CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN de TURQUIE: Le LIVRE NOIR du PKK (7)

Sommaire

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EUROPE

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KURDISTAN

MOYEN-ORIENT

ARCHIVES PHOTOS

Galerie Photos

 

élève d'une école coranique écrivant un verset sur une omoplate de chameau

Oman

femmes portant le masque traditionnel des bédouines des émirats

Femmes des Emirats.

Sur la berge de la Corne d'Or, quartier populaire

Istamboul

Ibrahim Rugova

Ibrahim Rugova

Livre Noir

 

Defi Kurde

 

V Les relations avec l’Irak... et avec les partis kurdes irakiens

Jelal TalabaniCe sont les évènements -- en l’occurence, la guerre du Golfe -- qui sont à l’origine des relations du PKK avec l’Irak de Saddam Hussain: après l’invasion du Koweit, quand les forces de la grande coalition alliée menaçaient d’attaquer les forces irakiennes, les services de renseignement irakiens ont contacté le PKK et demandé à rencontrer un responsable. “On était curieux de savoir ce qu’ils voulaient, on est allé pour voir”, raconte Cangir Hazir qui a donc rencontré des responsables des “mukhabarat” irakiens à Amadia. Les Irakiens étaient demandeurs: ils voulaient des informations sur les forces terrestres américaines présentes en Turquie; ils voulaient en particulier être tenus au courant des préparatifs d’une éventuelle offensive terrestre à partir de la Turquie; ils voulaient aussi des renseignements sur les relations du PKK avec les autres organisations kurdes... Cangir Hazir fit un rapport à Abdoulla Ocalan, et ce sont ensuite Nizamettin Tach et Halil Atach qui ont continué les contacts avec les Irakiens. Ils auraient rencontré Odei, le fils de Saddam Hussain, rencontre restée sans suite après la défaite irakienne au Koweit en février 1991. Mais de nouveaux contacts eurent lieu ultérieurement, et Halil Atach serait allé à Bagdad. C’est à la suite de ces contacts que le PKK obtint l’autorisation d’ouvrir un “camp de transit” dans la région de Mossoul...

Selon d’autres sources, les Irakiens et le PKK ne se seraient pas limités à échanger des informations: en représailles au soutien de la Turquie à la coalition alliée pendant la guerre du Golfe, l’Irak aurait livré d’importantes quantités d’armes au PKK, et notamment des mortiers de 120 mm et des mitrailleuses de DCA. “Ce qu’ils ont maintenant est incroyable”, déclarait à l’époque un chef kurde irakien qui n’avait pas de bonnes relations avec le PKK. La conséquence de ces fournitures d’armes est que le PKK qui avant la guerre du Golfe était une “nuisance” est devenu un “problème de sécurité”... Mais des chefs militaires du PKK affirment que cet armement provenait en fait des stocks d’armes abandonnés au Kurdistan irakien par l’armée de Saddam Hussain après le déclenchement de l”intifada” kurde...

La Syrie, qui ne pouvait pas tolérer que le PKK ait des contacts avec ses rivaux exécrés de Bagdad, ignorait évidemment tout de ces contacts -- jusqu’au jour où Mehmet Shener, ayant déserté du PKK, informa les Syriens: furieux, ils mirent Apo aux arrêts pendant trois jours... On ne sait comment il justifia ces contacts, mais ses relations avec les Syriens se normalisèrent.

Parallèlement, pourrait-on dire, les relations du PKK avec les partis kurdes irakiens (PDK et UPK en particulier) s’étaient considérablement dégradées après l’effondrement de la résistance kurde irakienne en 1988, après le cessez-le-feu irano-irakien. Quelques semaines avant, le 1 mai 1988, l’UPK de Jelal Talabani, qui pour des raisons géographiques n’avait pas été jusqu’alors directement en conflit avec le PKK, avait signé un protocole d’accord, proposant sa médiation entre le PKK et les autres partis kurdes de Turquie, la Turquie et l’Allemagne Fédérale. Mais, reprochant à Jelal Talabani de faire un voyage aux Etats-Unis, Abdoulla Ocalan dénonce aussitôt ce protocole. Et après l’effondrement des partis kurdes irakiens à la fin de l’été, le PKK n’hésite pas à occuper leur terrain. Et quand Massoud Barzani envoie en 1989 les premiers groupes de pechmergas réinvestir le Kurdistan irakien, Abdoulla Ocalan donne l’ordre d”empêcher à tout prix les “féodaux” de se réorganiser dans la région”. Et le PKK capture dans le Badinan un groupe de six pechmergas du PDK et les exécute, livrant leurs corps aux Irakiens . Simultanément le PKK menace les Kurdes de Turquie de représailles s’ils aidaient le PDK.

En 1990 le PDK a cherché à rétablir des relations avec le PKK: Hoshyar Zibari, oncle et conseiller de Massoud Barzani , demande à être reçu par Abdoulla Ocalan à l’occasion d’une visite à Damas; il voulait notamment éclaircir le sort des six pechmergas “disparus”: Abdoulla Ocalan a refusé de recevoir l’émissaire du PDK, répondant que des contacts entre les deux partis pouvaient être établis... en Iran. Il y eut effectivement plusieurs rencontres en Iran entre Osman Ocalan, qui y représentait alors le PKK, et Kemal Kirkouki et Ahmed Akach (PDK). Mais, cherchant à gagner du temps pour diminuer la tension et en même temps infiltrer les bases du PDK, le PKK espaçait les rencontres...

Le 4 janvier 1991 un congrès réunit à l’académie militaire du PKK dans la Bekaa, au Liban, Abdoulla Ocalan (PKK), Jelal Talabani (UPK), Sami AbderRahman (Front du Kurdistan d’Irak) et le PDKI (Iran). Au cours de cette réunon Abdoulla Ocalan aurait promis de soutenir les Kurdes irakiens.???

Mais les évènements du printemps 1991 et l’émergence d’une entité kurde “autonome” au Kurdistan irakien, suivie par les élections de mai 1992 et la formation du gouvernement kurde d’Erbil, exacerbent les contradictions entre les partis kurdes d’Irak et de Turquie: ne parvenant pas à résoudre ses contradictions internes, le mouvement kurde s’engage dans un cycle infernal de luttes fratricides entre les différentes branches “nationales” du mouvement kurde, ce qui s’était déjà produit, mais à une moindre échelle, après 1967, sous le général Barzani, entre le PDK et le PDKI.

Les relations commencent à se dégrader entre le PKK et Jelal Talabani qui va dès juin 1991 à Ankara où il cherche à établir de bonnes relations avec le président Turgut Ozal et multiplie les avances auprès des Américains. Elles se détériorent ensuite avec l’ensemble des partis du Front du Kurdistan: à la mi-juillet 1991, un affrontement entre maquisards du PKK et pechmergas du PDK irakien fait deux morts et un blessé grave (dans les rangs du PKK) dans la région de Shaqlawa.

Critiquant la façon précipitée dont les Kurdes irakiens ont engagé des négociations avec Saddam Hussain, sans garanties, le PKK ajoute: “Nous ne voulons pas que le rapprochement avec la Turquie se fasse sur le dos des Kurdes de Turquie”. Il menace enfin les éléments de la “force d’intervention rapide” alliée, basée à Silopi, accusant les Américains de “prêter” des hélicoptères Cobra aux militaires turcs engagés dans la répression contre le PKK. Pour faire pression sur le PDK, le PKK relance le “Parti de la Liberté du Kurdistan”, le PAK, un parti soi-disant kurde irakien. Fondé à l’origine, fin 1989, par un tout petit groupe d’anciens combattants du PDK qui se détachent de leur ancien parti après les revers de 1988, et qui veulent créer un mouvement marxiste-léniniste, recourant à la lutte armée pour parvenir à l’indépendance du Kurdistan, le PAK est très vite entièrement contrôlé par le PKK: à l’occasion de sa première conférence, à Harkouk, fin juin - début juillet 1991, il désigne, sans attendre la réunion de son congrès, un bureau politique de cinq membres: Mahir Walat, Ari, Aziz Ouaissi (Tirech), Ali Dresh (un syrien), et Mehmet (Saddik). Ce bureau politique représente théoriquement une direction collective, mais en fait Mahir Walat, membre du comité central du PKK depuis 1986, détient plus d’autorité que les autres et joue le rôle d’un véritable secrétaire général.... Quelques semaines plus tard, le nouveau parti forme avec le PKK un comité de neuf membres (Aziz Ouaissi, Ari, Mehmet et Mahir Walat pour le PAK, Djemil Bayik, Osman Ocalan, Halil Atach, Serhat Serhadi pour le PKK): ce comité décide de former un “gouvernement de guerre” dans la région Botan-Badinan -- en fait, Abdoulla Ocalan et les autres dirigeants du PKK réalisent que leur rêve de créer une véritable “zone libérée” avec un gouvernement et un parlement dans le Botan, en Turquie, est très difficilement réalisable; par contre, en cet été 1991 où les partis kurdes irakiens viennent de subir de terribles revers avec l’effondrement de l”intifada kurde” et l’exode de près de deux millions de réfugiés aux frontières de l’Iran et de la Turquie, le Badinan, cette région du Kurdistan irakien qui s’étend au sud de la frontière turque, échappe à l’autorité de Bagdad depuis la création par les Alliés d’une “zone protégée” (“safe haven”) pour les réfugiés kurdes. C’est ce “vide” d’autorité qui attire irrésistiblement le PKK, qui rebaptise le Badinan en “province de Gara” (nom d’une des principales montagnes du Badinan). Mais pour justifier son implantation dans ce qui est un territoire kurde irakien, le PKK a besoin de bénéficier du soutien d’une organisation démocratique locale, aussi fictive soit-elle, d’où le PAK. Celui-ci organise enfin son congrès en mai 1992, à Harkouk, en présence de 70 à 80 délégués, dont Mahir Walat et Osman Ocalan. Mais c’est bien tard. Les partis kurdes irakiens ont réalisé un rétablissement miraculeux, contrôlant désormais les deux tiers de “leur” Kurdistan avec les grandes villes de Zakho, Dohok, Erbil et Souleimania. Le conflit avec le PKK est désormais inévitable.

Début novembre 1991, Jelal Talabani fait une ultime tentative de conciliation, en envoyant un émissaire dans la Bekaa pour convaincre Apo de proclamer un cessez-le-feu, ou, pour le moins, de ne plus lancer d’opérations contre l’armée turque à partir des camps du PKK situés en territoire irakien: “Le Kurdistan de Turquie est deux fois plus grand que le Kurdistan d’Irak; si nous ne sommes pas d’accord avec vos méthodes, c’est votre problème”, lui fait remarquer l’émissaire de Talabani, ajoutant: “Mais, en tout cas, nous ne voulons pas que vous attaquiez à partir de la frontière: cela donne un prétexte à l’armée turque pour nous attaquer et cela empêche nos villageois de revenir dans cette zone (...) Nous vivons un moment très critique de notre histoire: si vous voulez attaquer les neuf cents postes de la gendarmerie turque en Turquie, faites-le; mais n’attaquez pas la dizaine de postes qui se trouvent à la frontière”. Selon l’émissaire de Jelal Talabani, Apo promet d’arrêter; mais quelques jours plus tard, le PKK distribue des cassettes video dans lesquelles il attaque violemment le leader kurde irakien, le qualifiant d”agent de l’impérialisme” et de “traître”.

D’ultimes tentatives de conciliation ont lieu au cours de rencontres entre Osman Ocalan, Djemil Bayik, Halil Atach et les dirigeants du PDK et de l’UPK, mais les incidents se multiplient: un des membres du bureau politique du parti Azadi, Aziz Ouaissi , est arrêté par le PDK qui l’avait convié à un rendez-vous pour discuter de l’organisation par le PAK de manifestations à Dohok, Amadia et Zakho contre les bombardements des villages frontaliers par l’aviation turque; le PDK arrête également la publication de “Berxwedan” (la Résistance), le journal d’Azadi, publié à Zakho; des chefs de clan soutenant le PKK sont assassinés...

Fin juillet 1992, le PKK impose un blocus sur le Kurdistan irakien, incendiant une demie-douzaine de camions sur la route internationale qui, après avoir longé la frontière syrienne, pénètre au Kurdistan irakien à Khabur, près de Silopi, et menaçant de mort les chauffeurs qui oseraient braver l’embargo. Du jour au lendemain, le trafic de plusieurs centaines de camions par jour disparaît. Déjà soumis à un blocus hermétique au Sud par l’armée irakienne, le Kurdistan irakien est menacé d’asphyxie...

Deux visions contradictoires de la stratégie kurde

Le fond du problème est l’opposition radicale des stratégies menées par le PKK et les partis kurdes irakiens. Chacun estime conduire une étape historique du mouvement kurde. Pour les dirigeants du PKK, le “gouvernement kurde d’Erbil ne représente pas grand chose; ce n’est pas un gouvernement légitime qui représente la population; chaque tribu est un pouvoir... le féodalisme y est toujours présent”. En revanche, “c”est la première fois qu’il y a en Turquie un mouvement aussi important”. Prêt à admettre que les Kurdes irakiens aient des “relations tactiques” avec la Turquie -- “nous ne serions pas choqués s’ils utilisaient provisoirement la Turquie pour leurs communications” -- le PKK ne peut tolérer leurs rapports avec le MIT (services spéciaux turcs) et avec les généraux de l’état-major turc: “En ce moment nous sommes en guerre contre le gouvernement turc. Or Barzani et Talabani prennent le parti de la Turquie contre nous”. En imposant l’embargo, le PKK veut forcer les partis kurdes irakiens à “changer de politique, en sensibilisant la population kurde en Irak, en mettant le PDK et l’UPK dans une situation difficile.”

De leur côté les Kurdes irakiens sont résolus à “ne pas sacrifier ce que nous avons aujourd’hui -- un Kurdistan libre, avec des institutions politiques librement élues -- quelque chose que nous n’avions pas obtenu en soixante-dix ans de lutte... pour la mort de deux gendarmes turcs qui ne donne pas grand chose”. “Nous avons sacrifié cinq membres du bureau politique de l’UPK, onze membres du comité central, des milliers de cadres, sans parler des victimes civiles, pour arriver à ce jour-ci”, dit un autre Kurde irakien, ajoutant: “Ce que vous voyez, c’est le fruit du sang de nos camarades: on le protègera à tout prix, même si je dois me battre contre mon père! Il y a une ligne de partage claire entre les ennemis et les amis.” “Notre situation en Irak mérite d’être soutenue”, dit aussi Hoshyar Zibari: “On peut construire quelque chose là dessus: s’ils (le PKK) se soucient du futur des Kurdes, qu’ils suspendent temporairement leurs activités.” Quand on lui fait remarquer que toute l’histoire kurde est faite de batailles livrées depuis un sanctuaire à l’abri d’une frontière, il réplique: “Nous avons dépassé cette période; nous ne croyons pas que le PKK puisse réaliser quoi que ce soit avec de telles tactiques. Il y a maintenant un soutien international très fort pour les Kurdes: le PKK envoie de mauvais signaux.”

“Le PKK soutient qu’il n’y a pas de frontières entre les diverses parties du Kurdistan, mais nous, nous pensons qu’il y a quatre Kurdistan”, remarque Adnan Mufti, un dirigeant du Parti Socialiste du Kurdistan, qui a pris ses distances avec son parti, et il ajoute: “Alors nous leur avons demandé: “Dans ce cas pourquoi ne vous battez-vous pas contre Saddam Hussain au Kurdistan irakien? Et pourquoi avez-vous des relations avec les Iraniens?” Maintenant, nous sommes un Etat, nous devons nous comporter en tant que tel (...). Le seul accès à l’extérieur, pour cet Etat, c’est la Turquie (...). Il est normal que la Turquie ne puisse pas accepter d’être attaquée à partir de nos frontières.(...). Nous avons dit au PKK: vous devez comprendre que c’est au Kurdistan irakien que la lutte des Kurdes est la plus avancée: vous ne devez pas compromettre nos relations avec la Turquie.”

La première guerre civile kurde (octobre 1992)

Mais le PKK n’a que faire de ces conseils. Le 4 octobre 1992, le “parlement” kurde d’Erbil, qui vient de décider de fonder désormais les relations entre le Kurdistan irakien et le gouvernement central de Bagdad sur la base du fédéralisme (ittihad federalyi), lance un ultimatum au PKK: ou le PKK reconnaît le gouvernement kurde d’Erbil, et ses combattants se retirent avant le 6 octobre de la zone frontalière qui abrite ses bases d’opération contre la Turquie, ou ils seront expulsés par la force des armes.

Avant de lancer leurs “pechmergas” à l’assaut, les Kurdes irakiens envoient Nour Shirouane tenter de convaincre Osman Ocalan de retirer ses commandos de la frontière. Il lui répète ce que les dirigeants kurdes irakiens ont déjà dit à Apo et à lui-même: “Il faut respecter les lois du Kurdistan d’Irak; il faut respecter la frontière”. Osman Ocalan accepte--t-il au dernier moment de retirer ses combattants? Des chefs locaux du PDK, décidés à en finir avec la présence du PKK au Kurdistan irakien, ont-ils néanmoins donné l’ordre d’attaquer? Toujours est-il que le 5 octobre 1992, les combats commencent sur deux fronts principaux: près de Zakho, autour de Haftanine, et dans la région de Harkouk, au confluent stratégique des trois frontières.

Très vite ces combats prennent une nouvelle dimension. L’armée turque intervient: le 8 octobre 1992, le ministre turc de la défense, le général Nevzat Ayaz, annonce que l’aviation turque fournit un “soutien aérien” aux pechmergas. Une semaine plus tard, le 16 octobre 1992, l’état-major turc lance une “opération limitée, aérienne et terrestre, pour empêcher les infiltrations des maquisards du PKK” en territoire turc. Mais selon les militaires turcs, cette opération “limitée” se prolonge jusqu’à trente kilomètres au sud du mont Djoudi, un massif montagneux qui jouxte la frontière, dans le sud du Hakkari... mais l’état-major affirme que cette opération “n’a pas de lien avec l’opération des pechmergas.” En fait, selon des informations sûres, 20.000 hommes et 50 chars pénètrent à l’intérieur de l’Irak, tandis que près de 100.000 sont massés le long de la frontière.

Malgré un nouvel ultimatum du gouvernement d’Erbil, leur enjoignant de se retirer avant le 17 octobre, les maquisards du PKK poursuivent les combats: le 18, Kemal Mufti, ministre de la défense du gouvernement d’Erbil, confirme que de durs combats ont lieu dans la région de Harkouk et que le PKK est encerclé par les pechmergas au sud; il ajoute que les camps du PKK dans la région de Batufa sont bombardés par l’aviation turque, tandis que l’armée turque lance des opérations terrestres, de cinq à huit kilomètres à l’intérieur du territoire du Kurdistan irakien.

Le 22 octobre 1992, l’armée turque lance une nouvelle opération, à partir de la région de Shirnak: il s’agit d’une opération combinée aero-terrestre d’une certaine ampleur, avec trois colonnes de commandos et d’infanterie, qui progressent en direction du camp de Haftanine, et des F-16 et F-104. Après une nouvelle intensification des combats, le 25 octobre 1992, Osman Ocalan appelle à la radio le chef des maquisards de la vallée de Harkouk et lui demande d’accepter la “décision du parlement de l’Etat kurde fédéré du Nord de l’Irak”.

Le 27 octobre 1992, Osman Ocalan discute avec Massoud Barzani et Jelal Talabani des modalités d’un accord de paix qu’il signe avec Fouad Massoun, premier ministre du Kurdistan irakien. Cet accord prévoit le regroupement des combattants du PKK dans d’anciens camps de pechmergas éloignés de la frontière. Cela n’empêche pas l’armée turque de lancer une nouvelle opération, le 29 octobre 1992, soit deux jours après le cessez-le-feu, à partir de Tchoucourdja: des unités, soutenues par des F-5, pénètrent d’une douzaine de kilomètres à l’intérieur du Kurdistan irakien...

Si l’on en croit les Kurdes irakiens, l’intervention turque n’était pas prévue; les dirigeants kurdes d’Erbil auraient dit aux Turcs: “Ou bien vous venez nettoyer le terrain jusqu’à une certaine ligne; ou bien vous n’intervenez pas, et nous le nettoyons”. Mais quand les maquisards du PKK se rendent, le 27 octobre 1992, les Turcs lancent une nouvelle opération (le 29), ce qui fait craindre aux dirigeants kurdes irakiens que les Turcs ne veuillent créer une zone tampon de sécurité.

Le bilan des combats

On compte autant de bilans de ces combats que d’intervenants: dans une longue interview diffusée à la télévision d’Ankara, Osman Ocalan explique qu’il a accepté de signer un accord prévoyant le retrait du PKK de la frontière “pour ne pas donner de prétexte d’intervention” aux Turcs et affirme que deux mille cinq cents maquisards du PKK se sont battus contre cent mille adversaires, soixante quinze mille soldats turcs et vingt-cinq mille pechmergas. Il précise que le PKK n’a perdu que cent cinquante hommes, contre cinq cents pour l’armée turque, et mille pour les pechmergas, auxquels s’ajoutent mille blessés!...

Le chef d’état-major de l’armée turque, le général Dogan Gures, fait un tout autre bilan: selon lui, les forces turques ont compté ving-trois morts et quatre-vingt-dix-sept blessés, tandis que le PKK aurait subi de lourdes pertes: mille huit cent cinquante six tués (cinq cent cinquante-six par les forces terrestres, cinq cents par l’aviation, et huit cents par les pechmergas), mille blessés (par les forces turques), et quatre cent soixante prisonniers (par les pechmergas). Estimant à sept mille le nombre des maquisards du PKK à la frontière irakienne avant le début des opérations, le chef d’état-major précise que quatre mille cinq cents ont été éliminés, et conclut: “Le ”marais” en Irak a été asséché: il n’y a plus maintenant que de petits groupes d’une dizaine de combattants””.

Hoshyar Zibari, représentant du PDK en Europe, estime, lui, les pertes du PKK à plus de cinq cents tués et trois cents prisonniers; environ cent pechmergas du PDK et de l’UPK ont été tués au cours des combats, et trois à quatre cents blessés. A ces chiffres, il faut ajouter les mille sept cents maquisards du PKK qui se sont rendus après la signature de l’accord et qui ont été autorisés à gagner des camps éloignés de la frontière turque (Zalé), où ils ont pu conserver leurs armes. Malgré les demandes répétées des autorités d’Ankara, les Kurdes irakiens ont refusé de livrer à la Turquie leurs “prisonniers”. En échange, le PKK annonçait, le 18 novembre 1992, la levée de l’embargo.

Incontestablement les maquisards du PKK ont subi une lourde défaite. Abdoulla Ocalan a fait une grave erreur en engageant ses troupes dans cette bataille: vivant loin de tout dans sa base de la Bekaa ou à Damas, isolé des réalités du Kurdistan, il a sans doute sous-estimé les pechmergas et imaginé qu’en cas d’attaque de Massoud Barzani toute la population du Kurdistan se soulèverait en faveur du PKK.

De façon assez surprenante, cette guerre civile entre Kurdes n’a pas suscité d’états d’âme parmi les Kurdes d’Irak: seul, le Dr Mahmoud Osman, dirigeant du Parti socialiste du Kurdistan, retiré à Londres, a condamné franchement ce “combat erroné au profit des Turcs et des Irakiens.” Très sévère à l’égard du dirigeant du PKK, -- “C’est un fou” -- le Dr Mahmoud Osman n’en estime pas moins que “le PKK n’est pas terroriste; ce sont les Turcs qui sont des terroristes: si le gouvernement turc reconnaissait les droits des Kurdes, il n’y aurait pas le PKK”. Et de conclure: “Il y a une ligne rouge qu’il ne fallait pas transgresser. C’est une faute politique, commise pour plaire aux Américains: quels sont ces droits des Kurdes, qui vont être gagnés au détriment des Kurdes de Turquie?”

Si le Dr Mahmoud Osman est le seul Kurde irakien à condamner ces combats fratricides, les réactions, à l’étranger, sont très négatives: les affrontements surviennent au moment où de nombreux journalistes étrangers sont à Salahadin pour assister au premier congrès de l’opposition irakienne en territoire irakien: cette réunion, pourtant très importante, passe immédiatement au second plan et les combats suscitent une grande perplexité.

L’avenir des Kurdes semble d’autant plus incertain qu’au même moment est organisée à Ankara une nouvelle “conférence tripartite” réunissant les ministres des affaires étrangères d’Iran, Syrie et Turquie dans le cadres de rencontres régulières sur le problème kurde (ces conférences tripartites se réuniront tous les six mois jusque fin 1995): “Nous sommes préoccupés par la transformation éventuelle de cette partition de facto de l’Irak en une réalité permanente”, déclare notamment Farouk al-Charé, le ministre syrien des affaires étrangères.

VI Le PKK en Europe: une redoutable machine de guerre

Au début des années 1990, après avoir surmonté un certain nombre de problèmes avec ses cadres européens, le PKK a mis en place une organisation remarquablement structurée. Son organisation territoriale est calquée sur celle du PKK au Kurdistan, avec un certain nombre de “provinces” (Eyalet): l’Allemagne, où vit la plus importante communauté kurde (plus de 500.000) est elle-même sub-divisée en trois, puis cinq provinces. Les autres provinces européennes sont La France, le Benelux, l’Autriche, la Suisse, les Balkans. Chaque province est divisée en “régions” (Bolge), elles-mêmes composées de “zones” (Alan), la plus petite unité territoriale étant le “quartier” (Mahalle) dans laquelle on trouve les “cellules” , composées de “sympathisants”. La ”province” France, par exemple, est sub-divisée en trois régions: Paris-Île de France, le Sud et l’Ouest. Paris est à son tour sectorisé en “zones”, comprenant notamment le quartier Saint-Denis, Belleville, Clignancourt, les départements de la couronne (78, 91, 92), et Dreux-Nevers.

Politiquement, l’Europe est coiffée par le “Front Central Europe” (Avrupa Cephe Merkezi), un organisme directement rattaché à la direction du PKK (Abdoulla Ocalan jusqu’à sa capture, le “conseil présidentiel” ensuite). Composé d’une douzaine de membres au début, ce qui est en fait le “comité central Européen” a eu par la suite vingt et un membres, en comptant le “coordinateur” Europe. Ce comité central Europe comprend un certain nombre de membres titulaires et de membres suppléants du comité central du PKK. Ses membres sont élus tous les ans par un vote, théoriquement à bulletin secret, auquel participent les responsables de provinces, régions et zones, soit au total une centaine de personnes. Tous les six mois ces responsables se réunissent pour une “conférence” -- à laquelle Abdoulla Ocalan participait souvent en direct par téléphone...

Le “Front central Europe” est dirigé par un “exécutif” (Yurutme) composé de cinq personnes: le coordinateur Europe, le coordinateur des relations extérieures, le représentant de l’Allemagne, le responsable des finances, et un autre responsable. Les relations extérieures pour l’Europe étaient gérées par un “comité” composé de neuf personnes, dont le “coordinateur Europe des relations extérieures”; ce comité comprenait lui-même un “exécutif” de trois membres, le coordinateur et deux membres, assistés de deux suppléants.

Cette organisation, avec son comité central, ses comités exécutifs, ses bureaux, ses coordinateurs, qui coiffe l’Europe, est reproduite à l’identique à l’intérieur de chaque province: la France, par exemple, est sous l’autorité d’un comité dirigé par un exécutif de cinq personnes comprenant: le coordinateur France, le responsable de Paris-Île de France qui est souvent aussi le responsable des finances, le responsable du Sud, de l’Ouest, et éventuellement la responsable du PJAK (Parti des Femmes Libres du Kurdistan).

Parallélement à cette structure pyramidale extrêmement élaborée, qui place tous les membres et les sympathisants du parti, à quelque échelon que ce soit, sous l’autorité d’un supérieur, les dirigeants du Parti des Travailleurs du Kurdistan ont mis en place des organisations parallèles non moins hiérarchisées (associations de travailleurs, associations de jeunes, Croissant-Rouge du Kurdistan, parti des femmes libres du Kurdistan) qui permettent de mobiliser des membres de la communauté kurde plus ou moins éloignés du parti... Contrairement à ce que l’on croit généralement, si le PKK dispose d’une masse importante de sympathisants, le nombre de ses cadres est très limité: entre 30 et 40 en France au début des années 1990, 100 à 150 en Allemagne, autour de 500 pour toute l’Europe.

L’organisation européenne du PKK a trois missions principales: recruter des combattants pour la guérilla, collecter des fonds pour financer les activités du mouvement, et faire sa propagande (contacts diplomatiques, presse, et bientôt télévision).

La collecte des fonds, qui n’a cessé de se développer depuis les premières tentatives du début des années 1980, a atteint une ampleur difficilement imaginable: elle comprend d’une part des “campagnes annuelles”, étalées sur trois mois, qui peuvent rapporter jusqu’à 18 millions de Francs en France , et environ 200 millions de Francs pour toute l’Europe (estimations pour le sommet de la vague, 1992). A cette campagne annuelle s’ajoutent les “Aydat”, les mensualités (100 francs par personne et par mois), le profit de la vente des journaux (Serxwebun), et de soirées spéciales (Nowrouz, etc). Si les militants chargés de collecter l”impôt révolutionnaire” se contentèrent au début de faire appel au “patriotisme” des ouvriers et commerçants kurdes de la diaspora, très vite ils utilisèrent des méthodes beaucoup moins recommandables: pressions diverses, menaces, agressions. Les rumeurs autour de ce “racket”, difficiles à prouver, mais persistantes, ont beaucoup contribué à la mauvaise réputation du PKK en Europe.

Faisant preuve d’autant de méthode et de rigueur dans la collecte des fonds que dans l’organisation de ses activités politiques, le PKK donne systématiquement des reçus à tous ceux qui contribuent au financement de l’organisation, et tient une comptabilité détaillée des sommes reçues: la conservation de ces archives (comptabilité, rapports financiers) pose de gros problèmes. Souvent pour éviter d’éventuelles perquisitions des polices européennes, elles sont déposées chez de simples sympathisants peu susceptibles d’être soupçonnés par les services européens d’être en rapport avec le parti. Des sommes d’argent importantes leur sont aussi confiées, sans qu’ils connaissent exactement la nature de l’objet confié: un ancien cadre du PKK raconte ainsi que la somme de cinq million de marks (plus de seize millions de Francs) confiée à un sympathisant vivant en Belgique près de la frontière allemande a été “oubliée” chez lui pendant quatre ans! Mais malgré ces précautions les polices françaises et allemandes, notamment, ont saisi à plusieurs reprises des masses de document riches en information sur le financement et l’organisation du PKK en Europe. Pour ces raisons (pressions policières , risque de “retournement”) et pour d’autres raisons que l’on verra plus loin, la direction du PKK a systématiquement permuté ses cadres en les laissant très peu de temps au même endroit et au même poste.

Le recrutement de nouveaux membres, leur formation politique, et éventuellement un début de formation militaire pour leur envoi au Kurdistan, constituaient la seconde mission de l’organisation européenne du PKK.


VII Ocalan et la question nationale après le quatrième congrès

Après avoir fondé pendant plus de quinze ans toute son action politique sur le thème de l’indépendance du Kurdistan -- un thème révolutionnaire qui lui a permis de gagner le soutien de milliers de jeunes prêts à sacrifier leur vie sur le champ de bataille -- Abdoulla Ocalan commence à modifier insensiblement ses positions à partir du quatrième congrès (décembre 1990). Déjà une interview accordée au quotidien “Hurriyet” le 1er avril 1990 trahissait une certaine évolution de ses positions: “Nous ne pouvons pas nous séparer de la Turquie avant 40 ans”, affirme-t-il, “car nous en avons besoin”. En Septembre 1991, c’est au tour de Nizamettin Tach, connu sous le nom de code de “Botan”, d’affirmer que “l’indépendance ou l’indépendance totale ne signifie pas nécessairement un Etat différent. .. En d’autres mots une solution fédérale est possible. C’est toujours possible” .... Abdoulla Ocalan confirme cette ouverture, quoique en termes plus flous, au cours d’une très longue interview avec le même journaliste turc, en novembre 1991: “S’il y a une ouverture vers une solution politique”, dit le chef du PKK, “s’ils acceptent l’identité kurde, l’histoire kurde, la culture kurde, la langue kurde, l’éducation kurde, et la politisation et la démocratisation des Kurdes... je dois dire que le problème entrera dans une période de solution contemporaine”. Après avoir rappelé que l”approche centraliste est la mort de la démocratie”, et après avoir évoqué à plusieurs reprises les “réalités d’aujourd’hui”, Abdoulla Ocalan conclut: “Je dois dire qu’on a déjà pensé à une approche fédérale même à l’époque ottomane... Le fédéralisme est une tendance qui a marqué notre siècle”.

Les “réalités d’aujourd’hui” auxquelles fait allusion Abdoulla Ocalan, c’est l’effondrement de l’URSS, la fin d’un monde bipolaire en proie à une guerre froide que des mouvements révolutionnaires comme le PKK pensaient pouvoir exploiter à leurs fins en se jouant des contradictions et des rivalités des grandes puissances. Cette modification de la donne internationale, Abdoulla Ocalan en a pris conscience. Et elle lui est rappelée par Jelal Talabani, le dirigeant d’un des deux principaux partis du Kurdistan irakien, l’UPK, qui lui fait porter début novembre 1991 une lettre soulignant que dans ce nouveau contexte international, il vaut mieux renoncer à la lutte armée, proclamer un cessez le feu et engager un dialogue avec les Turcs.: “Il faut donner une chance à la paix, avec le gouvernement Demirel”, écrit Jelal Talabani. “C’est l’hiver, proclamez un cessez-le-feu pour six mois, pour prouver votre bonne volonté: ce n’est pas capituler, mais prouver au monde entier que vous êtes un homme raisonnable” . Au cours d’un séjour à Ankara quelques mois plus tôt, en juin 1991, Jelal Talabani avait proposé ses bons offices au président turc Turgut Ozal. Depuis quelques mois celui-ci faisait campagne en faveur de la reconnaissance du fait kurde, déclarant notamment: “Si nous ne reconnaissons pas l’existence du fait kurde, d’autres le feront”. Fin octobre 1991, Turgut Ozal va plus loin en exposant devant des journalistes son idée d’un “débat national” sur la question kurde, y compris celle d’une “fédération” -- le mot est employé par le président qui dit qu’il faut “briser quelques tabous”. “Tout le monde doit exprimer librement son identité ethnique. Cette question (kurde) ne peut pas être résolue par la force. Il faut discuter de tout franchement. Nous n’accepterons pas une fédération, a-t-il dit, mais nous devons discuter de tout, y compris d’une fédération, puisque le PKK en parle”.

Mais la médiation de Jelal Talabani est prématurée. Après avoir réservé un accueil cordial à son émissaire, Abdoulla Ocalan se déchaîne contre Jelal Talabani, le traitant d”agent de l’impérialisme” et de “traître”... Ce n’est que dix huit mois plus tard qu’Abdoulla Ocalan suivra les conseils du dirigeant kurde irakien, proclamant un cessez le feu unilatéral. Ge geste de paix est précédé, il est vrai, d’une déclaration de guerre à l’industrie du tourisme turque: “Cette année notre parti va utiliser tous les moyens afin de viser les cibles économiques de la Turquie, notamment le tourisme qui est une source de financement importante de la guerre spéciale menée contre notre peuple”, déclare un membre anonyme du comité central du PKK: “notre parti a décidé d’intenter des actions contre tous les sites touristiques de l’Egée, la Méditerranée, Marmara, et au Kurdistan. Tous les lieux touristiques, hôtels, plages, sont dans notre champ d’action. Par conséquent la vie de toutes les personnes qui se rendront en Turquie est en danger. Le PKK ne sera pas responsable des personnes qui pourraient perdre la vie au cours d’attaques à la bombe ou autres actions”.

Le premier cessez le feu unilatéral du PKK (mars 1993)

Trois semaines après cette déclaration menaçante, on assiste à un véritable coup de théâtre, qui amène à se demander si les initiatives du comité central et celles de son secrétaire général sont parfaitement coordonnées: le 17 mars 1993, trois jours avant la célébration d’un NowRouz pour lequel on pouvait redouter le pire, Abdoulla Ocalan proclame un cessez-le-feu unilatéral. Cette décision est le résultat de nouvelles pressions de Jelal Talabani qui a eu affaire à un auditeur plus attentif: la défaite du PKK de l’automne 1992 y est certainement pour quelque chose... Recevant Abdoulla Ocalan dans sa maison de Damas, le 17 février 1993, Jelal Talabani s’était employé, au cours d’une discussion de plusieurs heures, à le convaincre “que les temps avaient changé”. Il faut être réaliste, répète Jelal Talabani, la guerre froide est terminée, l’URSS et son camp n’existent plus; il faut savoir arrêter la guerre et proclamer un cessez-le-feu pour six mois, ce qui n’est pas une capitulation, mais la preuve donnée au monde entier qu’il est raisonnable.

Le dirigeant du PKK lui répond: “Je suis prêt à dénoncer le terrorisme et le séparatisme; nous ne sommes plus des communistes, mais des patriotes”. Jelal Talabani écrit alors une lettre au président Turgut Ozal pour l’informer de ce revirement: le président Ozal réagit en réclamant “qu’il le dise publiquement”.

La presse internationale est convoquée le 17 mars 1993 à une conférence de presse du leader du PKK à Bar Elias, dans la Bekaa, près de la frontière syrienne: en présence de Jelal Talabani, Abdoulla Ocalan, en costume civil et cravate -- il précise qu’il n’en a pas porté depuis 23 ans -- annonce que le PKK observera unilatéralement un cessez le feu du 20 mars au 15 avril: “Le gouvernement prétend que le PKK pourrait transformer les manifestations du Newroz en “soulèvements armés”. Je tiens à préciser dès le début qu’une telle prétention est totalement inexacte. Si les unités de l’armée ne viennent pas sur nous...nous n’ouvrirons pas le feu et n’attaquerons pas du 20 mars au 15 avril”, déclare Abdoulla Ocalan. Et le chef du PKK ajoute: “Nous tenons à préciser que nous sommes prêts pour une solution politique”.

Et Abdoulla Ocalan pose un certain nombre de questions au gouvernement turc, en disant que “s’il répond à ces questions, nous pouvons continuer le cessez le feu éternellement”:
- Est-ce que l’Etat turc est prêt pour arrêter de verser le sang ou pas?
- Est-ce qu’il ouvre la voie démocratique ou pas?
- Est-ce qu’il accepte notre existence nationale ou pas?
- Même si c’est de façon limitée, est-ce qu’il nous donne une occasion de nous
développer librement ou pas?
- Est-ce qu’il nous donne une possibilité de nous avancer dans une voie pacifique,
fraternelle et égale, ou pas?
- Brièvement, est-ce que les manières démocratiques et politiques sont des bases ou pas?
Et Abdoulla Ocalan conclut en disant: “J’ai posé des questions très claires.. A vrai dire, je cherche un interlocuteur (en Turquie). C’est à eux de décider à quel niveau, c’est leur problème”.

Abdoulla Ocalan se soumet ensuite au jeu des questions et réponses avec les journalistes présents qui l’interrogent notamment sur trois points évoqués par Jelal Talabani dans sa lettre et sur lesquels il a manifestement changé d’attitude:
- un cessez le feu sans conditions
- accepter de ne pas se séparer de la Turquie
- une solution du problème à l’intérieur des frontières étatiques.

“Nous n’avons pas l’intention de nous séparer tout de suite de la Turquie”, dit Abdoulla Ocalan. “Nous sommes sérieux à ce sujet. Il ne faut pas comprendre cela comme une simple tactique. Il y a plusieurs raisons: ceux qui connaissent la situation économique et historique de ces deux peuples savent bien qu’il n’y aura pas de séparation entre nous. L’un ne peut pas vivre sans l’autre... Entre nous il y a des contradictions très anciennes, il faut ordonner de nouveau nos relations d’une façon égale et libre. Nous sommes toujours considérés comme des “séparatistes”, mais notre idéologie exclut le séparatisme”...

Un journaliste lui faisant remarquer qu’auparavant il se battait pour un Kurdistan indépendant, et que maintenant il parle d’un Kurdistan dans les frontières de la Turquie, Abdoulla Ocalan répond: “Pour moi il n’y a pas de contradiction entre ces deux idées. L’indépendance, comme j’ai souvent dit, contient une durée durant laquelle un peuple s’exprime librement sur le plan économique, social, politique et national. Un séparatisme nationaliste limité donne plus lieu à la subordination. Un Kurdistan qui a déjà atteint la fédération peut bien répondre à l’indépendance. De notre jour le problèmes essentiel de toutes les nations n’est pas d’être prisonnier dans les frontières nationalistes. Par conséquent il ne faut pas interpréter si nous cherchons l’union basée sur la liberté et l’égalité du peuple kurde dans les frontières qui existent entre nous et le peuple turc, il ne faut pas interpréter cela comme “cela est contre l’indépendance”.

Malgré les obscurités de cette déclaration formulée dans un jargon dont Abdoulla Ocalan ne se défera jamais, on perçoit une évolution très nette par rapport aux thèses formulées par le jeune révolutionnaire kurde qui cherchait sa voie dans les faubourgs d’Ankara vingt ans plus tôt...

Deux jours plus tard, le 19 mars 1993, Abdoulla Ocalan précise ses positions en signant un protocole d’accord avec Kemal Burkay, secrétaire général du Parti Socialiste du Kurdistan de Turquie. Mettant un terme à la vendetta qui opposait les partis kurdes depuis la fondation du PKK, le texte de l’accord signé par Abdoulla Ocalan proclame en effet que “les organisations patriotiques qui se trouvent dans une même partie du Kurdistan ou dans une partie différente doivent être respectueuses de la présence des autres organisations et doivent résoudre les problèmes présents ou à venir par la voie d’un dialogue réciproque et pacifique. La violence ne doit pas être employée entre les organisations patriotiques et, au cours des débats, aucun langage hostile, accusateur, ne doit non plus être employé”. L’accord de Bar Elias prône ensuite la formation d’un “front” regroupant toutes les fractions kurdes.

Et c’est sans doute le point le plus important de cette déclaration commune, les deux signataires proclament que “la question kurde peut être résolue en réalisant l’égalité entre les deux peuples (...) qui pourraient coexister dans un régime démocratique (...) pourvu que ce régime soit un système fédéral et démocratique”.

Enfin, les deux dirigeants kurdes énumèrent les neufs conditions d’une solution politique du problème kurde en Turquie: un cessez-le-feu bilatéral doit être proclamé. Le premier pas fait par le PKK dans ce sens est une décision favorable, ainsi qu’une opportunité historique; l’état d’exception et le système de gouverneur régional doivent être abolis; la contre-guérilla, les commandos spéciaux et les protecteurs de villages doivent être supprimés; une nouvelle constitution démocratique, garantissant l’existence et les droits de la nation kurde doit être promulguée et toutes les lois et institutions antidémocratiques abolies; une amnistie générale doit être déclarée; la liberté de parole, d’opinion, de presse et d’association doit être reconnue sans restrictions; la possibilité pour tous les partis mis hors la loi, y compris les partis kurdes, de participer librement à la vie politique légale du pays doit être reconnue; les interdits sur la langue, l’histoire et la culture kurdes doivent être levés; la possibilité d’un enseignement en kurde doit être assurée, les radios et la télévision doivent pouvoir émettre en kurde; la possibilité de pouvoir retourner chez soi doit être garantie aux personnes qui ont dû quitter le Kurdistan à la suite des combats ou qui ont été déportés de force, un dédommagement leur est dû; des programmes radicaux doivent être mis en oeuvre pour assurer l’essor de l’agriculture et du commerce ainsi que pour reconstruire l’économie du Kurdistan qui s’est considérablement détériorée ces dernières années.

Cette fois-ci Abdoulla Ocalan fait une concession majeure en renonçant clairement au slogan de l’indépendance et en se prononçant pour un système fédéral. Et en énumérant les neuf conditions détaillées ci-dessus, il suggère au gouvernement d’Ankara un certain nombre de mesures qu’il pourrait prendre pour répondre à son “geste”. Mais au lieu de saisir l’opportunité d’engager un dialogue avec la résistance kurde, les autorités d’Ankara réagissent de façon extrêmement négative: Ismet Sezgin, le ministre de l’Intérieur, déclare le même jour qu’il ne reste plus à Abdoulla Ocalan qu’à “se rendre sans conditions”. Nevzat Ayaz, le ministre de la Défense, ajoute qu’il n’est pas question de négocier avec une organisation terroriste”. Les généraux turcs sont sans doute convaincus que le PKK, très affaibli par les opérations de “nettoyage” d’octobre 1992, vit ses derniers moments. De plus, les opérations de répression n’ont pas cessé, quoique l’état-major turc ait dû ajourner la grande offensive de printemps qu’il était sur le point de lancer.

Malgré tout le PKK fait une nouvelle offensive pacifique: une nouvelle conférence de presse spectaculaire réunit le 16 avril 1993 à Bar Elias, autour d’Abdoulla Ocalan, chef du PKK, quatre dirigeants kurdes: Jelal Talabani, secrétaire général de l’UPK (Irak), Kemal Burkay, secrétaire général du Parti Socialiste du Kurdistan de Turquie, Hemres Recho, président du parti Hevgirtin-PDK (Turquie), et Ahmet Turk, président du HEP (Turquie). Abdoulla Ocalan annonce la prolongation indéfinie du cessez-le-feu, mais en énumérant un certain nombre de conditions qui reprennent plus ou moins le texte du 19 mars 1993 (arrêt des opérations militaires, amnistie générale, abolition du système des gardiens de villages, libertés linguistiques et culturelles, levée de l’état d’urgence).

Le jour même Souleiman Demirel, alors premier ministre, répond que “l’Etat turc ne peut pas avoir de dialogue avec des gens en armes qui tuent des innocents. Et s’il (Apo) renonce aux tueries, nous ne le récompenserons pas (en lui donnant) une région de la Turquie”. La mort subite, le lendemain, du président Turgut Ozal, considéré comme une personnalité relativement modérée, compromet encore davantage les chances d’une solution négociée. Selon Jelal Talabani, qui s’était longuement entretenu avec lui, Turgut Ozal était partisan d’une solution démocratique dans le cadre d’un Etat fédéral, admettant que “cela prendra du temps” mais affirmant “je convaincrai les militaires...

Mais deux mois après la première conférence de presse d’Abdoulla Ocalan un incident grave met un terme à cette trêve: le 24 mai 1993, trente trois soldats en civil et désarmés voyageant en autobus sont massacrés à côté de Bingol. Les circonstances de cette tuerie restent obscures: selon un ancien cadre du PKK, l’armée n’avait jamis respecté le cessez le feu proclamé par le PKK, et les combattants d’Abdoulla Ocalan supportaient de plus en plus difficilement de subir de lourdes pertes -- une centaine de combattants tués dans le secteur commandé par Shemdin Sakik -- sans pouvoir riposter. Abdoulla Ocalan aurait alors contacté Shemdin Sakik par radio, lui disant “Vengez vous. Utilisez votre droit de riposte”. Shemdin Sakik a transmis cet ordre à ses unités sans commentaire, sachant que l’armée turque écoutait ses communications. Quelques jours plus tard, une unité du PKK fait un barrage sur la route Bingol-El Azig et intercepte un convoi de soldats désarmés. Trente trois sont fusillés sur place. Par la suite Abdoulla Ocalan rejettera la responsabilité de ce massacre sur Shemdin Sakik.

L’armée réplique en lançant l’opération aéroportée qu’elle a préparée depuis des semaines, notamment sur les monts Tendurek, près d’Agri, bombardant et tuant cent à cent cinquante maquisards. Le secrétaire général du PKK n’a plus qu’une solution: au cours d’une nouvelle conférence de presse, le 8 juin 1993, Abdoulla Ocalan annonce la fin du cessez-le-feu et le commencement d’une guerre totale. Soulignant que pendant ce cessez-le-feu unilatéral du PKK l’Etat a poursuivi ses opérations, tuant deux cent cinquante combattants et civils, vidant quarante-quatre villages de leurs habitants et arrêtant trois mille cinq cents personnes, Abdoulla Ocalan déclare qu’à “l’avenir, si nous en avons la possibilité, nous insisterons pour une nouvelle période de cessez-le-feu, mais cette période devra être basée sur des conditions bilatérales, égales”... Et il menace: “Soit les dévastations cesseront au Kurdistan, soit ces mêmes dévastations auront lieu aussi en Turquie”.

Niant être responsable de la guerre, Abdoulla Ocalan déclare: “Nous voulons simplement les droits de l’Homme et quelques droits nationaux. Si l’identité kurde est acceptée, la première chose à faire, le premier pas positif à faire, c’est la réalisation d’une radio et d’une TV kurdes”. Analysant le comportement des autorités turques, Abdoulla Ocalan dit qu’elles ont à tort considéré sa décision de proclamer un cessez-le-feu comme une “signe d”affaiblissement de la guérilla... Cela a été considéré comme une faiblesse. On a parlé de “reddition honorable”. Et Abdoulla Ocalan de déclarer: “Il n’y a pas de “reddition honorable”. Toutes les redditions sont de la bassesse: que ce soit le révolutionnaire ou le contre-révolutionnaire, le gauchiste ou le conservateur, s’il se rend, cela prouve une lâcheté”...

Nouveaux sacs de Lice et de Kulp (octobre 1993)

Très vite la Turquie s’enfonce à nouveau dans la violence. En octobre 1993 l’armée lance à nouveau des opérations de représailles contre des villes kurdes. Le 22 octobre 1993, c’est la ville de Lice, au nord de Diyarbekir, à mi-chemin sur la route de Bingol, qui est la cible de l’armée turque. Rendus fous furieux par la mort du général Bahattin Aydin, les militaires turcs tirent avec leurs chars et leurs hélicoptères sur le centre de la ville détruisant des mosquées, de nombreuses maisons et des cafés, faisant selon les Kurdes 380 victimes dont 27 personnes fusillées dans un quartier de la ville. Le PKK publie un communiqué signé par Djemil Bayik, “commandant général de l’armée populaire de libération du Kurdistan” (ARGK), qui affirme qu’il n’y a “pas eu d’affrontement entre nos unités de guerilla et des unités de l’armée turque à Lice, et (que) nous n’avons aucun lien avec l’assassinat du général Bahattin Aydin”. Le président Demirel confirme implicitement cette version des faits en déclarant que le général a été tué par une balle perdue... Se trouvant à ce moment là à Diyarbekir, à quelques dizaines de kilomètres de Lice, Deniz Baykal, président du Parti Républicain du Peuple (CHP) veut aller à Lice le 23 octobre, mais sa délégation et les journalistes qui l’accompagnent sont arrêtés à 25 kilomètres de Lice par les forces de sécurité qui déclarent que l’accès de la ville est interdit. Finalement, Deniz Baykal peut continuer son chemin, sans les journalistes, mais à 7 ou 8 kilomètres de la ville il est à nouveau arrêté par les militaires qui refusent de le laisser continuer. “Le ministre a donné des ordres, mais les sous-officiers et les gendarmes nous ont dit qu’ils ne nous laisseraient pas y aller. Malheureusement la parole du gouvernement n’a pas cours là-bas... Il a dû se passer des choses qu’ils ne souhaitaient pas que l’on voie”. Le comble, c’est qu’une semaine plus tard, Tansu Ciller, premier ministre, n’a pas non plus pu aller à Lice. Les services de sécurité lui ont dit qu’elle pourrait se rendre à Lice dans quinze à vingt jours! Ce n’est que peu à peu que filtreront des détails sur la terreur exercée par des forces de sécurité déterminées à écraser toute velléité de résistance. Le lendemain (23 octobre) l’armée mettait à nouveau à sac la ville de Kulp. Il faudra attendre huit ans pour que la Turquie soit condamnée par la Cour Européenne des Droits Humains à payer 2,5 millions de livres sterling de dommages et intérêts à un certain nombre d’habitants de la ville de Lice...

Au cours d’une conférence de presse dans la Bekaa à cette même époque (novembre 1993), Abdoulla Ocalan déclare que “la guerre a atteint un point de non retour... Si elle continue à ce rythme, cela va compromettre l’équilibre des Etats dans la région; les frontières seront remises en question. Nous en sommes presque là... Notre but est de doubler nos effectifs et de passer de 15.000 hommes à 30.000 hommes d’ici mars prochain”. Et il menace d’amplifier les attaques contre l’industrie touristique turque: “Nous allons développer notre campagne contre l’industrie touristique turque parce que la guerre est financée par les revenus du tourisme. Ce que nous avons fait jusqu’à maintenant n’était qu’un avertissement. Personne n’a été tué. Mais si par la suite des gens meurent, si un jour cinquante personnes meurent, je ne serai pas responsable: vous avez été avertis. Je veux souligner que nous ne sommes pas comme les autres mouvements: nous faisons ce que nous disons. Nous n’avons pas le choix, nous voulons arrêter le génocide dont est victime le peuple kurde. Nous attaquerons les hôtels, les centres touristiques partout, en particulier sur la côte de la mer Egée... Si les gens veulent aller au Kurdistan, ils doivent demander (un “visa”) dans nos bureaux en Europe... Et nous nous attaquerons aussi aux investissements étrangers en Turquie: la guerre va s’amplifier, s’élargir, passer du domaine militaire au domaine économique”.

Multipliant les menaces, Abdoulla Ocalan déçoit cependant les journalistes de son auditoire en restant vague sur ses objectifs politiques: “Nous voulons défendre notre identité, notre culture; nous voulons discuter nos droits”. Pressé de définir ces “droits”, il ajoute: “Quand nous avons proclamé un cessez-le-feu (en mars dernier) nous voulions discuter tous ces points: une éventuelle fédération, la démocratie: rien de tout cela n’a été entendu”.

En mars 1994, au cours d’une conférence organisée par le PKK à Bruxelles, Kani Yilmaz, membre du comité central et porte-parole européen du PKK, confirme cette évolution: “Nous voulons un cessez le feu sous supervision internationale. Nous sommes ouverts à toutes les propositions”, déclare-t-il, “nous ne voulons pas la division de la Turquie. Nous voulons un dialogue, nous voulons discuter avec le gouvernement turc. Nous sommes prêts à discuter toute alternative, y compris une fédération”. Ce sera désormais la ligne du PKK -- jusqu’en janvier 1999...

Le PKK et la gauche turque: le Parti Populaire Révolutionnaire (DHP)

Les relations du PKK avec la gauche turque subissent une nouvelle détérioration quand Abdoulla Ocalan décide en 1991 de fonder un parti turc pour... diriger la révolution en Turquie: “Nous souhaiterions que les Révolutionnaires de Turquie le fassent. Mais il semble qu’ils n’en soient pas capables. Ils sont en crise, théoriquement et pratiquement. Aussi est-il inévitable que nous devions prendre une initiative en Turquie, avec un Parti Populaire Révolutionnaire (DHP)” écrit Abdoulla Ocalan dans Serxwebun . Composé de militants du PKK d’origine turque, le DHP est dirigé par Meral Kidir , une Turque, membre du comité central du PKK, qui adopte des positions extrêmes contre la gauche turque: “Tous ceux qui n’adoptent pas la même plateforme que le PKK, aussi anti-impérialistes et socialistes prétendent-ils être, sont des éléments du front contre-révolutionnaire et ne servent pas d’autre objectif que celui d’être les serviteurs et les agents de l’impérialisme et du colonialisme”. Mais le cinquième congrès du PKK, en 1995, est obligé de prendre acte de l’échec du DHP qui n’a pas “pris” en Turquie: “Le DHP, qui a subi des revers dans le passé à cause de diverses erreurs, est renforcé par les mesures nécessaires pour créer une ligne idéologique, politique, organisationnelle et activiste correcte et pour diriger ses activités”. Et les efforts du PKK pour élargir le champ des opérations militaires du PKK au delà du Kurdistan, et en particulier à la région de la Mer Noire, demeurent très symboliques.

VIII Le cinquième congrès (8-27 janvier 1995)

C’est toujours au Kurdistan irakien, donc en l’absence d’Abdoulla Ocalan, mais aussi en l’absence de toute opposition, qu’a lieu le cinquième congrès du PKK. C’est un congrès très important, car c’est le dernier à avoir lieu avant la capture du “Serok Apo” -- du président Apo. C’est la dernière définition des positions doctrinales du PKK avant qu’elles soient altérées par le souci de sauver un leader embastillé. En d’autres termes, c’est un “arrêt sur image” avant le film des évènements catastrophiques qui vont suivre... Trois cent-dix sept délégués assistent à ce congrès qui dure trois semaines: deux cent trente et un ont le droit de vote, dont soixante trois femmes. Les congressistes adoptent un très long programme, basé sur le rapport politique d’Abdoulla Ocalan qui passe en revue l’état du monde, l’état de la société kurde, et enfin les caractéristiques de la révolution au Kurdistan.

En découvrant soudain tous les travers, les auteurs du programme affirment que la révolution soviétique était une “déviation” sur tous les plans: idéologiquement, elle était marquée par le “dogmatisme, un matérialisme vulgaire, et un chauvinisme pan-russe”; politiquement, elle faisait preuve d’un “centralisme extrême”; socialement, elle est caractérisée par “la diminution des libertés et de la démocratie”; économiquement, elle est marquée par la “domination du secteur étatique”; militairement, enfin, elle donnait la “priorité à l’acquisition d’armes”... Analysant la situation créée par l’effondrement de l’Union Soviétique, les auteurs du programme affirment que la “fin du socialisme brutal et primitif” ouvre “une nouvelle phase de libre pensée et de développement pratique, avec une approche créative et scientifique”. Et ils affirment sans le moindre embarras que le PKK est “l’une des formes les plus développées du socialisme dans le monde”... Analysant la situation créée par les efforts des Etats-Unis pour imposer un “nouvel ordre mondial”, ils concluent que les “nations nouvellement colonisées sont le talon d’Achille, ou le point faible, de l’impérialisme”, et que les “conditions y sont mûres pour une révolution”.

Dans son chapitre consacré à la société kurde, le programme revient longuement sur l’histoire des Kurdes depuis... la préhistoire, puis les Mèdes. Abordant ensuite la période du “colonialisme capitaliste”, qui commence avec la première guerre mondiale, il en vient enfin à la phase de “libération nationale”: après avoir expédié en une ligne le “mouvement du PDK” (la lutte dirigée par le général Barzani en Irak depuis les années 1930...) qui “constituait simplement la continuation des révoltes kurdes traditionnelles”, le programme affirme que “la création de notre parti comme une avant-garde socialiste révolutionnaire , ainsi qu’un mouvement de libération nationale moderne, marque un tournant très décisif dans l’histoire du Kurdistan”. Le congrès revient à des positions très dures contre les gardiens de villages, affirmant: “Dans les conditions actuelles, ils doivent être considérés comme une classe, composée de forces compradores, tribales et féodales arriérées, ainsi que d’espions, agents et collaborateurs, ainsi que de représentants tribaux inconscients: ils constituent un pilier social, politique et militaire du colonialisme au Kurdistan”. Par ailleurs ce texte soutient que “la politique du colonialisme turc, qui cherche à détruire les Kurdes en tant que nation, a subi une défaite infligée par la lutte de libération nationale dirigée par notre parti... Le système éducatif de la République Turque ne fonctionne plus, et la politique d’assimilation ne peut plus être appliquée”.

Point essentiel, le programme de 1995 réaffirme que l’unité du Kurdistan est l’objectif stratégique du PKK: “La lutte de libération nationale contre la guerre spéciale de la République Turque, a lieu dans toutes les parties du pays (le Kurdistan). .. Sur cette base, la lutte de libération nationale va s’étendre à toutes les autres parties du Kurdistan et créer un Kurdistan uni”. Evoquant la situation au Kurdistan irakien (“le Kurditan du sud”, dans la terminologie du PKK) après la guerre du Golfe, les auteurs du programme du PKK affirment sans hésitation que la mise en place d’un “gouvernement kurde fédéral” a été “rendue possible par les effets de la lutte de libération nationale dans le Kurdistan du Nord-Ouest (Turquie) et par la situation mondiale générale. Ce développement a augmenté les liens entre les parties nord et sud du Kurdistan, mettant ainsi l’union révolutionnaire des deux régions à l’ordre du jour”.
Après avoir ainsi analysé la situation dans toutes les parties du Kurdistan, les rédacteurs du programme affirment sans rire que le Kurdistan, en proie à une révolution démocratique et nationale de grande ampleur, “représente un centre révolutionnaire dont l’influence se fait sentir non seulement dans toute la région, mais dans le monde entier”.

Dans la troisième partie du programme, consacrée à l’étude des “Caractéristiques de la Révolution au Kurdistan”, les auteurs du programme de 1995 énumèrent les “tâches de la Révolution au Kurdistan pour arriver, grâce au socialisme, à notre objectif ultime, soit une société sans classe”:

A) en mettant “fin au colonialisme turc et à toutes les formes de domination impérialiste du Kurdistan” en réalisant un front uni des ouvriers, paysans et intellectuels, et en recourant à la guerre populaire, “forme fondamentale de lutte contre le colonialisme”. Les auteurs de ce texte précisent que “toutes les tentatives de “statut régional spécial” ou d”autonomie” qui ne visent pas à mettre en échec le colonialisme de la République Turque, et qui sont en fait des collaborations avec le colonialisme, doivent être dénoncées et une lutte décisive doit être menée contre elles”. Ils ajoutent que les biens de tous ceux qui ont collaboré avec les colonialistes doivent être confisqués...

B) Le programme énumère ensuite les mesures à prendre pour permettre l’avènement’une “société démocratique, nationale et indépendante, dirigée par le peuple”:
- la nationalisation de toutes les institutions, y compris les usines, les fermes et les autres établissements appartenant aux colonialistes.
- la suppression du système financier et de crédit colonialiste, qui sera remplacé par un système indépendant.
- le refus d’accepter la présence de bases militaires ou autres étrangères.
- une réforme agraire
- l’annulation des dettes des paysans aux prêteurs et organismes de crédit.
- les organisations des travailleurs doivent obtenir un statut légal.
- la durée du travail sera de huit heures par jour.
- le système juridique colonial sera abrogé et un système juridique démocratique sera mis en place.
- l’égalité du statut de la femme sera réalisée dans tous les domaines sociaux et politiques.
- la fin de toutes les formes d’oppression contre les minorités; la liberté culturelle de toutes les minorités, sans verser dans le nationalisme.

C) Dans le domaine économique, le programme de 1995 préconise les mesures suivantes
pour développer une économie indépendante:
- la planification centrale de l’économie.
- la propriété publique doit être distinguée du capitalisme d’Etat, et il faut s’opposer au capitalisme d’Etat. Le principe directeur qui doit être appliqué est qu’en sciences, en politique et en production, on ne peut prendre que ce que l’on donne. (sic).
- dans le domaine de la propriété publique, l’accent sera mis sur le développement de l’industrie lourde.
- les ressources (minières?), le transport, le commerce, les finances, et les mass media seront sous contrôle public.
- les paysans seront encouragés à former des “collectifs”.

D) Mise en place d’un système national d’éducation et de culture à la place du système colonialiste; tous les dialectes de la langue kurde pourront se développer, mais l’un d’eux (le programme ne précise pas lequel) deviendra la langue nationale. Création d’institut de recherche dans les domaines de la littérature, de l’histoire, et de la linguistique.
- Toute la population pourra apprendre à lire et à écrire.

E) Pour la Révolution et l’Unité au Kurdistan,
- la révolution dans les diverses parties du Kurdistan est principalement la tâche des gens vivant dans chaque région.
- Il faudra résister dans toutes les parties du Kurdistan aux efforts pour introduire certaines réformes sous l’apparence de l”autonomie” en utilisant les moyens de l’Etat colonialiste.
- Il faudra s’efforcer de faire réussir la ligne révolutionnaire dans toutes les parties du Kurdistan.
- La base de l’unité sera le droit à l’autodétermination des peuples de toutes les parties du Kurdistan.
- Les droits démocratiques du peuple kurde éparpillé dans les divers pays du monde doivent être garantis. Il faut faciliter le retour de ces gens chez eux au Kurdistan.

F) Les principes de l’internationalisme prolétarien devront régir les relations avec les peuples voisins et les questions internationales.
- Etant donné que le Kurdistan est divisé entre différents pays, toutes les relations avec les forces révolutionnaires dans les peuples voisins reposeront sur le principe que tous les mouvements révolutionnaires sont eux-mêmes responsables de la révolution dans leur propre pays; sur cette base, différentes formes de lutte commune à divers niveaux peuvent être réalisées.
- L’unité avec les peuples voisins doit reposer sur l’idée que tous les peuples sont indépendants et libres. On doit s’opposer à toutes les unions forcées qui ne reposent pas sur ce principe. Les relations avec les peuples voisins, en particulier avec les peuples de Turquie, se développeront dans le cadre de notre vision d’une “Fédération du Moyen-Orient”.
- Les relations avec les pays indépendants et leurs mouvements de libération nationale, la coopération avec les mouvements de la classe ouvrière et les forces révolutionnaires dans le monde, et la solidarité avec les cercles humanitaires, écologistes, anti-fascistes et démocratiques seront renforcées.

Nous avons délibérément reproduit de longs extraits de ce texte, dont le jargon fortement teinté d’idéologie marxisante risque de rebuter le lecteur, car il permet de faire le point sur le programme du PKK avant un tournant décisif de son histoire. On remarque que les mots “indépendance du Kurdistan” n’apparaissent à aucun endroit de façon claire; les seules allusions -- mais ce ne sont que des allusions -- à l’indépendance du Kurdistan figurent dans le premier paragraphe (A) -- concernant le “colonialisme” turc --, dans le paragraphe (E) qui mentionne “l’unité” (sans préciser sa forme politique) et dans l’avant-dernier alinéa du paragraphe (F) du programme qui affirme que “tous les peuples sont indépendants et libres”, mais qui envisage de dissoudre l’indépendance éventuelle du Kurdistan dans une “Fédération du Moyen-Orient”, tout en condamnant toute tentative d”union forcée”. Par contre les congressistes du PKK réunis au Kurdistan irakien en ce mois de janvier 1995 réaffirment le “droit à l’autodétermination des peuples de toutes les parties du Kurdistan” et condamnent sévèrement toutes les tentatives réformistes de résoudre la question kurde par l”autonomie” ou pis encore par un “statut spécial”. Qu’est-ce que l’autodétermination, quand on ne précise pas quels peuvent en être les fruits? On sait ce que refuse le PKK -- pour l’instant -- mais on ne sait pas ce qu’il veut. Est-ce le signe d’une évolution du PKK vers un statut fédéral? Est-ce par souci de ménager un éventuel interlocuteur turc? Cela est loin d’être clair, et c’est d’autant plus surprenant que le parti est beaucoup plus disert et précis sur son programme économique....

Curieusement, après l’avoir pourtant vivement critiquée dans son préambule, le programme économique du PKK ne rompt pas avec la tradition communiste de l’Union Soviétique: nationalisation de tout le secteur économique appartenant aux “colonialistes”” (c’est à dire pratiquement de toute l’économie), réforme agraire, planification centralisée, propriété publique (différenciée on ne sait trop comment du capitalisme d’Etat), accent mis sur l’industrie lourde, contrôle public des secteurs des transports, du commerce, des finances, des mass media, des ressources (minières, et peut-être plus), tout cela rappelle le programme du PC soviétique après la Révolution d’Octobre...et c’est d’autant plus surprenant que le cinquième congrès décide en effet de modifier l’emblème du parti, et de supprimer la faucille et le marteau qui s’inscrivaient dans son drapeau et de les remplacer par une étoile...

Le 5e congrès décide également de changer les structures de la direction du parti: le poste de “secrétaire général” est supprimé, et Abdoulla Ocalan devient “président” d’un “conseil présidentiel” de sept membres élus: le premier conseil présidentiel comprend, en dehors de son président (Apo), Djemil Bayik, Murat Karayilan, Halil Atach, Ali Haydar Kaytan, Duran Kalkan et Moustafa Karasu, de retour d’Europe. Le congrès met également l’accent sur les aspects diplomatiques de la lutte: juste avant le congrès, le PKK avait décidé d’adopter les conventions de Genève (traitement des prisonniers,etc), mesure qui ne pouvait qu’être bien vue en Europe. Et le congrès décide de relancer son projet de Parlement. Il se prononce également en faveur de la réhabilitation de certains militants injustement condamnés...

Nouveaux affrontements avec le PDK (août 1995)

N’ayant pas réussi son OPA politique sur le Badinan avec le PAK (Parti de la Liberté du Kurdistan), Abdoulla Ocalan lance une opération militaire en étant persuadé qu’elle sera irrésistible: le 26 août 1995, à une heure du matin, le PKK lance en effet une offensive généralisée contre les positions du PDK dans le Badinan: entre mille cinq cents et deux mille combattants du PKK au moins attaquent les positions tenues par les pechmergas de Massoud Barzani entre Zakho et Mergassour.Tous les observateurs sont impressionnés par le brio avec lequel le PKK coordonne cette opération. Il infiltre, une semaine avant l’opération, environ deux cent cinquante combattants depuis la Syrie et en fait venir d’autres avec un convoi d’armes depuis l’Iran (en moins de trois jours de marches forcées). En outre il lance dans cette opération des combattants recrutés sur place. On pourra le constater à Zakho, où les deux maquisards du PKK tués par le PDK le 26 août, dont une jeune fille de 16 ans, sont des Kurdes irakiens. Les spécialistes admirent aussi la rapidité avec laquelle le PKK a exfiltré ses combattants après quelques heures de combat et les a fait disparaître dans la montagne.

Le plus étonnant sans doute est que le PKK déclenche cette offensive quelques heures après que Djemil Bayik, adjoint direct d’Abdoulla Ocalan et chef militaire du PKK, ait eu un entretien avec plusieurs membres du bureau politique du PDK à Salahadin. Le message de Djemil Bayik aux dirigeants du PDK est on ne peut plus clair, si on en croit un journaliste kurde d’Istamboul, très proche d’Ocalan: “Vous ne pouvez pas continuer de participer au “complot” américano-turc de Drogheda contre les Kurdes. Si vous vous voulez nous liquider, nous vous liquiderons”.

Furieuse, comme l’Iran, d’avoir été tenue à l’écart de la rencontre de Drogheda, la Syrie, qui a donné asile depuis des années à Abdoulla Ocalan, fait donner ses troupes pour torpiller un éventuel accord entre le PDK et l’UPK.

Pendant plusieurs semaines les affrontements opposent le PKK et le PDK, qui se trouve soudain menacé sur deux fronts: par l’UPK, au sud; et par le PKK, au nord, dans le Badinan, qui a toujours été son bastion. A la mi-décembre 1995, Abdoulla Ocalan proclame un “cessez-le-feu illimité” au cours d’une émission de MED-TV à laquelle il participe par téléphone, déclarant: “Nous attendons la même approche du PDK ... Le PDK peut avoir confiance en nous... Nous résisterons tant qu’il le faudra pour ne pas briser ce processus”... Mais le président du PKK se montre aussi menaçant: “A cette occasion, je souhaite mettre en garde une nouvelle fois les forces du Sud. Car une délégation de l’UPK se trouve à Ankara. J’insiste particulièrement sur le fait qu’ils ne doivent pas faire de mauvais calculs. Nous sommes basés dans les montagnes du Sud. Nous ne quitterons pas ces montagnes tant que la Fédération Démocratique de nos compatriotes du Sud ne sera pas concrétisée. De même, nous ne quitterons pas les montagnes tant que le peuple du Sud ne se rapprochera pas de celui du Nord dans la mesure où nous le demandons pour le Sud. Personne ne doit faire de calculs simples”. Jamais Abdoulla Ocalan n’a dit aussi clairement que le PKK est au Kurdistan irakien pour y rester... Il continue en “avertissant les Etats-Unis, il n’y aura aucune solution sans le PKK comme certains peuvent le laisser croire. Vous ne pouvez être les complices du massacre du peuple kurde sous prétexte d’établir la sécurité des frontières. Il n’y a pas de Kurdes sans le PKK, le problème du Sud nous concerne. La solution pour l’un est valable pour l’autre. Les USA ne peuvent aller vers une solution sans prendre en compte les Kurdes du Nord”.

Les combats entre PDK et PKK cessent pratiquement. En fait ce sera une trêve armée. Bilan des combats.....

Les nouvelles tactiques de l’armée turque

C’est probablement en 1992-1993 que la puissance militaire du PKK a atteint son apogée: sans jamais réaliser son rêve de disposer de “zones libérées” en Turquie où mettre en place des institutions politiques autonomes, et notamment son parlement, comme le firent en leur temps le PDK du général Barzani au Kurdistan irakien et le PDKI de Ghassemlou au Kurdistan iranien, puis les partis kurdes au Kurdistan irakien à partir de 1992, le PKK dispose de zones “grises” où ses combattants peuvent se replier entre deux attaques; il harcèle sans cesse les positions des forces de sécurité turques, multiplie les barrages sur les routes, et bénéficie manifestement du soutien d’une large fraction de la population. Le début du déclin se situe entre 1994 et 1995: les affrontements avec les partis kurdes irakiens ont affaibli le PKK, qui a perdu certains de ses meilleurs combattants au cours de ces combats fratricides. Mais ce déclin est dû en grande partie à l’utilisation par l’armée turque de nouvelles méthodes de lutte qui se révèlent efficaces.

Déjà l’Etat-Major avait considérablement étoffé les effectifs des “forces spéciales”, dont les effectifs atteignaient 6.000 hommes fin 1993, et devaient être portés à 10.000. Ces forces “en civil, mêlées à la population, plus souples et plus maniables, se révélaient plus efficaces que l’armée”.

Mais c’est au début de la campagne de printemps 1994, en mars-avril, que l’Etat-Major turc met au point un programme de lutte anti-insurrectionnelle pour lequel il forge l’anagramme COIN (en anglais, counter-insurgency) , reposant sur le trépied suivant: de fréquentes incursions massives dans le “sanctuaire” irakien; une stratégie de “saturation” dans les zones d’opérations du PKK; et une tactique agressive d’opérations répétées destinées à aller chercher le PKK dans ses bases de montagne à plus de 3.000 mètres d’altitude pendant les mois d’hiver.

Ces dernières opérations avaient pour objectif de chasser les unités d’élite du PKK des sommets enneigés que de très difficiles climatiques transformaient en sanctuaires où elles pouvaient passer l’hiver à l’abri des opérations de l’armée turque et lancer des opérations au tout début du printemps avant le retour des forces turques dans ces régions difficiles. A partir de 1994 les commandos de l’armée turque ont opéré de façon routinière dans ces régions de très haute montagne, vidant les villages de leur population pour priver le PKK de tout soutien.

Par ailleurs plus de 200.000 hommes (soldats, gendarmes, special teams) furent employés dans des opérations de “saturation”, pour forçer les unités du PKK, par le seul poids de leur présence physique, à aller opérer ailleurs, quand elles n’étaient pas purement et simplement éliminées. L’unité de base de cette stratégie de saturation était une compagnie de 115 combattants divisée en cinq sections de 23 hommes, appuyées par des unités des “special teams” de la police... Très vite la presse internationale fait état des succès de cette nouvelle stratégie: “2.090 rebelles ont été tués en six mois”, “l’armée turque à la reconquête du sud-est anatolien”, “l’armée se lance à l’assaut du bastion kurde”, titre Le Monde, sa correspondante décrivant comment “l’armée turque passe les régions montagneuses au peigne fin”... et comment “dans le cadre d’une vaste opération pour prendre le dernier réduit montagneux défendu par environ 3.000 maquisards les hélicoptères ont attaqué les flancs de la vallée du Munzur (dans le Dersim)”...

En 1995 l’armée turque perfectionne sa stratégie pour faire face à la multiplication des “unités mobiles” du PKK: fortes de 40 à 50 combattants, ces unités équipées de moyens de communication modernes (téléphones portables) se regroupent pour former une grosse unité de 200 à 250 combattants pour lancer une opération, et se séparent aussitôt, en se dispersant dans un terrain favorable au camouflage... Surveillées dans leurs bases par des éclaireurs du PKK, les unités de l’armée ne bénéficiaient jamais de l’effet de surprise quand elles en sortaient et se lançaient à leur poursuite. Désormais, les forces armées turques doivent “vivre sur le terrain”, des unités de commandos passant leurs nuits dans la montagne, “établissant une présence militaire semi-permanente dans des régions qui étaient laissées auparavant sous le contrôle du PKK”. L’armée turque dispose d’au moins trois brigades de commandos de forces spéciales, la 1ère brigade, basée à Kayseri, la SAS (Su Alti Savunma), la 2ème brigade, basée à Bolu, la SAT (Su Alti Taaruz), et la 3éme brigade. Ces brigades se verront décerner, pour la deuxième fois depuis leur intervention à Chypre en 1974, la “médaille du courage” pour leur participation aux opérations dans “le sud-est”.

Inversant une decision très politique prise en 1993, l’Etat-Major a décidé d’encourager les commandants d’unité militaires à poursuivre activement le PKK: auparavant c’était essentiellement les unites de la gendarmerie et les gardiens de villages qui étaient chargés de lutter contre le PKK. Désormais c’est l’armée qui est directement engagée dans la direction des opérations de ce qui devient véritablement une guerre, et l’Etat-Major nomme des officiers particulièrement compétents à des postes clés.

Troisième volet de la nouvelle stratégie de l’Etat-Major turc, les “incursions” au Kurdistan irakien deviennent de plus en plus fréquentes et de plus en plus prolongées: le jour du nouvel an kurde, le 20 mars 1995, a lieu, trois ans après celle de 1992, la seconde incursion massive des forces armées turques au delà de la frontière irakienne. Plus de 35.000 hommes, des chars, des hélicoptères, des avions de chasse participent à cette opération “Acier” qu’un porte-parole du gouvernement turc présente comme “la plus grande opération militaire de l’histoire de la République turque, y compris l’opération de Chypre”. Opérant à partir de quatre points d’appui en Turquie (Silopi, Tchoucourdja, Uludere et Shemdili) les forces turques partent à l’assaut des positions du PKK dans la région de Haftanine, Metin et Harkouk, combinant l’action des hélicoptères Black Hawk et Super Cobras et celle des commandos opérant sur le terrain par bataillons entiers devant anéantir le PKK entre “le marteau et l’enclume”. Le but de cette opération est évidemment de mettre hors de combat le plus grand nombre possible de guerilleros du PKK, mais aussi de mettre à mal la logistique du PKK et de lui interdire l’accès des voies de communication les plus faciles pour la préparation d’opérations au delà de la frontière, le forçant à emprunter des axes difficiles sur lesquels l’armée turque peut tendre des embuscades meurtrières. L’armée turque vise enfin les stocks de vivres et de munitions patiemment accumulés par le PKK: passant au peigne fin des centaines de grottes, les Turcs s’emparent de plus de cent tonnes de vivres et d’impressionnantes quantités d’armes et de munitions.

Très vite cette opération massive suscite de vives critiques de la communauté internationale: Alain Juppé, ministre des affaires étrangères de la France, dont la visite en Turquie avec deux autres ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne coincide malencontreusement avec le déclenchement de cette opération, rappelle que l’Union Européenne est “attachée au principe de l’intégrité territoriale et du respect de la souveraineté des Etats... Ce principe est valable pour tout le monde, y compris pour la pénétration des troupes turques en Irak”. Et l’Allemagne décide de couper son aide militaire à la Turquie. En Turquie même, par contre, cette opération donne lieu à une opération de propagande de la presse et de la télévision turques, dûment chaperonnées par l’Etat-Major, qui lancent une campagne de collecte de fonds pour les soldats, les “Mehmetcik”, réunissant quelque 400 milliards de livres turques qui viennent s’ajouter, comme le souligne Ismet Imset, à la part déjà généreuse prélevée sur le budget de la nation pour les militaires...

Le rouleau compresseur turc ne frappe pas que les combattants du PKK: les civils kurdes vivant dans les villages qui viennent d’être reconstruits près de la frontière par diverses ONG européennes opérant au Kurdistan irakien sont les premières victimes de cette opération: les Nations Unies estiment qu’entre 30 et 60 villages ont été à nouveau détruits, et que près de 24.000 villageois ont été forcés de fuir la région. Début avril, de graves incidents opposent des Turcs du Croissant Rouge et deux cents Kurdes qui allaient assister aux funérailles de sept des leurs tués par un bombardement turc dans la montagne: bilan des affrontements, sept morts...

Mais, bénéficiant du soutien des Américains, les Turcs poursuivent leur opération en Irak, tout en lançant une opération parallèle au Dersim, où 15.000 hommes sont envoyés en renfort après qu’un convoi militaire soit tombé dans une embuscade meurtrière du PKK qui a fait 18 morts le 18 mars 1995. A la veille d’un débat du Conseil de l’Europe sur une éventuelle suspension de la représentation de la Turquie, Ankara annonce un “retrait massif” de ses troupes, affirmant que 20.000 hommes ont quitté l’Irak le 25 avril 1995. Quelques jours plus tard, le ministre de la défense turc, Mehmet Golhan affirme “nous n’avons plus de soldats dans le nord de l’Irak... Nous les avons tous retirés, et nous avons seulement un dispositif de sécurité à la frontière”. En fait, les signaux qu’envoient alors les dirigeants d’Ankara sont confus et quelque peu troublants. Début mai 1995, le président Souleiman Demirel demande un nouveau tracé de la frontière pour empêcher les infiltrations des rebelles kurdes de Turquie depuis le nord de l’Irak. Dans des déclarations publiées par la presse turque, Demirel va jusqu’à affirmer que la province de Mossoul appartenait “encore à la Turquie”. Ces déclarations sont reprises par Bulent Ecevit, leader du parti de la Gauche Démocratique DSP, qui affirme qu’il faut tracer une nouvelle frontière provisoire qui placerait en territoire turc les chaînes de montagnes courant le long de la frontière. Ecevit affirme que l’établissement d’une ligne de sécurité au delà de la frontière internationale ne pourrait pas être présenté comme une “occupation déguisée” car elle serait limitée à un très petit morceau de territoire, et elle serait limitée dans le temps jusqu’à ce que la stabilité interne soit restaurée en Irak. Début juillet 1995, après une nouvelle embuscade du PKK près de la frontière, deux brigades de l’armée turque, appuyées par des avions et des hélicoptères participent à une nouvelle opération contre les camps du PKK dans la région de Haftanine. Une semaine plus tard, le 11 juillet, l’armée turque annonce le retrait de 3.000 hommes du Kurdistan irakien, affirmant avoir tué 167 combattants du PKK, et perdu 26 soldats, ce qui porte à 58 le nombre total des pertes turques depuis le début de cette offensive de printemps et à 555 celles du PKK.

C’est à cette époque qu’a lieu un incident troublant: le 14 août 1995, le colonel Redvan Ozden, commandant des unités de la gendarmerie dans la province de Mardin, est tué au cours d’une opération. Par une balle en plein front selon la version officielle. Par une balle dans la nuque selon sa femme. Très lié au général Esref Bitlis, commandant des forces de gendarmerie, mort lui aussi dans des circonstances controversées deux mois avant Turgut Ozal, le colonel Redvan Ozden était opposé à cette guerre contre le PKK, source de trafics (drogues, armes) et d’enrichissements illicites qu’il condamnait...

Toutes les troupes turques se sont-elles retirées du Kurdistan irakien? Les régions frontalières, du côté kurde irakien, sont fermées à la presse, et on ne sait pas, à l’époque, si les Turcs ont créé ou pas leur “cordon de sécurité”. Ce qui semble sûr, c’est qu’ils ont décidé de multiplier les “incursions” en territoire irakien, en combinant les opérations sur le terrain avec des opérations aéroportées, annoncées ou gardées secrètes...

Les plans secrets du Conseil National de Sécurité

Pendant des années, le “conseil national de sécurité” (CNS) va poursuivre dans le plus grand secret, comme le révèle une de ses directives diffusée sur internet , ses efforts pour rendre la frontière irako-turque et la frontière arménienne la plus hermétique possible avec un “système de sécurité frontalier physique” comprenant notamment des “appareils d’identification et d’acquisition des cibles”, probablement des équipements de vision nocturne infra-rouge, tandis que des secteurs entiers de la montagne sont éclairés par des projecteurs. Et l’Etat-Major a un plan extrêmement ambitieux de construction de plusieurs centaines de kilomètres de routes asphaltées pour rendre la pose de mines plus difficile, et pour permettre à des transports de troupes blindés de patrouiller le long de la frontière. Il envisage également de construire plus de quarante plates-formes pour y accueillir des hélicoptères. Cette directive recommande également l’achat de véhicules, de matériel de transmission et communication et de matériels divers (dont la liste n’a pas été diffusée) pour la modernisation des forces armées turques.

Parallèlement à l’acquisition de ces équipements, l’Etat-Major turc n’a pas renoncé à son rêve de parvenir à un accord avec les autorités irakiennes pour modifier le tracé de la frontière, ou en tout cas pour pouvoir déployer ses troupes au sud des montagnes difficilement contrôlables qui séparent les deux pays: “Des arrangements frontaliers nécessaires doivent être réalisés, peut-on lire dans la directive du CNS, pour le contrôle d’une frontière commune qui passe à travers une région au relief particulièrement tourmenté et d’accès difficile, pour être déplacée dans une région plus facilement contrôlable, d’une façon avantageuse pour les deux parties”. Par ailleurs, soulignant que “l’existence de petits centres de population sur la frontière ou à proximité facilite le passage de terroristes à travers la frontière et la fourniture de soutien logistique par les collaborateurs”, l’auteur de cette directive recommande que “pour cette raison, il faudrait évacuer une bande frontalière et créer une zone tampon; après l’évacuation d’une bande de 5 à 10 kilomètres, il faudrait annoncer que la zone est dangereuse et interdite”. Les négociations entamées avec Bagdad entre 1983 et 1989 ont été interrompues par la guerre du Golfe. Elles reprennent par la suite avec de nouveaux interlocuteurs -- les dirigeants du PDK, qui contrôlent de facto la frontière irako-turque. Et elles aboutissent à un “accord”, signé en mai 1997??? entre les autorités turques et le PDK de Massoud Barzani, autorisant les Turcs à créer des bandes frontalières interdites en trois endroits, et à stationner des troupes en permanence en territoire irakien???

Cette directive recommande également la construction de barrages sur un certain nombre de rivières de la région frontalière -- le Hezil, le Habour, le Zab, et la rivière de Shemdinan -- “à des endroits appropriés de façon à réaliser une barrière physique avec l’objectif d’augmenter la sécurité à la frontière irakienne”.

Toutes ces mesures se révèleront redoutablement efficaces. Certes, le PKK conservera des positions et des forces dans le Badinan (contrôlé par Massoud Barzani), au sud de la frontière irakienne, mais il sera obligé de déplacer le gros de ses troupes en région Soran, contrôlée par Jelal Talabani...

Mais l’Etat-Major ne poursuit pas la lutte contre le PKK que sur le plan militaire: une directive du bureau du Premier Ministre datée du 15 septembre 1994 crée un “comité interministériel de poursuite”, placé sous l’autorité du secrétariat général du Conseil National de Sécurité, pour coordonner les efforts pour tarir les ressources financières du PKK. Ce comité interministériel se réunit le 3 juillet 1995 et le 20 novembre 1996, mais les résultats de ses activités sont apparemment décevants... L’auteur de cette directive du CNS critique également le manque de coordination entre les divers services de renseignement (MIT, Sécurité, JITEM), le retard ou la rétention d’informations, et recommande... que priorité soit donnée à la “liquidation” des cadres supérieurs du PKK. Le HADEP est particulièrement ciblé, la directive recommandant de surveiller de très près ses activités, d’exercer des “pressions ouvertes et secrètes” sur ses membres et de couper ses contacts avec l’étranger. Un des paragraphes les plus étonnants de cette directive concerne le domaine du... planning familial: des mesures “radicales” doivent être prises, avec des bonus pour ceux qui ont peu d’enfants, et des taxes pour ceux qui en ont beaucoup: l’objectif est clair, même s’il n’est pas précisé...





C

 

(Inédit... à suivre )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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