CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Kurdistan de Turquie: Le Livre Noir du PKK (5)

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La détérioration des relations du PDK avec le PKK

SElahettin CelikLes relations avaient d’abord été excellentes après la signature de l’accord de coopération entre les deux partis; et en septembre 1983, quand l’armée turque masse des troupes à la frontière irakienne, les deux partis publient un communiqué commun qui reflète apparemment une identité de vues totale entre les deux partis -- le PDK adopte même la phraséologie marxiste-léniniste du PKK. Mais ces relations se tendent peu à peu après la disparition de Mehmet Karasungur et avec la montée en puissance du PKK: après l’arrivée au Kurdistan irakien de plusieurs membres de son comité central et de plusieurs dizaines de combattants, le PKK a tendance à se comporter de moins en moins en invité, et de plus en plus en propriétaire des lieux. En 1984, après l’attaque du 15 août, le PDK saisit une lettre de Duran Kalkan dans laquelle celui-ci donnait l’ordre à ses chefs militaires de tout faire “pour inciter l’armée turque à attaquer le PDK”. Duran Kalkan voulait en même temps amener les Kurdes irakiens à participer à la guerre contre les Turcs et attirer les pechmergas du PDK dans les rangs du PKK: il devenait de plus en plus évident que le PKK faisait de l’entrisme et essayait de récupérer la base du PDK en qualifiant sa direction de “tribale” et “féodale” alors que le PKK, lui, est un “parti marxiste-léniniste moderne”, à l’opposé des “Barzani (qui) veulent comme le Chah contrôler tout ce qui se passe au Kurdistan” . Simultanément le PDK subissait les conséquences des premières opérations du PKK près de la frontière: l’armée turque bouclait de plus en plus hermétiquement une frontière jusqu’alors très poreuse, ce qui créait d’importants problèmes logistiques pour le PDK. “Nous leur avions donné des facilités, mais à condition qu’ils ne lancent pas d’attaques près de la frontière, pour ne pas donner de prétexte aux Turcs pour nous attaquer: nous ne pouvons pas risquer un blocus économique turc, nous serions étranglés”, déclarait un dirigeant du PDK En octobre 1984 l’armée turque masse trois divisions le long de la frontière irakienne et lance un ultimatum au PDK: “Vous avez quarante huit heures pour nous remettre les responsables du PKK que vous abritez”. Sans se désolidariser du PKK, le PDK fait savoir qu’il n’est pas derrière ses initiatives et qu’il n’approuve pas ses provocations: “Nous avons notre politique, ils ont la leur”, dit en substance le PDK. Mais il menace d’intervenir militairement le long de la frontière si l’armée turque intervient en territoire irakien. Finalement celle-ci renonce à intervenir... pour l’instant. Malgré deux réunions au sommet entre Massoud Barzani et Apo (Abdoulla Ocalan), à Damas, en septembre 1984 et mars 1985, les relations continuent de se dégrader.

Ce sont les affrontements entre le PKK et d’autres organisations kurdes de Turquie qui provoquent une crise grave entre le PDK et le PKK en juin 1985: à cette époque le KUK était encore implanté dans la région de Mardin, Shirnak et Siirt ce qui gênait beaucoup le PKK. Un détachement du PKK commandé par Selahattin Celik capture un groupe de cinq membres du KUK qui pénétrait au Kurdistan irakien et les exécute. L’un des cinq était en fait un membre du comité central du Parti Communiste Irakien, qui avait en même temps d’étroites relations avec le KUK, avec Ala Rizgari, et avec les partis kurdes irakiens dans le cadre du “Front du Kurdistan””. Cet assassinat allait entraîner une série de réactions en chaîne qui allaient aboutir à la rupture entre le PDK et le PKK. Surpris de ne pas voir arriver le groupe avec le membre du comité central, le PCI fait des recherches... et apprend la vérité par un membre du PKK qui avait déserté et révèle qu’il a été tué. Idris Barzani, dont le PDK entretient d’étroites relations avec le PCI, convoque alors Djemil Bayik à Rajan, son quartier général au Kurdistan iranien, et lui demande des explications: il exige que le PKK rende au moins les corps de ses victimes. L’entretien est tendu. Djemil Bayik lui répondant “Vous n’avez pas le droit de mettre le nez dans nos affaires”, Idris Barzani n’aurait pas hésité à le menacer, en lui disant: “Vous voyez dans quel état est le PDKI (Parti Démocrate du Kurdistan Iranien) ; on vous mettra dans la même situation”! Cet entretien est suivi par une nouvelle rencontre de deux heures entre représentants du PDK (Idris Barzani, Mullazem Ali et Remzi Chaban) et du PKK (Ibrahim Aydin) et un interprète car Ibrahim Aydin parle zaza et ne comprend pas le kurmandji: Ibrahim Aydin dit à Idris Barzani que “le peuple kurde condamnerait le PDK s’il intervenait contre le PKK comme il avait condamné son attitude à l’égard du PDKI”, et il essaie de l’amadouer en lui disant que “le PDK qui avait une histoire ancienne en tant que parti kurde devait jouer le rôle d’un grand frère et qu’il fallait à tout prix empêcher un affrontement” ... Mais Idris Barzani répète que tout est arrivé par la faute du PKK et que si celui-ci ne rend pas les corps, le PKK aura le même sort que le PDKI... Et ils se séparent. Les affrontements, désormais inéluctables, font une trentaine de morts.

En 1986 le PDK annule le protocole de 1982 et gèle ses relations avec le parti d’Abdoulla Ocalan, lui laissant cependant l’utilisation des camps de Lolan et Harkouk. “Ils ont pris leur distances avec nous sans devenir nos ennemis”, remarque Cangir Hazir . Le pire était à venir.

III Le troisième congrès (25-30 Octobre 1986)

Le dernier congrès à avoir lieu au Liban sous la supervision directe d’Abdoulla Ocalan -- les congrès suivants auront lieu au Kurdistan irakien -- le troisième congrès se déroule du 25 au 30 octobre 1986 dans ce qui est devenu l”académie Mahsum Korkmaz”, un ancien camp du FDPLP dans la Bekaa, à proximité de la frontière syrienne. Peu de cadres militaires y assistent, car ils sont retenus sur le terrain. Par contre beaucoup de cadres reviennent d’Europe pour y participer. Ce congrès marque la fin de toute velléité de direction collégiale du PKK: il affirme en effet qu’Abdoulla Ocalan est le “leader stratégique” du parti. Les problèmes des cadres et de l’organisation interne sont au premier plan. Par ailleurs, le congrès adopte une résolution sur le “mouvement de marche vers la liberté”, qui affirme que le Botan doit devenir une zone libérée, “une partie de la patrie qui serait libre”. Le congrès prend donc une série d’importantes mesures militaires et décide de supprimer la HRK et de la remplacer par l’ARGK (Artes-i Rizgariye Geli Kurdistan, armée populaire de libération du Kurdistan). Dans la stratégie du PKK, la création de l’ARGK marque le passage de la lutte de propagande armée à celui de la guérilla, avant de parvenir à la phase de la guerre populaire. Le congrès décide de former un “conseil militaire” composé de membres du comité central et de spécialistes des affaires militaires. Présidé à l’origine par Halil Atach (Abou Baker), ce conseil militaire comprend Nizamettin Tach (Botan), Djemil Bayik, Mustafa Gundem, Cangir Hazir, Kazim Kulu, Shahin Balicer? et Mehmet Sevkat. Le congrès décide également de former de “grands bataillons”. Pour pouvoir mobiliser suffisamment de combattants afin de parvenir à ces objectifs le congrès adopte, à l’instigation de Halil Atach, une résolution sur la “loi du service militaire” -- en d’autres termes chaque famille kurde doit fournir un enfant à la lutte. Abdoulla Ocalan avait aussi proposé de créer un service de renseignement. Cette proposition n’avait pas été retenue par le congrès, mais Apo mettra quand même sur pied une organisation, le Hezen Parastina Partisi (HPP) qui restera secrète jusqu’en 1991. Le congrès n’élit pas le nouveau comité central. Celui-ci est formé par un comité de trois personnes: Abdoulla Ocalan, secrétaire général, Halil Kaya , responsable de l’organisation interne, et Terzi Djemal. C’est Halil Kaya qui est chargé à la fin du congrès d’aller au Kurdistan et d’y informer les combattants des travaux et décisions du congrès.

S’inspirant des techniques de contre-guérilla expérimentées par les Français en Algérie et par les Américains au Vietnam, les militaires turcs créent en mai 1985 le système des “gardiens de villages”, comparables à nos harkis, recrutés dans les tribus kurdes supposées être hostiles au PKK: il y en a seize mille en 1989, trente mille en 1993.

Abdoulla Ocalan réagit en déchaînant ses combattants contre les “collaborateurs” et les “traîtres” sans être très regardant sur les méthodes: si des femmes et des enfants sont tués lors des raids contre les gardiens de villages, le PKK qualifie ces incidents de “bavures”, car “les balles n’ont pas d’adresses”, et les familles des collaborateurs sont “averties”... De nombreux chefs de tribus ou de clans coupables de collaboration sont également exécutés. Le PKK s’en prend aussi systématiquement aux écoles, considérées comme un “instrument de la politique d’assimilation d’Ankara”: en deux ans et demi, de 1987 à l’été 1989, cent trente-sept écoles sont détruites par le PKK au Kurdistan.

Plus habile que le régime de Bagdad, le gouvernement d’Ankara réussit presque une splendide opération de propagande, en faisant passer les maquisards du PKK pour de sanglants terroristes qui tuent femmes et enfants, détruisent et incendient les villages et sèment désolation et barbarie. Cela lui est d’autant plus facile qu’une lourde censure recouvre tous les évènements du Kurdistan. Qui ira vérifier que le PKK est bien coupable de toutes les horreurs décrites par une presse turque complaisante?

Toutefois, au bout d’un certain temps -- et après des incidents particulièrement troublants -- quelques journalistes turcs et des Kurdes de la diaspora, pourtant guère suspects de sympathie pour Abdoulla Ocalan, doutent de la véracité des exactions attribuées à ceux que l’on veut faire passer pour des “Kurdes rouges”. Malgré la censure, on apprend alors que les victimes supposées du PKK ont été tuées par des armes... que seule l’armée utilise! Des “massacres” de villageois attribués au PKK ont en fait été perpétrés par les forces de sécurité.

Oscillant entre le tout répressif et un certain réformisme, les gouvernements civils qui ont succédé, après 1983, à la junte au pouvoir à Ankara, n’ont pas de stratégie très définie: après avoir poursuivi une politique de développement économique, notamment avec le GAP, le grand projet hydro-électrique du sud-est, tout en confiant aux forces de l’ordre (gendarmerie et police) le soin de lutter contre une “poignée de bandits”, ils sont très vite tombés dans l’engrenage de la violence. L’évolution des gouvernements d’Ankara, dans leur passage d’une politique réformiste à la recherche d’une solution militaire, est évidente. La création des “gardiens de villages” en mai 1985 marque le début d’un glissement dangereux. Elle est suivie par la création, le 19 juillet 1987, du poste de “super-gouverneur”. Celui-ci est confié à Hayri Kozakcioglu, véritable proconsul qui reçoit la charge de surveiller onze provinces kurdes soumises à l’état d’urgence. Le régime d’Ankara est alors convaincu qu’il faut répondre à la terreur par la terreur.

Le 17 août 1989, après une réunion du Conseil des ministres sous la présidence de Turgut Ozal, premier ministre, le général Nejib Torumtay, chef d’état-major, affirme que “les forces armées turques feront tout pour combattre le terrorisme séparatiste qui a pour objectif de détruire l’existence de la nation et l’intégrité territoriale du pays (...). Nous nous battrons contre les fusils avec des fusils, nous y sommes obligés”. C’est une déclaration de guerre. Les évacuations forcées de villages se multiplient.

La réunion du Conseil de sécurité nationale sous la présidence de Turgut Ozal, devenu président de la république, le 28 mars 1990, confirme la gestion militaire et répressive de la question kurde: quelques jours plus tard, le gouvernement de Yildirim Akbulut adopte un ensemble de mesures connues sous le nom du “décret anti-terreur 413 ” du 9 avril 1990. Du jour au lendemain, le président Ozal, qui soutenait jusqu’alors qu’on “exagérait le danger”, évoque un “plan visant l’intégrité territoriale de la République turque”. La création d’une “zone de sécurité” dépeuplée est envisagée: c’est le signal des déportations...

Le décret anti-terreur 413

Conférant des pouvoirs exceptionnels au super-gouverneur de la région soumise à l’état d’urgence, le décret 413 l’autorise en effet à:
- déporter toute personne, y compris les juges et les procureurs et le personnel militaire,
résidant dans la région;
- sanctionner la diffusion des informations, des photos, des documents déformant les
évènements de la région ou des nouvelles ou des commentaires susceptibles de troubler
sérieusement l’ordre public dans la région, ou d’émouvoir la population de la région, ou
d’empêcher les forces de sécurité d’accomplir convenablement leur devoir.
- saisir les publications coupables de la diffusion de ces informations quel que soit leur
lieu d’impression. Il peut aussi ordonner la fermeture de leurs imprimeries qu’elles soient situées dans la région d’état d’urgence ou hors de celle-ci.
- Ces décisions sont sans appel.
- le décret 413 stipule enfin que les indemnités de fonction des personnels militaire,
policier, éducatif et religieux servant dans la région seront multipliés par 2 à 5 suivant les grades.

Pour éviter l’annulation de ce décret par la cour constitutionnelle qui critiquait certaines de ses clauses, le conseil des ministres adopte le 16 décembre 1990 un nouveau décret, le décret 430, qui reprend le décret 413 en adoucissant certains points:
- il confirme le rôle du super-gouverneur de Diyarbekir
- toujours autorisé à procéder à des déportations, mais en donnant la possibilité aux
déportés de choisir leur lieu de déportation, et en accordant une aide financière à ceux qui décident de partir volontairement.
- le super-gouverneur conserve également le pouvoir d’interdire des publications, sans
recours à un tribunal, mais cette mesure doit être précédée d’un ”avertissement”.
- les fermetures d’imprimerie ne sont plus illimitées, mais pour une période de 10 jours
en premier lieu, puis de 30 jours en cas de récidive.
- mais ce décret continue d’autoriser la police à perquisitionner dans les maisons et
boutiques.
- et d’emmener des détenus au commissariat pour les y interroger.
- il confirme enfin l’immunité du super-gouverneur.


Les relations avec la Syrie


Le congrès du PKK de 1986 marque le renforcement des relations avec l’Iran et avec la Syrie. Les relations avec la Syrie sont en effet qualifiées de “stratégiques”. Depuis son arrivée au Liban, puis à Damas (1982) Abdoulla Ocalan avait des contacts avec Rifaat et Djemil Assad, deux des frères du président Hafez al Assad. Abdoulla Ocalan vivait alors dans une maison du quartier de Mezzé voisine de celle où vivait Ahmed Jibril. Son entourage était composé d’Ali Haydar Kaytan, de deux jeunes femmes, Meral Kidir et Evin, et de son interprère Yusuf. Il est difficile de retracer l’histoire de ses premiers contacts avec les frères Assad car les rares témoins de ces rencontres (Hamza et Yusuf l’interprète) sont morts. A cette époque les relations du PKK avec le régime syrien demeurent très aléatoires. En juin 1981 déjà, après avoir été accusée, comme en 1971, d’héberger des “terroristes”, la Syrie signe un accord d”assistance mutuelle et d’extradition des criminels”. Quelques jours auparavant Abdoul-Halim Khaddam, ministre syrien des affaires étrangères, était venu à Ankara manifester sa gratitude à la Turquie qui avait soutenu la Syrie pendant la crise des missiles avec Israel . En mars 1983, à l’occasion de la visite de Ilter Turkmen, ministre des affaires étrangères de Turquie, en Syrie, les deux pays sont sur le point d’arriver à un nouvel accord, la Turquie cessant de soutenir les Frères Musulmans syriens, la Syrie lâchant le PKK... Les autorités syriennes arrêtent plusieurs dizaines de militants kurdes (du PKK, mais aussi du PSKT, et du DDKD) à Hassaké, Kamichli, etc, et les enferment pendant une semaine... Finalement il n’y eut pas d’accord entre les deux pays, et Djemil Bayik put faire libérer ses militants. Mais le PKK rencontre toujours des difficultés pour acheminer ses armes depuis le Liban jusqu’au Kurdistan irakien. C’est à partir de 1986 que le PKK profite véritablement de facilités importantes. Comme le souligne un ancien responsable du PKK, “la Syrie n’a jamais rien donné, mais elle n’empêchait pas de recevoir, elle laissait faire”: au Liban les militants du PKK ayant une carte d’identité au nom de l’ERNK pouvaient passer partout, leurs voitures n’étaient pas contrôlées. En Syrie, les cadres du PKK pouvaient être armés d’un pistolet. Peu à peu le PKK disposa dans les principales villes kurdes de Syrie (Alep, Afrin, Kamichli) de maisons qui servaient de maisons de passage et de centres de formation. Jusqu’en 1986 le PKK a utilisé des contrebandiers pour transporter à travers la Syrie les armes qui venaient du Liban. Après 1986, le PKK a créé une société écran de transport pour acheminer les armes dans des camions citernes; si ces armes étaient interceptées à un poste de contrôle, elles étaient ensuite restituées au PKK. Enfin, le PKK obtint l’autorisation de recruter des membres parmi les Kurdes de Syrie: un premier groupe de quarante-cinq kurdes de Syrie, en majorité des intellectuels, arrive à l’Académie en 1986 , suivi par un second groupe de soixante-dix sympathisants en 1987; au début des années 1990 un quart des cadres et des combattants du PKK venait de Syrie.

Les raisons du soutien de la Syrie au PKK sont connues: la Syrie n’a jamais reconnu l’annexion, facilitée par la France, d’Alexandrette (Hatay) par la Turquie en 1939 -- sur les cartes syriennes, ce territoire fait toujours partie du territoire national. Autre sujet de litige: les eaux de l’Euphrate, dont le débit a considérablement diminué depuis la construction d’une série de barrages par la Turquie... Pour faire pression sur le gouvernement d’Ankara, Damas a joué à fond la carte de l’ASALA arménienne, puis celle du PKK kurde.

Tout en envisageant divers scénarios -- notamment des bombardements des camps de la Bekaa où s’entraînent les maquisards du PKK -- Ankara recherche une solution négociée avec Damas. Alors qu’il est premier ministre, Turgut Ozal fait en 1987 à Damas une visite qualifiée d”historique” par la presse turque; un protocole d’accord sur les questions de sécurité est signé... Mais après avoir fait preuve d’une certaine discrétion pendant quelques mois, les autorités syriennes renouvellent leur soutien au PKK, et en 1989 AbdoulKadir Aksu, ministre de l’intérieur turc, annule la visite qu’il devait faire en Syrie à la suite d’une déclaration fracassante de soutien au PKK de Djemil Assad, frère du Président Assad.

Ces relations ne susciteront pas de remous au sein du PKK: pour ses militants la Syrie était avant tout un pays anti-impérialiste, avant d’être un pays oppresseur des Kurdes. “Et on profitait des contradictions entre les pays de la région”.

... et avec l’Iran

Si le soutien “logistique” de la Syrie est connu depuis longtemps, celui de l’Iran est par contre beaucoup plus ignoré; et ce n’est qu’assez tardivement que la Turquie a accusé l’Iran de soutenir le PKK. C’est également à partir de 1986 que le PKK commence à avoir des relations directes avec l’Iran. C’est Djemil Bayik qui établit juste avant le troisième congrès les premiers contacts directs avec des représentants des services secrets (Ettelaat) des gardiens de la révolution au quartier général Ramazan à Ourmié. Il demande aux Iraniens d’accorder au PKK un certain nombre de “facilités”. Ces contacts sont évidemment secrets: officiellement, rien n’a eu lieu.

Que demandent les Iraniens en échange? Ils voulaient avoir des renseignements sur les Turcs, et que le PKK facilite, ou au moins n’empêche pas, la propagation du mouvement islamiste en Turquie. L’Iran aurait servi d’intermédiaire entre le PKK et le Hizbolla pour faire cesser les affrontements. Selon certaines sources Djemil Bayik ne se serait pas montré assez souple, et aurait refusé de satisfaire les demandes iraniennes: il est déclaré persona non grata par les Iraniens qui souhaitaient traiter avec Osman Ocalan, le frère du secrétaire général du PKK. Celui-ci se montre plus ouvert; il fournit notamment quelques informations internes -- pas de grands secrets -- sur le PKK; il renseigne aussi les Iraniens sur le camp du PDKI à Harkouk, qui est aussitôt bombardé et sur les positions du PDKI à Qandil. Enfin il collabore avec les Iraniens contre le PDK avec lequel les relations continuent de se dégrader...

En échange le PKK obtient d’indéniables facilités: “Pechmerga”, l’organe de l’ARGK, est publié en Iran. Les combattants sont transportés dans des véhicules des gardiens de la révolution depuis la frontière du Kurdistan irakien jusqu’à la frontière de l’Ararat (région de Serhat) et les blessés sont soignés dans des hôpitaux iraniens; c’est au printemps 1988 qu’Abdoulla Ocalan donne l’ordre d’envoyer dans le Serhat un certain Amine, avec Maher Karsi (Ahmet Guler), commissaire politique, et Suad (commissaire militaire) et un groupe d’une trentaine de combattants pour créer des cellules dans la région s’étendant de Kars à Dogu Bayazit, y prélever des taxes et implanter la guerilla dans ce secteur stratégique. Au milieu des années 1990 le PKK dispose d’environ 1.200 combattants sur l’Ararat et le mont Tendurek. Et les arrières iraniens jouent un rôle capital: les combattants blessés sont soignés de l’autre côté de la frontière; et le PKK peut ouvrir à Ourmié et à Maku des “centres de formation”, en fait des maisons pouvant accueillir quinze à vingt personnes qui y reçoivent une formation politique; le PKK peut aussi ouvrir un petit camp de transit (en 1991) entre Harkouk et Ourmié. Mais le PKK ne peut théoriquement donner aucune formation militaire à ses cadres sur le territoire iranien, et aucune arme n’y est tolérée, officiellement en tout cas: mais déjouant la surveillance des services secrets iraniens, le PKK parviendra à la fin des années 1990 à collecter secrètement des fonds auprès des commerçants kurdes, à recruter des membres parmi les jeunes kurdes iraniens, et à leur donner une formation militaire et politique dans des camps volants situés dans les montagnes, près de la frontière. Régulièrement les agents d’Ettelaat (les services secrets iraniens) arrêtent des membres du PKK et les relâchent au bout de quelque temps en leur disant de cesser leurs activités politiques en Iran. A ce jeu, en Iran comme ailleurs, le PKK est gagnant... Selon les déclarations de Shemdin Sakik avant son procès, l’Iran aurait fourni une aide militaire directe en 1995, lors des combats avec le PDK, livrant au PKK des mortiers lourds, des BKC et des kalachnikovs. Et l’Iran aurait manifesté son mécontentement chaque fois qu’Abdoulla Ocalan proclamait un cessez le feu, en “gelant” ses relations avec le PKK -- la République islamique se comportant avec le PKK comme l’Iran du Chah avec le général Barzani... Les relations du PKK avec l’Iran ne feront pas l’unanimité au sein du PKK, et elles seront critiquées par plusieurs orateurs au congrès de 1990.

La Lutte armée à la fin des années 1980

Quelques chiffres permettent d’apprécier la montée en puissance du PKK entre la première opération du 15 août 1984 et la fin des années 1980: en 1984 à sa fondation la HRK comptait quelques dizaines de combattants. En 1986, à la fondation de l’ARGK, ils étaient environ 150. L’été 1989, ils étaient peut-être 450. C’est à partir de 1990 que l’on assite à une véritable explosion des effectifs, avec l’arrivée de nombreux jeunes universitaires, de Kurdes de Syrie et de Kurdes venus des campagnes et des grandes métropoles de Turquie et d’Europe: de 1.800 en 1990, les effectifs de l’ARGK bondiront à 15.000 en 1993... Parallèlement, le nombre des miliciens augmente considérablement. Fin 1990 le PKK disposait d’une réserve de 18.000 à 20.000 miliciens, des villageois sympathisants du PKK, menant une vie normale dans leurs villages et prêts à prendre les armes à l’appel du parti.

Lamentablement mal armés à leurs débuts, les combattants du PKK seront mieux équipés à partir de 1986 quand les relations avec la Syrie se développent. Le cessez le feu entre l’Irak et l’Iran et le nouvel effondrement de la résistance kurde irakienne en août 1988 sont une véritable bénédiction pour le PKK: abandonnés à leur sort par les Iraniens, les pechmergas du PDK et de l’UPK se réfugient précipitamment -- c’est une véritable débandade -- en Turquie ou en Iran, laissant leurs armes sur le terrain. Les combattants du PKK passeront deux mois à récupérer, nettoyer et cacher des armes, y compris des armes lourdes (mitrailleuses de DCA, mortiers, BKC). Ils récupèreront également des stocks de munitions considérables abandonnés par l’armée irakienne. L’effondrement du PDK et de l’UPK aura aussi des retombées politiques pour le PKK: des tribus kurdes irakiennes jusqu’alors favorables aux deux partis kurdes irakiens rallieront le PKK, lui donnant une plus grande marge de manoeuvre.

Le passage de la théorie à la pratique de la stratégie du PKK telle qu’elle avait été définie dans la “Route de la Révolution au Kurdistan” et dans d’autres ouvrages d’Abdoulla Ocalan n’était pas toujours facile: “Nous avions bien appris nos leçons dans les camps du Liban en 1980-1982”, dit un ancien chef militaire, “on savait comment les choses fonctionnaient, on savait pourquoi les Vietnamiens avaient gagné, mais en pratique...” Théoriquement, la lutte armée devait se développer en trois étapes: une première phase de “défense stratégique”, une deuxième d”équilibre des forces”, et la troisième d”offensive”: les combattants devaient alors descendre des montagnes et propager la guerre dans les villes où auraient lieu des soulèvements populaires.

En 1984-1985 les premières opérations relèvent encore de ce qu’il est convenu d’appeler des opérations de propagande armée. En 1985 le PKK passe vraiment à la guerilla: les groupes de la HRK étaient mieux équipés, et ils ils se battaient parfois pendant une journée entière contre l’armée turque. C’est ainsi qu’au cours d’une opération dans la région d’Uludere (Shirnak) 200 combattants de la guerilla du PKK attaquent la garnison de Tasleden défendue par quelque 400 à 450 soldats. Armés de BKC, de mortiers de 60 et 82 mm, et de DCA, les combattants du PKK, sous les ordres de Nizamettin Tach, un de leurs meilleurs chefs militaires, parviennent à poursuivre leur offensive du matin jusqu’au soir sans se faire déloger par l’armée turque. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les unités de guerilla opéraient dans un secteur déterminé, qu’elles s’efforçaient de placer sous leur autorité. Les opérations de guérilla étaient limitées à la région du Botan; ailleurs, dans le Dersim et le Serhat (Ararat), on en était encore au stade des opérations de “propagande armée”.

A partir de 1988 le PKK crée des “unites mobiles”, qui réalisent des opérations typiques de guerilla, selon la terminologie occidentale, frappant une cible et se retirant aussitôt (“hit and run”). Ces unités de 70 à 80 combattants, armées sauf exception d’armes légères (kalachnikovs, BKC), faisaient des marches de deux ou trois jours pour parvenir à leur objectif, en se déplaçant par petits groupes. Parvenues à leur objectif, elles faisaient leurs jonctions avec deux ou trois autres unités mobiles, réunissant au total 300 à 400 combattants; un commandant était désigné pour la durée de l’opération, et ensuite le groupe se disloquait et chacun retournait à sa base.

Pendant ces années 1987 à 1989 les principaux chefs militaires étaient Nizamettin Tach, Kazim Kulu, Shehymus Igit, Cangir Hazir, et Djemil Ishik . Leurs unités n’étaient pas équipées de radios ni même d’appareils Morse, et leurs liaisons avec la direction du parti se faisaient par messagers (un message écrit pouvait mettre de deux semaines à un mois pour faire l’aller retour): c’est en 1991 seulement que fut acheté le premier radio téléphone... En 1987 le chef d’un des groupes du PKK captura une radio d’une unité turque: il s’en servit pour écouter les communications de l’armée turque... Les commandants d’unités opéraient donc avec le minimum de contacts avec le centre: “De 1987 à 1989, raconte Cangir Hazir , je commandais une unité d’une quarantaine de combattants dans le Hakkari: je n’ai reçu aucun rapport du parti, et je n’en ai pas envoyé un seul”! A cette époque la majorité des combattants était composée de paysans du Botan; formés sur place, ils recevaient une formation militaire rapide en quarante jours, mais certains, qui avaient participé au mouvement du général Barzani, allaient directement au combat. Très peu allaient à l’académie. La formation politique se faisait pendant les mois d’hiver... Il y avait encore relativement peu de jeunes filles dans les unités combattantes, et pas du tout dans les unités de certains chefs militaires qui refusaient d’en avoir...

Pendant les années qui suivirent le troisième congrès le PKK créa un certain nombre d’organisations destinées à encadrer la population civile: la YAJK (Association des Femmes Libres du Kurdistan), la YKWK (Association des travailleurs patriotiques du Kurdistan), et la YCK (Association de la Jeunesse Patriotique du Kurdistan).

(inédit... à suivre)

 

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Le Défi Kurde

 

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