CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN La fin d'un tabou: Vers de nouvelles frontières...

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Qazi Mohammed, 1946Toute l’histoire du mouvement kurde, depuis le début du XX° siècle jusqu’aux années 1970, se résume à la lutte pour l’autonomie. C’est ce qu’évoque le Traité de Sèvres (1920), c’est ce que demande Qazi Mohammed pour la République de Mahabad (1946), c’est ce qu’obtient le général Barzani avec les accords du 11 mars 1970, signés par Saddam Hussain.

L'influence soviétique

Il est probable que cet objectif a été adopté par les partis kurdes d’Iran et d’Irak sous l’influence des Soviétiques: c’est une façon commode de résoudre le problème des nationalités. C’est en effet une solution facile pour un pouvoir central, qui donne des “droits”, dans le domaine de l’administration locale et dans le domaine culturel, à un peuple remuant, sans remettre en cause l’ordre établi, et sans toucher aux sacro-saintes frontières. C’est un slogan qui peut, croyait-on, être accepté par les pays arabes dont les chefs kurdes irakiens recherchent alors l’alliance: la Syrie, l’Egypte.

Le problème, c’est que le statut de l’autonomie consacre le statut de “minorité”. Cela pourrait être une solution si les Kurdes étaient effectivement une minorité, peu nombreuse, vivant dans un seul pays.

Général Barzani, 1971La meilleure preuve que le statut de l’autonomie ne peut pas résoudre le problème kurde, c’est que si les accords de mars 1970 n’avaient pas été délibérément sabotés mais réellement appliqués par les dirigeants irakiens, cela aurait consacré la coupure entre les Kurdes d’Irak et leurs frères ou leurs cousins d’Iran, de Turquie et de Syrie.

Les Kurdes ne sont pas une petite “minorité”, mais un des principaux peuples du Moyen-Orient, avec plus de 25 millions de Kurdes vivant à cheval sur la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie -- sans mentionner les quelques centaines de milliers de Kurdes vivant dans le Caucase et en Asie Centrale... Il faut donc regarder la vérité en face: il n’y a pas de solution au problème kurde sans tracer de nouvelles frontières.

Les frontières du Kurdistan: récentes et artificielles

Il faut d’abord rappeler que les frontières du Kurdistan sont artificielles, et récentes: le tracé de la frontière entre l’empire ottoman et l’empire persan n’a pas cessé d’être modifié au cours des siècles en fonction des victoires des armées d’un camp ou de l’autre; le tracé actuel date de la première guerre mondiale, avec quelques modifications autour de l’Ararat en 1932. La frontière entre la Turquie et l’Irak, création entièrement artificielle des diplomates Britanniques, n’a été fixée définitivement qu’en décembre 1925 par la Société des Nations (SDN) qui rattachait le fameux vilayet de Mossoul à l’Irak du roi Fayçal -- un rattachement que la Turquie n’a jamais vraiment accepté: en 1995, le président Demirel relançait une nouvelle fois le débat avec des déclarations retentissantes! La Syrie, créée elle aussi en 1920, a connu ses dernières modifications de frontières avec la cession du sandjak d’Alexandrette par la France à la Turquie en 1939. Rappelons enfin qu’entre l’Iran et l’Irak, les dernières modifications datent de 1975 (accord d’Alger), 1980 (première guerre du Golfe) et 1990 (deuxième guerre du Golfe).

De nouvelles frontières et de nouveaux Etats en Europe et en Afrique.

Abdoulla Ocalan, 1993L’Histoire récente consacre la fin d’un tabou: les frontières ne sont pas immuables. Que ce soit dans l’ex-URSS, avec la proclamation de l’indépendance des Etats du Caucase (Azerbaidjan, 1990) et des Etats de l’Asie centrale (1991) ou avec l’éclatement de l’ex-Yougoslavie (1991), le caractère sacro-saint des frontières a péri. Et qu’on ne parle pas du caractère “artificiel” d’un Etat kurde... à côté des efforts et de l’argent consacrés par la communauté internationale à la création d’un Etat en Bosnie-Herzégovine... Et en Europe occidentale, on évoque de plus en plus ouvertement la disparition de la Belgique, pourtant membre fondateur de l’Union Européenne, et le rattachement de la Wallonie à la France... Et en Italie aussi...

En Afrique aussi, avec l’indépendance de l’Erythrée, arrachée à l’Ethiopie après une guerre de 30 ans, le mythe du caractère immuable des frontières hérité de la colonisation a péri. Et ce n’est qu’un début: la crise dans la région des grands lacs, les bouleversements au Zaïre, la guerre civile au Soudan, tout indique que la carte de l’Afrique va être retracée, comme l’écrivain nigérian Wole Soyinka, prix Nobel de littérature, le dit dans une interview retentissante dans l’Express du 3 avril 1997:

“La décision de l’OUA de déclarer intangibles les frontières de la décolonisation a été une erreur tragique. C’était de la folie. Cela n’a pas évité qu’il y ait des guerres civiles. Je ne dis pas qu’il faille tout changer. Mais je crois que nous devons cesser de considérer ce principe comme un dogme. On ne peut pas raisonner dans l’abstrait quand le sort d’êtres humains est en jeu. Il faut adopter une approche pragmatique au cas par cas. Laisser massacrer des centaines de milliers de gens au nom de l’intangibilité des frontières est en tout cas une ineptie”. Et Wole Soyinka conclut que la communauté internationale doit “conduire des actions préventives dès que des signes précurseurs” de crise apparaissent.

Et pourquoi pas au Moyen-Orient?

En ce qui concerne le Moyen-Orient, ce sont des journalistes américains, et pas n’importe lesquels, mais Jim Hoagland et Stephen Rosenfeld, éditorialistes du Washington Post, qui ont les premiers soutenu  qu’il faut envisager de redessiner la carte de la région, et éventuellement de démembrer l’Irak pour créer un Etat kurde. Dans l’éditorial “The world would be better off with a downsized Iraq” (International Herald Tribune, 12 septembre 1996) Jim Hoagland affirme que “le temps est venu de penser l’impensable...  Il est temps pour Washington  de ne plus considérer l’intégrité territoriale de l’Irak comme la plus grande valeur”.

Stephen Rosendfeld dans “The idea of helping Iraq to break up has its merits” (International Herald Tribune 21 septembre 1996) évoque longuement un article publié dans “National Interest” par Daniel Byman, un chercheur du MIT, selon lequel le “démembrement de l’Irak en trois entités” résoudrait d’un coup plusieurs problèmes: il ferait disparaître la menace permanente que constitue le régime de Saddam Hussain pour les Etats pétroliers du Golfe et permettrait aux chiites du Sud et aux Kurdes du Nord de satisfaire leurs aspirations. Tout en admettant que cette thèse va “à contre-courant du consensus actuel”, Stephen Rosenfeld conclut que le président élu en novembre 1996 ne pourra pas éviter ce dossier.

Vers la création d’un Etat kurde

La solution la plus évidente consiste à protéger l’embryon d’état kurde dans le nord de l’Irak -- malgré l’impéritie des chefs kurdes, ou contre elle -- en consolidant le gouvernement et le parlement kurdes d’Erbil et en proclamant que cette “dynamique” et cette “expérience” peuvent aboutir à la création d’un Etat kurde, sur le territoire actuel du Kurdistan irakien, protégé et reconnu par la communauté internationale.

La solution de la question kurde passe ensuite par la création en Turquie d’une “région kurde”, avec son identité politique, administrative et culturelle, qui pourrait déboucher, avec le temps, sur la création d’un Etat kurde fédéral. La création d’une telle entité pose d’immenses problèmes: au Kurdistan irakien le tracé des “frontières” est connu -- même s’il est récusé par le gouvernement de Bagdad: pour le mouvement kurde, Kirkouk, Khanakin et Sinjar font partie du Kurdistan.

Au Kurdistan de Turquie, il faut pour la première fois tracer des “frontières”, déterminer où est la capitale, proposer des institutions, préciser leurs attributions. Que je sache, rien de tout cela n’a été évoqué de façon précise. En Turquie se pose aussi le problème alarmant de la migration de centaines de milliers de Kurdes chassés de chez eux par la guerre vers les grandes villes de l’ouest du pays. Que deviendra cette population kurde “off-shore”? Reviendra-t-elle chez elle si la création d’une “région kurde” apporte la paix? Cette population peut jouer un rôle déterminant dans la lutte. Mais cette émigration peut aussi, si elle continue et si elle s’installe, dangereusement vider de sa substance et de son sens la “région kurde” enfin créée.

Que se passera-t-il ensuite? En Iran en particulier? C’est aux Kurdes de le dire -- et de le faire -- s’ils veulent un jour réaliser leur rêve d’indépendance et réunir toutes les parties du Kurdistan. Mais ce rêve n’est pas plus fou que celui d’autres peuples qui ont lutté ou qui luttent depuis plusieurs décennies pour atteindre l’indépendance.

La “provincialisation” du mouvement kurde

Faisons un rêve: si demain la région du Kurdistan d’Irak et la région du Kurdistan de Turquie pouvaient fusionner et ne faire qu’une, le mouvement kurde est-il prêt à une telle éventualité?

La réponse est clairement, hélas, non!

- Le mouvement kurde irakien a toujours enfermé sa lutte dans le cadre irakien, comme le mouvement kurde iranien dans le cadre iranien.

- En Turquie, le mouvement kurde a une vision plus claire de sa stratégie. Mais une certaine tendance à l’hégémonie ne favorise pas la coopération avec les autres branches du mouvement kurde.

Il faut, d’une façon ou d’une autre, en finir avec cette “provincialisation” du mouvement kurde. Il faut que tous les partis kurdes affirment le droit à l’autodétermination du peuple kurde. Et créer les institutions et les organisations capables de gérer un jour un Kurdistan enfin réunifié.

Pour la renaissance de la culture kurde

Le Kurdistan n’est pas divisé que par des frontières politiques: les Kurdes sont aussi divisés par des frontières culturelles, et notamment par les alphabets hérités des divers pays “hôtes”: certains écrivent leur langue kurde avec l’alphabet arabo-persan, d’autres avec l’alphabet latin.

Il y a certes une culture kurde commune, dont l’héritage se fait essentiellement par voie orale. Mais cette culture est menacée par la répression, et les intellectuels kurdes se tournent vers la culture dominante, arabe, turque, persane. On ne fait pas impunément quatre ou six ans d’études à Bagdad, Istanbul et Ankara, Téhéran ou Damas. Avec le diplôme, on acquiert des repères, des valeurs, des références, tout un univers qui fait que le diplômé auquel on impose une identité politique est victime en même temps d’une colonisation culturelle.

Le mouvement kurde a malheureusement souvent tendance à négliger la dimension culturelle de la lutte. J’ai pu entendre, lors d’une conférence comme celle-ci, le représentant d’un mouvement kurde pour lequel j’ai par ailleurs beaucoup de considération déclarer: “Nous résoudrons les problèmes de la culture kurde plus tard... Quand nous aurons nos institutions, ce sera facile”...

C’est une erreur. Une grave erreur.

C’est un domaine dans lequel les Kurdes peuvent agir immédiatement, sans demander d’autorisation à personne. La diaspora kurde, en Europe et en Amérique, qui jouit d’une totale liberté d’action, dans le domaine culturel en tout cas, peut jouer un rôle considérable, en menant une politique culturelle digne de ce nom, en ouvrant de nouveaux centres culturels, en aidant ceux qui existent déjà, en ayant une véritable politique de publication et de diffusion de la culture kurde.

Une réflexion sur l’adoption d’un alphabet unique s’impose. Des pays pas très éloignés, en Asie Centrale, viennent de donner l’exemple en changeant d’alphabet:  l’Ouzbekistan, le Turkmenistan, l’Azerbaidjan, ont décidé en 1993 d’abandonner l’alphabet cyrillique et ont adopté l’alphabet latin (le Tadjikistan, lui, a décidé de revenir à l’alphabet arabo-persan). Personnellement je pense que les Kurdes d’Iran et d’Irak devraient décider d’adopter l’alphabet latin, comme les Kurdes de Turquie et de Syrie l’ont fait, il y a plus de 50 ans: ce serait un premier pas vers la réunification de la culture kurde, et en même temps cela rapprocherait les Kurdes d’Irak et d’Iran d’un Occident dont ils veulent se faire mieux connaître et dont ils veulent partager les idéaux.

(Inédit)

 

 

 

 

 

 

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