CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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TUNISIE: Habib Mokni, le M.T.I, l'Islam et le Pouvoir

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Etabli en France depuis le début des années 1980, condamné en septembre 1986 à 20 ans de travaux forcés, Habib Mokni est le représentant en France du Mouvement de la Tendance Islamique (M.T.I).

Q: Quelle place occupe le M.T.I dans le mouvement islamique tunisien?

Habib Mokni: Le M.T.I. couvre moralement la quasi-totalité du terrain. Bien qu’il soit un mouvement civil, il s’est imposé comme le premier défenseur de l’islam. En Tunisie, nous n’avons pas de clergé, pas d’islam institutionnel: le régime a liquidé les institutions. Il a perdu sa légitimité islamique. Qui représente l’islam chez nous? On pourrait dire que c’est le M.T.I. Sur le plan de l’organisation, il y a quelques groupuscules qui n’ont pas de crédibilité politique mais qui essaient, à la périphérie du mouvement, de profiter de la fragilité du système pour prêcher quelques idées plus ou moins radicales. Le parti de la libération islamique? Il est très faible en Tunisie, il a été presque entièrement décapité à la suite de deux procès. A mon avis, le plus gros des troupes ou, plus exactement, du potentiel islamique, n’a pas encore été encadré. C’est un potentiel que le M.T.I. cherche à organiser. Il se peut que, faute de moyens, il soit la cible d’autres tentations.

Q: Comment le M.T.I. conçoit-il l’islam?

H.M: Pour nous, l’islam est le premier défenseur des libertés, des droits de l’Homme. Concrètement, nous sommes pour le suffrage universel, pour le recours au verdict du peuple. C’est le peuple qui choisit à qui confier la direction de ses affaires. Une fois au pouvoir, nous serons d’autant plus aptes à mener le jeu démocratique que nous l’avons accepté dans l’opposition.

Q: Le M.T.I. acceptera-t-il de perdre le pouvoir?

H.M: Evidemment. C’est un point capital. Nous ne devons pas gouverner par la force. Il vaut mieux revenir dans l’opposition, c’est moins compromettant. Tuer des gens, les réprimer, c’est ce qu’il y a de plus contraire à la religion. Ce qui nous intéresse, c’est la confiance du peuple. Nous voulons être proches des gens.

Q: Le M.T.I. est-il un parti comme les autres?

H.M: Nous avons choisi le multipartisme. Ce n’est pas facile. Cela veut dire que le M.T.I. se considère un parti comme les autres, qu’il accepte de traiter avec un système qu’il considère illégitime. Notre comportement repose sur des bases idéologiques. Nous n’exclurons jamais personne: c’est le peuple qui s’en chargera. Ce que nous proposons, les Frères Musulmans ne l’ont fait nulle part ailleurs: ni en Egypte, ni au Soudan, où ils refusent de collaborer avec le Parti communiste.

Q: Si le Parti communiste n’obtient que 10 % des voix, l’autoriseriez-vous, malgré tout, à participer à la vie politique?

H.M: Bien sûr, la liberté est sacrée! Il faut gérer la différence et non la liquider. Le plus efficace est de lui donner le cadre, la possibilité de s’exprimer et d’inviter les protestataires à subir l’épreuve du suffrage populaire, à être jugés par le peuple. La meilleure façon d’affronter un adversaire, c’est face au public. Au cours d’un débat télévisé, par exemple. Le gouvernement musulman n’exercera pas de tutelle. Ce n’est pas de l’idéalisme, mais une conviction religieuse. En tant que gouvernement élu démocratiquement, et, en même temps, en tant que gouvernement religieux, je serai à la fois serviteur et intermédiaire: je dois toujours laisser au peuple son rôle d’arbitre.

Q: Quelle est votre conception de la liberté? Si le M.T.I. arrive au pouvoir, toutes les femmes devront-elles porter le “hijab”?

H.M: Dans toutes les démocraties, il y a des lois, votées par la majorité. La minorité doit accepter la décision majoritaire. En privé, toute personne peut faire ce qu’elle veut, mais, dans la rue, le comportement minoritaire doit respecter les convictions, les croyances de la société. Les coutumes, les moeurs, relèvent des traditions d’une société et de ses convictions; ici il ne s’agit pas de prendre une décision politique. Cela dit, la notion de majorité est relative. Si nous avons 51% des voix contre 49%, on peut dire que l’opposition est presque aussi importante que la majorité. Mais il serait inadmissible qu’une minorité qui n’a totalisé que 10% des suffrages veuille se comporter de manière provocante. En ce qui me concerne, cela ne me gêne pas que, dans une société majoritairement musulmane, une femme sorte dans la rue, le visage plus ou moins dévoilé. Mais pas avec une mini-jupe, bien sûr, ni la poitrine découverte.

Q: Et si la minorité ne respecte pas les décisions de la majorité?

H.M: Dans les sociétés où règne la loi, la majorité doit se défendre et défendre ses conceptions à travers la loi. On ne peut pas permettre l’arbitraire: le gouvernement est là pour protéger les citoyens. Chez moi, je fais ce que je veux; mais, en société, la minorité doit respecter la volonté de la majorité.

Q: Quel est, selon vous, le pourcentage de Tunisiens qui partagent les conceptions du M.T.I?

H.M: Environ 20% -- c’est l’acquis. Le potentiel reste de l’ordre de 70 à 75 %. Tout va dépendre des moyens, du dialogue qui va s’engager, de notre compétence. Même si les Tunisiens sont à 90% avec l’islam, ils ont peur de l’idée même d’un régime islamique, de la “charia”, de mots tels que “gouvernement islamique”. Cette peur s’explique par l’absence dans l’histoire de référence proche et convaincante. Il faut tenir compte également des effets de la laïcité et des mauvais exemples de régimes islamiques comme l’Iran et l’Arabie Saoudite. Cette absence de référence historique constitue notre handicap essentiel. C’est la raison pour laquelle il nous est si difficile d’imposer l’idée d’un gouvernement islamique même si les gens croient en Dieu et au Prophète.

Q: Comment concevez-vous le gouvernement islamique tunisien?

H.M: L’avènement d’un tel gouvernement est possible, il est même nécessaire. Tout ce que l’on peut dire aujourd’hui est que sa conception doit être adaptée à notre réalité. On ne peut pas prévoir cette conception dans le détail. Celle-ci sera l’aboutissement d’un débat et subira l’influence des autres idéologies -- pas sur le fond, mais dans la forme. Sur le fond, l’islam est ferme; dans la forme, l’islam reste souple et pragmatique. Aujourd’hui, je ne réclame pas la constitution d’un gouvernement islamique. Nous ne sommes pas candidats à la succession de Bourguiba. Nous ne demandons pas l’application de la “charia” -- dans l’immédiat. Tout ce que nous demandons, c’est la liberté de dialoguer. Nous ne demanderons le pouvoir que lorsque nous serons prêts. Aujourd’hui, nous nous battons pour notre droit à l’existence. Si le mouvement est autorisé, il aura des idées nouvelles: c’est cela qui fait peur.

Q: En quoi le M.T.I. est-il différent des Frères Musulmans?

H.M: Nous avons la même plate-forme idéologique que les Frères Musulmans d’Egypte, du Soudan ou de Syrie, la même conception de l’islam sur le plan théorique et idéologique. Ce qui nous distingue, c’est l’adaptation à la réalité. Nous sommes un mouvement tunisien, et la société tunisienne est différente de la société égyptienne ou soudanaise. Au Soudan, le peuple est très attaché à l’islam traditionnel. La société tunisienne est une société très jeune, traversée par différents courants non islamiques et favorables au multipartisme. Notre mouvement n’est pas un mouvement religieux mais un mouvement jeune qui a choisi un islam jeune, adapté à une réalité déterminée.  Le seul fait d’accepter les communistes nous distingue déjà des Frères Musulmans égyptiens ou soudanais.

Q: Quelle est l’attitude du M.T.I. à l’égard de la révolution islamique d’Iran?

H.M: La révolution islamique d’Iran n’est ni une référence, ni un modèle. Il n’empêche que c’est une expérience islamique. Malgré tous les excès que l’on peut remarquer, elle a pu s’imposer et affronter tous les complots de l’intérieur et de l’extérieur. Elle continue de mobiliser des millions de gens dans un effort de libération et d’indépendance. En même temps, elle a su gérer la société iranienne économiquement et politiquement, si bien que la situation actuelle en Iran n’est pas pire, du point de vue économique, que celle des pays arabes.

Q: Elle n’est pas une référence, parce qu’elle est chiite?

H.M: Parce qu’elle présente beaucoup de particularités. Elle mérite d’être analysée, étudiée, mais, encore une fois, ce n’est pas une référence: nous ne cherchons pas à la copier.

Q: Parce qu’elle est chiite?

H.M: Le fait chiite est, il est vrai, important. Khomeini a pu mobiliser le peuple iranien, parce qu’il est chiite. Chez nous, dans notre société sunnite, nous n’avons pas le même attachement pour les imams. Les religieux n’auront jamais chez nous un impact, une audience comparable à celle qu’ils connaissent en Iran. Et puis la société tunisienne est assez laïcisée, alors que la société iranienne est très religieuse. Bref, l’expérience iranienne est tellement particulière que nous n’en attendons pas grand chose.

Q: Le gouvernement islamique proposé par le M.T.I. est-il proche de celui qui fonctionne en Iran?

H.M: Oui, dans la mesure où il y a en Iran une république,avec une constitution islamique de type occidental qui reconnaît la séparation des trois pouvoirs. Mais le problème est que nous ne voulons pas de rite (mazhab) imposé comme rite d’Etat, car cela consacre les divisions entre les diverses doctrines. Nous formulons également des réserves sur d’autres points de détails, en particulier pour ce qui concerne le rôle des imams.

Q: En définitive, quel jugement portez-vous sur la république islamique d’Iran?

H.M: Sur le plan théorique, au niveau du texte de la constitution islamique, c’est formidable. Dans la pratique, c’est autre chose. Il est évident qu’il n’y a pas de liberté politique. Il n’y a plus d’opposition. Pourquoi? C’est une autre question. Les Iraniens ont prétendu que l’opposition était terroriste. Là se situe l’épreuve: une fois l’islam au pouvoir, comment conserver des espaces suffisants pour les libertés, avec tous les défis, tous les handicaps? Tout le problème est là, il faut surmonter toutes les difficultés, tous les sabotages, pour montrer que l’islam est libéral et respecte les droits des gens. En définitive, les Iraniens ont échoué à conserver un climat démocratique, un climat de liberté.

(Les Cahiers de l’Orient, N.7. 3eme trimestre 1987)

 

 

 

 

 

 

 

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