CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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JERUSALEM: Lea Tsemel, une bonne Sioniste devenue "traître"

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Réfugiés kurdes irakiens face à l'armée turque, 1991

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Réfugiés afghans en Iran victimes des mines

Réfugiés afghans

Dernière photo d'Abdoulla Ocalan libre, à Rome, 1999

A.Ocalan

Jeune érythréenne des îles Dalak

Erythrée

 

Livre Noir

Lea Tsemel, 1978“J’aurai 33 ans... dans une semaine, début juillet. Je suis née à Haifa, de parents venus de Russie et de Pologne en 1933. Mon père était architecte. J’ai fait des études de droit à Jérusalem. Jusqu’en 1967, j’étais une bonne sioniste, tout ce qu’il y a de plus normale!

J’ai entendu le mot “réfugiés” pour la première fois à l’âge de 15 ans: j’étais dans les Scouts, une délégation avait été invitée aux Etats-Unis, et avant notre départ, on m’a dit ce que je devais répondre si on m’interrogeait sur les “réfugiés” (palestiniens). Je ne lisais pas les journaux, la politique n’était pas pour nous”.

Q: Que voulez-vous dire par là?

Lea Tsemel: C’était quelque chose de sale, bon pour les vieux. Je m’intéressais beaucoup plus à Elvis Presley,etc. Mon éducation avait été une éducation libérale typique: j’étais pour la liberté pour tous les peuples, pour les Noirs d’Afrique du Sud, des USA,etc. J’étais patriotique, naïve, très naïve.

En 1967, j’ai été la première à...”. Lea Tsemel se reprend, et ajoute, “non, ne publiez pas cela, cela suffit comme cela. J’étais tellement heureuse après la réunification de Jérusalem et la paix. Il m’a fallu quelque temps pour réaliser que la paix n’était pas pour demain”.

Q: Qu’est-ce que 1967 a eu de décisif pour vous?

LT: Je suis allée partout sur la rive occidentale du Jourdain, et j’ai vu de longues files de réfugiés - arabes - allant à pied jusqu’au Jourdain. Cela m’a frappée. Cela a réveillé en moi des images qui venaient d’Europe...

SilwadEt puis un de mes amis arabes de l’université a été jugé en vertu des “Defence Emergency Regulations” (lois d’exception promulguées par les Britanniques contre les Sionistes en 1945, et utilisées aujourd’hui par les Israéliens contre les Palestiniens). J’ai été vraiment choquée. J’ai eu l’impression qu’on m’avait trompée toute ma vie. Et je suis devenue anti-sioniste. Et j’ai défendu mon premier dossier: le réseau arabo-juif de Haifa, en 1972.

Q: Aujourd’hui, quel genre de cas défendez vous?

LT: J’ai au moins une trentaine de dossiers différents. Quel genre de dossiers? Il y a le cas du Front populaire de Ramalla: Ils ont découvert un réseau du Front -- pour la plupart des étudiants, des instituteurs, qui faisaient surtout du travail de propagande: ils écrivaient et distribuaient des tracts contre Sadate, ils avaient commencé  un journal clandestin pour les lycéens, ils essayaient de les organiser pour des manifestations. Les premières arrestations ont eu lieu début mars: au total, ils en ont arrêté 45, dont quelques très jeunes étudiants, quelques ouvriers, un avocat.

Q: Ils ont avoué?

LT: Ils ont signé des “confessions” admettant qu’ils avaient eu des discussions politiques. C’est toujours la même histoire: un ami en engage un autre à lire des livres politiques, ils se rencontrent, discutent sur ces livres. Et les rencontres deviennent régulières. C’est ça un “réseau”.

Le plus souvent, ce qu’ils avouent, c’est avoir “pensé” quelque chose, ou “dit” quelque chose. C’est pourquoi, dans 99 % des cas, les prisonniers politiques palestiniens sont jugés devant des tribunaux militaires israéliens avec, pour preuve, la confession.

Q: Comment est rédigée la confession?

LT: Les détenus sont interrogés en arabe, et la confession -- un résumé de leurs “aveux” -- est rédigée en... hébreu, langue qu’en général ils ne connaissent pas. Et ils doivent la signer après avoir entendu une traduction verbale en arabe.

Dans un cas précis, celui du jeune Munzir 17 ans, un frère de Nafez Nazzal, professeur à l’université de Bir Zeit,  le passage comprenant l”aveu” proprement dit aurait été rajouté ultérieurement par le policier qui l’a interrogé. Comment aller le prouver devant le tribunal?

Q: Pourquoi signent-ils tous? Vos clients se plaignent-ils d’avoir été torturés? Au bout de combien de temps pouvez-vous les voir?

LT: Légalement, je peux les voir, dans les territoires occupés, 18 jours après leur arrestation. Je n’ai jamais vu un client avant cette période de mise au secret de 18 jours. La famille, elle, doit attendre un mois.

En général, ils ne sont pas vraiment torturés, mais... ils sont maltraités, battus, forcés à rester debout pendant des heures, privés de sommeil.

Un de mes derniers clients s’est plaint d’avoir été très maltraité: il s’agit d’Ata Saleh Youssouf Ali, un Palestinien originaire d’un petit village près de Ramalla, soupçonné d’avoir fait partie d’un groupe qui a poignardé un chauffeur d’autocar israélien transportant les ouvriers palestiniens entre les territoires occupés et Israel.

Arrêté le 1er mai, il a été très secoué par les policiers qui l’ont interrogé; ils lui ont déchiré ses vêtements, craché dans la bouche, ils l’ont frappé à coup de pied sur les os, et l’ont obligé à rester une fois 22 heures debout, avec une cagoule sur la tête.

Le 15 mai, ils l’ont déshabillé devant sa soeur, et ils l’ont forcé à embrasser leurs chaussures. Et dimanche dernier (2 juillet) les policiers sont venus mesurer sa maison -- pour la dynamiter. J’ai dû intervenir auprès de la Cour Suprême, en fournissant un dossier avec les dépositions des témoins, pour sauver in extremis sa maison.

Q: Devez-vous parfois défendre de très jeunes détenus?

LT: J’ai un dossier: huit jeunes gens de la région de Hébron, âgés de 16 à 18 ans. Arrêtés début avril, ils sont accusés de faire partie d’une organisation illégale -- textuellement, d’être “organisés pour écrire des slogans sur les murs”. Quels slogans? Oh, des slogans du genre: “Mort aux collabos! Vive la Palestine”.

A Jérusalem même, 8 autres jeunes gens ont été arrêtés le 8 mars au moment où ils distribuaient des tracts invitant les Arabes israeliens à manifester: ils sont tous nés en 1961.

Q: Quelles sont les conditions de détention?

LT: Très mauvaises.

A Bersheeba, les prisonniers sont entassés par groupes de 80 à 100 par baraque. Ils ont droit à 25 minutes de visite par mois, et à 70 livres israéliennes (17 FF) par mois d’argent de poche. Récemment, pour protester contre leurs conditions de détention, ils ont chanté des chants palestiniens au moment des visites, et commencé une grève. Les “meneurs” ont été transférés à Turkarem.

Tulkarem... c’est un très joli camp de concentration au milieu du désert, avec des fleurs, un terrain de tennis, des baraques, ouvert pour les criminels... juifs.

Pour les Palestiniens, il y a, à l’écart, six baraques sur une autre colline, avec, derrière chaque baraque, une cour où ils ont le droit de se “promener” une heure ou deux par jour.

Maintenant, les détenus de Ramalla font à leur tour la grève -- ils refusent d’aller aux visites, ils refusent de faire la sortie quotidienne . Au début, c’était par solidarité avec ceux de Beersheba, maintenant, c’est pour... eux-mêmes.

Q: Comment êtes-vous jugée par vos compatriotes israéliens?

LT: Je suis considérée comme un traître.

Q: Par les militants du Goush Emumin?

LT: Par tout le monde. Parce que je suis avec les Arabes, contre les Juifs. Un point c’est tout. Je suis même considérée officiellement comme un “risque pour la sécurité du pays et un avocat de l’ennemi”. Lors du procès des deux Allemands et des trois Arabes accusés d’avoir voulu abattre un avion d’El Al au Kenya, le ministère de la défense a décrété que certaines  personnes, comme moi, n’étaient pas autorisées à suivre cette affaire. Je suis allée devant la Cour Suprême, et j’ai perdu.

Q: Comment le ministère de la défense a-t-il pu exclure certains avocats?

LT: Ils ont utilisé un article spécial du code criminel -- qui n’avait jamais été utilisé auparavant, et qui a ensuite été réutilisé contre Felicia Langer -- qui stipule que dans certains cas, seulement les avocats figurant sur une certaine liste, faite par eux, peuvent défendre les accusés.

Q: Pourquoi êtes-vous seulement deux femmes israéliennes -- Felicia Langer et vous -- à défendre les prisonniers politiques palestiniens?

LT: Ce n’est pas un hasard si nous sommes des femmes!

Q: Pourquoi?

LT: Parce que c’est un job très mal payé. Si quelqu’un veut faire une carrière... ce n’est pas comme cela. Et même si vous arrivez à vivre, vous perdez votre réputation, vous devenez une “Fatah”.

Q: Ecrivez-vous?

LT: J’écris des articles, ici et là... Et j’ai écrit un livre, qui va sortir, le “Guide des militants”, sur les droits des gens, en Israel, et dans les territoires occupés, au moment de l’arrestation, de la fouille, de l’interrogatoire.

Q: Et le “women’s lib”? Vous y intéressez-vous? Dans quel cadre?

LT: Dans le seul cadre qui existe.

Je milite pour la liberté d’avortement, pour l’égalité des droits, pour la suppression du statut religieux du mariage. Comme vous le savez, en Israel, il n’y a pas de mariage civil. On ne peut se marier que religieusement, entre deux personnes de la même religion.

Q: Etes-vous mariée?

LT: Au début, personnellement, je ne voulais pas me marier. Et nous nous sommes mariés, Michel (il est français) et moi, uniquement pour avoir le prêt pour cette maison.

Q: Pourquoi ne vouliez-vous pas vous marier?

LT: Question de principe.

(The Middle East magazine, October 1978)

 

 

 

 

 

 

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