CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Kurdistan de Turquie: Le Livre Noir du PKK (6)

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Dernière photo d'Ocalan libre, Rome 3 janvier 1999

Abdoulla Ocalan, Rome 1999

Derviche avec des poignards dans le crâne

Derviche Kurde

Portrait of Ghassemlou

A.R. Ghassemlou

Hasankeyf

General Barzani, 1971

General Barzani

Le Mouvement National Kurde

Kurdistan, Guide Littéraire

Défi Kurde en Flamand

 

couv 40

 

IV Le quatrième congrès (26 décembre 1990-5 janvier 1991)
Les derniers feux de la révolution au Kurdistan: l’Intifada


Le premier congrès du PKK au Kurdistan irakien -- il se déroule dans le camp de Haftanine, au nord de Zakho -- réunit, pendant les derniers jours de l’année 1990, environ 150 personnes, dont quatre-vingt dix délégués ayant droit de vote. Les documents présentés au congrès avaient été préparés par un “comité préparatoire” composé de Abdoulla Ocalan, Djemil Bayik, Shemdin Sakik, Mehmet Shener, Yusuf , Osman Ocalan , Lokman (un Kurde de Syrie) et Murat Karayilan qui assistent tous au congrès, sauf Abdoulla Ocalan, resté à Damas, et Murat Karayilan, qui était parti en Europe. Le congrès se réunit en pleine crise de la guerre du Golfe (Bagdad a envahi le Koweit en août 1990). Pour Abdoulla Ocalan cette nouvelle crise “menaçant le statu quo artificel au Koweit... va créer les conditions d’un grand mouvement révolutionnaire dans la région. Quand ce développement va s’accélérer, le mécontentement de la population augmentera. Ce mécontentement va déstabiliser le régime actuel et provoquer sa fin. Cette avalanche (sic) qui fut le résultat de la révolution d’octobre, de la révolution chinoise et de la révolution vietnamienne pourrait avoir lieu aussi au Moyen Orient” . Pendant quelques mois Abdoulla Ocalan croit encore à la possibilité de déclencher au Moyen Orient une révolution qui serait à l’image des trois grandes révolutions du vingtième siècle.

Dans son rapport lu aux congressistes Abdoulla Ocalan déclare que la lutte est enfin parvenue à son deuxième stade, celui de “l’équilibre des forces”, et qu’il faut étendre la lutte à l’ensemble du Kurdistan, et en particulier avoir une présence plus importante entre Diyarbekir et le Dersim, s’implanter dans le Serhat (Ararat) et de là gagner la région de la Mer Noire. Abdoulla Ocalan annonce aussi la création des “grands bataillons” et l’organisation de “soulèvements populaires” (Serhildan) dans les villes du Kurdistan, prélude à la “guerre populaire”. La décision de créer des “grands bataillons”, des unités de 50 combattants et plus, avait déjà été prise au troisième congrès (1986) et jamais réalisée. L’objectif était de créer une armée régulière, et de s’implanter dans tout le Kurdistan. Cela n’avait pas été possible car le PKK ne disposait pas alors d’assez d’effectifs ni de cadres; politiquement, le PKK n’était pas assez implanté pour pouvoir envisager une telle mesure. Fin 1990, la situation était différente: l“académie Mahsum Korkmaz” alors à son apogée formait des promotions de 400 à 450 combattants, des jeunes venus du Kurdistan de Turquie et des grandes villes turques (les métropoles), de Syrie et d’Europe. Sur le terrain, au Kurdistan, la guérilla était implantée sur un territoire beaucoup plus vaste, et les combattants et les cadres avaient acquis en quatre ans une grande expérience. “Il fallait donc commencer à mettre sur pied une armée régulière, en s’appuyant sur les méthodes de la guérilla”, commente Cangir Hazir, en reconnaissant qu’il n’y avait pas une grande différence entre les deux stratégies, que c’était “une question d’échelle”. Le congrès avait également décidé d’implanter le quartier général de l’organisation au “nord”, c’est à dire au Kurdistan de Turquie; mais les opportunités fournies par la guerre du Golfe, et la facilité, firent que le QG resta au “sud”, c’est à dire au Kurdistan irakien, mesure lourde de conséquences...

L”intifada” et l’escalade de la violence

Fin 1989, les combats et la répression s’intensifient au Kurdistan, et la presse internationale, jusqu’alors peu diserte sur ce conflit, reflète cette détérioration de la situation: à la fin de l’automne 1989, le PKK a occupé le centre de la sous préfecture de Silvan pendant quatre heures; au cours des combats qui ont suivi, le PKK a perdu une quinzaine de combattants, et les forces de l’ordre ont subi un nombre indéterminé de pertes . La répression des forces turques peut être aussi aveugle que les châtiments infligés par le PKK à ses adversaires. Au cours d’une opération dans un village de la région de Yuksekova le 26 novembre 1989, des unités des “special teams” assistées par des chefs de tribus collaborant avec le gouvernement arrêtent une trentaine de personnes: on retrouvera plus tard les corps de vingt-huit personnes (12 enfants, 6 femmes et 10 hommes)... Les deux familles victimes de ce carnage refusaient de devenir “gardiens de village”.

Quelques chiffres font ressortir cette aggravation du conflit kurde en Turquie au début des années 1990: selon un bilan établi par l’AFP à partir des communiqués officiels, le nombre total des victimes civiles et militaires, d’août 1984 à l’automne 1990, s’élève à environ mille cinq cents tués. Pour la seule année 1992, le nombre des victimes est de près de trois mille morts -- soit presque deux fois plus, en une seule année, que pendant les six premières années du conflit: certes le chiffre de 2.933 victimes recensées par la Fondation pour les Droits de l’Homme de Turquie représente le bilan pour l’ensemble de la Turquie, mais le nombre de personnes tuées en dehors du Kurdistan est assez limité: Yavuz Onen, président de la Fondation, souligne par ailleurs que le chiffre réel des victimes est certainement plus élevé... Sur ces 2.933 tués, il y a 747 représentants des forces de l’ordre et 972 “terroristes”, les autres, soit environ la moitié, sont des civils. Le bilan est particulièrement lourd pour les forces de l’ordre, surtout si on le compare à celui de l’année 1988, où les forces de l’ordre avaient perdu en tout et pour tout quarante et un hommes.

C’est qu’au début des années 1990 le conflit change de nature et de dimensions: on assiste à une série de soulèvements de la population kurde, une population désarmée qui affronte les forces de l’ordre avec des pierres, comme les Palestiniens -- d’où le nom d”Intifada” donné à ces soulèvements (Serhildan, en turc). A l’approche du nouvel an kurde, le NowRouz (21 mars 1990), le PKK, décidé à frapper un grand coup, avait distribué des tracts appelant la population à participer une semaine de “lutte populaire contre le colonisateur”. Exaspérée par la répression, la population répond à cet appel: une semaine avant NowRouz, l’armée refuse de rendre à leurs familles les corps de treize combattants de Nusaybin tués par des commandos des “forces spéciales”. Cela provoque un début d’insurrection. Finalement, les autorités cèdent à la pression de la rue et donnent les corps. Les funérailles célébrées le 15 mars se transforment en manifestation pour le PKK et la police tire sur la foule: un enfant est tué et cinquante personnes sont blessées. Les manifestants ripostent à coup de pierres. C’est le signal d’une insurrection qui va s’étendre à tout le Kurdistan pendant la semaine de NowRouz. Le 20 mars 1990 au soir, les habitants des grandes villes du sud-est de la Turquie éteignent toutes les lumières entre 23 heures et minuit et écoutent à la lueur de bougies des cassettes de chansons kurdes interdites. Le 21 mars, le jour de NowRouz, les enfants sont habillés de costumes kurdes aux couleurs du PKK et la foule descend dans la rue, allant se recueillir dans les cimetières, puis allumant des feux de joie. Partout ces défilés tournent à la manifestation, et la répression est sanglante: quatre personnes sont tuées à Nusaybin, cinq à Djeziré. C’est à Djeziré que les affrontements sont les plus violents: le couvre-feu est instauré après la mort de cinq personnes le 20 mars. Pendant deux jours la situation reste très tendue, les commerçants refusant de réouvrir leurs boutiques tant que trois cents personnes placées en garde à vue ne sont pas libérées. Le couvre-feu est levé le 22 mars. Au même moment, près d’El Azig, neuf ingénieurs turcs travaillant dans une usine minière sont tués par le PKK . Le gouvernement répond à cette vague de soulèvements avec le fameux décret anti-terreur 413. La répression, puis l’arrivée de l’hiver, calment la situation.

Un an plus tard, le même scénario se déroule avec encore plus de violence. Les incidents commencent à Tatvan, où le 1er février 1991, une petite manifestation d’islamistes contre la guerre du Golfe à la sortie de la prière du vendredi se transforme en un long cortège défilant en scandant des slogans pour le Kurdistan. Une fois de plus la police tire sur la foule, faisant un mort et huit blessés . Le 28 février, c’est à Shirnak qu’éclatent de nouveaux troubles: après des incidents autour de la mine de charbon proche de la ville, la foule manifeste dans les rues de la ville en criant des slogans “subversifs”: “Vive le Kurdistan”, “A bas la République turque”, “Vive le PKK”: à nouveau la police tire à balles réelles sur la foule, tuant sept personnes (vingt selon des inforrmations ultérieures). La presse internationale dénonce la sauvagerie de la répression . Le 28 février des émeutes de la faim font trois morts à Nusaybin. Deux semaines plus tard, le 13 mars, Nusaybin vit un “mercredi noir”: tout commence encore une fois au “cimetière des martyrs” où de jeunes Kurdes brûlent de vieux bidons d’essence, puis se dirigent en cortège vers le bureau du “vali” (gouverneur). Les manifestants sont essentiellement de jeunes garçons et filles, des collégiens, et des mères de famille, mais quand le cortège arrive au carrefour central les “special teams” foncent dans le tas et matraquent avec sauvagerie; plus de deux cents personnes sont arrêtées .

Pour enrayer la violence, le président Turgut Ozal décrète que les Kurdes pourront fêter librement NowRouz, la consigne étant de laisser se dérouler librement les manifestations “tant qu’elles restent dans le cadre de la loi”. Malgré la tension, il n’y a que quelque incidents à Diyarbekir, et, quand même, un mort et quelques blessés à Nusaybin. Mais le pire est évité.

La tension rebondit en juillet 1991 avec l’assassinat de Vedat Aydin, président de la section de Diyarbekir du HEP (Parti du Travail du Peuple). Vedat Aydin avait été enlevé à son domicile par des hommes armés se faisant passer pour des policiers. Trois jours après, le 8 juillet 1991, son corps est retrouvé terriblement mutilé: les jambes et les bras brisés, le crâne fracturé, et seize balles dans le corps. De vingt mille à cinquante mille personnes assistent à ses obséques; tous les commerçants de Diyarbekir avaient baissé leurs rideaux, et très vite ces funérailles se transforment en une gigantesque manifestation contre la répression. Soudain la police tire à balles réelles dans la foule, faisant cinq morts et une centaine de blessés, dont trois députés du HEP qui assistaient aux funérailles. Environ trois cent cinquante personnes sont arrêtées. Ce “massacre de Diyarbekir” provoque une tension considérable dans tout le Kurdistan: trois jours plus tard, une foule de quatre mille personnes bloque la route internationale entre Djeziré et Nusaybin en scandant des slogans contre l’Etat turc et en brandissant des portraits d’Ocalan. Il y a également des manifestations à Idil et à Nusaybin.


Montrant jusqu’à quel point il est implanté au sein de la population, le PKK n’hésite pas à célébrer le 15 août 1991 sa “fête nationale “” -- l’anniversaire du déclenchement de la lutte armée -- en envoyant dans plusieurs localités, et notamment à Nusaybin, Djeziré, Bismil et Midyat, des combattants armés participer à des meetings publics . Le même jour, plus de quarante combattants du PKK ont coupé la route nationale Diyarbekir-Bitlis à environ vingt kilomètres de Bitlis; la gendarmerie envoie une patrouille dont un véhicule saute sur une mine; trois soldats sont tués.

Le 21 décembre 1991, de nouveaux incidents graves ont lieu dans la région de Kulp-Lice. A la suite de bombardements de l’aviation turque quinze jeunes guerilleros, dont des étudiants qui avaient rejoint le PKK une semaine plus tôt, sont tués. Huit corps sont ramenés à Kulp, mais les autorités refusant de les remettre aux familles, la population soupçonne l’armée turque d’avoir employé des armes chimiques, dont les corps porteraient des traces... Pendant trente six heures une foule de plusieurs milllers de personnes fait le siège de la morgue, bravant les intempéries; la veille de Noël la foule avait encore grossi quand soudain la police tire sur la foule pendant deux heures. Le même jour environ dix milles personnes venues des environs se réunissent à Lice, petite ville voisine. Et la police tire également dans la foule. Toute la région de Kulp et Lice est isolée du reste du pays, et la police saccage trois cents voitures de personnes accourues pour secourir les victimes. Environ deux cents blessés sont évacués par hélicoptère pendant l’après-midi. A Diyarbekir même, une manifestation des étudiants de l’université le même matin avait été sauvagement réprimée: deux étudiants sont dans le coma, une centaine sont blessés, et cent cinquante sont interpellés.

Tout au long de l’année 1992 de très graves incidents endeuillent le Kurdistan, en particulier à l’occasion des célébrations marquant le Nouvel An kurde le 21 mars, à Djéziré et à Nusaybin. La présence fortuite d’une délégation parlementaire allemande au Kurdistan, lors des évènements tragiques de Now Rouz, permet de briser partiellement l’étau de la censure et d’assister, presque en direct, aux fusillades qui ensanglantent le Kurdistan. Bilan, selon la Fondation pour les Droits de l’Homme: quatre-vingt-douze-morts.

C’est une manifestation de policiers à Shirnak qui déclenche les affrontements: le 6 mars 1992, une centaine de policiers défilent dans les rues de Shirnak pour protester contre l’assassinat d’un des leurs par le PKK. très vite la petite manifestation dérape, et les policiers s’en prennent violemment à la population, saccageant les magasins et blessant quatre-vingts contre-manifestants. Depuis le début du mois les signes avant-coureurs d’affrontements se multipliaient: des tracts du PKK appelaient la population à s’armer, à se mobiliser contre les forces de l’ordre “et à être prête à se battre jusqu’au dernier homme” . Et le général Teoman Koman, chef des services de renseignement turcs s’attendait à un nouveau soulèvement populaire orchestré par le PKK: “La répression du soulèvement prendra du temps; c’est ce temps que le PKK veut mettre à profit pour alerter l’opinion mondiale sur le génocide des Kurdes de Turquie” . Certes Abdoulla Ocalan a dans une interview publiée par “2000’E Dogru” appelé à des “manifestations pacifiques d’Istamboul à Djeziré”, mais il a écarté l’hypothèse d’un soulèvement généralisé, affirmant: “Il faut tirer les leçons des révoltes de Dersim et de cheikh Said, la révolte conduit à la reddition”. Mais la suite des évènements dément ces paroles d’apaisement...

Jamais depuis le début de l’intifada en 1990, jamais NowRouz n’a été aussi sanglant: A Djéziré les incidents commencent le 20 au soir quand de jeunes Kurdes brûlent des pneus dans les rues de la ville; mais tout éclate le 21 au matin: la ville se réveille pour découvrir treize gardiens de village pendus aux lampadères de la rue principale, avec des billets de banque dans la bouche. Des manifestants se dirigent vers le cimetière, mais les forces de l’ordre les empêchent d’y parvenir, et soudain c’est le drame: des chars pénètrent dans la ville, des automitrailleuses filent dans les rues en tirant sans arrêt, les commandos et les “special team” lancent des grenades lacrymogènes sur la foule qui brandit des drapeaux kurdes et scande des slogans à la gloire d’Apo... Des manifestants masqués construisent de petites barricades. Les affrontements sont très violents et font au moins une douzaine de morts.

Tout le Kurdistan est secoué par des émeutes. A Yuksekova la foule manifeste pour l’indépendance; bilan: cinq morts, trente deux blessés, 70 arrestations, et couvre-feu. A Hakkari, la foule s’attaque à la statue de Moustafa Kemal et brise les vitrines de plusieurs édifices gouvernementaux. A Van, la foule s’en prend aux téléphones publics et à divers édifices gouvernementaux. Bilan: un mort, 200 arrestations, et couvre-feu. A Diyarbekir on n’observe qu’une timide manifestation de quelques milliers de personnes allant jusqu’au cimetière. Shirnak est le siège de très violents affrontements entre la population et les forces de l’ordre. Selon les autorités, le PKK attaque les bâtiments publics et les casernes, et les forces de l’ordre doivent réunir toute la population dans le stade de la ville pour pouvoir ratisser l’agglomération, tandis que l’aviation procède à des “bombardements d’intimidation” dans les quartiers “vides”. Les rues de la ville sont jonchées de voitures incendiées et de cadavres de mules. Les incidents de Shirnak ne font “que” quatorze victimes, officiellement, probablement vingt en réalité, mais pendant quarante heures la petite ville a été soumise au feu des mortiers, roquettes et canons des chars de l’armée turque, sans que la présence des combattants du PKK ait jamais été démontrée. Le frère de l’un des chefs de gardiens de villages de Shirnak, Ali Han Tartar, appelant au téléphone un général pour lui demander pourquoi l’armée tire sur sa maison, s’entend répondre: “Le fils d’un cochon est aussi un cochon, le fils d’un serpent est un serpent, et vous êtes tous des Kurdes’”. Les accrochages continuent jusqu’au 23 mars à Djeziré, où un photographe turc du journal “Sabah” est tué d’une balle à la tête tirée par un blindé alors qu’il se déplaçait avec un drapeau blanc.


Le premier ministre Souleyman Demirel tire de ces évènements sanglants une conclusion pour le moins surprenante: Il se déclare satisfait, car “le PKK n’a pas obtenu ce qu’il voulait: il n’a pas réussi à étendre les incidents aux grandes villes. Nous avons vu le maximum de son pouvoir”. En fait, il n’est sûr que Souleyman Demirel ait raison de se réjouir ainsi. Pour la première fois l”intifada” a dépassé les limites du Botan pour s’étendre à la région proche de la frontière iranienne -- à Yuksekova et Van. Et devant la violence de cette répression, même des fonctionnaires et journalistes turcs ne cachent pas leurs états d’âme. Abdoulla Ocalan, lui, souligne avec satisfaction les bénéfices que son mouvement tire de ces excès: “Si Djéziré nous appartient aujourd’hui, c’est à moitié grâce à nos efforts. Mais l’autre moitié, la Turquie nous l’a apportée sur un plateau d’argent”.

Les incidents continuent pendant tout l’été: le 12 juillet 1992, trois gardiens de village sont retrouvés pendus aux environs de Djeziré et Nusaybin avec des tracts accrochés à leur corps: “Punis pour collaboration”. Début août, à Shirnak des manifestants forment un cortège qui se dirige depuis le jardin Anipark vers le centre; l’armée bloque le cortège, les manifestants lancent des pierres sur la troupe qui tire sur la foule. Bilan: 2 morts, 3 ou 4 femmes blessées. La “fête nationale” (15 août) est marquée par de nouvelles manifestations et la fermeture de nombreux magasins dans toutes les villes kurdes.

La destruction de Shirnak (18-19 août 1992)

La répression est impitoyable, en particulier à Shirnak, où de graves incidents font vingt et un morts et quatre vingt quatre blessés dans la population civile les 18 et 19 août 1992. Selon le général Mete Sayar, commandant militaire de la place, la ville aurait été attaquée par des forces très importantes du PKK -- 1.500 à 2.000 hommes armés de mortiers et de lance roquettes -- ce qui avait obligé l’armée à riposter. Terrorisés, les quelque 25.000 habitants ont fui la ville et se sont réfugiés à Nusaybin. Au début la presse internationale reprend cette version officielle des évènements. Mais dans un entretien publié par le quotidien pro-kurde d’Istamboul “Ozgur Gundem” Abdoulla Ocalan accuse le président Turgut Ozal d’avoir monté une provocation: “Nos guerilleros n’ont pas du tout attaqué Shirnak”, affirme le chef du PKK. Et très vite la presse s’interroge. S’agit-il d’une répétition des évènements de NowRouz? Ces doutes sont confirmés par le témoignage de quelques journalistes enfin autorisés à se rendre sur place plus de deux semaines après les évènements. Antoine Lazerges, correspondant de l’AFP, raconte ce qu’il a pu voir au cours d’une visite très guidée: l’une des maisons les plus touchées, la permanence du DYP (le parti de Tansu Ciller) a été trouée par un obus. Mais le président local du DYP accuse les forces de sécurité. Le correspondant de l’AFP voit également une épicerie dont la façade a aussi été trouée par un obus. Le propriétaire de l’épicerie raconte qu’il s’est caché avec sa famille pendant quarante huit heures dans la cave: “Les militaires tiraient sur tout le monde; il n’y avait pas de rebelles dans la maison”. Les habitations de la ville sont couvertes d’impacts de tirs, mais le groupe de journalistes n’a pas été autorisé à voir les bâtiments publics détruits, selon les autorités, par le PKK... Une commission parlementaire estimera les dégâts de 100 à 135 millions de dollars: tous les magasins du centre ont été incendiés.

Selon le récit d’un sergent des commandos de la gendarmerie publié par Ozgur Gundem (19-21 septembre 1992) les affrontements auraient commencé avec une attaque de la ville par le PKK, mais à distance, avec des tirs de roquettes et de mortiers. Quand “ils” (le PKK) eurent fini, des chars venus des bases voisines de l’armée turque sont entrés dans la ville, et ils ont tiré pendant toute la journée et toute la nuit sur tout ce qui défilait devant eux... Toujours selon ce sergent, le général Mete Sayar était un phénomène connu dans toute la région: “Il fait décoller 18 hélicoptères en même temps, et il dit: “merci, c’était une manoeuvre”. Il fait tirer ses chars à tir réel... Et s’il en donne l’ordre, ses soldats détruiront une ville”. Toujours selon le récit de ce sergent, les troupes turques basées à Shirnak avaient connu “une véritable ivresse de victoire après NowRouz, l’alcool et les mezzés circulaient abondamment, on avait tout pillé: les TV, les radios, l’argent, on chargeait les voitures; moi, j’ai pris une chaîne Hi-Fi”...

Pendant les semaines qui suivent les autorités turques poursuivent leur campagne de répression et de désinformation, affirmant que le PKK lance d’importantes opérations militaires auxquelles participent plusieurs centaines de combattants: ainsi le 30 août quatre à cinq cents combattants du PKK auraient attaqué un poste frontière près de Shemdili. Dix soldats et quarante maquisards sont tués. Quelques jours plus tard, le 5 septembre 1992, de nouveaux combats ont lieu sur le Mont Ararat: vingt combattants du PKK sont tués et quatre gendarmes blessés. Le 30 septembre 1992 de nouveaux affrontements sanglants ont lieu à Shemdili. Selon les informations officielles, le PKK aurait attaqué simultanément 3 postes frontaliers, à Derecik, Samanli et Yesilova, avec des mortiers, des lance roquettes et des armes anti-chars; bilan des combats, selon le premier ministre Souleyman Demirel: 174 combattants du PKK et 29 soldats. Mais là encore la presse internationale s’interroge: “le scénario de ce nettoyage à la turque ressemble à ce qui s’était passé à Shirnak”, écrit le correspondant de Libération. Selon les Kurdes, c’est l’armée qui a pris l’initiative de ce massacre. La presse publie des photos de dizaines de cadavres de combattants du PKK amoncelés sur le sol; elle publie aussi des photos difficilement regardables de partisan du PKK trainé dans les rues de Djéziré derrière une auto-mitrailleuse.

L’assassinat de Moussa Anter, un intellectuel kurde de réputation internationale âgé de 74 ans, enlevé à Diyarbekir par des hommes se faisant passer pour des policiers et retrouvé le 20 septembre 1992 assassiné de plusieurs balles, montre que le régime ne recule devant rien pour effrayer les Kurdes. Au cours d’une brève visite à Uludere, près de Shirnak, le président Turgut Ozal dira clairement quel est l’objectif poursuivi: vider la région de ses habitants. Il invite en effet les habitants à quitter cette “région pauvre et inhospitalière” pour émigrer vers l’ouest du pays, présentant cet exode comme une “éventuelle solution” aux problèmes de la région. Ozal cite le chiffre de “cinq cent mille personnes” susceptibles d’émigrer... La suite des évènements montrera que ce chiffre sous-évaluait, hélas, la tragédie qui attendait les Kurdes.

Le sac de Kulp (13 octobre 1992)

Les destructions perpétrées par l’armée dans la petite ville de Kulp (8.000 à 10.000 habitants), à mi-chemin entre Diyarbekir et Mouch, s’inscrivent dans cette logique. Après l’assassinat, le 21 septembre, du juge et du procureur de la ville, les militaires avaient lancé un avertissement: “Au prochain coup de feu, on brûlera la ville”. Le 4 octobre 1992 un véhicule de la gendarmerie est mitraillé par le PKK: deux gendarmes sont tués, et deux blessés. Les autorités tiennent leur prétexte et la ville est pillée et incendiée . Mais officiellement elles affirmeront qu’un commando de cinquante combattants du PKK s’est infiltré dans le centre de la ville où il s’est battu jusqu’à la nuit; pour les déloger l’armée a dû utiliser des balles traçantes, et ce sont elles qui ont provoqué l’incendie.

Les rares observateurs indépendants qui parviennent à entrer dans Kulp remarquent que les quarante boutiques qui ont brûlé se trouvent en plein centre de la ville, à quelques mètres de la sous préfecture dont la façade n’a reçu aucun projectile. Dans la rue principale un seul immeuble n’a pas été brûlé ou n’a pas été criblé de balles, c’est la banque; mais à côté une dizaine de maisons particulières ont été incendiées.

En fait, après l’embuscade du véhicule de la gendarmerie par un commando du PKK les militaires avaient coupé l’électricité et le téléphone, et les soldats ont commencé à tirer avec leurs automitrailleuses sur les magasins et à incendier les maisons. L’intervention de l’instituteur turc a empêché un groupe de soldats de brûler vives 35 personnes en les aspergeant d’essence... Mais le patron du petit hôtel de la ville a été fusillé parce que son fils et sa fille ont rejoint le PKK. Et les gendarmes ont tout pillé et incendié. Un colonel justifiera ces exactions en affirmant que “cinquante pour cent des habitants sont pour le PKK” -- en ajoutant que le cas de Shirnak était pire, puisque “cent pour cent des gens y étaient pour le PKK”...

Hizbolla, exécutions extra-judiciaires, disparitions et Contre-Guerilla: le rôle de Tansu Ciller

S’inspirant des techniques françaises et américaines de lutte contre la guerilla en Algérie et au Vietnam, certains éléments des forces armées turques mirent au point, parallèlement aux opérations officielles de l’armée, des méthodes d’actions clandestines. C’est ainsi qu’apparaît en 1991-1992 un nouvel acteur dans la guerre qui ravage le Kurdistan: le Hizbolla. Ce mystérieux mouvement fondamentaliste kurde clandestin est particulièrement actif dans la région de Silvan, Batman, Diyarbekir et Nusaybin, bastion du PKK, où il a mis sur pied une organisation armée et assassine des dizaines de personnalités kurdes, membres du parti kurde HEP (Parti du Travail du Peuple), activistes des organisations de Droits de l’Homme, ou journalistes locaux.

Un rapport d’Amnesty International dénonce l’accroissement alarmant des exécutions sommaires, disparitions, meurtres politiques, et de la torture. “Le développement le plus sérieux a été une brusque augmentation du nombre de “disparus” et des allégations d’exécutions extra-judiciaires dans le style des meurtres des escadrons de la mort dans la province de Mardin”, soulignent les auteurs de ce rapport qui font état de plus de cinquante meurtres depuis l’été 1991. Les principales cibles de cette” avalanche de meurtres qui se poursuit” (un rapport de la FIDH en octobre 1991 fera état de 180 exécutions depuis le début de l’année) sont les habitants des villages qui ont refusé de participer au système des protecteurs de villages, et en particulier ceux qui sont soupçonnés d’avoir des liens avec le PKK. Et des hommes politiques locaux, en particulier les membres du HEP et les journalistes. Deux journalistes kurdes enquêtant sur ces exécutions extra-judiciaires ont été assassinés en janvier 1992.

Reprenant des informations circulant au Kurdistan, Amnesty International attribue ces crimes à l’action de la “contre-guerilla”, une section des services secrets appelée “Département de la guerre spéciale” (Ozal Harp Dairesi). Les rares auteurs d’articles spécialisés sur la conduite de la guerre contre le PKK affirment qu’il n’y a en Turquie ni école de contre-guerilla ni troupes spécialisées dans la COIN (“counter-insurgency”, contre-subversion ou contre-guerilla). Officiellement, peut-être. Les troupes engagées dans la lutte contre le PKK ont été formées dans des écoles militaires classiques pour mener une guerre classique. Mais il y a, dissimulé quelque part au sein de l’Etat-Major turc, une “cellule” ou un “département” composé d’officiers passés par les écoles militaires américaines spécialisées dans la lutte anti-subversive, et chargés de mettre au point et de coordonner les moyens de lutter contre les organisations subversives (arméniennes, kurdes,etc) -- en les attaquant sur leur terrain, donc en utilisant de préférence des moyens clandestins, en dehors du cadre légal.

Si l’on doit croire Serdar Celik, auteur d’un article sur la “machine à tuer de la Turquie” , c’est en 1965 qu’aurait été créé à l’instigation de l’OTAN le “Département de la Guerre Spéciale” (OHD, Ozel Harp Dairesi), placé sous l’autorité du chef d’Etat-Major, et coiffant le Commandement des Forces Spéciales (OKK, Ozel Kuvvetler Komutanlik) et le Département des Opérations (Harekat Dairesi). L’existence de ces cellules secrètes aurait été confirmée par un communiqué diffusé en décembre 1990 par le général Dogan Beyazit (chef du Département des Opérations) et par le général Kemal Yilmaz (chef du Commandement des Forces Spéciales) révélant l’existence du Département de la Guerre Spéciale: le département a pour mission d’organiser la résistance en cas d’occupation communiste ou de rebellion, en recourant à la guérilla et à toutes les activités clandestines possibles pour mettre fin à cette situation. Il est intervenu lors de l’invasion de Chypre en 1974 -- le premier ministre Bulent Ecevit découvre alors son existence, quand le chef d’Etat-Major lui demande des fonds secrets pour l’OHD -- et il est intervenu contre le PKK à partir de 1980. Ses méthodes vont de l’assassinat, l’attentat, le vol à main armée, la torture, l’enlèvement, à la propagande, la désinformation, le sabotage, et la violence, selon la directive ST31/15 pour les opérations contre les forces irrégulières. L’OHD aurait publié en 1985 un traité de la contre-guérilla (Ic Guvenlic Konsepti, le concept de la sécurité intérieure).

Après avoir enquêté sur trente cas d’exécutions extra-judiciaires (dont 19 cas dans la province de Mardin) et deux disparitions dans lesquelles il y a des “preuves suggérant l’implication des forces de sécurité”, Amnesty International estime que ces meurtres sont perpétrés “soit pour intimider l’opposition, soit pour l’inciter à une rébellion ouverte pour l’anéantir par des moyens militaires”. L’organisation humanitaire n’écarte pas la possibilité, dans certains cas, d”initiatives locales” des gardiens de villages et des “équipes spéciales”: entraînés pour le combat rapproché avec la guérilla, ces policiers des “special teams” ou, en turc, “tims”, dont l’identité, les activités et les méthodes sont entourées du plus grand secret, peuvent être en uniforme, mais ils sont le plus souvent en civil, le visage masqué; beaucoup parlent le kurde, portent le costume local, les cheveux longs, la barbe et la moustache, et des chaussures de sport. Agissent-ils pour le compte du gouvernement, ou pour le compte de forces illégales obscures? Même Abdoulla Ocalan avoue ne pas le savoir...

On est encore loin de connaître la nature exacte de ce mystérieux “Hizbolla” : derrière ce sigle se cachaient sans doute d’authentiques organisations fondamentalistes sunnites trouvant au Kurdistan de Turquie un terrain fertile: à la mi 1992 une journaliste du Monde réalise un reportage sur le Hizbolla à Yolac, dans la province de Diyarbekir; elle y rencontre notamment le chef du village qui traite les militants du PKK d”ennemis de l’Islam”, et son “commissaire politique”, un barbu qui aspire à la proclamation d’un “état kurde islamique indépendant”. Quelques jours plus tôt, le PKK avait lance une opération contre ce village, perquisitionant la mosquée à la recherche d’armes... Dans cette nébuleuse on trouve également le “Parti Révolutionnaire Kurde Hizbolla” qui reconnaît en mars 1993 qu’il avait été utilisé par les “colonialistes”, que ces affrontements ne servaient pas la cause de l’Islam, et qui signe avec le PKK un “protocole de coopération” pour mettre un terme à leur conflit et pour trouver les “méthodes d’une lutte commune contre l’Etat turc.

Mais le sigle “Hizbolla” cache surtout des organisations plus ou moins fantomatiques, infiltrées par les services spéciaux turcs, ou carrément créées par ces services pour lutter contre le PKK en dehors de toute légalité, comme le révèlera la presse turque après l’accident de Susurluk (novembre 1996) et l’affrontement avec le Hizbolla (janvier-février 2000).

Un banal accident de la circulation, dans la petite ville de Susurluk, à quelque 150 kilomètres à l’ouest d’Istamboul, est à l’origine d’une série de révélations sur les liens entre certains responsables des services de sécurité turcs, l’extrême-droite et la mafia: le 3 novembre 1996 la police découvre en effet dans les débris d’une Mercedes accidentée les corps de trois personnes qui n’auraient pas dû se retrouver ensemble: Abdoulla Catli, un tueur à gages (il a assassiné sept militants du Parti Ouvrier du Travail (POT) avant le coup d’état de 1980, et il est impliqué dans l’évasion de Mehmet Ali Agca qui tentera ensuite d’assassiner le Pape), recherché par Interpol pour trafic de drogue (il s’est évadé d’une prison suisse en 1990), en possession d’un vrai faux passeport diplomatique et de plusieurs cartes d’identité sous de faux noms; Gonca Us, une ex-reine de beauté, maitresse de plusieurs gangsters, soupçonnée de servir de courrier à la mafia turque; et Huseyin Kocadag, haut fonctionnaire de la police turque, qui a commandé des unités anti-guerilla, et a été directeur adjoint de la police à Istamboul; à leurs côtés, seul survivant de cet accident, Sedat Boujak, député du parti de la Juste Voie (DYP), chef d’une tribu kurde de la région d’Ourfa, à la tête d’une milice privée de dix mille gardiens de villages pour laquelle il reçoit chaque mois 1,3 million de dollars du gouvernement. Dans le coffre de la voiture la police découvre un certain nombre d’armes, dont des mitraillettes Uzi de fabrication israelienne et des silencieux. Très vite la presse turque déborde de révélations sur l’existence d’un réseau de militants ultranationalistes et de gangsters ayant pour objectif de tuer des hommes d’affaires kurdes soupçonnés de financer le PKK. Le scandale oblige Mehmet Agar, le ministre de l’intérieur (DYP), à démissionner. Après son arrivée à la tête du gouvernement (juin 1997) Mesut Yilmaz (ANAP) ordonne l’ouverture d’une enquête sur le “scandale de Susurluk”. Le rapport de la commission d’enquête -- 120 pages, dont 11 sont censurées -- remis par Kutlu Savas au premier Ministre à la mi-janvier 1998 est accablant et révèle que les membres de ce gang constituaient des “escadrons de la mort” ayant pour mission d’assassiner militants du PKK ou de l’ASALA et profitaient de leur impunité pour s’enrichir, en se livrant au trafic de drogue (héroïne), pour leur propre compte et pour celui des “parrains” haut placés qui les protégeaient... Les attaques se concentrent en particulier sur Tansu Ciller, qui a été premier ministre de 1993 à début 1996. On apprend ainsi que Tansu Ciller et Mehmet Agar, alors directeur de la sécurité, avaient utilisé 12,5 millions de dollars des fonds secrets du gouvernement pour un projet d’assassinat d’Abdoulla Ocalan. Confiée à l’origine au MIT, puis ensuite aux “special teams” de la police, placées sous les ordres d’Ibrahim Shahin, cette opération avait été lancée en coopération avec le Mossad: ce dernier aurait entraîné et équipé des commandos de contre-guérilla turcs pendant un mois dans ces camps en Anatolie, et il aurait fourni des photos des camps du PKK prises par satellite; si l’on doit croire le rapport de Kutlu Savas, le Mossad aurait facturé ses services... dix millions de dollars. Cette opération aurait également été montée en collaboration avec les services syriens... qui auraient trahi les Turcs et prévenu Abdoulla Ocalan: les installations du PKK furent bien bombardées en 1994, mais l’opération fut un coûteux échec. Curieusement, en décembre 1993, Nahit Mentese, le ministre de l’intérieur turc, avait annoncé -- très prématurément, mais sur quels renseignements? -- qu’Ocalan avait été tué ou blessé...

Une des parties censurées du rapport concerne le JITEM, le très controversé service de renseignement et d’opérations anti-terroristes de la Gendarmerie, fondé par le général Esref Bitlis, mort le 15 février 1993 dans un mystérieux accident d’hélicoptère, et par le général Cem Ersever, assassiné au printemps 1993, sans doute par Mahmut Yildirim (Yesil, le “Vert”), auteur d’un nombre incalculable d’assassinats à Diyarbekir et dans le Dersim en particulier. Utilisant entre autres une carte d’identité le qualifiant d”expert en guerre psychologique”, ce truand était protégé notamment par Mehmet Eymur, directeur du département du contre-terrorisme au MIT, qui vint une fois le chercher dans un commissariat où il avait subi un “interrogatoire” brutal de policiers qui lui avaient cassé des côtes après une rixe dans une boite de nuit. Son agenda était un véritable bottin mondain des services de renseignements... et du crime. Selon la confession de Mustafa Gun , un “repenti” du PKK travaillant pour le “JITEM” qui s’est par la suite enfui en Allemagne, Yesil serait notamment responsable de l’assassinat du journaliste Halit Gungen à Diyarbekir le 18 février 1992, de l’exécution en 1993 de deux à trois dizaines de militants du PKK qui s’étaient rendus aux forces de sécurité, de l’assassinat de l’avocat Metin Can, directeur de l’Association des Droits de l’Homme d’El Azig et du médecin Hasan Kaya, toujours en 1993, et de l’exécution, après les avoir torturés, de deux trafiquants de drogue iraniens, informateurs du MIT à leur heure, en janvier 1995. Yesil, qui travaillait pour la gendarmerie (JITEM) de Diyarbekir avec le grade de capitaine, est aussi accusé d’avoir détourné 350.000 dollars qu’il aurait encaissés pour assassiner Abdoulla Ocalan; il aurait fait chanter Mustafa Bayram, un politicien mafieux de Van, impliqué en 2.001 dans le trafic de (faux?) tableaux de Picasso volés; Yesil aurait enfin encaissé sous un faux nom des chèques de plusieurs millions de dollars émis par Omer Lutfu Topal, le roi des casinos, par la suite assassiné dans des circonstances obscures auxquelles il ne serait pas étranger... Ce ne sont là que quelques uns des méfaits d’un individu qui est considéré comme “l’homme de Mehmet Agar” et qui aurait été aperçu circulant au Dersim en 2.000 sous protection policière... Toujours selon le même informateur, la prison de Diyabekir contenait théoriquement 400 “repentis”, “mais on aurait du mal à y trouver une centaine”: les autres vivent à l’extérieur sous de fausses identités et travaillent pour les services turcs, soit pour le MIT soit pour le JITEM...

Les autorités turques ont toujours démenti l’existence du JITEM. En juin 2000, “Joumhuriyet” a publié les “aveux d’un tireur du JITEM”, un certain Ibrahim Babat (nom d’emprunt), connu sous le surnom de “Mete”, né en Syrie en 1965, qui raconte comment les autorités turques ont annoncé sa mort au cours d’un affrontement et lui ont préparé de faux papiers d’identité. Cet agent raconte comment le “JITEM a donné à tous ceux qui ont ainsi collaboré le pouvoir d’exécuter toute personne ayant des rapports avec le PKK; et il énumère les assassinats qu’il a ainsi commis pour les officiers du JITEM, en précisant les noms et les lieux. Mais le général Teoman Koman, qui commandait à l’époque les forces de gendarmerie, a refusé de témoigner devant la commission d’enquête parlementaire. Selon le journaliste de “Joumhuriyet” il est pourtant un des personnages clés de ce service, car avant de commander la gendarmerie il a été secrétaire du “conseil national de sécurité” (MGK), et auparavant il avait été un des dirigeants du MIT (services de renseignements).

Le rapport Susurluk dévoile partiellement le mécanisme des “meurtres à auteurs inconnus”: on apprend ainsi que deux hommes d’affaires kurdes, Behcet Canturk et Savas Buldan (frère de Nejdet Buldan, ancien maire de Yuksekova en 1989-1993), assassinés en 1994 par des inconnus -- ont en fait été exécutés par des agents des forces de sécurité. Tous les deux étaient considérés comme des trafiquants de drogues et des sympathisants du PKK. Une fiche du MIT datée du 17 décembre 1996 présente ainsi Behcet Canturk, précisant qu’il est allé en Syrie en 1981 organiser le trafic de drogues avec l’ASALA, et qu’il a été arrêté en 1984 pour appartenance au PKK. Une des parties censurées du rapport concerne l’emploi d’agents recrutés dans les milieux ultra-nationalistes (MHP) pour assassiner les membres de l’ASALA à l’étranger, opération montée sur l’ordre du président Kenan Evren... ainsi qu’une tentative de coup d’état contre le président Aliev en Azerbaidjan en mars 1995. Par contre le rapport s’étend longuement sur les “contacts criminels” de Sedat Boujak, député du DYP, le parti de Tansu Ciller. Les auteurs du rapport concluent que “les services de sécurité s’étaient mis au service des narco-trafiquants au lieu d’essayer d’empêcher la production de narcotiques, tandis que les militaires se bornaient à observer les évènements sans dire mot”. Mais peu à peu le silence retombera sur ce “scandale qui avait ébranlé les fondations de l’Etat”. “Dérouler cet écheveau -- révéler la vérité sur ces gangs -- compromettrait tellement d’individus et d’organisations puissants”, écrit l’éditorialiste Can Atakli dans “Sabah”, “que l’on a tendance à penser qu’il vaut peut-être mieux en rester là”... Le sort semble en effet s’acharner sur ceux qui ont enquêté de trop près sur cette affaire: Ertugrul Berkman, agent à la retraite du MIT qui avait enquêté sur Susurluk, est en effet mort dans un accident de voiture suspect le 29 août 1997; en décembre 1998 Akman Akyurek, rapporteur de la commission parlementaire sur Susurluk, mourait à son tour dans un accident de la circulation. Et le 21 novembre 1999 Mehmet Bedri Incetahtaci, député du parti de la Vertu (islamiste) et porte-parole de la commission d’enquête du parlement sur l’affaire Susurluk mourait à son tour dans un accident de la route suspect....

La justice turque met un terme -- temporaire? -- à l’affaire Susurluk cinq ans plus tard, en condamnant, en février 2.001, Ibrahim Shahin, chef des “special teams” de la police, et Korkuk Eken, cadre du MIT, à six ans de prison . Mais les principaux suspects, Sedat Boujak et Mehmet Agar, continuent de bénéficier de l’immunité parlementaire...

C’est aussi un peu “par hasard”, et avec un certain retard, que l’on apprend l’ampleur de la collusion entre certains services de sécurité turcs et le “Hizbolla” ou le “Hizbolla-Contra”: le 17 janvier 2000, la police turque lance une opération contre une maison d’un quartier de la périphérie d’Istamboul dans laquelle sont réfugiés des militants islamistes: un certain Huseyin Velioglu, qui sera présenté comme le fondateur du Hizbolla, est tué -- on relève trente impacts de balles sur son corps -- et deux de ses adjoints sont arrêtés. Interrogés, ils font état de l’existence de fosses communes où ont été enterrés des victimes du Hizbolla. Chaque jour la presse turque fait état de la découverte de nouveaux charniers, à Istamboul (10 corps), Ankara (3) , Konya (12). Les victimes sont des hommes d’affaires islamistes, des membres d’organisations rivales, ou d’anciens membres qui ont quitté l’organisation. Deux semaines après l’opération d’Istamboul les services de police font état de plus de quatre cents arrestations de militants du Hizbolla, y compris parmi des fonctionnaires du bureau du Premier Ministre. La presse turque révèle également la découverte de véritables arsenaux composés de lance-roquettes, fusils mitrailleurs, grenades et explosifs. Très vite la piste du Hizbolla s’étend au Kurdistan: le 13 février 2000, cinq policiers et deux islamistes sont tués au cours d’un violent affrontement à Van. Puis la piste gagne Diyarbekir et Batman: la presse turque révèle que Salih Sarman, l’ancien préfet de Batman, avait mis sur pied, avec l’assentiment du premier ministre de l’époque, Tansu Ciller, une “force combinée” d’un millier d’hommes, recrutés notamment parmi les gardiens de villages, entraînés par la gendarmerie et armés avec des armes importées de la République populaire de Chine et de Bulgarie et transportées directement à Batman par des avions de l’armée de l’air turque. “J’ai exposé d’abord mon projet à Unal Erkan”, le supergouverneur de la région sous état d’exception (OHAL). “Ce dernier a déclaré qu’il ne pouver me donner de fonds complémentaires pour ce projet. Plus tard j’ai envoyé celui-ci au Premier Ministre (Tansu Ciller) qui l’a trouvé approprié. On nous a alors transféré de l’argent venant des fonds de soutien (fonds secrets)”. Salih Sarman révèle également qu’à “la fin de leur instruction ces hommes ont reçu un certificat au cours d’une cérémonie à laquelle le ministre de l’intérieur Nahit Mentese a assisté”. Mais ce que révèle aussi très vite la presse turque, c’est que sur 2,8 millions de dollars d’armes importées par le préfet de Batman, environ un demi-million de dollars d’armes n’ont jamais été déclarées aux douanes, et que peut-être dix pour cent de ces armes ont fini entre les mains du “Hizbolla”. Sur 363 meurtres non élucidés à Batman, 205, dont celui du député Mehmet Sinjar, ont eu lieu pendant le règne du préfet Sarman...

Mais l’ancien premier ministre Tansu Ciller justifie toutes ces actions, déclarant: “Je suis contente d’avoir agi ainsi à l’époque... Nous nous sommes réunis et nous avons pris une décision. Nous avons décidé que le terrorisme était la question fondamentale, et qu’il fallait faire ce qui était nécessaire. Il n’était pas possible d’agir autrement. Il fallait faire tout ce qui était possible, et nous l’avons fait”. Souleyman Demirel déclarait de son côté: “L’Etat n’est pas toujours obligé de suivre la routine. Il peut s’écarter de la routine quand des intérêts supérieurs le demandent, si le gouvernement l’approuve”.

En veine de révélations, la presse turque ressort les travaux d’une commission d’enquête parlementaire de 1993; Atila Hun, député du Parti Républicain du Peuple (CHP) qui avait fait partie de cette commission, rappelle que Ozturk Simsek, le directeur de la sécurité de la province de Batman, avait déclaré aux membres de la commission -- cette déclaration avait été enregistrée sur cassette -- qu’il y avait bien une organisation appelée le Hizbolla à Batman: “Ces gens reçoivent une formation de certaines unités militaires, en dehors de nous, c’est à dire en dehors des autorités civiles. Nous avons averti les officiels du rôle de ces unités militaires. Après elles ont arrêté cet entraînement. En fait, certains des officiels militaires avec lesquels nous avons parlé se sont plaints des partisans du Hizbolla, disant que ces gens étaient impliqués dans de petits délits, et qu’en conséquence ils avaient été “chassés”.

Atila Hun précise que “la police, la gendarmerie, les gardiens de villages, les “repentis” et le Hizbolla -- tous les cinq se battent contre le PKK. Je ne pense pas que les liens entre eux soient institutionnels. Certains officiels auraient outrepassé les limites de la loi dans leur lutte contre le PKK, utilisant certains facteurs, coopérant avec le Hizbolla, approuvant l’existence de ces facteurs. Certains officiels ont définitivement eu cette attitude”. L’ancien député se dit “sidéré” par l’attitude de certains officiels, et en particulier par celle d’Unal Erkan, le supergouverneur administrant depuis Diyarbekir les provinces sous état d’urgence, qui leur avait déclaré: “Nous avons entendu parler d’une telle organisation (le Hizbolla), mais nous n’avons pas été en mesure de la déchiffrer. Ils n’ont pas d’actions contre l’Etat. Ils dirigent essentiellement leurs attaques contre les partisans du PKK. Notre principale priorité est le PKK. Après avoir résolu le problème du PKK, nous nous occuperons à leur tour d’eux (le Hizbolla). S’ils agissent en dehors des limites de la loi, s’ils deviennent une menace, ils seront eux aussi la cible de notre lutte”. Selon Atila Hun le nombre des partisans du Hizbolla s’élève à quelque vingt mille, dont cinq mille sont armés.

Qui sont ces “Hizbollahi”? Selon Faik Bulut et Mehmet Farac, auteurs du livre “Nom de code: Hizbolla” , ce sont “de très jeunes gens, pour la plupart ignares et sans travail, qui se regroupaient autour des mosquées; de braves types, mais aussi des meurtriers en puissance”. Dans son ouvrage Faik Bulut révèle que le Hizbolla comprend une pléiade de groupuscules islamistes dont les leaders, influencés (et entraînés?) par la révolution islamique en Iran et les moudjahidines afghans, n’ont jamais réussi à mettre sur pied une organisation centrale: il est atomisé en une multitude de groupes autonomes, comme le “groupe scientifique” (Ilim Karadi) de Huseiyn Velioglu, à Diyarbekir, qui s’affronte au “groupe Menzil” de Fidan Gunger et Ubeydullah Dalar, hostiles à la lutte armée et aux affrontements avec le PKK; à Batman le Hizbolla est également divisé en deux groupes, l”Action islamique” et le “groupe de l’Aube”. Certains de ces groupuscules sont d’authentiques petits mouvements islamistes clandestins. D’autres sont très vite infiltrés. Certains sont carrément des créations des services, comme à Bingol, où le fameux Yildirim a mis sur pied un groupe du Hizbolla, avec l’assistance de Huseiyn Velioglu: les responsables des services de sécurité de la région, se rendant compte de l’inefficacité du système des gardiens de villages, commencèrent à utiliser le Hizbolla contre le PKK. Les premiers affrontements entre le Hizbolla et le PKK datent de 1990, à Idil, petite ville entre Mardin et Nusaybin. La collusion entre le Hizbolla et les services de sécurité est tellement évidente que dès 1992, le ministre Fikri Saglar déclare: “Le fondateur, le promoteur et l’utilisateur du Hizbolla dans le Sud-est était le haut commandement des forces armées. Le Hizbolla s’est développé et s’est renforcé à la suite d’une décision du conseil national de sécurité prise en 1985, et certains d’entre eux ont même été entraînés aux QG des forces de sécurité”.

Souvent, ces faits ne s’éclairent que des années plus tard: c’est ainsi qu’on n’a appris que tout récemment la vérité sur la mort d’un certain Ramazan Sat, assassiné le 2 juillet 1992 par le “Hizbolla”: arrêté en mars 1992 par la police de Batman qui le soupçonne d’appartenir au PKK, Ramazan Sat est sauvagement torturé pendant 12 jours, avant d’être finalement relâché. Il décide de porter plainte contre des policiers de Batman, en utilisant comme preuve des sévices qu’il a subis des photos des séquelles de ses tortures. Mais son assassinat par le Hizbolla clôt l’affaire... jusqu’au 9 février 2000, quand le journal “Joumhuriyet” publie un article révélant qu’un haut responsable du Hizbolla qui vient d’être arrêté a avoué avoir tué Ramazan Sat sur ordre, parce qu’il était membre du PKK...

Faik Bulut rappelle également que Halit Gungen, journaliste de 2000’e Dogru, avait été assassiné le 8 juin 1992 en plein Diyarbekir, deux semaine après avoir publié dans son journal une enquête dans laquelle il affirmait que des membres du Hizbolla étaient entraînés dans le camp de la “force de déploiement rapide” de Diyarbekir. Deux autres journalistes, Hafiz Akdemir et Namik Taranci, sont assassinés, le 8 juin 1992 et le 20 novembre 1992, après avoir également publié des articles sur la collusion entre les forces de sécurité et le Hizbolla... L’arrivée au pouvoir de Tansu Ciller en 1993, après la mort du président Turgut Ozal, accentue cette dérive. “Nous avons les listes de ceux qui financent le PKK et nous allons leur régler leur compte”, déclare en effet le nouveau premier ministre partisan d’une “stratégie de la guerre totale”. Sur les quelque deux mille “assassinats non élucidés” perpétrés entre 1989 et 1999, mille trois cent trente trois ont lieu pendant que Tansu Ciller dirige le gouverrnement, d’après les statistiques de l’Association des Droits de l’Homme (IHD) de Turquie. Selon une enquête parlementaire réalisée en 1995 sur les disparitions, le Hizbolla était potentiellement plus dangereux que le PKK; mais le parlement turc avait enterré cette enquête sans en débattre... La nomination à la tête de l’Etat-Major du général Ismail Hakki Karaday en 1995 marque cependant un tournant dans la politique des autorités turques: les forces de sécurité commencent à pourchasser les membres du Hizbolla dont les dirigeants se réfugient dans les grandes villes de l’ouest de la Turquie.

Mais de nombreux éditorialistes turcs et étrangers n’en concluent pas moins que la soudaine et brutale campagne de répression lancée contre le Hizbolla au début de l’année 2000 est dûe au fait que le Hizbolla a perdu son utilité, maintenant que le PKK est hors de combat et son chef en prison: “Le Hizbolla a terminé sa mission”, écrit Faik Bulut, “il a été pressé et repressé comme un citron”.

La terreur qu’il avait exercée avait rempli son but: des villages entiers se sont vidés de leur population. A Silvan, notamment, après le meurtre d’un de ses neveux, assassiné dans la rue par un “inconnu”, un chef de famille décide en une heure de quitter le village avec quarante huit membres de sa famille qui iront s’entasser pendant deux mois dans un deux pièces à Istamboul.

Les “special teams”.... et la “guerre psychologique”

Ces unités font également partie des forces que Tansu Ciller utilise contre le PKK. Un ancien conseiller politique du président Suleiman Demirel révèle dans son livre “Le rêve devenu réalité de l’homme qui patiente” cette conversation édifiante entre le président Suleiman Demirel et Tansu Ciller en 1993: “Peu après la formation de son gouvernement, elle est venue me voir et m’a dit: “Je vais résoudre le problème de la terreur avec l’aide des unités d’interventions spéciales (TIM)”... Le président Demirel lui a alors répondu: “Ecoute-moi, un jour viendra où ces unités seront un casse-tête pour toi. Tu ne pourras pas les contrôler et il peut t’arriver n’importe quoi. Ce pays n’a pas deux armées. Tu dois résoudre la terreur avec l’armée”. Et ajoute l’auteur du livre , “elle est devenue copine avec Doran Gures, le chef d’Etat Major, et les autres commandants de l’armée”.... Demirel aurait ajouté que les meurtres non élucidés de quelque 60 hommes d’affaires kurdes en 1993 auraient été commandités sur instruction orale de Tansu Ciller.

Tout confirme que c’est pendant pendant les deux ans de pouvoir de Tansu Ciller (avril? 1993 - septembre 1995) que la dérive sanglante de la lutte contre le PKK s’est accélérée de façon vertigineuse: c’est pendant le “règne” de cette jeune femme à l’apparence trompeusement moderne et libérale que les militaires turcs obtiennent le feu vert pour utiliser toutes les méthodes, y compris les méthodes les plus raffinées de la “guerre psychologique”, pour en finir avec la lutte contre le PKK, une lutte gérée par un comité secret composé du général Dogan Gures, chef d’Etat-Major, du général Dogan Bayazit, secrétaire du Conseil National de Sécurité, et du général Atila Tuzman, chef des services de renseignements militaires.

Cette lutte ne se déroulait pas seulement sur le terrain, au Kurdistan: à Istamboul même, la presse turque était elle aussi l’objet d’une campagne d’intimidation qui devait porter ses fruits. Ismet Imset révèle qu’en 1993 les généraux turcs ont convoqué au siège de l’Etat-Major à Ankara un certain nombre de propriétaire et de directeurs de journaux pour leur faire “clairement comprendre que les généraux s’attendaient à ce qu’ils appuient tous sans question leur politique, et qu’ils considèreraient comme des ennemis ceux qui ne le feraient pas”. Pendant cette rencontre des experts de la guerre psychologique ont “enseigné” à des journalistes éminents comment ils devaient écrire leurs articles et commentaires. “Ceci est une cause nationale”, expliqua un colonel. Ceux qui ne respectèrent pas ces règles furent rapidement punis: leurs subventions et crédits ont été supprimés, et ils ont été empêchés de couvrir des évènements très importants. Des dizaines de journalistes ont été poursuivis par les tribunaux, et plusieurs sont encore derrière les barreaux... Le résultat, conclut Ismet Imset, c’est que des articles sont complètement réécrits par les rédactions d’Istamboul, en ajoutant une connotation nationaliste pro-turque aux légendes et aux titres des articles; il y a également des cas où des interviews entières ont été changées par souci de se conformer à la politique des militaires...

Les destructions de villages et les déportations

Comme leurs prédécesseurs français et américains au Vietnam et en Algérie, comme Saddam Hussain en Irak , les stratèges militaires turcs luttent contre la guérilla en cherchant à la priver d’un élément essentiel -- le soutien de la population qui joue un rôle majeur en informant la la guérilla et en lui fournissant abri et nourriture: “en asséchant la mare”, disent tous les théoriciens de la contre-guérilla, “on attrape le poisson”...

Cette politique ne figure explicitement dans aucun texte officiel des forces armées turques, mais elle est appliquée systématiquement à partir de 1990, et s’intensifie avec l’arrivée au pouvoir de Tansu Ciller au printemps 1993, après la mort du président Turgut Ozal qui avait commencé à la mettre en oeuvre. Son cadre légal est fourni par le décret 413, du 9 avril 1990, amendé avec le décret 430 du 16 décembre 1990: ce décret (voir p....) autorise en effet le supergouverneur de Diyarbekir à procéder à des déportations, en laissant théroriquement les victimes de cette mesure choisir le lieu d’installation, et en les faisant bénéficier d’une aide financière. En fait, dans l’immense majorité des cas, ces déportations seront faites illégalement, sans décision officielle du supergouverneur, et donc sans indemnités.

Fin février 1993, après une réunion du conseil national de sécurité, le supergouverneur de Diyarbekir rend publique une partie du plan mis au point pour résoudre le problème kurde. Comprenant uniquement des mesures répressives, ce plan prévoit notamment la création d’un deuxième tribunal de cour de sûreté de l’Etat et la construction d’une deuxième prison à Diyarbekir, la construction d’une route stratégique à la frontière turco-iranienne, des mesures pour faire baisser la natalité des Kurdes et surtout des mesures pour vider les villages “incontrôlables”.

De nombreuses organisations de défense des droits de l’homme ont dénoncé les destructions de villages et les déportations, mais nous citerons ici un rapport officiel élaboré par une commission d’enquête de l’assemblée nationale turque qui a le mérite de pouvoir difficilement être contesté: formée en juin 1997, cette commission d’enquête de treize membres (ANAP, DYP, DSP, RP) présidée par Hachim Hachimi, à l’époque député de Diyarbekir pour le Parti Refah (RP, islamiste), remit son rapport à la mi-1998 après avoir fait son enquête sur le terrain et interrogé de nombreux hauts-fonctionnaires locaux. Ses conclusion sont terribles: “De 1771 à 1989 le nombre total des gens qui ont été forcés d’émigrer vers l’empire Ottoman et la Turquie depuis la Crimée, le Caucase du Nord, l’Azerbaidjan, la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Yougoslavie, Chypre, le Turkestan oriental et l’Afghanistan est d’environ 8 millions; au cours des quinze dernières années le nombre total des gens concernés par les migrations internes est de 3 millions: ce chiffre montre les dimensions et l’urgence du problème”. Pour les seules années 1993-1994, selon les chiffres fournis par le bureau du gouverneur régional de la zone d’état d’urgence (OHAL) (Diyarbekir, Hakkari, Siirt, Van, Shirnak et Tunceli) et les cinq provinces adjacentes de Batman, Bingol, Bitlis, Mardin et Mus, 820 villages et 2.345 hameaux auraient été évacués, déplaçant 378.335 personnes. 85 villages et 178 hameaux auraient en outre été évacués dans des provinces voisines.

Enumérant les causes de ces évacuations, les auteurs du rapport en citent trois principales:
- des raisons économiques et des raisons de sécurité;
- les pressions du PKK;
- le rôle des forces de sécurité: “l’évacuation de nombreux villages et hameaux dans le cadre d’une conception exagérée de la sécurité n’a pas été faite en conformité avec les autorités reconnues par la Loi d’Etat d’Urgence 2935”. Et d’ajouter: “Tous les gouverneurs qui ont servi dans la zone de l’Etat d’Urgence (OHAL) ont déclaré qu’ils n’avaient jamais exercé leur autorité pour évacuer des villages. Des recherches dans les archives du bureau du gouverneur de la zone (OHAL) ont montré qu’il n’y avait pas d’indication que les gouverneurs aient exercé cette autorité”.

Dogan Hatipoglu, ancien gouverneur de Diyarbekir, a précisé devant la commission que “seul le gouverneur régional (le supergouverneur) avait l’autorité d’évacuer des villages, et que cette autorité ne pouvait pas être transférée à qui que ce soit”. Il a ajouté que les évacuations ont pu être ordonnées par des personnes non autorisées, mais qu’aucune enquête n’avait été ouverte à ce sujet. L’ancien gouverneur a enfin déclaré que des villageois lui avaient dit que des “hommes en uniforme étaient venus et avaient mis le feu à leurs villages”.

La commission cite également le témoignage de Mazlum Aslan, le maire de Tunceli (Dersim) qui affirme que 70% à 80% des 374 villages du Dersim ont été évacués. Des villageois lui ont dit qu’on leur avait donné une heure pour partir de chez eux avant que leurs villages ne soient incendiés.

Parmi les autres témoignages recueillis par la commission figure également celui de Riza Ertas, membre de l’assemblée provinciale de Van, qui a déclaré que son village avait été incendié par les militaires et que lorsqu’il avait voulu porter plainte auprès du bureau du gouverneur de Van, il avait dû déclarer, sur l’ordre du vice-gouverneur, que son village avait été incendié par... les terroristes.

Faisant un témoignage capital, quelques années auparavant, Murat Karayalcin, vice- premier ministre SHP (social-démocrate) avait expliqué au cours de l’émission “Feux Croisés” de la télévision turque pourquoi il avait soutenu en décembre 1993 le premier ministre Tansu Ciller quand celle-ci démentait que les forces de sécurité aient brûlé et détruit 900 villages kurdes dans le sud-est: “C’est ce que m’avait dit le Conseil National de Sécurité, et je le croyais”. Par la suite, a-t-il expliqué, il a fait faire une enquête par une commission spéciale, “et l’enquête avait conclu que les 900 villages avaient vraiment été détruits et brûlés par les troupes gouvernementales”.

Enumérant les autres raisons de l’évacuation des villages par leurs habitants, les membres de la commission de 1997-1998 citent également: l’application de l’Etat d’Urgence, l’interdiction d’aller dans la montagne, les risques de la vie en zone rurale, le désir de s’éloigner de la violence, l’inquiétude pour l’avenir des enfants, la mauvaise situation économique, les pressions d’organisations armées illégales (le PKK), l’embargo sur les vivres, et les meurtres à auteurs inconnus.

Eudiant les conséquences sociales désastreuses de ces évacuations de villages, les membres de la commission d’enquête se sont notamment entretenus avec AbdulKadir Sari, le gouverneur de Van, et avec Ismail Aydin et Yekta Hardaroglu, membres de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Van: à la suite de l’immigration massive de villageois, la population de Van est passée de 153.000 à 450.000 habitants selon le gouverneur, et 600.000 selon les membres de la chambre de commerce, qui affirment qu’il y a pas moins de 15.000 vendeurs à la sauvette dans les rues de Van.

Autre conséquence de ces migrations massives, seulement cinquante pour cent des enfants de Diyarbekir ont accès à l’école primaire. Déclarant que des “ghettos sont en cours de création dans les grandes villes, qui deviennent des villages”, les auteurs de ce rapport affirment que les “droits fondamentaux de ces gens, tels que le droit à la vie, le droit au logement, à l’emploi, à la propriété, à la santé, à l’éducation et à la circulation sont violés”.

Evoquant le projet de “retour au village” lancé par l’administration, les parlementaires affirment qu’ils ne sont pas pris au sérieux par les villageois concernés “car les migrants ne peuvent retourner dans leurs villages qu’à condition de devenir des gardiens de villages”.

Formulant un certain nombre de recommandations à la fin de leur rapport, les parlementaires demandent notamment la levée de l’état d’urgence, la suppression du système des gardiens de villages, le retrait des “special teams” de la région, la reconnaissance de l’identité kurde, la possibilité pour “nos citoyens d’être instruits dans leur langue maternelle y compris le Kurde dans des écoles privées”, et la possibilité de “créer leurs propres stations de radio et télévision kurdes privées”. Inutile de dire qu’aucune de ces recommandations n’a été suivie d’effet: au contraire, les destructions de villages et les déportations ont continué.

Cette politique a certes pour effet de réduire le soutien dont bénéficiait le PKK: “avant, explique un observateur kurde particulièrement averti, le PKK était présent partout, dans les plaines, dans les villages: son organisation pouvait collecter des fonds, des vivres, des hommes. Les femmes tricotaient des chaussettes pour les combattants, leur cousaient des uniformes; les hommes transportaient des sacs de sucre et de farine pour les guerilleros sur leurs tracteurs; désormais, la peur et la disparition des villages ont réduit ce soutien, et les maquisards ont dû se retirer dans les montagnes”...

Mais ces terribles représailles ont aussi pour effet de rallier la population autour du PKK. Tous les observateurs qui reviennent du Kurdistan peuvent constater que la population kurde soutient de plus en plus des combattants qui sont les seuls à avoir repris le flambeau de la résistance. Les jeunes militants du PKK font l’admiration de tous: ils sont les seuls à se battre sous les yeux d’une population de plus en plus exaspérée par la violence de la répression. D’autant plus que les combattants de l”armée de libération nationale du Kurdistan” du PKK sont différents des militants un peu bravaches d’avant le coup d’Etat de septembre 1980. Car Apo a terriblement resserré les écrous: son organisation n’est plus infiltrée par les agents du MIT (services de sécurité turcs); les jeunes combattants du PKK reçoivent une formation qui fait l’admiration des civils kurdes de Turquie et des pechmergas irakiens: “Ils sont très aguerris, dit un chef kurde irakien, qui pourtant ne les aime guère, ils sont capables de se nourrir uniquement de plantes et de fleurs; l’hiver, ils supportent des conditions climatiques terribles; et ils sont plus doués que nous pour profiter du terrain et se cacher!”, ce qui n’est pas un mince hommage, dans la bouche d’un de ces Kurdes irakiens qui défient l’armée de Bagdad depuis trente ans.

(Inédit... à suivre )

 

 

 

 

 

 

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