CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Kurdistan de Turquie: le Livre noir du PKK (3)

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Les débuts du “retour au pays”

OcalanLa “propagande armée”, un des piliers du programme du PKK, qui reprend en les copiant sans vergogne les thèses développées par Mahir Cayan dans sa “Route de la Révolution en Turquie”, cette propagande armée est ce qui fait très vite connaître le PKK au Kurdistan. Après le congrès de Fis, Mehmet Karasungur, membre du comité exécutif du parti et responsable des affaires militaires, part s’établir dans la région de Siverek et Hilvan. C’est là qu’il crée les premiers “groupes de propagande armée”. “Un de nos buts”, raconte Sukru Gulmus, qui dirigeait un de ces groupes, c’était de faire parler de nous en combattant les aghas (propriétaires terriens) les armes à la main; nous étions une dizaine dans mon groupe, armés de kalachnikovs; nous vivions sur le mont Karaça, et allions dans les villages repérer les agents des aghas et faire de la propagande”. Le but était de créer peu à peu un mouvement de guérilla dans toute la région s’étendant de Hilvan à Batman et Hasankeyf, de Derik à Nuseybin, dans l’une des régions les plus arriérées du Kurdistan.

A la limite de la survie, les paysans du Kurdistan vivaient le plus souvent sur des terres qui appartenaient à de grands propriétaires ou aghas, dont les propriétés s’étendaient sur plus de dix mille donums (plus de quatre mille hectares) ou plus. Pour une journée de travail ils touchaient, à la fin des années soixante-dix, environ deux cent cinquante livres turques—de quoi acheter dix kilos de pain. Habitant le plus souvent dans des masures, que rien ne distingue des bauges de leur bétail, ils ignoraient souvent le turc: 75 pour cent des Kurdes ne savaient ni lire ni écrire, selon un intellectuel kurde pour qui “les Turcs ne sont même pas capables de nous donner leur culture”.

Pour aller en ville faire une démarche administrative ou voir un médecin, ils devaient être accompagnés par un “interprète”, fourni par l’agha ou le chef de tribu, autre moyen de contrôler les paysans et de se créer une clientèle. Dans les villages, lors des élections, l’agha savait exactement comment vote chacun et il fallait beaucoup de courage pour voter contre son désir, au risque de perdre sa terre, son travail et son pain.

Les structures tribales étaient encore intactes dans les campagnes et souvent en ville. A Siverek, par exemple, Jelal Boujak, grand féodal, pouvait mobiliser une milice privée de deux mille hommes recrutés dans sa tribu. C’est contre lui qu’est montée une des grandes opérations entreprises à cette époque. Les responsables du PKK étaient convaincus que s’ils tuaient le chef, tout ce système féodal allait s’écrouler... Ils voulaient donc capturer Jelal Boujak vivant, l’emmener en ville à Siverek, et l’exécuter devant la population. Mais cette opération, dirigée personnellement par Mehmet Karasungur, est un fiasco. Après avoir appris que Jelal Boujak allait dîner, un soir de Ramadan (30 Juillet 1979) chez son beau-père dans le village de Kizbasli, les membres du groupe de “propagande armée” tentent d’enlever Jelal Boujak qui résiste. Attaqués par les gardes de Jelal Boujak, ils lancent des grenades, qui n’explosent pas! Mehmet Karasungur finit par tirer une rafale de mitraillette, et blesse Jelal Boujak, avant de s’échapper dans une voiture volée qui tombe en panne... Cette opération, qui se solde par deux tués et trois blessés parmi les gardes de Jelal Boujak, et un tué et quatre blessés dans les rangs du PKK, révèle l’amateurisme du PKK en ces années 1979-1980.

A la même époque, le PKK s’appuie sur certains chefs de tribus (les Paydas), qui lui fournissent des hommes et des armes, contre d’autres tribus (Souleyman). En échange, le PKK appuie leurs efforts pour s’emparer de la mairie de Hilvan. A Mardin, le PKK soutient Ahmet Turk et sa tribu contre deux familles, les Necimogullari et les Kahramanlar, qu’oppose une vieille vendetta. Mehmet Baysal, chef de la tribu des Souleyman, fait traquer les sympathisants du PKK par ses hommes: il est mis sur la liste des ennemis à abattre. La deuxième tentative sera la bonne, et il est tué. C’est sans doute une façon d’exploiter les “contradictions internes des féodaux”, mais un jeu risqué qui ouvre la voie aux règlements de comptes personnels et implique le PKK dans les vendettas tribales.

Au même moment le PKK mettait en place un réseau de “combattants urbains” dans certaines villes comme Batman. Souvent très jeunes, ils formaient des groupes de trois “combattants”, armés de pistolets Beretta. A Batman ils étaient au total une quinzaine placés sous l’autorité de Baki Karer, et avaient pour mission d’empêcher l’armée et la police d’entrer dans certains quartiers, sauf en grand nombre. Avec sa population d’ouvriers sans travail et de paysans sans terres, Batman était un terrain propice pour l’action du PKK: alors qu’Ibrahim Ramanli, le candidat soutenu par les “Révolutionnaires du Kurdistan”, n’avait obtenu que 127 voix en 1977, Edip Solmaz, soutenu lui aussi par les “Apocular” est élu maire de Batman en 1979. Il sera assassiné le 12 novembre 1979 par des “inconnus” (par le MIT?) moins d’un mois après être entré en fonctions.

Les opérations—plasticages de banques, de palais de justice et de préfectures, assassinats, enlèvements, vols de voitures, confiscations de récoltes—réalisées par les militants du PKK pendant ces années 1979-1980, avant le coup d’état militaire du 12 septembre 1980, visent les cibles désignées par son Manifeste: l’Etat et ses représentants fascistes, les aghas féodaux, les représentants de l’oligarchie.... Le PKK assassine aussi un certain nombre d’officiers, de soldats et de policiers.

OcalanLes affrontements avec les autres partis kurdes ou turcs, sont particulièrement violents. Comme l’avaient écrit les auteurs du “Manifeste”, “tous ceux qui se réunissent sous le drapeau du patriotisme sont considérés comme faisant partie des forces démocratiques... Ceux qui se regroupent sous un autre drapeau... n’ont même pas le droit de vivre”! C’est évidemment le PKK qui définit quels sont ceux qui se regroupent sous un drapeau ou un autre... Quant à la gauche turque, Abdoulla Ocalan la disqualifie de façon expéditive dans les “Problèmes actuels de la lutte de guérilla”, publié en avril 1980: “”dogmatique”, “ sectaire”, “n’ayant pas rompu clairement idéologiquement avec l’Etat”, la gauche turque n’est “pas à l’avant garde de la lutte, mais un obstacle”. Le PKK considérait le Kurdistan comme son domaine, ou sa “maison”, et considérait les organisations turques qui y opéraient comme des “contre-révolutionnaires”.

Ce serait, selon des sources concordantes, le PKK qui aurait assassiné Ferit Uzun, un des leaders de KAWA, le 22 novembre 1978, dans la région de Siverek: le crime sera mis sur le dos de Jelal Bujak . La même tactique avait été utilisée à Kars en 1977 contre un sympathisant du mouvement, traité d”agent” et éliminé: à son enterrement, il est présenté comme une “victime des fascistes”. A Dogu Bayazit, en 1977, Mustafa Camlibel, un militant du parti de Kemal Burkay, est tué par les partisans d’Apo.

C’est dans la région de Mardin que ces affrontements sont les plus violents. C’est en effet dans cette région que le PKK a le plus de problèmes pour s’implanter: parce que la société kurde, encore plus traditionnelle qu’ailleurs, y serait davantage sous l’influence des idées religieuses; certainement aussi parce que les habitants de cette région proche de l’Irak ont toujours soutenu le parti du général Barzani, le PDK, (Parti Démocratique du Kurdistan (d’Irak); et enfin parce que plusieurs autres partis kurdes ou turcs y sont déjà implantés: le Parti Socialiste du Kurdistan de Turquie de Kemal Burkay, connu alors sous le nom de sa revue, Ozgurluk Yolu ; le parti KAWA, organisation maoïste; le KUK (Partisans de la Libération Nationale du Kurdistan), issu d’une scission du Parti Démocrate du Kurdistan de Turquie (pro-Barzani), qui prône d’emblée la lutte armée; et Halkin Kurtulusu (Libération du Peuple), une organisation turque pro-albanaise. Le KUK était la plus forte de toutes ces organisations et disposait d’un certain nombre de combattants bien entraînés. La région de Mardin avait une importance stratégique pour le PKK car située au sud de la grande métropole de Diyarbakir elle contrôlait l’accès à la frontière syrienne et aux contrebandiers susceptibles d’ approvisionner le PKK et les autres organisations en armes. Le PKK et le KUK concluent tout d’abord un accord de non agression... mais très vite les relations entre les deux partis dégénèrent et de nombreux affrontements ont lieu.

Pour toutes ces raisons Abdoulla Ocalan décide de s’occuper personnellement de la région de Mardin avec Mehmet Hayri Durmus et Mahsum Korkmaz, membres du comité central, et un certain nombre de cadres ( Sukru Gulmus, Mehmet Emin Aslan et Ferhat Kurtay ). Abdoulla Ocalan vit entre Diyarbakir et Kiziltepe (au sud de Mardin) et entreprend de mettre sur pied des comités dans toutes les agglomérations de la région à partir du village de Sikestun, près de Derik, qui devient le bastion du PKK dans la région. Ce village appartient en effet à Ferhan et Hassan Turk, frères du député Ahmet Turk, et la maison de Ferhan Turk abrite de nombreuses réunions des cadres du parti. Ces réunions ne passent pas inaperçues, et les forces de gendarmerie lancent une opération le 28 mars 1980; prévenus, les militants du PKK tendent un piège aux gendarmes qui perdent deux sous-officiers et un colonel...

C’est à cette époque que le PKK subit un nouveau grave revers avec l’arrestation de Shahin Donmez. Membre du “comité exécutif” du comité central du PKK, Shahin Donmez était le numéro deux ou le numéro trois du parti... Une nouvelle réunion des dirigeants du parti venait d’avoir lieu à Diyarbakir dans l’immeuble “Gunaydin” où les dirigeants du PKK louaient un appartement. Abdoulla Ocalan, Kesire Yildirim, Djemil Bayik, Resul Altinok, Ibrahim Aydin, Shahin Donmez et Mehmet Karasungur y avaient participé à tour de rôle. Puis Shahin Donmez était parti à El Azig y résoudre des problèmes d’organisation. A peine arrivé à à El Azig, Shahin Donmez se fait arrêter.

L’arrestation et la “trahison” de Shahin Donmez

Cet épisode révèle dans quelles conditions opéraient à l’époque les partis clandestins—et les services de la police turque. Tout avait commencé avec l’arrestation à El Azig de deux militants du PKK, Reza Sari Kaya et Ali Haydar Eroglu. Dès la première nuit d’interrogatoire ils parlent tous les deux, et livrent à la police les adresses d’un certain nombre de maisons louées sous de faux noms et qui servaient de refuges aux militants du PKK. Un premier groupe d’une trentaine de cadres du PKK (Sakine Cansiz, Hamili Yildirim, Ali Gunduz) est arrêté. Parmi ces adresses figurait également celle d’une maison où venait d’arriver Shahin Donmez—ce que ne savait pas Ali Haydar Eroglu, qui n’avait pas été informé de son arrivée. Shahin Donmez est arrêté, et torturé; il essaie de résister, et pour échapper à la torture, il tente de se suicider, mais sans succès. Il donne alors plusieurs dizaines de noms: ce sont souvent de faux noms, mais la police, lançant une seconde opération, se fait conduire à leur domicile par Ali Haydar Eroglu, qui les connaît.

Après avoir appris l’arrestation de Shahin Donmez, Abdoulla Ocalan part immédiatement à Mardin et Kiziltepe, tandis que Djemil Bayik va à El Azig faire le point sur la situation. A peine arrivé dans une maison réputée sûre, il se fait à son tour “cueillir” par la police qui ignore sa véritable identité. Il est confronté à Shahin Donmez, qui est tout surpris de le voir: il le croyait à Ankara! Et Shahin Donmez a le réflexe de déclarer aux policiers qu’il ne le connaît pas: après quelques heures de garde à vue Djemil Bayik est libéré, et il retourne à Diyarbakir, où il arrive à 4 heures du matin et donne l’alarme: “Allez vite vous cacher dans les planques des villages”.... Déjà, à cette époque, de tels soupçons pesaient sur ceux qui avaient été arrêtés, et passaient ne serait-ce que quelques heures entre les mains des policiers, qu’Abdoulla Ocalan a des soupçons sur Djemil Bayik; il en fait part à Baki Karer qui éclate de rire... Abdoulla Ocalan n’insiste pas.

Deux mois après, Cangir Hazir (Baran), qui deviendra par la suite chef du comité militaire, est arrêté à un contrôle routier. Son nom avait été donné aux policiers par Shahin Donmez et Ali Gunduz . Il est confronté à Ali Gunduz, qui a lui aussi le réflexe de dire: “Je ne le connais pas; j’ai entendu citer ce nom, mais je ne le connais pas”. Cangir Harir passe quelques jours en prison avec Shahin Donmez qui lui avoue qu’il n’a pas pu résister à la torture. Et Shahin Donmez lui dit qu’il a les trois options suivantes devant lui: “Ou je me suicide, ou je collabore avec l’Etat, ou je mène une vie normale... Mon souhait, c’est que le parti me donne une nouvelle chance”. En fait, le PKK ne lui donnera pas cette chance: qualifié de “traître”, il finira par collaborer avec les autorités au sein des “Jeunesses Kémalistes”, une organisation secrète de contre-guérilla dirigéepar le colonel Esat Oktay Yildirim. Shahin Donmez sera asssassiné par le PKK à Istamboul en 1990. Le colonel Esat Oktay Yildirim sera lui aussi abattu par le PKK à Istamboul (en 1988).

En “chantant” sous la torture et livrant 126 noms de membres du parti aux policiers Shahin Donmez avait porté un coup terrible au PKK. Un coup moral d’abord: celui qui trahissait ainsi était le plus proche collaborateur d’Abdoulla Ocalan, à telle enseigne qu’il était parfois considéré comme le numéro deux du PKK. Un coup organisationnel ensuite: ses révélations entrainèrent l’arrestation de plusieurs dizaines de cadres, dont un certain nombre de membres du comité central. Le secrétaire général du parti était parti à Kiziltepe et avait disparu: personne ne savait où il était. Les dirigeants qui avaient échappé aux arrestations se terraient dans leurs cachettes et ne pouvaient pas se réunir. Bref, le parti était totalement désorganisé.

La fuite au Liban

Après le congrès de Fis, et la décision d’engager le nouveau parti dans la lutte armée, les dirigeants du PKK avaient décidé d’envoyer Kemal Pir avec quelques militants en éclaireurs au Liban pour y recevoir une formation militaire dans les camps palestiniens—suivant l’exemple des militants de l’extrême-gauche turque qui s’étaient réfugiés en Syrie après le coup d’Etat de 1971 et avaient établi les premiers contacts avec les Palestiniens. L’hospitalité que ces militants d’extrême-gauche avaient alors trouvée à Damas avait provoqué une première crise entre les deux pays à l’automne 1971 . Kemal Pir noue à son tour les premières relations du PKK avec la mouvance palestinienne: le FDPLP de Nayef Hawatmé, le FPLP de Georges Habache, le Front Nidal, un petit mouvement dissident du FPLP dirigé par Samir Gochi, bref avec tous les partis qui acceptent de recevoir et entraîner des militants du PKK. Il était donc déjà au Liban quand survient l’arrestation de Shahin Donmez. Devant l’ampleur de la vague d’arrestations provoquées par ses révélations, Abdoulla Ocalan décide de passer aussi en Syrie et d’aller s’installer au Liban. Son départ ressemble beaucoup à une fuite. Il part en effet de Diyarbakir sans avertir les autres dirigeants du PKK: Djemil Bayik, également membre du “conseil exécutif” du comité central du parti, et Kesire, en particulier, n’avaient pas été mis au courant, et ils n’étaient pas d’accord avec cette décision. Abdoulla Ocalan va donc à Kiziltepe, puis à Ourfa, et de là il passe en Syrie (fin juin 1979). Une seule personne, un certain Etem Akshan, qui avait des relations avec des contrebandiers, était au courant. Ocalan est accueilli en Syrie par un certain Merwan Zirki, qui deviendra par la suite l’homme d’affaires du PKK en Syrie, qui le cache dans sa maison près d’Alep. Pendant trois mois ses camarades ne sauront pas où est passé leur secrétaire général! Un comité composé de Djemil Bayik, Mehmet Karasungur, Duran Kalkan et Baki Karer gère les affaires courantes... Fin septembre, Abdoulla Ocalan envoie un message annonçant qu’il est installé au Liban, et donnant l’ordre aux membres du comité central de venir le rejoindre. La plupart étaient opposés à cette décision, et ils décident de se réunir pour prendre une décision. C’est en allant à cette réunion que Mazlum Dogan se fait arrêter le 30 septembre 1979 .

A la même époque, une vingtaine de cadres du PKK avait passé clandestinement la frontière syrienne, par petits groupes de deux ou trois, pour aller suivre un entraînement militaire dans les camps palestiniens, comme Kemal Pir l’avait arrangé avec eux. De ce premier groupe il ne reste que deux survivants, Halil Atach (Abou Baker) et Sukru Gulmus , aujourd’hui réfugié en Allemagne. Arrivés à Damas les cadres du PKK reçurent de Kemal Pir des cartes d’identité du FDPLP, et purent passer sans encombre au Liban où ils allèrent dans un camp palestinien près de Saida. Pendant quatre mois ils y reçurent une formation à la guerre de guérilla, avec cours de tactique, topographie, maniement des armes.

On a du mal à réaliser à quel point après le départ d’Abdoulla Ocalan au Liban les relations entre le secrétaire général du PKK et le reste du comité central étaient perturbées: Abdoulla Ocalan était totalement isolé à Beyrouth et n’avait aucune nouvelle de ceux qui étaient restés au Kurdistan. L’invasion soviétique en Afghanistan, le 27 décembre 1979, allait provoquer une nouvelle crise au sein de la direction du PKK. En effet Djemil Bayik, désormais le numéro deux incontesté du PKK qui dirige le comité resté sur le terrain au Kurdistan (de Turquie), publie dans Serxwebun, l’organe du parti, un article critiquant l“occupation injuste” de l’Afghanistan par les Soviétiques. A Beyrouth, Abdoulla Ocalan pensait au contraire que c’était une “révolution” et une “libération”. Et il décide de changer l’équipe de responsables du Kurdistan.

En février 1980 il convoque à Beyrouth Sukru Gulmus et un certain Zaatulla, un ingénieur dont personne ne savait d’où il sortait. Abdoulla Ocalan leur annonce qu’il a décidé de “restructurer” la direction du parti au Kurdistan: désormais les affaires y seront dirigées par un comité composé de Selahattin Celik , Sukru Gulmus, Zaatulla, Resul Altinok et Yachar Ozgar . Les membres de l’ancien comité dirigé par Djemil Bayik doivent quitter le territoire et venir au Liban. Toutes ces directives sont consignées dans sept ou huit cassettes -- Abdoulla Ocalan inaugure ainsi sa façon de gouverner à distance par cassettes, au début des cassettes audio qui deviendront par la suite des cassettes video...

Sukru Gulmus et Zaatulla partent donc au Kurdistan, et après avoir franchi la frontière turque, ils ont rendez vous le 8 février 1980 avec Djemil Bayik dans le village de Surus, dans la province de Diyarbakir. Le rendez vous tourne mal: le village est en effet encerclé par les forces de sécurité, et pour que Djemil Bayik qui portait une arme puisse s’échapper, Sukru Gulmus se laisse arrêter: il passera onze ans en prison. Mais Zaatulla a pu transmettre les documents à Djemil Bayik; obéissant aux ordres d’Abdoulla Ocalan, celui-ci part au Liban avec Duran Kalkan et Kesire.

Depuis l’arrestation de Shahin Donmez, l’équipe de responsables du PKK en Turquie proprement dite était coupée du reste des dirigeants: cette équipe était dirigée par Cetin Gungor (Semir), basé à Izmir, qui coiffait toutes les grandes métropoles de la Turquie: Ankara, Istamboul, Izmir. Ibrahim Aydin était responsable d’Ankara; Ali Cetiner de Gaziantep. En mai 1980, sans nouvelles d’Abdoulla Ocalan et des autres dirigeants partis au Liban, Ibrahim Aydin va à Ourfa pour préparer le terrain pour des passages en Syrie, ou pour un éventuel repli sur le Dersim, région de montagnes inaccessibles fournissant un refuge idéal à un mouvement de guérilla. A deux reprises Ibrahim Aydin tente d’établir un contact avec les camarades passés en Syrie, mais sans succès. Il passe lui-même une fois clandestinement la frontière, mais en vain: il n’arrive pas à trouver un contact à Kobani, le village de Syrie où il parvient à aller... En août 1980, Ali Cetiner, Mehmet Can Yuce, et Ibrahim Aydin se réunissent à Derik, un village près de Kiziltepe (Mardin) qui leur servait depuis le début de “quartier général”. Trois jours après, l’organisation subit un nouveau revers: Kemal Pir et Mehmet Can Yuce sont arrêtés. Revenu du Liban quelques semaines auparavant, Kemal Pir avait participé en juillet 1980 à une première réunion avec Delil Dogan (le frère de Mazlum Dogan), Mahsum Korkmaz (Agit) et un groupe d’une cinquantaine de jeunes militants du PKK dans le village d’Akuba, près de Silvan. Il avait décidé d’en envoyer une partie dans un camp près de Sasoun?, et de renvoyer les autres en ville, à Batman. Allant à une autre réunion, Kemal Pir était monté à l’arrière d’une camionnette pick-up avec Mahsum Korkmaz et Mehmet Can Yuce après avoir décidé avec le chauffeur que s’ils tombaient sur un contrôle routier, il feraient semblant de s’arrêter, et repartiraient en trombe: c’est ce qui eut lieu, mais Kemal Pir et Mehmet Can Yuce, déséquilibrés par le brusque démarrage de la camionnette, tombèrent par terre et furent capturés par les soldats, tandis que Mahsum Korkmaz parvenait à s’enfuir. Au début les soldats ignoraient la véritable identité de leurs prisonniers, et le PKK essaya d’acheter leur libération. Mais Kemal Pir et Mehmet Can Yuce furent transférés dans une nouvelle garnison, où leur véritable identité fut découverte .

Leur arrestation porta un coup sévère au moral des responsables du PKK encore présents au Kurdistan. L’un des fondateurs historiques du PKK, Kemal Pir faisait partie avec Haki Karer et Mazlum Dogan du tout petit groupe de dirigeants du PKK qui jusqu’au bout ont été considérés comme les égaux d’Abdoulla Ocalan: avec son arrestation disparaissait ce qui restait de direction collective dans l’organisation. Mais le pire était à venir: quelques jours plus tard, l’armée prenait le pouvoir.

Le coup d’Etat du 12 Septembre 1980

Désorganisé depuis l’arrestation de Shahin Donmez et la fuite d’Abdoulla Ocalan au Liban, frappé par l’arrestation de plusieurs de ses dirigeants, le PKK n’était absolument pas prêt à faire face à la nouvelle catastrophe qui s’abattait sur lui et sur la Turquie—le coup d’état militaire du 12 septembre 1980, et la vague de répression sans précédent qui allait suivre.

Sur l’ordre de Mahsum Korkmaz quelques groupes isolés font le coup de feu contre l’armée, comme un petit groupe de trois combattants urbains dirigé par Mehmet Girgin à Batman. Encerclés par l’armée, Mehmet Girgin et Kazim Atach se rendent, tandis que le troisième, Cherif Shener , parvient à s’échapper et à rejoindre Mahsum Korkmaz sur le mont Ramanda, près de Batman. “La population avait peur, et ne nous ouvrait plus ses portes, se souvient Cherif Shener, il n’y avait plus qu’une dizaine de familles qui voulaient bien encore nous accueillir; on était fatigué, démoralisé. La plupart des cadres de poids avaient été arrêtés, et ceux qui restaient n’étaient pas mûrs. On manquait de formation politique... Mahsum Korkmaz a décidé d’abandonner Batman et de nous envoyer au Liban pour une forrmation de trois mois”.

Après s’être réfugié avec Ali Cetiner dans une église de Nusaybin, sur la frontière syrienne, pendant cette journée fatale du 12 septembre 1980, Ibrahilm Aydin fait passer un certain nombre de groupes de militants en Syrie, puis devant l’intensité de la répression il est lui-même obligé de passer la frontière...

Fin 1980, à l’exception de ceux qui étaient en prison, tous les dirigeants du PKK étaient réfugiés à l’étranger, au Liban, où ils avaient finalement suivi leur chef qui y vivait lui-même depuis environ un an. Par la suite Abdoulla Ocalan a justifié à plusieurs reprises cette “fuite”: “Quand le putsch militaire fasciste est arrivé au pouvoir, écrit Abdoulla Ocalan , notre mouvement n’a pas été capable de lutter à cause de l’état de son organisation. Nous avions une crise organisationnelle. Dans une telle situation on ne pouvait pas lutter contre le coup. Il était clair également que le reste de la gauche ne pouvait pas résister au coup et n’en avait pas l’intention. Aussi nous nous sommes concentrés sur le renforcement du mouvement et son entraînement. Pour cela nous sommes allés à l’étranger”.

De façon assez étonnante de la part d’un leader marxiste-léniniste, Abdoulla Ocalan compare sa fuite à celle du ... prophète Mahomet: “Nous avons pensé que si nous nous restions dans le pays, nous aurions survécu un mois ou deux, mais ensuite nous aurions été étouffés. Notre retraite—et il emploie le mot turc “hijret” (hégire) -- à l’étranger est similaire à la fuite de Mahomet de La Mecque à Médine. A cette époque Mahomet avait été acculé dans un coin, et s’il était resté une nuit ou deux de plus, il aurait été étouffé. Notre retraite a été exactement comme cela, car si nous étions restés, la même chose nous serait arrivée”.

Et récusant ceux qui se battent jusqu’au bout, comme Deniz Gezmis, Abdoulla Ocalan écrit: “Deniz Gezmis et ses amis étaient d’une certaine manière des militants à l’esprit étroit, et ils n’ont pas réussi. Ils ont dit: “Si nous fuyons, cela veut dire que nous ne sommes pas héroïques”. C’était une conception à courte vue qui ne tenait pas compte de la sécurité”. Tout cela pour justifier la “retraite tactique partielle” du parti, à ne pas confondre avec la fuite des autres partis...

La répression qui suit le coup d’Etat de septembre 1980 est sans comparaison avec celles observées après les coups d’Etat de 1960 et de 1971: deux mille cinq cents militants du PKK sont arrêtés et emprisonnés, la peine de mort est requise contre plus de cent soixante inculpés , et l’usage de la torture est systématique . Les rares journalistes qui assistent aux procès de Diyarbakir peuvent constater que certains accusés, conduits au tribunal dans des caissons métalliques chargés sur des camions, ont du mal à marcher et tiennent à peine debout. Mehdi Zana, maire de Diyarbakir élu en 1977, a tellement été battu qu’il n’entend presque plus d’une oreille.

“Notre aspect physique avait changé, raconte un ancien détenu de Diyarbakir ; nous étions des squelettes: ils nous donnaient juste assez à manger—du pain—pour que nous puissions survivre. Chaque jour ils nous emmenaient dans la cour et nous demandaient: « Es-tu Turc ou Kurde ? », Si nous disions: « Je suis Turc », ils nous forçaient à chanter l’hymne national turc. Ils donnaient trois cigarettes à chacun, et après, ils nous demandaient de “travailler” pour eux, d’être des informateurs. Si nous disions: « Je suis kurde », alors nous étions battus des heures et des heures. Et nous ne pouvions voir nos enfants qu’à travers une vitre: les autres pouvaient les toucher, les embrasser. Ils faisaient tout pour briser notre résistance, petit à petit”. Tous les anciens détenus de la prison de Diyarbakir se souviennent du nom de leur bourreau, le capitaine Esat Oktay Yildirim (assassiné dans un autobus à Istamboul le 22 octobre 1988) qui, semble-t-il, dépendait directement du général Kemal Yamak, commandant de l’armée de terre, devenu par la suite conseiller du président Turgut Ozal.

Pour protester contre leurs conditions de détention, les détenus se suicident ou organisent des grèves de la faim, très dures. Une première grève de la faim totale (les grévistes ne boivent que de l’eau, sans sucre, et fument des cigarettes), en avril 1981, dure quarante-quatre jours; ses organisateurs demandent le droit à une défense politique, la possibilité de faire des emplettes à la boutique de la prison et des visites normales. La grève est suspendue quand les autorités promettent de satisfaire ces requêtes, mais elles ne tiennent pas parole.

“Nous n’avions pas de crayon, pas de papier: certains d’entre nous ont préparé leur défense en prenant des notes avec une mine de crayon, sur du papier à cigarette, avec l’espoir, qui se révèlera vain, de le lire devant le tribunal.Fin juin 1981, nous ne pouvions plus tenir, et nous avons tous décidé d’accepter de dire “Je suis turc” et de chanter l’hymne national. Nous voulions pouvoir entrer en contact avec les nouveaux détenus, savoir ce qui s’était passé à l’extérieur, et éventuellement organiser une résistance plus significative”. Certains prisonniers refusent de céder—ils sont 17? au total—parmi lesquels Mustafa Karasu et Ali Chidrek ??? (qui en meurt).

Cependant les conditions ne s’améliorent pas, et le 21 mars 1982, Mazlum Dogan allume trois allumettes pour célébrer symboliquement Nowrouz (le nouvel an kurde) avant de se pendre dans sa cellule: ses gardiens voulaient le forcer à faire une confession publique devant la télévision. L’atmosphère à l’intérieur de la prison de Diyarbakir devient alors terriblement oppressante: “Nous n’en pouvions plus, ajoute cet ancien détenu. Nous étions forcès de peindre des drapeaux turcs sur le plafond de nos cellules, avec des slogans du genre: “Parlez Turc”! Le 18 mai 1982, quatre de nos camarades, Ferhat Kurtay, Nejmi Omer, Mahmout Zengir et Echref Aryik, qui étaient en train de peindre, s’enveloppent dans des journaux, s’aspergent avec de l’essence de térébenthine, et s’immolent par le feu, en disant: “Il faut en finir avec cette violence”.

C’est dans ce contexte que les prisonniers de Diyarbakir commencent, le 14 juillet 1982, une nouvelle grève de la faim, dont le bilan est particulièrement tragique: quatre cadres du PKK succombent: Akif Yilmaz, Ali Cirek, Mehmet Hayri Durmus, au bout de seize jours; Kemal Pir meurt (7 septembre 1982) au bout d’un calvaire de cinquante-cinq jours, après être devenu aveugle.Les conditions de détention s’améliorent légèrement après cette grève de la faim, mais il y aura de nombreuses autres grèves de la faim et révoltes...

(inédit... à suivre)

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