CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Kurdistan de Turquie: le Livre noir du PKK (2)

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Hafez al Assad

Le Mouvement National Kurde

Kurdistzn, Guide Littéraire

Défi Kurde en Flamand

 

Kurdistan Histoires

couv 40

 

OcalanLe premier témoignage sur le comportement d’Abdoulla Ocalan concerne un épisode peu connu de sa vie politique: le 7 avril 1972 plusieurs centaines d’étudiants de gauche manifestent à l’université d’Ankara pour protester contre le "massacre" de Kizildere et la mort de Mahir Cayan une semaine plus tôt. Des bagarres les opposent aux étudiants d’extrême-droite du MHP. La police intervient, et arrête plusieurs dizaines d’étudiants pour coups et blessures et distribution de tracts. Ils se retrouvent en garde à vue au commissariat. Tout d’un coup l’un d’eux -- un certain Abdoulla Ocalan -- est appelé et emmené par des officiers qui le ramènent deux heures plus tard. C’était la première fois qu’Ibrahim Aydin, qui raconte ces évènements, entendait prononcer ce nom. Poussé par la curiosité, il regarde à la fenêtre qui est cet étudiant que les officiers sont venus chercher... Ensuite tous ces étudiants comparaissent devant un juge, qui les condamne à des peines de prison de quelques mois: Ibrahim Aydin est condamné à deux mois et demi; Abdoulla Ocalan à sept mois. Le hasard veut que ces deux étudiants se retrouvent voisins de lit à la 72° section de la prison militaire de Mamak, à Ankara. Ce qui nous permet d’avoir un témoignage de première main sur la personnalité d’Abdoulla Ocalan en ces années décisives.

"Nous étions 70 à 80 dans la cellule", raconte Ibrahim Aydin , et comme j’étais un étudiant en éducation physique, le matin je leur faisais faire de la gymnastique... Nahsu Mitap, un militant de Dev-Genj, était un peu notre leader: nous étions tous de Dev-Genj. Apo (surnom d’ Abdoulla Ocalan) restait à l’écart, tranquille... Il lisait beaucoup, sur l’histoire des classes sociales, sur les peuples esclaves, sur le capitalisme... Je ne l’ai pas vu manifester d’intérèt pour un mouvement, pour la gauche turque". Libérés, les deux étudiants se revoient en octobre 1973: "Apo était très différent, confie Ibrahim Aydin, il était plus bavard, plus actif"... Pour beaucoup de Kurdes, reprenant la thèse -- absurde -- du "complot" et soutenant qu’Abdoulla Ocalan est depuis le début un "agent" des services turcs, thèse développée par le célèbre journaliste et écrivain Ugur Mumcu, cet épisode est la preuve qu’il a été "retourné" par les officiers qui l’avaient emmené au moment de sa garde à vue, ou même avant: il est vrai qu’Abdoulla Ocalan a accusé les victimes de ses purges d’être des agents en se basant sur des présomptions beaucoup moins évidentes... Mais toujours selon Ibrahim Aydin, il aurait manifesté, au moment de son arrestation, sa "kurdité" avec beaucoup d’énergie: un des policiers ayant dit, en découvrant qu’il avait affaire à des Kurdes: "J’enc... la mère des Kurdes", Abdoulla Ocalan aurait répliqué: "J’enc... la mère des Turcs"...

Portrait de groupe des militants fondateurs du nouveau parti

Jusqu’au départ d’Abdoulla Ocalan et de ses camarades d’ADYOD on avait affaire à un groupuscule d’une trentaine de militants au maximum, dont une dizaine militaient à plein temps. A l’exception de Riza Altun, qui a dû interrompre ses études pour raisons économiques, ce sont tous des étudiants, des intellectuels; mais ce sont presque tous de "nouveaux intellectuels", assez frustes: fils de paysans pour la plupart illettrés, ils sont le produit du système éducatif turc à l’oeuvre au Kurdistan dans les années 1960, médiocre, pour ne pas dire plus. La plupart ne finiront pas leurs études, devenant très jeunes des militants à plein temps. Jamais ils n’exerceront d’activités professionnelles en relation avec leurs études. Leur passage par l’extrême-gauche turque n’a pas contribué à leur donner des bases théoriques solides. Revenant de très loin -- beaucoup étaient devenus des "Turcs assimilés" -- ils découvrent ou redécouvrent leur identité kurde, mais sous des habits révolutionnaires qui lui font perdre son essence. Séduits par les thèses révolutionnaires de Mahir Cayan, ils donneront toujours à la violence la priorité sur l’action proprement politique. Et leur programme, tel qu’il est exposé dans la "Voie de la Révolution du Kurdistan", reflète cette "infirmité" idéologique: il boîte, à mi-chemin entre le programme d’une organisation révolutionnaire turque et celui d’une organisation nationaliste kurde, en étant incontestablement beaucoup plus proche de la première... Cela tient sans doute à l’hétérogénéité ethnique et confessionnelle du groupe des fondateurs du nouveau parti: plusieurs "Révolutionnaires du Kurdistan" sont, on l’a vu, des Turcs (Duran Kalkan, Fehmi Yilmaz) ou quasi-turcs (Baki et Haki Karer, Kemal Pir, des Lazes); d’autres sont des Kurdes alévis originaires du Dersim ( Ibrahim Aydin, Riza Altun, Shahin Donmez, Kesire Yildirim); le dernier groupe enfin est composé de Kurdes sunnites de la région d’Ourfa (Abdoulla Ocalan) ou d’El Azig (Djemil Bayik)...

combattants PKKL’année 1975 est consacrée à l’organisation de "séminaires" et de "groupes de travail" dans les diverses "maisons" d’Ankara et au recrutement de nouveaux membres, chacun sélectionnant de nouvelles recrues dans son entourage immédiat. Mais c’est seulement en 1976 après une réunion des principaux cadres à Ankara à l’occasion de Kurban Bayram, la fête marquant la fin du Ramadan, qui permet de réunir un grand nombre de personnes sans éveiller les soupçons des autorités, que les "Révolutionnaires du Kurdistan" décident d"aller de l’Ouest à l’Est" et de s’implanter au Kurdistan, en commençant par la ville où le potentiel révolutionnaire était le plus élevé: Gaziantep. Avec son importante population d’étudiants et de prolétaires, cette grande métropole kurde était considérée comme un terrain fertile. Courant 1976, Haki Karer, un des premiers à avoir rejoint le groupe, vient vivre à Gaziantep, où il forme un "comité" avec Ibrahim Aydin, qui enseignait dans un lycée de la ville. Au début ils consacrent leurs efforts au recrutement clandestin de nouveaux membres, à l"implantation organique", et ne veulent pas attirer l’attention sur eux -- surtout sur Ibrahim Aydin, qui a un emploi officiel -- en distribuant des tracts ou en collant des affiches. Par la suite le groupe s’élargit avec l’arrivée d’Ali Cetiner, Halil Omurcan (Terzi Djemal ), Ali Balli et Ahmet Balta.

Batman, ville industrielle du Kurdistan -- c’est le centre de l’industrie pétrolière turque, avec une importante population ouvrière fortement syndiquée -- est la seconde ville où le nouveau mouvement s’implante en 1976: après une brève visite de Haki Karer, Mazlum Dogan vient y organiser un séminaire d’un mois avec Sukru Gulmus et quelques autres militants. Batman demeurera un bastion du PKK.

Mais c’est dans un village de la région d’Ourfa que les "Révolutionnaires du Kurdistan" font leur première apparition publique: en mai 1976, Fevzi Arslansoy, un étudiant kurde originaire de Surus, près d’Ourfa, qui militait dans ""Halk Kurtulus" (THKO), est tué par des nervi du MHP. Ses camarades kurdes du dortoir de l’université de Haceteppe décident d’organiser ses funérailles, louent un autobus, et improvisent un meeting à Surus: Abdoulla Ocalan prend la parole et prend à partie les militants de "Halk Kurtulus", déclarant notamment: "Ici vous êtes au Kurdistan, vous ne pouvez pas vous organiser ici; vous êtes des social-chauvinistes" ... C’est le début des affrontements de ce qui deviendra le PKK avec l’extrême gauche turque. Au cours de ce meeting des tracts signés "Révolutionnaires du Kurdistan" sont distribués mais Kemal Pir et Mehmet Hayri Durmus sont arrêtés par la police et passent quelques mois en prison. Ils parviendront à s’en échapper après que leurs gardiens aient été soudoyés.

A la même époque Abdoulla Ocalan vient à Batman pour la première fois, avant les élections municipales. Il y rencontre un certain nombre de sympathisants , se renseigne sur l’attitude des jeunes, et donne des conseils d’organisation.

Pendant l’hiver 1976-1977, Haki Karer réalise la première "opération" du groupe en lançant des tubes de dynamite contre une banque et contre une maison habitée par des "fascistes": c’est la première "opération" au Kurdistan. Cette action s’inscrivait dans le cadre de la stratégie de la "propagande armée" élaborée par Mahir Cayan, et reprise par les "Révolutionnaires du Kurdistan".

Fin 1976, un certain nombre de militants se réunissent à l’occasion du nouvel an dans une maison du quartier de Dikimevi, à Ankara. Cette réunion est très importante, car elle préfigure celle qui se déroulera environ un an plus tard, à Fis, et qui marque la naissance officielle du PKK. Cette réunion est aussi depuis des années le sujet d’une vive polémique, car elle se déroule dans la maison de Nejati Kaya, surnommé "le Pilote", accusé par la suite d’être un agent des services secrets turcs. A l’époque de la réunion, les militants révolutionnaires du Kurdistan devaient déjà avoir des doutes, car une discussion a lieu pour décider si le "Pilote" assistera ou pas aux discussions. Apo n’a pas d’opinion, Mustafa Karasu est contre, un vote a lieu, avec une majorité contre. Abdoulla Ocalan, Haki Karer, Mahmet Karasungur, Shahin Donmez, Mehmet Hayri Durmus, Ali Dursun Kucuk, Cetin Gungor, participent à la réunion. Un certain nombre de cadres déjà très engagés dans le mouvement -- Kesire Yildirim, Djemil Bayik, Ali Haydar Kaytan, Mazlum Dogan -- ne participent pas, pour des raisons de sécurité, ou parce qu’ils étaient ailleurs.... C’est à cette réunion que sont tracées les grandes lignes du programme du parti à venir, et sa stratégie.

L’assassinat de Haki Karer (18 mai 1977)

combattantes PKKEn mai 1977, tandis que le mouvement étend son implantation en province, organisant de nouvelles réunions à Antep, Ourfa , Dersim (Tunceli), Batman, Kiziltepe, Bingol, El Azig, les "Révolutionnaires du Kurdistan" subissent leur premier grave revers: le 18 mai, Haki Karer est assassiné dans le village de Duztepe, dans la banlieue de Gaziantep, dans des circonstances qui restent mystérieuses: peu de temps auparavant, des graffitis étaient soudain apparus sur les murs de la ville, proclamant "A bas le fascisme", "A bas le colonialisme", avec pour signature une étoile rouge (Sterka Sor) à cinq branches symbolisant les quatre pays où vivent les Kurdes -- Turquie, Iran, Irak, Syrie -- plus l’URSS. Cette organisation, inconnue jusqu’alors, était dirigée par un certain Alaattin Kaplan, qui avait milité dans le THKO et avait fait de la prison. Il disait qu’il voulait unifier les cinq branches du Kurdistan, et il avait quelques partisans... C’est lui que Haki Karer devait rencontrer ce 18 mai. Le rendez-vous avait été arrangé par Mahir Walat; par mesure de précaution, Haki Karer avait envoyé deux militants "couvrir" le lieu du rendez vous -- un café -- mais Mehmet Uzun , qui devait venir avec un pistolet arriva trop tard... Et Bozan Aslan, qui accompagnait Haki Karer, fut blessé dans la fusillade. Tenus pour responsables de la mort de Haki Karer, ils seront tous les deux assassinés par le PKK . Alaattin Kaplan sera à son tour "exécuté" quelques mois plus tard par Kemal Pir, qui avait été arrêté aux obsèques de Haki Karer et avait réussi à nouveau à s’évader, et par Ali Balta?. Avec Haki Karer le PKK perdait une personnalité d’envergure, très respectée dans le parti en cours de création, l’un des rares qui aurait peut-être pu empêcher Abdoulla Ocalan d’imposer une autorité sans frein... La mort de Haki Karer et l’assassinat de tous les témoins et acteurs de sa mort, sous prétexte de "rendre justice", inaugurent aussi une ère de "liquidations". C’est en effet à cette époque, en 1977-1978, que les premiers militants coupables de déserter de l‘organisation ou de mauvaise conduite sont exécutés. Certains vont même jusqu’à voir la main d’Abdoulla Ocalan derrière l’assassinat de Haki Karer, en rappelant qu’il était venu à Antep quatre jours avant... Mais dans l’histoire officielle du PKK, Haki Karer reste un "martyr", et son assassinat fut à l’époque dénoncé dans des tracts distribués dans les cafés, notamment à Batman", et signés "Révolutionnaires du Kurdistan" ou "Armée de Libération du Kurdistan" (UKO) -- les deux sigles étaient utilisés pour tromper la police...

C’est à cette époque qu’Abdoulla Ocalan épouse à Ankara Kesire Yildirim. Ce mariage faillit provoquer une crise dans le groupe des "Révolutionnaires du Kurdistan" . En effet Kesire était à l’époque fiancée à un certain Ismet Dogru , et un certain nombre de membres du groupe -- Djemil Bayik, Kemal Pir, Baki Karer -- étaient opposés à son mariage avec Abdoulla Ocalan, parce qu’ils la jugeaient "capricieuse" et "comploteuse". C’est Ali Haydar Kaytan qui avait finalement convaincu Kesire d’abandonner son fiancé et d’épouser Abdoulla Ocalan...

Les Apocular (partisans d’Apo) comme on commence à les appeler, continuent leur travail systématique d’organisation: à l’automne 1977 Abdoulla Ocalan, Djemil Bayik, Resul Altinok, Ali Haydar Kaytan, Duran Kalkan, Shahin Donmez, Mazlum Dogan et son frère Delil Dogan, Mehmet Shener, Fuat Cavgun, Mehmet Hayri Durmus, Dilaver Yildirim, Ubeydullah Eren et Akif Yilmaz se réunissent à Diyarbekir pour faire le bilan de leurs activités et préparer l’avenir. Ils commencent aussi à discuter un projet de programme du futur parti préparé par Abdoulla Ocalan, et décident de rédiger dans de brefs délais les statuts du parti et son manifeste.

Une nouvelle réunion en avril 1978 à El Azig, à laquelle participent à peu près les mêmes personnes, est consacrée à la rédaction des statuts du parti. Pour la première fois des comités sont mis sur pied, leurs membres se voyant attribuer des tâches particulières:

- comité administratif (Abdoulla Ocalan, Djemil Bayik, Mehmet Hayri Durmus).

- comité d’organisation (Baki Karer, Shahin Donmez, Resul Altinok, et un certain Ali

d’Antep).

- comité militaire (Ali Haydar Kaytan, Kemal Pir et Dilaver Yildirim).

Six mois plus tard, le 27 novembre 1978, vingt-trois personnes (selon Abdoulla Ocalan ) se retrouvent dans la maison d’une famille qui sera exterminée par la suite, à Fis, un village près de Lice, dans la province de Diyarbekir, pour une réunion qui deviendra le "premier congrès" du "Parti des Travailleurs du Kurdistan". Abdoulla Ocalan lit les statuts du nouveau parti, qui sont approuvés, et son manifeste. Rédigé par Abdoulla Ocalan, Mazlum Dogan et Mehmet Hayri Durmus ce manifeste sera publié dans "Serxwebun" (Indépendance), la revue du parti dirigée par Mazlum Dogan, sous le titre "La Route de la Révolution au Kurdistan" . C’est le texte de référence sur le programme du PKK à ses débuts.

Les statuts du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK)

L’examen des statuts approuvés par les congressistes de Fis montre que l’organisation du nouveau parti -- le Parti des Travailleurs du Kurdistan -- est calquée sur celle des partis communistes classiques, en adoptant le principe du centralisme démocratique et une structure très hiérarchisée:

1) Les membres: ceux qui acceptent les statuts et le programme, et travaillent

dans l’organisation.

2) Devoirs des membres

3) Le Comité Central ou le comité de quartier peut décider qui peut être membre.

4) Punition des membres

5) Droits des membres

6) Création de l’organisation du parti

7) Principe du centralisme démocratique

8) Problèmes de discipline en cas d’urgence

9) Pouvoirs et Devoirs du comité du parti. Le comité de base doit appliquer les décisions

du comité supérieur.

10) Cellule

11) Comité rural

12) Comité de Zone

13) Comité régional

14) Comité Central

15) Politburo

16) Contrôle et surveillance des comités

17) Secrétaire Général du parti (Secrétaire Général du Comité Central et du Politburo).

(en cas de vote égal au CC, le Secrétaire Général fait la majorité).

18) Finances

Les Ressources du parti:

- cotisations, donations des membres

- publications du parti

- fêtes

19) Le Congrès

- décide la stratégie et l’idéologie du parti

- peut changer les statuts et le programme

- peut changer le nom du parti

- peut dissoudre le parti

Les congressistes de Fis élisent une direction, comprenant

- un comité exécutif, avec Abdoulla Ocalan, Mehmet Karasungur et Shahin Donmez.

- un comité central avec Abdoulla Ocalan, Shahin Donmez, Djemil Bayik, Mehmet

Karasungur, Mazlum Dogan, Baki Karer, Mehmet Hayri Durmus;

Abdoulla Ocalan est nommé secrétaire général.

Djemil Bayik est secrétaire général adjoint, responsable des finances.

Mehmet Karasungur responsable des affaires militaires

Mehmet Hayri Durmus, Baki Karer et Shahin Donmez responsables de l’organisation.

Ce premier comité central sera très vite remanié après les premières arrestations (Shahin Donmez est remplacé par Duran Kalkan, Mazlum Dogan par ...).

Le programme du PKK

L’indépendance et l’unité du Kurdistan sont les éléments essentiels du programme du nouveau parti comme le souligne cette citation de Ho Chi Minh figurant en exergue au dos de "La Voie de la Révolution au Kurdistan": "Rien n’est plus cher que l’Indépendance et la Liberté". La première édition de ce manifeste a été publiée en turc par les Editions Serxwebun (les éditions du PKK) à Cologne en 1978, puis en allemand en 1986, et en français en 1987. La version française ne comporte que deux des trois parties de l’ouvrage original en turc: "L’histoire de la colonisation du Kurdistan" et "La Révolution du Kurdistan", les éditeurs de la version française ayant jugé inutile de reproduire la première partie consacrée à "L’histoire de la société de classes et du colonialisme", un texte théorique sans doute encore plus rébarbatif que ce qui suit... Telle quelle, la version française de "La Voie de la Révolution du Kurdistan" est un document capital dont nous allons citer de nombreux extraits: c’est en effet le programme qui a amené des dizaines de milliers de jeunes Kurdes de Turquie, mais aussi de Syrie, Irak et Iran, à prendre les armes et à se battre pour l’indépendance du Kurdistan -- un programme qu’on a tendance à oublier après les "révisions" du début des années 1990 et surtout de 1999.

La première partie de ce petit livre de 135 pages, consacrée à "l’histoire de la colonisation du Kurdistan", retrace l’histoire du Kurdistan depuis "les Mèdes à l’époque esclavagiste", et "les Kurdes et le Kurdistan à l’époque féodale": sous la "domination arabe", puis à "l’ère de la faible domination étrangère", "sous la domination turque et persane" et enfin "dans le système impérialiste". Très didactiques, ces pages étaient essentielles pour des Kurdes qui ignoraient, et qui ignorent souvent encore leur histoire: il s’agit de prouver que le peuple kurde existe, qu’il a une histoire, une langue, une culture spécifiques.

Passant ensuite en revue les "Caractéristiques de la société kurde dans le Kurdistan, Nord, Ouest et Central", les auteurs du manifeste analysent les diverses composantes de la société kurde et le rôle respectif de la paysannerie et du prolétariat. Ils commencent par affirmer, dans une perspective très maoïste, que "la paysannerie est la base de la nation kurde... On ne peut séparer "Kurdité" et paysannerie. En raison du reniement de l’identité nationale dans les villes, la reconnaissance de l’identité nationale reste jusqu’à aujourd’hui limitée à la paysannerie... La paysannerie pauvre et moyenne constitue l’une des forces principales de la lutte de Libération Nationale".

Mais ils rectifient aussitôt cette analyse en s’inscrivant dans une perspective marxiste classique: "La paysannerie n’a pas le pouvoir de réaliser une structure idéologique et organisationnelle indépendante. Cela ne peut se faire que sous la direction idéologique et organisationnelle du prolétariat". "Le prolétariat, dont on a fait un perpétuel immigrant-émigrant, n’a aucune perspective sociale devant lui et est par conséquent le plus grand intéressé dans la lutte pour un Kurdistan indépendant et démocratique. L’indépendance politique du pays, le développement et ensuite la nationalisation des forces productives qui s’y rattachent, constituent l’unique chemin vers la liberté pour tous les travailleurs du Kurdistan. Le prolétariat est, malgré certaines données défavorables, la classe la plus révolutionnaire du Kurdistan"

A plusieurs reprises les auteurs du manifeste condamnent en termes très violents tous les "réformistes", et en premier lieu ceux qui croient à la possibilité d’obtenir des droits culturels dans le cadre de la Turquie: "Les thèses qui prétendent que la libération de la langue et de la culture est possible sans la Libération Nationale et qui de ce fait défendent l’enseignement kurde sous l’hégémonie de la République de Turquie sont réformistes et réactionnaires. Seuls les utopistes qui ne comprennent pas la nature du colonialisme turc peuvent croire à un tel projet".

"La construction nationale kurde ne peut être réalisée... que par une lutte acharnée contre le colonialisme turc sur tous les plans, économique, social, culturel, politique et militaire. Ceux pour qui l’esprit serviteur est devenu une deuxième nature et qui disent que "le capitalisme construit la nation, qu’il est par conséquent progressiste, que le tracteur du capitalisme représente un stade plus avancé que la charrue à boeufs", se croient socialistes. Cette catégorie de personnes ne peuvent être socialistes, si elles ne voient pas la douleur et la misère, le sang et les larmes des masses. Tout au plus peut-on les comparer à des chiens qui lèchent les assiettes des colonialistes turcs, à qui l’eau vient à la bouche lorsque le capitalisme continue son ascension".

"Pour les Révolutionnaires du Kurdistan, la lutte pour la démocratie doit être basée sur l’indépendance nationale contre l’oppression du peuple par la couche féodale-compradore. Ceux qui se rassemblent sous le drapeau du patriotisme font partie des forces démocratiques... Par contre ceux qui se rangent sous l’autre drapeau, à moins qu’ils aient été victimes d’une duperie, ne méritent pas le droit de vivre".

Faut-il donner la priorité à la question nationale ou à la question sociale? Abordant cet éternel débat qui déchire nationalistes et marxistes, les auteurs du "manifeste" du PKK commencent par trancher en faveur des thèses nationalistes: "L’oppression nationale, qui est aujourd’hui caractérisée par un colonialisme turc capitaliste toujours plus développé et renforcé fait que la première phase de la Révolution du Kurdistan se déroulera du point de vue national. Tant que la question de l’oppression nationale ne sera pas réglée, aucun problème du pays ne sera pas réglé non plus"... Mais revenant à des thèses beaucoup plus classiques, ils ajoutent aussitôt: "L’enchevêtrement de l’oppression nationale et de classes conduit à considérer comme un tout la Révolution et la lutte contre l’oppression nationale et de classes. La lutte contre les structures d’agents est en particulier une des tâches les plus urgentes et elle représente un caractère typique de la Révolution du Kurdistan. Ces caractéristiques font de la Révolution du Kurdistan une Révolution nationale-démocratique".

Le chapitre sur les "Caractéristiques, buts et tâches de la Révolution du Kurdistan" est sans doute celui qui définit de la façon la plus précise le programme du PKK. Et d’abord ses adversaires: "La Révolution du Kurdistan est dirigée en premier lieu contre le colonialisme turc. Le colonialisme turc usurpe l’indépendance politique, s’efforce à anéantir la langue, l’histoire et la culture kurdes et anéantit et pille les forces productives. Ce colonialisme est soutenu de l’extérieur par l’impérialisme et de l’intérieur par les compradores féodaux. Ces trois forces qui sont étroitement liées sont les cibles de la Révolution du Kurdistan ... Tout point de vue qui essaierait d’ignorer la domination turque sur le Kurdistan sous la forme d’un colonialisme classsique par l’une ou l’autre caractéristique de l’impérialisme ou du féodalisme, est un point de vue réactionnaire qui sert à couvrir le colonialisme turc".

Et c’est là que les auteurs du manifeste écrivent de la façon la plus précise qui soit quel est l’objectif politique du PKK -- l’indépendance! : "Les tâches de la Révolution du Kurdistan ... prévoient la création d’un Kurdistan indépendant et démocratique", et comment cet objectif sera atteint: "L’accomplissement de nos deux tâches (création d’un Kurdistan indépendant et d’un Kurdistan démocratique) n’est possible qu’au moyen d’une organisation politique sous la conduite du socialisme scientifique, d’un front de Libération Nationale sous la conduite de cette organisation politique, et par la mise en place d’une armée du peuple forte, combattant sous la direction de ce front".

Le programme économique du PKK est extrêmement sommaire et se résume à quelques lignes: "Une république populaire démocratique peut rendre possible la construction d’un système économique qui, sous la direction de l’Institut central et autorisé pour la planification de l’Etat, permet l’étatisme, le système coopératif et la propriété privée et qui est indépendant en premier lieu dans les secteurs de l’industrie lourde, de l’économie agraire, du commerce et des finances et qui favorise le développement total. L’indépendance et le développement sur les plans politique et économique s’accompagnent de l’indépendance et du développement sur les plans de la langue, de la société, de la culture, et de la formation".

Par contre de longs paragraphes du chapitre "méthodes et tactiques de la révolution du Kurdistan" du manifeste sont consacrés au recours à la violence, dont le PKK fera un usage systématique, en justifiant l’emploi de la" violence révolutionnaire" contre la "violence réactionnaire": "Dans la mesure où dans un pays la violence réactionnaire est déployée massivement et sous une forrme organisée, la violence révolutionnaire doit être massive et organisée de la même manière... La violence révolutionnaire doit de la même manière dans l’intérêt de notre peuple frapper la violence anti-révolutionnaire chaque jour, chaque heure, chaque minute et chaque seconde... Face à la violence destructrice, pillarde et injuste qui se trouve sous les ordres de l’anti-révolution, nous créons une violence sous les ordres de notre peuple et qui crée une nouvelle société, une violence juste et révolutionnaire" .

Et de s’en prendre à nouveau violemment aux réformistes: "Les Réformistes et les Révisionnistes... prétendent créer un nouveau monde par une nouvelle voie ... Ils prétendent aussi pouvoir prendre le pouvoir à la bourgeoisie... par l’augmentation du nombre de parlementaires, de ministres et de secrétaires d’Etat, de directeurs et de généraux. Ils le peuvent, mais à une condition; seulement en devenant eux-aussi valets et serviteurs de la bourgeoisie"

Après avoir rappelé que l"alliance entre travailleurs et paysans" est la force principale de la Révolution du Kurdistan, les auteurs du manifeste étudient longuement ses alliances, faisant une distinction entre ses alliances de premier ordre et de deuxième ordre: "l’alliance de premier ordre est composée de deux maillons. La couche des jeunes et des intellectuels constitue le premier maillon, et joue surtout dans la phase initiale de la Révolution un rôle considérable... La petite bourgeoisie citadine et les autres forces nationales constituent le deuxième maillon, et participent surtout à la lutte dans les phases de développement de la Révolution... L’alliance de deuxième ordre de la Révolution du Kurdistan comporte trois maillons: les mouvements patriotiques dans les autres parties du Kurdistan, les mouvements révolutionnaires des pays colonisateurs du Kurdistan, les pays socialistes, les mouvements de libération nationale, les classes ouvrières des pays capitalistes développés et l’humanité progressiste toute entière" (sic!).

En arrivant à la question très épineuse de la lutte dans les autres parties du Kurdistan et de l’unité du Kurdistan, les auteurs du manifeste sont clairs sur l’objectif final mais font preuve d’une certaine ambiguité sur les moyens, ambiguité qui empoisonnera par la suite les relations du PKK avec les mouvements kurdes des autres parties du Kurdistan: "Le Mouvement de Libération Nationale du Kurdistan considère la question de la Révolution dans les autres parties du Kurdistan, par essence, comme la cause du peuple vivant dans chaque partie. En même temps cela est pour lui une donnée de base que le peuple du Kurdistan et le pays constituent une unité et que l’unité, détruite par les puissances impérialistes-colonialistes par la force contre la volonté du peuple kurde, sera restaurée conformément à la volonté du peuple dans chaque partie par des méthodes révolutionnaires. Ce principe fondamental, qui, nous le croyons, atteindra le stade de la réalisation après une longue lutte, trouve son expression concrète dans le mot d’ordre "Kurdistan indépendant, unifié et démocratique". Ce qui est clair, c’est que le PKK se prononce pour l’unité du Kurdistan. Et les auteurs du manifeste ajoutent, en s’adressant aux mouvements révolutionnaires des pays où vivent les Kurdes: "Toute conception prévoyant par principe que chaque partie du Kurdistan sera maintenue à l’intérieur des frontières de l’Etat colonialiste -- soit avant soit après la Révolution -- constitue une entrave à la construction de l’alliance révolutionnaire. Il appartient au peuple du Kurdistan de choisir l’unité qu’il faudra. Ce principe ne peut être altéré par une quelconque "recette révolutionnaire".

Condamnant formellement toute solution "réformiste" de la question nationale qui ne vise pas l’indépendance, les auteurs du manifeste précisent: "Les voies de solution quant à la question nationale, comme "autonomie régionale", union fédérale", et "autonomie linguistique et culturelle", proposées aussi bien par les "révolutionnaires" de la nation opprimante que par les "révolutionnaires" de la nation opprimée qui, malgré certaines nuances parlent au fond le même langage, sont réactionnaires et opposées à la thèse de l"Etat indépendant" constituant aujourd’hui la seule vraie interprétation du "droit à l’autodétermination des nations". L’Etat indépendant représente dans les conditions actuelles la seule thèse révolutionnaire; les autres thèses et voies de solution sont réformistes, vu qu’elles ne touchent pas aux frontières de l’Etat, et de ce fait aussi réactionnaires".

Les dernières pages du manifeste sont consacrées aux relations du PKK avec les pays socialistes -- "nous considérons comme un devoir révolutionnaire de développer des relations avec l’Union Soviétique et l’ensemble des pays socialistes, y compris la Chine, selon les principes de l’internationalisme prolétarien" -- et à la "place de la Révolution du Kurdistan dans la Révolution du Moyen-Orient". C’est l’occasion pour les auteurs du manifeste de faire preuve d’une présomption, ou d’une naïveté, surprenantes: "Le Kurdistan est le "noeud gordien du Moyen-Orient". Tout le reste est simple une fois que le noeud gordien est dénoué"... "La Révolution du Kurdistan jouera le rôle principal pour jeter l’impérialisme hors du Moyen-Orient, et elle aura un rôle historique de première importance dans son recul dans le monde"...

En 1978, ces pages rédigées par Abdoulla Ocalan, Mazlum Dogan et Mehmet Hayri Durmus étaient véritablement révolutionnaires: affirmer à chaque paragraphe l’existence des Kurdes et du Kurdistan, soutenir que le Kurdistan était une colonie de la Turquie, prôner son indépendance et son unification par la lutte armée, c’était aller à l’encontre de tous les tabous. Certes, le PKK n’était pas le seul à le faire: le PSKT de Kemal Burkay soutenait aussi que le Kurdistan était une colonie, mais il ne se prononçait pas en faveur de la lutte armée. Le KUK et Rizgari avaient adopté la lutte armée; mais ils y renonceront bientôt...

Environ un mois après le congrès de Fis de violentes émeutes confessionnelles opposant alévis et sunnites éclatent à Marach, faisant de nombreuses victimes; Bulent Ecevit est forcé de démissionner et les autorités turques imposent la loi martiale dans plusieurs provinces du Kurdistan; cela n’empêche apparemment pas les cadres du PKK de poursuivre leur travail d’organisation. En application de la décision du congrès de Fis de créer des "régions", les responsables du parti réunis à Diyarbekir en janvier 1979 nomment des responsables de régions: Shahin Donmez (El Azig), Huseyin Topguder (Tunceli), Yildirim Merkit (Bingol), Resul Altinok (Agri), Mehmet Turan (Agri), Baki Karer (Diyarbekir), Mazlum Dogan (Gaziantep), Mehmet Shener (Siirt), et Abdoulla Ocalan (Mardin, car ils étaient faibles dans cette région). La région d’Ankara est créée peu de temps après et confiée à Metin Aslan. Plusieurs membres du comité central peuvent être responsables d’une même région, ou être responsables de plusieurs régions. Et très vite, à la suite des premières arrestations faites par les autorités, ces comités seront eux aussi remaniés...Dès cette époque les dirigeants du PKK sont conscients du rôle important que peut jouer l’importante communauté kurde en Allemagne, et ils y envoient Dogan Karakoc l’organiser. C’est le début des efforts du PKK pour s’implanter en Europe...

Quel chemin parcouru en quatre ans! Du groupuscule d’une dizaine d’étudiants se réunissant de façon informelle avec un nombre variable de sympathisants, à la recherche d’un programme et d’une stratégie, on est passé à une véritable organisation implantée dans presque tout le Kurdistan, ayant pour objectif rien moins que la création d’un Kurdistan indépendant: l’indépendance totale est en effet l’objectif proclamé du PKK. On est frappé par la qualité de l’organisation administrative de ce parti, avec ses branches régionales, ses comités régionaux, ses responsables politiques, ses responsables militaires. Ce qui n’était au départ qu’un petit cercle étroit de révolutionnaires confinés dans l’espace clos du campus d’Ankara est devenu un parti capable de mettre en place une structure dans le sud-est de la Turquie, sur le terrain, au Kurdistan. Ce que l’on remarque aussi, c’est la lente mais irrésistible ascension d’Abdoulla Ocalan: alors qu’il ne se détachait pas particulièrement, au début en tout cas, dans ce groupe de militants qui comprenait de fortes personnalités ( Kemal Pir, Haki Karer, Mehmet Hayri Durmus) il devient le chef du mouvement, et se fait nommer secrétaire général: la direction collective ne va pas survivre longtemps. Ce qui frappe enfin, dans ce nouveau parti révolutionnaire kurde, c’est l’accent mis sur la lutte armée: alors que les "anciens", les survivants du soulèvement de 1937 et des précédents, ne cessent de répéter: "La lutte armée, ça ne marche pas... Nous avons essayé, c’est sans espoir", les jeunes idéologues du PKK renouent avec elle, sous ses formes les plus violentes. Et enfin, dernière constatation que l’on puisse faire juste après la fondation du PKK, ce mouvement, qui a d’abord été un mouvement urbain, s’est déplacé vers les zones rurales. Sans doute parce que le terrain, c’est les campagnes, au Kurdistan. Mais aussi parce que pressentant que les autorités turques allaient intensifier la répression, les dirigeants du PKK ont décidé de se replier sur les campagnes, où il est plus facile de se loger et de se cacher en cas de crise... Et parce qu’une action en ville exige plus de centralisation et plus de discrétion... Le PKK, qui a commencé dans la capitale, s’en est éloigné, et il ne saura jamais réinvestir les grandes villes turques: c’est probablement l’une des raisons de son échec....

(inédit... à suivre)

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