures excessives pour protéger ses intérêts”. Et Washington déclare: “il y a eu des incursions turques par le passé, mais elles ont toujours été limitées, en envergure et en durée”... En fait, une semaine plus tard, Ankara envoie des renforts au Kurdistan irakien, doublant pratiquement ses effectifs. On apprend très vite que l’Etat-Major turc a lancé cette opération sans même prévenir le premier ministre Nejmettin Erbakan. En juin celui-ci annonce la “fin prochaine” de l’opération, mais le général Erol Ozkasnak, porte-parole de l’armée, contredit le Premier Ministre et affirme au cours d’une conférence de presse que les “troupes turques resteraient au nord de l’Irak jusqu’à ce que l’enclave contrôlée par les Kurdes irakiens soit nettoyée du PKK et que leurs bases soient remises au PDK”. Selon cet officier, le bilan de l’opération s’élève à 2.500 “rebelles” tués, et 95 soldats turcs, dont 13 officiers. Trois semaines plus tard, la Turquie annonce, le 26 juin 1997, avoir retiré “la majorité” de ses forces du nord de l’Irak.

Mais en septembre 1997 la presse turque annonce une nouvelle opération transfontalière au Kurdistan irakien: les troupes turques, appuyées par les gardiens de villages kurdes de Turquie et par les pechmergas du PDK, poursuivent depuis le 23 septembre 1997 des opérations dans une douzaine de secteurs (Kani Masi, Berwari, Haj Omran, la vallée du Zab, Harkouk, etc). Début octobre 1997, le porte-parole de Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies, demande aux Turcs de retirer leurs troupes du nord de l’Irak; mais les forces turques poursuivent leur offensive, tandis que le PDK et l’UPK continuent de s’affronter et que le PDK lance une contre-offensive qui lui permet de reprendre quelques positions-clés (Choman, Kasré). Après la proclamation du cessez le feu entre le PDK et l’UPK à la mi-octobre 1997, Ankara annonce le 8 novembre 1997 des “opérations limitées” contre le PKK dans la zone de cessez le feu entre les deux partis kurdes irakiens, et l’UPK accuse les Turcs d’avoir bombardé ses positions avec des bombes au napalm. La Turquie dément mais un responsable des Nations Unies en poste dans le nord de l’Irak confirme la participation de l’aviation turque aux combats... Ankara justifie ces “opérations limitées” en affirmant que la collaboration entre l’UPK et le PKK a permis au PKK de s’emparer de plusieurs zones situées sur la ligne de cessez le feu avec le PDK. Pour Ahmed Bamarné, porte-parole de l’UPK en France, la Turquie est en train de “tester les réactions arabes et occidentales à la présence de ses troupes: son objectif reste de créer, avec la collaboration du PDK, une “zone de sécurité”. La Russie, qui ménage traditionnellement la Turquie, demande cependant officiellement à celle-ci de retirer ses troupes du nord de l’Irak. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Gennadi Tarasov, déclare le 11 novembre 1997: “La Turquie intervient directement dans les affrontements entre les groupes kurdes. Ce développement va accroître la tension dans la région. Aussi les Turcs devraient-ils retirer leurs troupes très rapidement”.

Quelques semaines plus tard, le 5 décembre 1997, l’armée turque lance une nouvelle opération limitée, semble-t-il, au secteur de Harkouk (aux confins des trois frontières), avec le concours du PDK. Cette opération ne dure qu’une dizaine de jours (sans doute aussi à cause de l’arrivée de l’hiver) et les troupes turques annoncent leur retrait le 15 décembre 1997, après avoir saisi d’importantes quantités de munitions et de vivres et tué 182 combattants du PKK. Mais l’Etat-Major affirme que “les forces armées turques continueront leur lutte contre l’organisation terroriste séparatiste (le PKK) avec détermination, que ce soit à l’intérieur de la Turquie ou, si nécessaire, à l’intérieur du nord de l’Irak”.

Quels sont les effets de cette nouvelle stratégie turque? Selon un rapport confidentiel présenté par l’Etat-Major au cours d’une réunion du Conseil National de Sécurité à la mi-1997, ces incursions répétées au Kurdistan irakien et cette stratégie de saturation auraient disloqué les lignes de communication du PKK, empêchant les infiltrations à partir du Kurdistan irakien et gênant considérablement l’approvisionnement de ses unités à l’intérieur de la Turquie. Selon certaines informations, le PKK aurait été amené à ouvrir des camps en Syrie même, au nord-ouest d’Alep, d’où ses combattants s’infiltraient directement en Turquie, dans la région de Kharaman-Maras et dans celle de Hatay -- ce qui aurait amené Ankara à réagir très vigoureusement en détruisant au canon un poste frontalier syrien fin 1995.

La décision de l’Etat-Major fin avril 1995 de créer “pour six mois” une zone de sécurité dans la région de Kars, pour empêcher les incursions des maquisards du PKK qui se seraient réfugiés en Arménie après le début de l’intervention turque dans le nord de l’Irak, avait également rendu plus difficile l’approvisionnement des maquis du Dersim.

A toutes ces mesures s’ajoutait la décision de l’Etat-Major d”humaniser” la conduite de la guerre en donnant de strictes directives pour que tous les officiers nommés dans la région kurde reconnaissent la “dignité” des Kurdes. Le “code de bonne conduite” remis à tous ces officiers disait notamment que “les gens de la région ne parlent peut-être pas le Turc mais ils ne doivent pas pour autant être considérés comme inférieurs... Ne blessez pas leur fierté”. Ces directives recommandaient également de prendre soin des besoins de ces populations, notamment dans le domaine de la santé... Ces mesures destinées à rapprocher les forces de sécurité turques des populations kurdes -- qui rappellent les mesures prises par les services d’action psychologique de l’armée française au Vietnam et en Algérie -- ont-elles été efficaces? On peut en douter, car les timides mesures qui ont pu être prises ça et là pour améliorer le sort des populations ne pouvaient faire oublier la tragique réalité -- la destruction de milliers de villages et hameaux et la déportation de plusieurs millions de Kurdes.

Le troisième cessez-le-feu (1 septembre 1998)

C’est dans ces circonstances qu’Abdoulla Ocalan proclame au cours d’une de ses rituelles “téléconférences” sur MED-TV, le 28 août 1998, un nouveau cessez-le-feu, effectif à partir du 1er septembre 1998, Déclarant qu’il a pris cette décision pour répondre aux demandes d’un certain nombre d’instances internationales, et notamment du Parlement européen, Abdoulla Ocalan affirme: “Nous ne proclamons pas ce cessez-le-feu parce que nous sommes faibles ou forts, mais parce que nous croyons aux méthodes civilisées. J’espère que ceux qui ont voulu ce cessez-le-feu sont sincères”... Le président du PKK précise que “la durée du cessez-le-feu sera déterminée par les évènements à venir: nous contrôlons notre guérilla, il n’y aura pas d’attaque. Mais s’il y a des opérations d’anéantissement, nous serons dans l’obligation d’utiliser notre droit de réponse”.

Interprétant la présence d’un nombre important de journalistes turcs à sa conférence comme une “première réponse positive”, Abdoulla Ocalan déclare que “l’arrêt des opérations pourrait être le pas suivant”. Ajoutant que cela ne doit pas être considéré comme une demande de retrait de l’armée, il précise: “Ce qui est en question, ce n’est pas la présence de l’armée, ni les frontières”. Et il ajoute que la solution de la question kurde passe avant tout par la réforme de l’Etat, la garantie constitutionnelle de l’identité kurde, le respect des droits de l’Homme et la démocratisation. Et Ocalan de déclarer: “En ce 75eme anniversaire de la fondation de la République Turque, donnons-lui un nouveau souffle et érigeons des bases solides”. Un journaliste présent dans le studio de MED-TV lui demandant s’il veut toujours l’indépendance ou l’autonomie, Ocalan répond: “Alors que nous entrons dans une phase de mondialisation, pourquoi devrions nous tracer des frontières qui nous affaibliraient? Si la Turquie souhaite grandir et être puissante, elle doit résoudre cette question”.

Abdoulla Ocalan fait alors un commentaire quelque peu surprenant sur le nouveau chef d’Etat-Major de la Turquie: “Il y a des appréciations positives au sujet du nouveau chef d’Etat-Major, le général Huseyin Kivrikoglu. Il faut lui donner une chance”... En fait, depuis quelques semaines déjà des responsables des comités d’information du Kurdistan en Europe font allusion à des “contacts” avec les militaires turcs: “Un général est venu voir nos amis en Europe”, dit l’un d’eux, qui ajoute aussitôt: “mais c’était pour gagner du temps -- pour permettre à l’armée d’acquérir du nouveau matériel pour écraser le PKK”. Selon un autre interlocuteur , il y aurait effectivement eu des contacts au début de l’été avec un général en Europe, suivi par de nouveaux contacts avec des généraux représentant un courant modéré qui aurait “pris le pouvoir dans l’armée” écartant les neo-fascistes et contras qui contrôlaient l’armée depuis la mort d’Ozal: “Ils nous ont demandé de proclamer un cessez-le-feu”, laissant entendre qu’alors il y aurait une amnistie élargie suivie d’élections libres permettant aux Kurdes de gagner plusieurs mairies... “Notre peuple pourra alors souffler, un pas comme celui-ci peut permettre aux quatre millions de gens déplacés de retourner chez eux”. Mais de façon assez étonnante, cet interlocuteur souligne qu’un tel “cessez-le-feu prolongé sans résultat clair serait dangereux pour les combattants du PKK”. Ces contacts ont-ils vraiment eu lieu? Kani Yilmaz a beau dire: “Nous n’avons pas déclaré unilatéralement ce cessez-le-feu. On nous a demandé de le proclamer, et l’adresse de ceux qui l’ont demandé est bien connue”, il est probable, quand on connaît le rôle du général Huseiyn Kivrikoglu dans la suite des évènements, qu’il s’agit d’une tentative de désinformation du PKK.

Abdoulla Ocalan a beau déclarer qu’il ne faut pas voir dans ce troisième cessez-le-feu inconditionnel une preuve de faiblesse, de nombreuses informations concordantes indiquent que le PKK fait face à une crise de recrutement: “Avant, les gens partaient comme volontaires”, déclare un sympathisant du PKK vivant à Paris, “mais maintenant c’est fini: ils sont toujours prêts à donner de l’argent, mais plus à donner leur vie: ils ont d’autres préoccupations”. Et un observateur kurde irakien affirme: “Après 14 ans de lutte, les gens savent qu’ils ne vont pas gagner. Ils savent qu’ils peuvent seulement continuer, avec l’espoir d’amener le gouvernement à la table des négociations. Pourquoi? C’est évident: le déséquilibre, le rapport des forces”.

Paradoxalement, à l’étranger, en Europe en particulier, et en Turquie, le PKK a mis en place des institutions impressionnantes...

Le Parlement Kurde en Exil

C’est fin 1991 début 1992 que le PKK lance le projet d’élire une “assemblée kurde” de plusieurs dizaines de députés, dont une quinzaine pour l’Europe, 120 pour la Turquie, 10 à 15 pour l’Irak, 15 à 20 pour l’Iran, 2 pour l’ex-URSS. Quel était l’objectif de cette assemblée? Selon les représentants du PKK, cette assemblée devait se réunir au Kurdistan et désigner un gouvernement provisoire. Comme on pouvait le prévoir, les “élections” se déroulent normalement en Europe, où les autorités ferment les yeux sur l’organisation de ces élections. En fait elles se déroulent en deux temps: après une campagne publique (publication d’interviews, de photos des candidats, dans des journaux, sur des tracts et des affiches) les kurdes de la diaspora turque élisent fin novembre début décembre 1992 des délégués: au nombre de 450, ils se réunissent à Giessen, en Allemagne, fin janvier début février 1993, pour choisir quinze députés. Selon un de ces députés, ces élections, qui avaient eu lieu dans des salles publiques louées pour l’occasion, avaient donné lieu à une véritable “fête populaire” : “Personne ne pouvait imaginer que des élections allaient causer une telle joie; les gens pleuraient d’émotion, et nous disaient: “Vous allez faire notre constitution, rédiger des lois”. Ils avaient toutes sortes d’espoirs, c’était inoui”. Environ 86.000 Kurdes avaient participé à ces élections -- ce qui, pour une communauté kurde en Europe d’environ 600.000 personnes, représenterait un adulte sur deux et serait donc fort honorable.

En Turquie, par contre, il est impossible d’organiser des élections, et les députés sont désignés par Ibrahim Ince Dursun, un des responsables du PKK en Allemagne?? qui choisit, selon des critères personnels, environ 150 personnes. On ignore si c’est à la suite d’une intervention syrienne, ou d’une décision d’Abdoulla Ocalan, mais il n’y a finalement pas de députés représentant la Syrie. Le PKK ne peut pas organiser d’élections au Kurdistan irakien, et en Iran??? Deux députés sont bien élus par les Kurdes d’URSS, mais ils resteront chez eux. Finalement, ce sont donc environ 125 députés qui se dirigent quelques jours après le nouvel an kurde vers Erbil, au Kurdistan irakien, où devait se réunir l”assemblée kurde”. Ceux qui venaient d’Europe avaient été reçus à Damas par Abdoulla Ocalan qui leur tient un discours assez général, disant que tous les peuples sont passés par des phases successives dans la constitution de leur Etat, et que les Kurdes, comme les autres, doivent mettre en place des institutions, en commençant par une assemblée. “On avait l’impression, raconte un des députés, qu’il y avait des tractations entre Turgut Ozal et Apo, et que celui-ci avait deux discours: il nous parlait de la construction d’un Etat kurde, mais au fond de lui-même il voyait dans l’assemblée un intermédiaire pour faciliter le dialogue avec Turgut Ozal qui disait: “On ne peut pas parler avec le PKK, mais pourquoi pas avec des gens étrangers au parti”. Turgut Ozal aurait également fait savoir qu’il n’était pas question de traiter avec une assemblée comprenant des députés des quatre parties du Kurdistan -- “On peut parler d’autonomie, de fédération, disait-il, mais si vous réunissez cette assemblée, cela veut dire que vous pensez à l’indépendance; c’est inacceptable”. Turgut Ozal avait également fait dire (indirectement, par l’intermédiaire de Jelal Talabani et de journalistes turcs) qu’on pourrait envisager, dans le cadre d’un réglement de la question kurde, que ces “députés” soient candidats -- et élus -- au parlement d’Ankara.

Logés à Erbil dans une quinzaine de maisons louées dans le quartier d’AinKawa, les “députés” attendent que l’assemblée se réunisse dans un grand hôtel réservé pour la circonstance. Mais la mort de Turgut Ozal (17 avril 1993) bouleverse les plans d’Abdoulla Ocalan, et finalement les représentants du peuple kurde partent au camp de Zalé, où ils passent trois mois sous la tente, à attendre... “On se demandait ce qu’on faisait là, c’était insensé”, avoue un ancien député, “on devait faire partie d’une assemblée prestigieuse avec Djemil Bayik et Osman Ocalan, et on se retrouve dans un camp militaire”. L’un d’eux, qui voulait partir, est mis “aux arrêts” sous sa tente pendant deux mois. Finalement, en août 1993, ils obtiennent l’autorisation de rentrer chez eux.

Et très vite, on n’entend plus parler de cette assemblée dont les “députés” disparaissent de la scène sans explication: il semble que les revers du PKK sur le terrain au Kurdistan du Nord (en Turquie) et au Kurdistan du Sud (Irak), en particulier après les durs affrontements d’octobre 1992, aient également forcé Abdoulla Ocalan à renoncer au projet de réunir son assemblée au Kurdistan: il avait totalement sous-estimé la capacité de nuisance du PDK, mais son frère Osman Ocalan, présent sur place, avait vite réalisé qu’il ne pouvait assurer la sécurité physique de ses députés dans une ville d’Erbil contrôlée par les pechmergas du PDK et de l’UPK qui ne pouvaient tolérer la réunion d’un deuxième “parlement”...

Abdoulla Ocalan relance le projet, deux ans plus tard. C’est le 12 avril 1995 qu’est inauguré solennellement à La Haye, en Hollande, malgré les protestations véhémentes de la Turquie, le “Parlement Kurde en exil” (Parlamenta Kurdistane li Derveyi Welat). Composé de 65 députés, dont 6 femmes, ce parlement kurde a été élu, selon ses responsables, par 500 délégués eux-mêmes élus le 26 mars 1995 par 200.000 kurdes de la diaspora vivant en Europe, en Russie, dans le Caucase, en Australie et aux Etats-Unis. Certains de ces députés auraient été désignés par un système de quota, notamment les quatre députés représentant la communauté assyro-chaldéenne, un yézidi, plusieurs alévis et les six femmes.

Théoriquement indépendant du PKK, le “Parlement Kurde en Exil” comprend en fait un noyau dur de douze députés représentant l’ERNK (l’aile politique du PKK), et six anciens députés du DEP, et ses membres “indépendants” sont proches du PKK, comme l’est AbdouRahman Durre, le représentant de l’Union Islamiste Kurde. Son président est Yachar Kaya, ancien président du DEP et ancien propriétaire du journal Ozgur Gundem.

Lors de la séance inaugurale, chaque “député” prête serment en lisant en kurmandji ou en sorani la déclaration suivante: “Je promets de prendre en considération la volonté de mon peuple dans toutes les occasions. Je promets sur mon honneur devant l’histoire, l’humanité, mon peuple et mon pays de travailler pour la libération du Kurdistan, de représenter les intérêts de mon peuple sans aucune discrimination et de défendre ses droits, de prendre comme objectif une vie démocratique et égalitaire et libre pour mon peuple sans tirer d’avantages personnels, de travailler pour l’égalité et l’union du peuple kurde, et de rester attaché aux martyrs du Kurdistan et à son patrimoine national.”

Un certain formalisme et la présence des anciens députés du DEP, comme Remzi Kartal (Van), Mahmut Kilinc (Adyaman), Zubeir Haydar (Siirt), élus tout ce qu’il y a de plus démocratiquement au Parlement turc, ou d’anciens maires, comme Nejdet Buldan (Yuksekova), contribuent à donner une certaine respectabilité à ce Parlement kurde en exil: “En Turquie les Kurdes n’ont aucun droit, et les parlementaires du DEP qui sont en prison n’ont que très peu parlé, mais même cela n’a pas été accepté”, rappelle Ali Garzan , coordinateur européen du PKK, “et le peuple a été obligé de former son propre Parlement en exil qui est un premier pas vers la création d’un Parlement national... Notre but n’est pas de rester en exil, mais de retourner au Kurdistan et d’y établir un Parlement National Kurde qui représentera tous les Kurdes et formera un gouvernement”. En attendant, le Parlement kurde en exil permet au peuple kurde, comme le déclare Ali Sapan, coordinateur des relations extérieures en Europe du PKK, “d’avoir une adresse, avenue Louise, à Bruxelles”.

Ce parlement constitue également l’organisme qui “prendra des décisions importantes, comme celle de proclamer un cessez-le-feu... Si les Turcs veulent résoudre la question kurde, ils doivent entrer en contact avec ce parlement. Sinon, nous ferons tout ce qui sera nécessaire pour les faire changer d’avis”. Ce parlement kurde en exil réussit assez bien son opération de relations publiques, et célébre son troisième anniversaire à Bruxelles??? le 12 avril 1998. Zubeir Haydar, président du conseil exécutif, annonce de façon assez prémonitoire que “1998 sera une année pleine d’évènements”... et ajoute: “Notre objectif est de retourner au pays le plus vite possible... Peut-être célèbrerons nous le quatrième anniversaire au pays”? Les évènements allaient lui donner tort...

Mais les responsables du Parlement kurde en exil remportent un indéniable succès diplomatique en organisant l’inauguration de leur deuxième session à Rome dans les locaux du parlement italien, le 29 septembre 1998. La présence de députés de plusieurs partis politiques italiens (Ramon Mantovani et Walter de Cesaris, Parti de la Refondation Communiste; Giovanni Bianchi,Parti du Peuple; Paulo Cento, Les Verts; Marco Pezzoni, Parti Démocrate de Gauche), prouve à quel point la “mission diplomatique” du PKK a rempli son rôle avec succès.

Mais le parlement kurde en exil se saborde un an après ce succès diplomatique, au cours d’une dernière session plénière à Bruxelles le 26 septembre 1999. Il remet “ses biens matériels et spirituels” au “Congrès National du Kurdistan” (KNK), présidé par Ismet Cherif Vanly, dont la première réunion a lieu à Amsterdam le 26 mai 1999: “Le Parlement Kurde en Exil avait pour rôle de préparer la formation d’un congrès national et d’un parlement national qui réuniraient tous les Kurdes. Cet objectif a été atteint avec la constitution du Congrès National Kurde”, proclame la dernière résolution du parlement. En fait, l’objectif du KNK, qui devait se réunir dès mars, était de proclamer Abdoulla Ocalan leader de la nation kurde. Mais les évènements se précipitant (Abdoulla Ocalan est arrêté au Kenya le 15 février 1999), le KNK doit se contenter d’élire Ocalan, désormais prisonnier en Turquie, “président d’honneur”... Le KNK n’obtiendra jamais le début de reconnaissance internationale qu’avait eu le Parlement Kurde en Exil, et les principaux partis kurdes d’Iran et d’Irak (PDKI, UPK, PDK) ainsi que ceux de Turquie bouderont un organisme qu’ils considèrent comme un simple appendice du PKK.

MED-TV la télévision kurde sans frontières

L’idée de lancer une télévision kurde par satellite -- échappant à tous les interdits de la Turquie sur l’utilisation de la langue kurde dans les media et l’administration -- fut une idée de génie lancée en 1994 par Akif Hassan , alors coordinateur européen des relations extérieures du PKK. Elle contribua à donner un second souffle au PKK à un moment où la lutte armée commençait à s’essouffler et à perdre de son aura. Après avoir réalisé des études de faisabilité en 1994, les responsables européens du PKK créèrent deux sociétés, MED, société de diffusion, et ROJ-NV société productrice d’émissions. Les premiers essais d’émission furent réalisés le 30 mars 1995, et les émissions proprement dites commencèrent le 15 avril 1995, pendant quelques heures au début, pour passer rapidement à un programme continu jusqu’à minuit.

Pour diffuser leurs programmes les responsables de MED-TV (allusion aux Mèdes, les ancêtres des Kurdes) avaient réalisé un montage assez compliqué: ils avaient pu obtenir sans trop de difficultés une licence d’émission de la commission anglaise ITC (Independent Television Commission). Louer un canal sur un satellite se révéla plus difficile: il fallut recourir aux services d’une société intermédiaire, la société belge LBO, qui loua pour un an et demi pour 5 millions de Francs un canal de France-Telecom sur Eutelsat utilisé auparavant par la télévision turque Show-TV.

Préparant ses émissions dans des studios de 6.000 m2, avec salle de montage, régie et quatre studios d’enregistrement, loués à Derderleuw, dans la banlieue de Bruxelles, MED-TV transmettait ses programmes à Londres, où se trouvait son siège social, par un satellite intermédiaire, et de Londres les diffusait par Eutelsat. MED-TV disposait également de bureaux en Suède, en Allemagne, en Hollande et en Russie. Réalisés dans les trois dialectes kurdes (kurmandji, sorani et zaza) et aussi en turc, arabe et assyrien, les émissions de MED-TV comprenaient des programmes de divertissement (films, musique, documentaires, jeux) et des programmes d’informations. Les émissions les plus suivies étaient “Furum” (historiques), Shokland (Bonheur et Lumière), “Got-u-bej” (discussions politiques), et “Kursiya Gel” (la chaise du peuple, avec appels téléphoniques des téléspectateurs). La plupart des quelque 150 personnes travaillant à Denderleuw étaient des volontaires, sans formation professionnelle, mais très vite MED-TV améliora la qualité de ses émissions. Le succès fut immense. Au Kurdistan de Turquie, où la plus pauvre masure est surmontée d’une antenne parabolique. A Kiev, en Ukraine, où les sans papiers kurdes se réunissaient autour d’un appareil relié à une antenne parabolique pour regarder le journal du soir. Dans les villages autour de Dreux, en France, où vivent de petites communautés syriaques. A Salahadin, au Kurdistan irakien, dans la “guesthouse” du bureau politique du PDK de Massoud Barzani. A Mahabad, en plein fief du PDKI. Partout on regardait et on écoutait MED-TV. Parce que c’était la première télévision qui parlait kurde, qui diffusait de la musique kurde. Et, même si on ne l’aimait pas, parce que c’était la Voix du PKK.

Les réactions turques furent immédiates: sur place, au Kurdistan, la police et la gendarmerie interdisaient aux gens d’orienter leurs antennes paraboliques vers le satellite qui diffusait MED-TV (et aussi d’autres chaînes innocentes...). En Europe, Ankara exerça de fortes pressions sur la Belgique, sur la France et sur l’Angleterre pour interrompre la diffusion de ces programmes. A la suite de ces pressions, France Telecom refusa de renouveler le contrat de location du canal d’Eutelsat. MED-TV s’adressa alors à une société portugaise; mais après la visite du président Souleyman Demirel, le Portugal annula ce contrat le 30 juin 1996. MED-TV s’adressa alors à une société polonaise, mais les négociations échouèrent. Et le 1er juillet 1996 MED-TV dut interrompre ses émissions. Après une interruption de 45 jours, elles reprennent le 15 août 1996 sur un satellite américain, avec l’aide de sociétés intermédiaires qui se font chèrement payer.

La Turquie provoque une nouvelle campagne contre MED-TV: le 18 septembre 1996, deux cents policiers des forces spéciales belges investissent les studios de Denderleuw; des opérations identiques ont lieu au siège du Parlement kurde en exil, avenue Louise et aux bureaux du Comité du Kurdistan à Bruxelles, et à Londres. C’est l’opération “Spoutnik”. Les policiers sont à la recherche de documents prouvant que MED-TV est mêlé à des opérations de blanchîment d’argent et de trafic de drogue. Du matériel est endommagé pendant ce raid, et des fonds s’élevant à dix millions de dollars sont saisis... Mais les émissions continuent.

Fin novembre 1998 MED-TV reçoit un avertissement très sévère d’ITC qui l’accuse d“encourager la violence et d’atteinte à l’ordre public”. La commission de surveillance des télévisions reproche notamment à MED-TV le style de ses reportages sur l’auteur d’un attentat-suicide à Tunceli, la diffusion de déclarations incendiaires d’Abdoulla Ocalan, et une campagne de promotion du HADEP en pleine campagne électorale. Malgré des promesses de la direction de la chaîne de ne pas renouveler ces erreurs, ITV révoque définitivement sa licence le 22 mars 1999: MED-TV aura vécu quatre ans. Incontestablement, ses responsables ont dépassé les bornes en en faisant de façon outrancière l’organe du PKK, comme ont pu le constater à leurs dépens les journalistes ou personnalités politiques conviés à participer à l’émission politique du dimanche soir: ils avaient la désagréable surprise de constater qu’ils n’étaient que de simples figurants, invités pour former un décor prestigieux pour l’intervention inévitable et interminable d’Abdoulla Ocalan.

Malgré ses défauts, MED-TV a été un coup de génie: déjouant les interdits du régime turc, cette télévision a contribué à rendre à des millions de Kurdes la fierté d’être kurde, à leur prouver qu’ils avaient, comme les autres peuples, une culture et une langue.

L’histoire de MED-TV ne s’arrête pas en mars 1999: au bout de quelque temps, MED-TV a conclu un accord avec CTV, une chaîne créée par le Vatican, lui permettant de diffuser 5 heures, puis 8 heures d’émissions. Et le 8 juillet 1999 ses responsables fondaient en France une nouvelle société, MEDYA-TV, qui obtenait une licence pour diffuser des émissions à l’adresse des “minorités ethniques du Moyen-Orient”. Depuis la fin 1999 MEDYA-TV diffuse depuis des bureaux situés dans la banlieue nord de Paris ses émissions du matin jusqu’à minuit sur le satellite Hotbird 4. Mais les émissions de MEDYA-TV ne ressemblent plus du tout à celles de MED-TV: les critiques vont même jusqu’à dire que depuis qu’Abdoulla Ocalan est à Imrali elle ressemble à une télévision turque comme les autres...

Des journaux proches du PKK: de Yeni Ulke à Yeni Gundem

Depuis sa fondation le PKK publie un certain nombre de périodiques, comme les mensuels “Serxwebun”, “Berxweban”, et “Pechmerga” imprimés clandestinement en Turquie, puis en Iran ou en Allemagne. Mais ce sont des publications confidentielles destinées à ses membres ou sympathisants. Et il faut attendre la relative libéralisation de l’ère de Turgut Ozal pour publier à Istamboul “Yeni Ulke”, le premier journal “grand public” exposant des points de vue proches de ceux du parti. Le premier numéro de “Yeni Ulke”, un hebdomadaire, est publié le 20 octobre 1990. Son tirage est alors de 12.000 exemplaires. L’emploi de la langue kurde étant totalement interdit, Yeni Ulke est publié entièrement en turc jusqu’en avril 1991. La levée partielle de l’interdit sur l’utilisation de la langue kurde, et la suppression, le 12 avril 1991, de l’article 2932, qui interdit les “langues non officielles”, favorisent l’essor de la presse kurde, et en particulier celui de Yeni Ulke, dont le tirage atteint 18.000 exemplaires en juin 1991, et 35.000 exemplaires au moment de son interdiction le 26 avril 1993. Ses rédacteurs en chef sont successivement Oskan Kilic et Yussef Djadin. Souvent confisqué, Yeni Ulke est l’objet de pas moins de 55 procès au moment de sa disparition...

Malgré ces difficultés le PKK décide de publier un quotidien, “Ozgur Gundem” (Libre Ordre du Jour), dont le premier numéro est publié le 31 mai 1992, avec un tirage de 30.000 exemplaires (dont 10.000 à l’étranger). Considéré comme le porte-parole du PKK parce qu’il publie de nombreuses interviews d’Abdoulla Ocalan, sous son nom, et une chronique hebdomadaire sous le pseudonyme transparent d’Ali Firat, ce journal est particulièrement menacé: entre le début de sa parution et sa première suspension (15 janvier 1993) cinq journalistes et quatre employés des services de distribution du journal sont assassinés. La publication reprend le 26 avril 1993: presque immédiatement deux de ses correspondants et quatre distributeurs sont tués. Sans parler des innombrables saisies (134 sur 198 numéros), des amendes (qui se chiffrent en milliards de livres turques) et des peines de prison requises contre ses rédacteurs et son propriétaire, Yachar Kaya (plusieurs centaines d’années).Une perquisition spectaculaire, le 10 décembre 1993, au siège du quotidien, à Istamboul, suivie par la garde à vue de cent cinquante journalistes et employés du journal pendant quelques heures, n’arrête cependant pas la parution d’Ozgur Gundem qui reprend au bout de trois jours, avant d’être finalement interdit le 15 avril 1994. Les autorités ont en particulier tout fait pour empêcher la diffusion du journal au Kurdistan: après avoir vendu 5.000 exemplaires à Diyarbekir au début, Ozgur Gundem a vu ses ventes y tomber à 2.000 exemplaires, puis à zéro les trois derniers mois. De même, il se vendait quelque 2.000 exemplaires du journal à Batman, avant qu’il n’y soit interdit.

“Ozgur Ulke” (Pays Libre) prend la relève et connaît les mêmes difficultés: la censure, les saisies, l’assassinat de ses journalistes... Le 3 décembre 1994, trois de ses locaux sont plastiqués à la même heure. Oktay Eksi, président du conseil de la presse turque, accusera deux ans plus tard dans le journal “Hurriyet” Tansu Ciller d’être impliquée dans ces plasticages, citant une directive secrète de Tansu Ciller à son ministre de la justice: “Ces journaux, en premier lieu et surtout “Ozgur Ulke”, qui soutiennent les activités séparatistes et les organisations terroristes devraient être éliminés et il faut mettre au point les moyens effectifs de combattre ces publications” ... Le journal est finalement interdit le 4 février 1995 par décision de justice: le tribunal considère qu’Ozgur Ulke était le successeur d’Ozgur Gundem, qui avait été interdit par la cour de sûreté d’Etat.

“Yeni Politika” (Nouvelle Politique) sort deux mois plus tard, le 12 avril 1995. Le journal emploie cent quarante personnes, dont quatre-vingts journalistes, à son siège, un petit immeuble dans le quartier de Yeni Kapi, à Istamboul. Au total le nombre de ses employés s’élève à quelque 250 personnes pour toute la Turquie, avec des bureaux à Ankara, Adana et Izmir. Equipé de matériel moderne (ordinateurs, etc) Yeni Politika tire à environ 15.000 à 20.000 exemplaires en Turquie, et à 15.000-17.000 exemplaires en Allemagne (Francfort). La censure est impitoyable: seulement cinq numéros ont échappé à la censure. Chaque jour, un policier vient à l’imprimerie du journal vers 18h-18h30 pour prendre un exemplaire du premier tirage du journal (10.000 exemplaires) et l’apporter à la DGM (cour de sûreté de l’Etat). Au bout d’une heure il revient et dit: “Vous devez enlever tel et tel articles”, qui sont retirés de la deuxième édition. Les premiers exemplaires ont été expédiés vers les grandes villes éloignées d’Istamboul, et c’est une course de vitesse entre la police et le journal... mais finalement peu d’exemplaires de la première édition sont vendus. Ces confiscations répétées ruinent le journal, qui doit employer quatre avocats à plein temps. Yeni Politika est “suspendu” le 17 août 1995, après avoir publié cent vingt-six numéros. “Le gouvernement nous avait avertis. Nous étions censurés tous les jours, malgré cela ils ont décidé de fermer le journal, sous prétexte qu’on faisait de la propagande séparatiste et publiait des déclarations d’organisations illégales... Après avoir appris leur décision, on a pris contact avec le juge et le procureur. Le juge Akin Erol nous a dit: “Franchement, messieurs, ne publiez plus ce journal ici. Allez à Ankara ou ailleurs; cette décision n’est pas juridique, c’est une décision imposée d’en haut, cela nous dépasse”. Le juge a dit qu’il ne trouvait pas cette décision juste, mais s’il ne la prenait pas, il serait muté, ou perdrait son poste”. Si ses dirigeants avaient continué de publier le journal l’Etat aurait pu, en vertu de la loi 5680, le mettre sous scellés et confisquer tous ses biens. Ses propriétaires préfèrent donc arrêter la publication, et publier un nouveau journal, “Demokrasi”, tandis que la publication allemande prend le nom d”Ozgur Politika”. Après l’interdiction de Demokrasi on voit successivement paraître “Ulkede Gundem”, puis “Ozgur Bakis”, et enfin “2000’DE Yeni Gundem”, qui paraît du 27 mars 2.000 au 31 mars 2.001 -- un record! Comme l’a déclaré son rédacteur en chef Ragip Zarakoglu, ces journaux faisaient “écho à la voix d’une autre Turquie”. En Europe, Ozgur Politika continue de paraître...

Les partis politiques kurdes (du HEP au HADEP)

C’est un peu par hasard, et non à la suite d’une décision mûrement réfléchie, qu’a été formé le premier vrai parti kurde officiel, le HEP (Halkin Emek Partisi, Parti Populaire du Travail). C’est en effet parce qu’ils ont été expulsés de leur parti, le SHP (parti social-démocrate), qui leur reprochait d’avoir participé à une conférence internationale sur la question kurde, organisée par l’Institut Kurde de Paris en 1989, qu’un certain nombre de députés kurdes ont décidé de fonder le 7 juin 1990, avec des personnalités kurdes et turques, un nouveau parti, le HEP. Ne remplissant pas les conditions administratives nécessaires pour pouvoir participer aux élections législatives du 20 octobre 1991, le HEP a dû s’allier au... SHP, ce qui lui permit d’avoir 22 députés qui siégèrent au parlement avec le groupe SHP.

Les députés et cadres du HEP formaient un groupe très hétérogène, certains étant très proches du PKK: “Moi, je ne veux pas d’un Kurdistan comme Israël: Un Kurdistan avec n’importe quel système social et politique, cela ne m’intéresse pas... Nous luttons parce que nous voulons un nouveau monde, un nouveau pays, un nouveau peuple, sans régime féodal, avec une révolution sociale. Ce n’est pas le nationalisme qui m’intéresse; on refuse le nationalisme turc, ce n’est pas pour défendre le nationalisme kurde”, affirmait son secrétaire-général.

D’autres sont des sociaux-démocrates ou des nationalistes plus traditionnels, comme Ahmet Turk ou Feridoun Yazar, qui affirment “combattre pour l’égalité entre les peuples turc et kurde, pour leur prospérité et leur bonheur, dans le cadre des principes légitimes du droit”. Où se situe alors Leyla Zana, la seule femme députée kurde? En tout cas, elle provoque un scandale, en prêtant serment en turc et en ajoutant justement en kurde: “J’ai fait ce serment pour la fraternité des peuples turc et kurde”... C’est le signal d’une violente campagne contre les députés kurdes du HEP -- qui faisaient encore partie du groupe parlementaire du SHP. La violence de la répression pendant les manifestations de NowRouz 1992 les amène à quitter ce parti, et à adhérer officiellement au HEP le 1 avril 1992. Trois mois plus tard, le 3 juillet 1992, la Cour de sûreté de l’Etat engage des poursuites contre les fondateurs du HEP et les défère devant la Cour constitutionnelle pour “propagande séparatiste et activités portant atteinte à l’unité de la nation et trahison”. Après un an de réflexion, le 15 juillet 1993, la Cour constitutionnelle interdit définitivement le HEP dont 57 militants et cadres ont été assassinés. “Le Pouvoir a raté une chance historique”, remarque un diplomate français, “le HEP constituait une force politique élue par la région et liée à la majorité gouvernementale... mais ils ont été mal conseillés par les militaires qui disaient que c’était un instrument du PKK”.... En interdisant le HEP, les dirigeants turcs vont faire apparaître des partis qui vont effectivement devenir la “vitrine légale” du PKK.

Quelques jours avant l’interdiction du HEP ses députés avaient démissionné pour rejoindre le DEP (Parti de la Démocratie). Fondé le 7 mai 1993, par Yachar Kaya (président), Ibrahim Aksoi (secrétaire général) et Ahmet Karatach (secrétaire général adjoint), le DEP prend un nouvel essor avec l’adhésion des anciens députés du HEP. Son congrès du 12 décembre 1993 reflète la radicalisation du parti, avec l’élection à la présidence de Hatip Dijle, proche du PKK. En fait, le parti est déchiré entre deux courants: ceux (Hatip Dijle, Leyla Zana) qui souhaitent faire du DEP l’expression légale du PKK et qui estiment que le DEP doit être au service du PKK, que “c’est grâce à lui que nous avons nos droits”, et ceux qui veulent en faire un parti plus indépendant, ayant sa politique propre.

En recevant à l’Elysée, le 4 février 1994, quatre députés du DEP (Leyla Zana, Ahmet Turk, Sirri Sakik et Orhan Dogan) le président François Mitterrand semble encourager -- ou protéger? -- les tenants de la “voie parlementaire”. Est-ce que les dirigeants turcs ont été à nouveau “mal conseillés”, ou s’agit-il d’une politique délibérée? Toujours est-il qu’une répression sanglante frappe les militants du DEP qui envisagent de se présenter aux élections municipales du 27 mars 1994: plusieurs maires du sud-est ayant adhéré au DEP ont été limogés sans explication par le ministre de l’intérieur; au moins 24 candidats du DEP ont été détenus, et la plupart disent avoir été torturés. Dans de nombreuses circonscriptions le parti a du mal à trouver des candidats prêts à risquer leur vie. La presse turque cite le cas de Metin Toprak, directeur général de la banque Emlak à Diyarbekir, qui a été mis en garde à vue pour s’être déclaré candidat du DEP. Kutbettin Isik, l’imam de Suici, a été mis aux arrêts. Musa Ozsat, membre du conseil d’administration d’une société financière, candidat du DEP à Yenisehir, a été arrêté. Mais la répression ne recule pas devant l’assassinat. Au total, 70 cadres du parti sont tués: le cas le plus scandaleux est le meurtre, le 4 septembre 1993, de Mehmet Sinjar, député de Mardin, qui était allé enquêter à Batman sur l’assassinat de plusieurs cadres du parti. Il est tué en plein jour avec Metin Ozdemir, cadre du parti à Batman; un autre député de la délégation du DEP, Nizamettin Toguj, est blessé. La délégation du DEP est à nouveau attaquée en allant aux funérailles de Mehmet Sinjar à Kiziltepe. Dans ces circonstances le DEP décide le 25 février 1994 de ne pas présenter de candidats aux élections municipales du 27 mars 1994, malgré les menaces du DYP de Tansu Ciller qui l’avait averti que s’il boycottait les élections, le DYP demanderait la levée de l’immunité parlementaire des députés du DEP et les poursuivrait devant la Cour de sûreté de l’Etat en requérant la peine de mort ...

L’assemblée nationale turque vote en effet, les 2 et 3 mars 1994, la levée de l’immunité parlementaire de sept députés du DEP qui étaient accusés depuis décembre 1993 par la cour de sûreté de l’Etat d’Ankara d“activités séparatistes et de trahison envers la patrie” (article 125 du code pénal turc): Leyla Zana (Diyarbekir), Mahmut Alinak (Shirnak), Hatip Dijle (Diyarbekir), Orhan Dogan (Shirnak), Selim Sadak (Shirnak), Sirri Sakik (Mouch) et Ahmet Turk (Mardin) sont arrêtés à la sortie du Parlement et transférés dans les locaux de la section antiterroriste de la Direction de la Sûreté d’Ankara. L’arrestation de “représentants élus du peuple qui n’avaient fait qu’exprimer des opinions et des points de vue” et auxquels on ne reprochait pas de “faits concrets” provoque un tollé dans les rangs de l’opposition au parlement . Que reproche-t-on à Leyla Zana, par exemple? Des interviews qu’elle a données en 1993 à deux télévisions allemandes; un discours qu’elle prononça aux Etats-Unis en 1993; un autre discours au cours d’une session extraordinaire du HEP; et ses remarques lors de sa prestation de serment: voilà les délits qui figurent dans l’acte d’accusation... Mais le gouvernement de Tansu Ciller n’en est pas moins déterminé à exclure le DEP du champ politique: après 15 jours de garde à vue dans les locaux de la police, les six députés du DEP sont conduits à la prison d’Ankara, le 17 mars. Et le DEP est dissous le 16 juin 1994 par la Cour Constitutionnelle ; six députés kurdes, dont cinq du DEP, comparaissent le 3 août 1994 devant la Cour de sûreté de l’Etat à Ankara: passibles de la peine capitale, ils sont accusés d’avoir “constitué l’aile politique du PKK au sein du Parlement turc”, et d’avoir “oeuvré pour créer un Kurdistan indépendant dans l’est et le sud-est anatolien” . Le verdict tombe le 15 décembre: 15 ans de prison pour Leyla Zana, Hatip Dijle, Orhan Dogan, Ahmet Turk, sept ans et demi pour Sedat Yurtdas, trois ans et demi pour Sirri Sakik et Mahmut Alinak.

Que demandait le DEP? Un document en seize points diffusé par Remzi Kartal, vice-président du DEP, permet de s’en faire une idée assez précise:
1. Les autorités de l’Etat devront être prêtes à négocier avec les représentants légitimes, élus, du peuple kurde;
2. Conformément à la réalité sociologique de la Turquie, l’identité kurde devra être reconnue, avec toutes ses implications, et garantie par la Constitution et le dispositif juridique;
3. La Turquie devra retirer les réserves qu’elle a formulées sur les traités internationaux et conventions qu’elle a signés et prendre les mesures nécessaires pour résoudre la question kurde, conformément aux principes de l’Acte final de Helsinki et à la charte de Paris;
4. Le peuple kurde doit pouvoir s’exprimer de façon moderne et être capable d’utiliser et de développer sa langue, sa culture et ses arts nationaux;
5. Le droit à l’éducation dans la langue natale, et de faire des émissions à la radio et à la télévision et de publier en kurde doit être reconnu;
6. Les conditions démocratiques d’un libre débat sur la question kurde et toutes les questions similaires doivent être instaurées immédiatement;
7. L’état d’urgence avec toutes ses institutions doit être levé immédiatement;
8. Les équipes spéciales de commandos doivent être retirées immédiatement du Kurdistan;
9. Les “meurtres non résolus” doivent l’être; les équipes de contre-guerilla et les escadrons de la mort doivent être identifiés et éliminés;
10. Le système des gardiens de villages doit être aboli;
11. L’acte anti-terreur doit être abrogé;
12. Une loi d’amnistie générale effaçant les conséquences du coup d’Etat du 12 septembre 1980 doit être votée;
13. Un système électoral juste doit être institué et les conditions de liberté d’organisation assurées;
14. Les villages et les hameaux qui ont été vidés et détruits devraient être reconstruits et les villageois indemnisés;
15. Il faut prendre les mesures nécessaires pour améliorer la situation économique;
16. Les noms d’origine des villages, hameaux et villes doivent être rétablis.

La plupart des revendications de ce “manifeste” se situent délibérément dans le cadre élémentaire des droits de l’Homme. Mais deux revendications frappent par leur caractère politique, même si la première reste vague: l’affirmation de l”identité kurde” et l’appel à des “négociations avec les représentants légitimes, élus, du peuple kurde”. Il est clair que le gouvernement turc ne veut pas entendre parler de négociations avec des représentants des Kurdes, élus (le DEP et les autres partis kurdes) ou issus de la lutte armée (Abdoulla Ocalan).

Comme pour la presse kurde, où un nouveau journal remplace immédiatement celui qui vient d’être interdit, les politiciens kurdes proches du courant que représente le HEP et le DEP n’attendent pas l’interdiction du DEP pour fonder, le 11 mai 1994 (presque un an, jour pour jour, après la fondation du DEP) un nouveau parti, le HADEP (Halk Demokrasi Partisi, Parti de la Démocratie du Peuple). Et immédiatement ce nouveau parti kurde est persécuté comme ses prédécesseurs: dès le 2 juin 1994, un de ses fondateurs, Muhsim Melik, est assassiné à Ourfa. Et le 25 avril 1995 son vice-président est l’objet d’une tentative d’enlèvement devant son domicile par...trois policiers en civil: il est sauvé par l’intervention de voisins qui font échouer la tentative d’enlèvement et arrêtent les policiers. Le scandale est tel que des dirigeants du HADEP qui avaient été arrêtés quelque temps auparavant sont libérés.

Fin décembre 1995 le HADEP participe aux élections -- dans un climat quelque peu détendu par la proclamation du deuxième cessez-le-feu du PKK. N’obtenant que 4,17 pour cent des voix à l’échelle nationale, et ne franchissant donc pas la barrière légale des 10 pour cent, le HADEP n’obtient aucun siège à l’Assemblée d’Ankara -- ce qui est arbitraire quand on sait que ce parti a obtenu 54,35 pour cent des voix à Hakkari, 45,52 à Diyarbekir, 37,40 à Batman, 28,38 à Siirt, 27,77 à Van, 26 à Shirnak, 22 à Mardin et 17 pour cent à Dersim. Et l’on peut s’interroger sur les conditions dans lesquelles les Kurdes sont allés voter -- sous haute surveillance militaire. La comparaison des résultats du vote à Kiziltepe ville et dans les villages environnants est particulièrement édifiante: en ville, le HADEP arrive en première position, avec 12.122 voix, suivi par le Refah (2.880), ANAP (2.150), et le DYP de Tansu Ciller qui arrive en dernière position (1.592). Dans les villages du district de Kiziltepe, où les électeurs sont beaucoup plus sensibles aux pressions des autorités, et où les urnes sont sous le contrôle des militaires, les résultats sont inversés: le DYP arrive en premier, avec 9.154 voix, suivi par ANAP (1737), le HADEP n’obtenant que 836 voix!

Comme son prédécesseur, le HADEP est déchiré entre plusieurs courants: il comporte en effet dans sa direction un certain nombre de personnalités indépendantes, comme Osman Ozcelik, un pharmacien, président de la section d’Izmir, vice-président du parti, et Nuri Gunes et Seracettin Kirici. Djihan Sinjar, la veuve du député du DEP assassiné en septembre 1993, bannière des “martyrs”, représente la ligne officielle du PKK, avec Zeynettin Unay, le président du parti, Murat Bozlak, étant considéré comme “soumis”...

Un incident au cours du congrès du HADEP à Ankara, le 23 juin 1996, fournit un prétexte aux autorités pour intensifier la répression contre le parti: devant une salle comble, des individus non identifiés, et non contrôlés, arrachent l’immense drapeau turc tendu derrière la tribune. C’est le scandale, et le prétexte qu’attendaient les autorités. La salle où se réunissait le congrès est encerclée par la police qui arrête tous les dirigeants du parti: le président (Murat Bozlak), le vice-président (Osman Ozcelik), le secrétaire général (Bahattin Gunel) et son adjoint (Siracettin Kirici), le trésorier (Nuri Gunes) et plusieurs membres du bureau (Melik Aygul, Ziya Arikan, Cihan Sinjar, Zeynettin Unay, etc). Au total, cinquante personnes sont arrêtées. Le procureur de la Cour de sûreté de l’Etat en inculpe 23 pour avoir “créé une bande armée illégale” (article 168,1 du code pénal) et les 17 autres pour “appartenance à une bande illégale” (article 168,2). La presse turque déclenche une campagne hystérique contre ceux qui ont “manqué de respect au drapeau”.

Le HADEP est décapité... Les auteurs de l’incident n’ont pas été retrouvés, et on ne saura jamais si c’était des provocateurs (version du PKK) ou des membres du PKK: c’est la version de la police, mais c’est aussi la version de certains membres du HADEP qui pensent que le PKK ne voulait pas d’un HADEP fort, de peur de peur de perdre le contrôle du mouvement.

Aux élections d’avril 1999, le HADEP, soumis à des pressions considérables des autorités, échoue une fois de plus à franchir la barrière des 10 pour cent, et n’obtient donc pas de représentation à l’Assemblée Nationale. Par contre, 37 maires sont élus sous les couleurs du HADEP.

Pressentant la mise hors la loi du HADEP par la Cour Constitutionnelle -- elle sera proclamée le 13 Mars 2003 -- les dirigeants kurdes fondent un nouveau parti, le DEHAP (Parti Démocratique du peuple) en 1997.

(Inédit...à suivre: La Face Cachée du PKK )

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Le roi Fahed, à l'époque où il était prince héritier

Roi Fahed

 

Consultation de médecine traditionnelle

Chine

Cimetière de Shakhi Zinda à Samarcande

Samarcande

 

Carte postale patriotique

Turquie

 

 

 

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