CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KOWEIT: L'Opposition démocratique demande des comptes

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diwaniyaPrié de s’expliquer sur les revendications de l’opposition koweitienne, Cheikh Saad al Sabah, Premier ministre et prince héritier en exil, a nié au cours d’une récente conférence de presse à Paris (Hôtel Ritz, 10 septembre 1990) qu’il existât seulement une opposition au Koweit, priant ses auditeurs de ne “pas croire toutes les informations qui leur parviennent et qui ne visent qu’à démanteler le front intérieur koweitien”... Et il a affirmé qu’au Koweit, “nous vivons la main dans la main, tous unis derrière l’Emir Jaber”.

Affirmation qui ne peut que faire sourire les observateurs attentifs de la scène politique koweitienne, qui savent que depuis l’adoption de la Constitution en 1962, les cheikhs de la famille Al Sabah et les démocrates koweitiens n’ont cessé de s’opposer sur le partage du pouvoir. (cf L’émir du Koweit devant une balbutiante démocratie, Chris Kutschera, Le Monde Diplomatique, Octobre 1976).

Les partis politiques restaient légalement interdits. Mais deux “rassemblements” se sont peu à peu constitués en de véritables partis, qui ont longtemps formé les deux pôles de l’opposition démocratique koweitienne, avant l’émergence, plus récente, d’un troisième pôle, islamique.

Le Rassemblement Démocratique

Dr Khatib avec filletteCette organisation est issue du “Mouvement Nationaliste Arabe” (M.N.A.) qui s’est forgé à Beyrouth dans les années 50, quand l’université américaine de Beyrouth était un creuset révolutionnaire où se côtoyaient les intellectuels qui allaient diriger le Front Populaire de Libération de la Palestine (Georges Habache), le Front Populaire de Libération du Dhofar, et... le Dr Ahmed Khatib (Rassemblement Démocratique Koweitien). Volontiers considérés comme des extrémistes par les cheikhs de la famille Al Sabah, les dirigeants du Rassemblement Démocratique constituaient en fait l’aile modérée du M.N.A. et se sont vu reprocher par les dirigeants du Front du Dhofar, auxquels ils consacraient pourtant une large place dans leur magazine “At Talia” (L’Avant-Garde), de poursuivre une politique droitière.

Rêvant certes de renverser les monarques du Golfe pour créer une fédération socialiste arabe, ils estimaient cependant que le Koweit n’était pas “mûr” pour des changements radicaux et affichaient une politique “réformiste”. Au parlement, où ils parvenaient régulièrement à faire élire deux ou trois députés (Dr. Ahmed Khatib, Abdalla Naibari) et dans leur magazine “At Talia”, dirigé par Samir Munayes, ils ont depuis 30 ans fait entendre leur voix -- une voix dissidente -- sur trois sujets essentiels: la politique pétrolière, les problèmes de la société koweitienne, et la défense de la démocratie.

Parlement de KoweitOn ne reviendra pas ici sur la question de la nationalisation du pétrole koweitien en 1972-75, mais le débat sur les problèmes économiques et sociaux au Koweit reste d’actualité. Il avait animé les meetings à la koweitienne (diwaniya) de la campagne pour les élections parlementaires de février 1985; les discours du Dr Khatib, d’Abdalla Naibari et d’Ahmed Roubai avaient d’autant plus de retentissement qu’ils étaient enregistrés sur video-cassette (2.000 ex.) et sur cassettes (5.000 ex).

Les dirigeants du Rassemblement Démocratique n’ont pas cessé de critiquer un modèle de développement qui ne propose pas d’alternative à l’exploitation du pétrole, qui repose sur l’utilisation d’une main d’oeuvre étrangère et qui encourage l’importation de biens de consommation. “Nous devons mettre un frein à l’importation d’articles de luxe; nous n’avons pas besoin de ces flottes de voitures, de ces Rolls-Royce, ni de ces palais”, déclarait en 1985 A. Naibari, qui soulignait que moins de 30% de la population koweitienne consommait plus de 70% de l’électricité produite à Koweit.

Créer un peuple-troupeau

Le Rassemblement Démocratique dénonce également le népotisme qui sévit au sein de l’administration koweitienne: le recrutement de fonctionnaires en fonction d’un seul critère -- leur loyauté à l’égard des cheikhs -- indépendamment de toute compétence, ne pouvait qu’aboutir à la formation d’une administration inefficace et corrompue. Le ministère de l’Education est particulièrement visé par les responsables du Rassemblement Démocratique qui critiquent les programmes, le niveau des professeurs, et la qualité des services, que ce soit dans le secondaire ou à l’université. Le ministère de l’Education publie des statistiques mirobolantes, mais, qualitativement, le niveau serait très faible. Les professeurs koweitiens, dont la nomination doit être approuvée par les services de sécurité, ont un salaire double de celui des expatriés, mais ils sont souvent incompétents, tandis que les professeurs étrangers (égyptiens, etc) qui sont hébergés de façon misérable, ne travaillent pas sérieusement. “Cela se répercute dans tous les domaines”, dit un responsable du Rassemblement après avoir dressé ce réquisitoire, “cela explique pourquoi nous devons importer notre main d’oeuvre. L’objectif est clair: créer un peuple-troupeau, qui ne dise pas non”!

La guerre Iran-Irak

Au début de la guerre du Golfe (1980), le Rassemblement Démocratique avait adopté sur ce sujet délicat une position nuancée. Alors que la plupart des Koweitiens pensent qu’un Arabe doit prendre parti pour les Arabes -- que leur cause soit bonne ou non -- le Rassemblement avait quand même eu le courage de prendre position contre la guerre -- et contre l’Irak -- affirmant que les Irakiens n’auraient pas dû franchir la frontière et occuper des territoires iraniens. Mais à partir du moment où l’Irak s’est replié sur les frontières internationales et a affirmé sa volonté de rechercher une solution négociée, le Rassemblement  Démocratique a adopté une position plus pro-irakienne, affirmant que l’Iran devait mettre un terme aux combats et négocier. “Nous sommes contre l’exportation de la Révolution, nous sommes contre ceux qui veulent imposer un régime par la force”, disait, déjà, Abdalla Naibari.

Il y a bien d’autres thèmes que les dirigeants du Rassemblement Démocratique évoqueraient volontiers, mais sur lesquels ils pratiquent l’autocensure: la famille royale et son affairisme, l’Arabie Saoudite... “et nous ne disons pas que nous voulons une république”, dit en privé un des dirigeants du mouvement. En fait, après avoir été frappés par une nouvelle dissolution du parlement en 1986, les responsables du Rassemblement Démocratique ont révisé leurs ambitions vers le bas, concentrant leur lutte sur les problèmes de la démocratie. “Nous serions contents d’avoir un parlement librement élu, avec une presse libre, la possibilité de nous organiser sur le plan politique, et le respect des droits de l’homme”, admettait Abdalla Naibari... un an avant une nouvelle dissolution du parlement!

Le Rassemblement National

Comprenant, selon l’un de ses fondateurs, Jassem al Qatami, “quelques centaines de membres et deux mille sympathisants”, le Rassemblement National se situe dans une perspective nassérienne, militant pour l’unité arabe et une certaine justice sociale. Moins “gauchiste” que le Rassemblement Démocratique, mais peut-être plus farouchement anti-israélien, il aspire à une monarchie constitutionnelle qui réduirait les pouvoirs de l’Emir à ceux de... la reine d’Angleterre. Pratiquement seul de tous les politiciens koweitiens, Jassem al Qatami a soulevé la question du statut très particulier du Premier ministre, qui, en sa qualité de prince-héritier, est pratiquement inamovible. Selon la Constitution, le gouvernement peut en effet être renversé par une motion de censure votée par le parlement, mais c’est le même Premier ministre qui formera le nouveau gouvernement.

Recrutant ses partisans dans la bourgeoisie koweitienne, écartant toute idée d’action souterraine, “nous ne sommes pas un mouvement révolutionnaire, nous travaillons au grand jour, sur la table”,dit Jassem al Qatami, le Rassemblement National n’en est pas moins en butte aux persécutions du régime qui ne lui a jamais donné l’autorisation de publier une revue.

L’opposition islamique

Le recensement de l’opposition au Koweit ne serait pas complet si on omettait le mouvement islamique, scindé en deux tendances principales qui avaient 11 députés sur 50 au parlement de 1985, dont 2 pour les Salafiyn et 9 pour les Frères Musulmans. S’opposant sur des questions de dogme (sur l’invisible, sur Dieu), ils s’affrontent aussi sur des questions de stratégie politique: les Frères Musulmans koweitiens dépendent de l’organisation internationale des Frères Musulmans, tandis que les Salafiyn leur reprochent de prôner le “Djihad” contre d’autres musulmans -- et d’avoir des tendances “putschistes”. En fait, les militants islamiques -- Frères Musulmans ou Salafiyn -- sont les seuls à remettre en cause le principe de la monarchie. Reprenant les mots que la célèbre sourate 27 du Coran prête à la reine Bilqis -- “quand les rois pénètrent dans une cité, ils la saccagent, et ils font de ses plus nobles habitants les plus misérables des hommes” -- un militant salafiyn affirme: “Dans l’Islam, il n’y a pas de place pour les rois”.

La formation d’un “Front Constitutionnel”.

La dissolution du parlement en 1986 avait marqué une nouvelle étape dans la désaffection de nombreux  Koweitiens -- même les moins politisés -- à l’égard de la famille des Al Sabah. Sûrs d’avoir “maté” les Koweitiens, les Cheikhs ont fait preuve d’une arrogance invraisemblable. Des membres de l’opposition citent notamment le cas de Cheikha Latifa, la femme de Cheikh Saad, qui “oubliait” régulièrement de payer ses factures. Trois cents commerçants et fournisseurs auraient porté plainte -- évidemment sans espoir.  Cheikh Mohammed Khalifa, frère de l’ex-ministre du Pétrole, se serait comporté de façon encore plus extravagante, signant des contrats, ne les exécutant pas, important de la main d’oeuvre étrangère, “oubliant” de la payer;. Non contents de s’octroyer la majorité des sièges au gouvernement, les Cheikhs prennent désormais les meilleurs postes dans l’administration, allant jusqu’à s’attribuer la présidence des clubs.

“Cela devait exploser”, explique un militant nationaliste. En janvier 1990, le Rassemblement Démocratique et le Rassemblement National ont multiplié les manifestations pour le retour à un système parlementaire. En avril, l’Emir Jaber al Sabah annonce des élections pour un “conseil national” (majlis al watani) de 75 membres, dont 25 seront désignés par lui. Quelques jours plus tard, le Dr Khatib est arrêté dans une diwaniya où il dénonçait ce “parlement-croupion”. Il sera relâché au bout de quelques jours. En mai 1990, toutes les composantes de l’opposition koweitienne -- les deux rassemblements laics et les deux mouvements islamiques -- se regroupent au sein d’un “Front Constitutionnel” pour imposer aux Al Sabah le retour à un véritable système parlementaire. Les Cheikhs de Koweit ont réussi à liguer contre eux tous les courants de l’opposition.

L’opposition face à l’invasion irakienne

Lorsque Bagdad annonce le 2 août 1990, quelques heures après l’entrée des forces irakiennes dans Koweit, la formation d’un gouvernement provisoire, tous les observateurs s’interrogent: qui, dans l’opposition koweitienne, a accepté de collaborer avec Saddam Hussain? En fait, celui-ci n’a trouvé que des hommes de paille, des officiers irakiens: aucune personnalité koweitienne n’a voulu coopérer -- pas même Fayçal al Sanna, le responsable local du Baas pro-irakien.

Jassem al Qatami et le Dr Khatib nous révèleront qu’ils ont été contactés aux premières heures de l’invasion par des “amis communs” -- et qu’ils pourraient être aujourd’hui ministres, ou président du parlement. Mais ils ont catégoriquement rejeté ces propositions. Leur “appel aux forces populaires arabes” diffusé quelques jours après l’invasion est une condamnation sans appel du coup de force irakien. “L’unité arabe”, écrivent Jassem al Qatami, le dr Khatib et Ahmed Roubai, “ne peut pas se faire par la force des armes. Une unité authentique doit répondre aux aspirations populaires et procéder de méthodes démocratiques”.

Evoquant le “différend limité aux questions constitutionnelles” qui les oppose aux Al Sabah, les dirigeants de l’opposition démocratique laique déclarent qu’ils ne peuvent accepter qu’une “force étrangère, quelle qu’elle soit, vienne définir pour nous la nature du gouvernement, changer le régime de notre pays, à son gré, et installer une autorité en dehors du cadre constitutionnel”, et ils ajoutent qu’ils ne peuvent reconnaître que le gouvernement qui “tire sa légitimité de la constitution koweitienne, représentée par l’émir de Koweit”.

Abordant enfin le problème de la présence des troupes étrangères (américaines, européennes, etc) les signataires de l’appel affirment que le “retrait des forces irakiennes de Koweit et le retour à la légitimité mettront tout le monde d’accord sur le retrait des forces étrangères... Nous ne devons pas évoquer les conséquences et rester muets sur les causes”.

Surpris par l’invasion à l’intérieur du Koweit, les dirigeants des mouvements islamiques n’ont pu coordonner leur action avec les responsables des mouvements laics, mais ils ont publié de leur côté une déclaration très similaire. Ces déclarations avaient pour objectif de constituer devant l’envahisseur un front uni pour “la tâche qui unit tous les Koweitiens: la libération du Koweit”.

Quelle restauration?

Mais les Koweitiens pensent à l’avenir, et la question qui se pose désormais à l’opposition est la suivante: les Cheikhs de la famille royale tireront-ils la leçon des évènements qui viennent de se dérouler si jamais ils reviennent au pouvoir?

On peut imaginer trois scenarii:

- Les Al Sabah acceptent de respecter la Constitution et de mettre en place un véritable régime parlementaire;

- Ils continuent de bafouer la Constitution, comme avant l’invasion;

- Plus autocrates que jamais, se comportant en princes de retour de Coblence, ils suivent une politique de répression, calquée sur les méthodes irakiennes.

Cette dernière hypothèse n’est malheureusement pas à écarter. Sûrs de rentrer à Koweit derrière les chars américains, les Al Sabah sont plus intransigeants et absolutistes que jamais. Certains cheikhs reprochent à l’opposition d’avoir “encouragé” Saddam Hussain à envahir le Koweit -- et Cheikh Saad a refusé d’envisager une quelconque ouverture démocratique en déclarant (le 10 septembre 1990 à Paris) que “les Koweitiens ont manifesté qu’ils étaient satisfaits de leur sort... en refusant toute coopération avec Saddam Hussain”.

Les dirigeants de l’opposition démocratique n’en sont pas moins fermement résolus à demander des comptes à l’Emir Jaber et à Cheikh Saad, qu’ils accusent de ne pas avoir préparé le pays à résister à une éventuelle agression et d’avoir fait preuve d’une arrogance coupable lors des rencontres qui ont précédé l’invasion.  Et ils croient encore à une solution négociée de la crise koweitienne afin d’éviter les terribles ravages d’une guerre et qui permettra au mouvement démocratique koweitien de faire entendre sa voix. “S’il y a des négociations, concluent Dr Khatib et Jassem al Qatami, le peuple koweitien aura son mot à dire; nous poserons nos conditions. Ce ne sera pas seulement l’affaire des Al Sabah”.

(Les Cahiers de l’Orient, N.19, Automne 1990)

 

 

 

 

 

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