CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN IRAK : Les Kurdes ont-ils perdu la bataille de Kirkouk?

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Jérôme Mesnager

 

Le mouvement National kurde

 

Kurdistan, Guide Littéraire

 

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vue de la citadelle rasée"Il y a cinq ou six questions sur lesquelles je ne ferai pas de compromis", confiait récemment à un de ses proches Massoud Barzani, président de la région du Kurdistan: "l'identité, les frontières, les pechmergas, le budget, la loi pétrolière, et Kirkouk". La question de Kirkouk est certainement la plus explosive de toutes, et la plus frustrante pour les Kurdes. L'article 140 de la nouvelle constitution irakienne adoptée par un référendum le 15 octobre 2005 stipule, en reprenant l'article 58 de la Loi Administrative Transitoire (TAL), qu'un référendum devra être organisé avant la fin 2007 dans les territoires "disputés" (et notamment Kirkouk) pour décider s'ils souhaitent être rattachés à la région kurde qui jouit d'un statut (presque) fédéral dans l'Irak d'après Saddam Hussein.

Ce référendum est la dernière étape d'un processus complexe ayant pour objectif d'annuler un certain nombre de mesures prises par le Conseil de Commandement de la Révolution (CCR), l'instance suprême du parti Baas pendant les 35 ans de dictature du parti de Saddam Hussein: la déportation de dizaines de milliers de familles kurdes et turkmènes de Kirkouk, parallèlement à l'implantation de familles arabes, en majorité des chiites du sud de l'Irak, dans le cadre d'une campagne d'arabisation qui était un objectif stratégique de Saddam Hussein. Il s'agit également de corriger les modifications du découpage administratif du gouvernorat de Kirkouk, et des autres gouvernorats kurdes dont plusieurs districts ont été arbitrairement détachés et rattachés à d'autres provinces.

Après des mois d'atermoiements sous les gouvernements précédents, le premier ministre Nouri al Maliki s'est engagé en juillet 2006 à normaliser rapidement la situation, en créant une "commission de normalisation" dotée d'un budget de 200 millions de dollars (160 millions d'Euros), et à appliquer le calendrier suivant: Mars 2007, rétablissement des anciennes frontières administratives, juillet 2007, recensement, et avant la fin 2007, organisation d'un référendum.

Un calendrier pas respecté

Il est aujourd'hui évident que ce calendrier ne sera pas respecté. La nouvelle commission de normalisation présidée par Hachem Sibli, ministre de la justice, n'a pas été plus efficace que la précédente dirigée par Hamid Majid Moussa, secrétaire général du Parti communiste irakien. D'une part, la commission n'a plus de président, Hachem Sibli ayant donné sa démission après avoir subi de fortes pressions. Et seulement quelques millions de dollars ont été transférés sur le compte en banque de la commission. Mohammed Ihsan, ministre des affaires extra Mohammed Ihsanrégionales (territoires disputés) du gouvernement kurde et membre de la commission affirme qu'elle fonctionne normalement, que la démission de son président n'est "pas une affaire", et que 16.000 Arabes se sont inscrits à Kirkouk pour retourner dans le sud de l'Irak, tandis que 48.000 familles kurdes se sont inscrites pour retourner à Kirkouk. "Nous allons donner de l'argent (12.000 Euros par famille) aux Arabes avant d'aider les Kurdes", ajoute Mohammed Ihsan, reconnaissant qu'aucune somme d'argent n'a été distribuée jusqu'à maintenant, et qu'aucune famille arabe n'est partie de Kirkouk dans le cadre du processus de normalisation.

Il est très significatif que l'ancien découpage administratif n'ait pas été rétabli à la date prévue en mars 2007. Le rattachement à Kirkouk des districts de Chemchemal, Kalar, Kifri et Tuz Khurmatu est en effet, comme l'explique Fouad Hussein, porte-parole de Massoud Barzani, une mesure en même temps facile à prendre et très politique. "Il ne faut pas beaucoup de temps pour annuler une décision du Consil de Commandement de la Révolution (CCR). Cela ne nécessite pas un vote du Parlement. C'est une décision qui doit être prise par le Conseil Présidentiel -- le président de la République, Jelal Talabani, et les deux vice-présidents, Tarek al Hachemi et Adel Abdoul Mahdi. Mais chacun d'eux dispose d'un droit de veto, et si l'un d'eux dit "Non", c'est fini". Le fait que ces trois politiciens n'aient pu se mettre d'accord et arriver à une décision sur un sujet qui est inscrit dans la constitution en dit long sur le fonctionnement du régime irakien actuel.

Et le mois de juillet s'est écoulé sans aucun signe de préparatif du recensement qui permettra d'établir les listes des électeurs pouvant participer au prochain référendum. Les responsables kurdes minimisent ce retard en disant qu'après tout ils disposent des listes des électeurs qui ont voté aux premières élections législatives (30 janvier 2005), au référendum sur la constitution (15 octobre 2005), aux secondes élections législatives (15 décembre 2005), et des listes de distribution de rations alimentaires. Aussi, selon eux, faut il seulement mettre à jour ces listes en inscrivant les électeurs qui ont atteint l'âge de 18 ans depuis les dernières élections, et les nouveaux venus.

Kurde deShorjaCe flegme apparent cache une profonde inquiétude et l'existence de profondes divergences chez les dirigeants kurdes, accentuées par le fait qu'ils réalisent que leurs options sont limitées. Contre toute vraisemblance, Mohammed Ihsan, ministre des affaires extra régionales du gouvernement kurde de Nechirvan Barzani, affirme que "le référendum aura lieu, définitivement". Comme on lui demande s'il pense que le référendum peut encore avoir lieu avant la fin 2007, Adnan Mufti, dirigeant de l'UPK de Jelal Talabani et président du Parlement kurde, répond… par un long silence, en disant finalement: "Je ne répondrai pas à votre question si vous devez me citer". Saadi Pira, également un dirigeant de l'UPK, est plus direct: "Techniquement, il n'est pas possible d'organiser le référendum dans les délais prévus, pour des raisons de sécurité, à cause des retards de paiement du gouvernement de Bagdad, et de problèmes dans l'enregistrement des changements de domicile".

Tout en refusant d'envisager la possibilité que le référendum puisse ne pas avoir lieu à la date prévue, certains politiciens kurdes, comme Dr Mahmoud Osman, un député indépendant du Parlement irakien, ou Saadi Pira, et Safin Dizaye, porte parole du PDK de Massoud Barzani, sont disposés à envisager un report de la date limite de quelques mois -- trois mois, six mois au maximum -- s'il y a des signes clairs de progrès pendant ces quelques mois. "Ajourner le référendum d'un an, et ne rien faire, serait très mauvais", dit Saadi Pira. "Cela conduirait à un désastre", confirme Fouad Hussein.

Les dirigeants kurdes d'Erbil savent très bien qui fait obstacle à l'application de l'article 140. "Ce n'est pas comme dans les années 1970, quand Saddam Hussein a ajourné indéfiniment le référendum prévu par les accords du 11 mars 1970", affirme Adnan Mufti. "Aujourd'hui il n'y a plus de dictature à Bagdad, Nous pouvons discuter avec eux et formuler nos demandes. Mais nous sommes confrontés à l'opposition des anciens baasistes, de certains membres du Front turkmène, et de certains chiites. Et notre principal problème, c'est l'opposition de la Turquie et des pays arabes".

Plus pessimiste, Nouri Talabani, membre indépendant du parlement kurde, soutient que "les Arabes ont été forcés d'accepter le compromis de l'article 140, mais sauf quelques libéraux et quelques éléments de gauche, ils ne croient pas à ce compromis et ils n'ont pas l'intention de l'appliquer". Fouad Hussein, porte-parole officiel de Massoud Barzani, ne se gêne pas pour dénoncer des "gens qui sont au gouvernement et sont opposés à l'article 140, mais qui ne le disent pas ouvertement et invoquent des raisons techniques".,

Les dirigeants kurdes répugnent manifestement à discuter cette éventualité quand on leur demande quelles sont leurs options si le référendum n'a pas lieu avant la fin 2007. Adnan Mufti répond qu'il n "veut pas exposer nos options pour permettre aux autres de choisir". Fouad Hussein déclare que si on en arrive à cette extrémité, les Kurdes peuvent retirer leurs ministres du gouvernement. "Et si nous nous retirons, le gouvernement tombe". A condition de ne pas être identifiés, certains responsables kurdes disent qu'ils n'auraient pas d'autre alternative que de s'emparer par la force de Kirkouk. "Devrions nous répéter le coup de force du PDK du 31 Août 1996?", dit sérieusement un dirigeant de l'UPK, en faisant allusion aux évènements de 1996, quand Massoud Barzani a repris le contrôle d'Erbil à l'UPK avec l'aide de l'armé irakienne.

Le rôle des Américains

Mais ces responsables kurdes sont conscients qu'une telle initiative, à moins d'être appuyée par les Américains, risquerait de provoquer des réactions imprévisibles des Turcs et des Iraniens. "Si les Américains nous permettaient de contrôler la situation à Kirkouk et à Mossoul, nous le ferions en peu de temps", déclare officiellement Fouad Hussein. Mais c'est un énorme "Si"… Et pour l'instant, les Américains n'ont pas envoyé de signal positif aux Kurdes. "Quand nous demandons aux Américains leur opinion sur l'attitude du gouvernement de Bagdad, ils répondent "Nous n'intervenons pas", rapporte Dr Mahmoud Osman avec une certaine amertume, ajoutant "ils ont fait la guerre, ils occupent l'Irak depuis quatre ans, mais ils "n'interviennent pas". (rires). Et de conclure "Cela veut dire qu'ils ne s'opposent pas à l'attitude de Bagdad".

La triste vérité, c'est que les Kurdes ont peu de cartes en mains. Les dirigeants kurdes sont convaincus que Nouri al Maliki est le meilleur Premier ministre qu'ils puissent avoir. "Nous sommes partenaires", dit Mohammed Ihsan, "nous sommes dans le même bateau. Et si quelque chose leur arrive, nous sommes dans le pétrin".

Pour de nombreux Kurdes qui parlent plus franchement que leurs dirigeants, la bataille de Kirkouk est perdue. "Si le référendum n'a pas lieu avant la fin 2007, il n'aura jamais lieu", affirme Nouri Talabani, "parce que la situation sera de plus en plus complexe, et les pressions vont augmenter".

Ferhad Pirbal, un professeur d'université et un intellectuel qui s'est fait un nom au Kurdistan en exprimant haut et fort des opinions pas toujours politiquement correctes, n'est pas le seul à penser que les Kurdes peuvent finalement tirer un certain profit de la politique d'atermoiements de Bagdad, une politique qui a pour but de retarder le référendum pour mieux le supprimer.

"Le gouvernement actuel de Bagdad, comme les précédents, joue avec cette question. C'est une tradition culturelle arabe de la trahison. Comme entre 1970 et 1974 Ahmed Hassan al Bakr a essayé trois fois de tuer le général Barzani et n'a pas fait le référendum". "Il faut oser le dire", ajoute Ferhad Pirbal au cours d'un entretien dans un français parfait dans le jardin du club des écrivains d'Erbil,, "ce n'est pas du racisme, ni du chauvinisme. C'est eux qui sont chauvins. Il y aura un fossé entre les Arabes et les Kurdes. Et je suis content que les Arabes nous trahissent. Je peux dire aux gens: "Voilà ce que les dirigeants arabes, les Arabes qui se disent démocrates, font contre les Kurdes". Ils ne veulent pas qu'on vive ensemble dans un Irak unifié".

(Le Nouvel Observateur, N° 2240, 11 Octobre 2007)

 

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