CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN: Un échouage mystérieux à Fréjus

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“Dans dix ans, je vous raconterai tout”: cette confidence de l’une des 908 réfugiés kurdes, dont environ 400 enfants, qui ont débarqué sur la côte varoise à l’aube du 17 février, confirme ce que soupçonnent les responsables des organisations humanitaires et des administration chargées d’accueillir ces réfugiés à Fréjus: le récit qu’ils font de leur exode depuis leur fuite du Kurdistan irakien ne correspond pas tout à fait à la réalité... Normal, quand on débarque du pays de Saddam Hussain...

Tous font le même récit

Pratiquement tous font le même récit que Barakat et Khalaf. Ces deux frères, âgés d’environ trente ans, sont originaires, disent-ils, de Bara, une bourgade de la région de Sinjar, à l’extrême ouest du Kurdistan irakien: c’est, en face du “bec de canard”  que dessine la frontière syrienne,  une région stratégique que jamais les autorités de Bagdad n’ont voulu inclure dans la “région autonome” kurde. Avec Kirkouk et son pétrole, et Khanakin, autre point stratégique, celui-là à la frontière iranienne, Sinjar a toujours été un des principaux sujets de discorde entre Bagdad et les Kurdes dans toutes les négociations qui ont précédé et suivi la guerre du Golfe... Autre particularité, la région de Sinjar est peuplée de Yézidis, des Kurdes qui pratiquent une religion remontant à l’époque pré-islamique, que les musulmans sunnites ont souvent persécutés, les considérant comme des hérétiques.

Naufragés de Fréjus avec volontaire de la Croix-RougeMais Barakat et Khalaf n’y ont pas fait allusion dans leur récit: Barakat, l’aîné des deux frères,  raconte qu’il était menacé par les services de sécurité irakiens qui l’accusaient de collaborer avec l’opposition irakienne basée en Syrie.Les deux frères ajoutent qu’ils sont partis “pour que leur enfants puissent étudier”. Fils d’un riche Kurde propriétaire d’un troupeau de mille deux cents chèvres et père d’une trentaine d’enfants (de deux femmes) ils ont vendu plusieurs centaines de chèvres pour réunir les 20.000 dollars exigés par le passeur pour acheminer huit personnes en Europe.

Un parcours très vague

Très vagues sur la façon dont ils ont franchi la frontière entre l’Irak et la Turquie, ils affirment qu’ils ont traversé la Turquie cachés dans une camionnette bâchée, sans voir la route.  Certains Kurdes de leur groupe auraient voyagé dans des caches aménagées dans des camions citernes... Arrivés près de la mer les deux frères ont attendu dans un appartement pendant dix huit jours que les autres membres de l’expédition les rejoignent: “Nous étions enfermés dans une pièce avec nos femmes et nos enfants; le passeur passait une fois par jour pour nous donner à manger. Un soir, nous avons été transportés par groupes  de quarante jusqu’au gros bateau”...  Combien de jours ont-ils passé en mer? “Dix jours, on ne sait pas exactement”. Que veulent-ils faire en France? “On ne sait pas... Travailler comme chauffeurs ou mécaniciens”... Et quand on leur demande s’ils ne regrettent pas de ne pas avoir investi chez eux les 20.000 dollars de leur passage -- une somme considérable -- ils répondent sans hésiter: “Non, la vie est trop difficile”.

Moustafa,  un Kurde de 20 ans vivant à Mossoul, travaillant comme ouvrier agricole, est parti avec sept personnes de sa famille. Comme les autres, il affirme que sa famille vient, à l’origine, de la région de Sinjar. Pourquoi est-il parti? “Je n’ai pas fait mon service militaire...  Je ne fais pas de politique, mais je suis Kurde, ça suffit pour être persécuté”.

Paradoxalement, c’est un des arabes du groupe -- moins d’une dizaine -- qui donnera quelques indications précises sur son itinéraire: parti de Bagdad, Mohammed, 34 ans, un ancien de la Garde Républicaine, raconte qu’il a dû s’enfuir parce qu’il avait refusé de torturer des prisonniers. Il est allé à Erbil, la “capitale” du Kurdistan libre, et a franchi la frontière turque avec un  groupe d’une vingtaine de clandestins kurdes escortés par un passeur. Il est le seul à indiquer qu’il a franchi la frontière turque à partir de la zone kurde protégée par les alliés américains et britanniques. Mais le reste de son itinéraire est incroyablement flou: il affirme avoir atteint la côte avec ses compagnons kurdes en une journée de minibus -- sans pouvoir dire par où il est passé, ni où il est arrivé!

Des Kurdes de Syrie?

Tous les récits des naufragés de Fréjus sont identiques, tellement identiques qu’on ne peut pas penser qu’ils ont été “répétés” et mis au point par leur passeur: assez précis sur le montant du passage -- deux mille dollars par adulte -- relativement pauvres sur les “persécutions”,  totalement flous sur l’itinéraire, ils suscitent  le doute, sinon l’incrédulité. On arrive très vite à se demander si ces Kurdes sont vraiment originaires d’Irak. Plusieurs de leurs compatriotes vivant en France en doutent: ils parlent certes tous le Kurmandji, un dialecte kurde parlé dans le nord du Kurdistan irakien, en Syrie, et en Turquie. Mais quand ils parlent arabe, ils se trahissent en employant des expressions utilisées en Syrie, et pas en Irak. Si ce sont effectivement des Kurdes syriens, on comprend qu’ils entretiennent le flou sur leur itinéraire, puisque dans ce cas ils seraient  passés directement de Syrie en Turquie -- sans doute avec la complicité de soldats turcs achetés par les passeurs. Mais certains indices -- le fait que les enfants signent leurs dessins en écrivant leur nom avec des caractères latins -- amènent à se demander s’il ne s’agit pas tout simplement de Kurdes de Turquie vivant près de la frontière  syrienne: en disant être originaires de la région de Sinjar, ils désignent justement un lieu qui se trouve aux confins de ces trois pays -- l’Irak, la Syrie, la Turquie -- où les frontières tracées après la première guerre mondiale séparent les membres d’une même tribu, et parfois d’un même village...

S’ils étaient vraiment originaires du Kurdistan irakien, ces Kurdes auraient utilisé les filières qui permettent à des milliers de leurs compatriotes de passer en Europe: on circule en effet très librement entre les deux zones du Kurdistan irakien, celle qui est contrôlée par les autorités de Bagdad (où se trouve justement Sinjar), et la zone “libérée” qui est contrôlée par les partis kurdes irakiens (PDK et UPK). Ils auraient donc pu aller au bazar de Dohok, Erbil ou Souleimania, où des négociants vendent au grand jour des passeports irakiens “nettoyés” (des passeports d”occasion”) ou des passeports vierges dont les prix varient entre cinq cents dollars et trois mille dollars, ou plus si ce passeport est doté d’un visa bon pour l’espace Shengen.... Après avoir acquis un passeport, le candidat au voyage doit se procurer un “visa” pour la Turquie, auprès du PDK ou d’un parti turkmène établi au Kurdistan. Et c’est en Turquie que les clandestins contactent les convoyeurs qui vont les faire passer en Grèce ou en Italie, en bateau ou en camion, pour un peu plus de deux mille dollars -- souvent au risque de leur vie. Pour la plupart la France n’est qu’un pays de transit -- ce qui explique que près de cinq cents réfugiés se soient déjà “évaporés” du camp de Fréjus -- l’Angleterre, où vit déjà une importante communauté irakienne, est la destination finale, avec la Suède, et dans une moindre mesure, l’Allemagne.

Mais, quel que soit le pays d’origine de ces Kurdes, que leur arrivée en France soit dû au hasard, ou à une manoeuvre d’un pays réglant ses comptes avec la France,  l’échouage de l”East Sea” sur la côté varoise avec ses neuf cents passagers kurdes n’est qu’une manifestation spectaculaire d’un phénomène largement ignoré par les media: l’émigration de dizaines de milliers de Kurdes irakiens, qui chaque semaine débarquent sur les côtes de l’Italie dans des embarcations de fortune, ou qui franchissent les frontières de la Grèce et de l’Italie cachés dans des camions, ou qui parviennent en Europe occidentale après avoir transité par la Moldavie ou l’Ukraine.  Après l’émigration de centaines de milliers de Kurdes de Turquie,  pour des raisons économiques, dans les années 1970, puis pour des raisons politiques, avec l’intensification de la guerre contre le PKK, pendant la dernière décennie, ce sont désormais les Kurdes d’Irak qui fuient leur pays: les difficultés de la vie dans un Kurdistan irakien soumis à un double embargo, les affrontements entre partis kurdes, mais surtout la crainte terrible d’un retour des forces de Saddam Hussain dans le Kurdistan “libre” expliquent cet exode. On estime que 150.000 Kurdes irakiens ont fui leur pays au cours des trois dernières années. La campagne d’un certain nombre de pays occidentaux, dont la France, pour lever les sanctions contre l’Irak -- initiative reprise, dans une certaine mesure, par Colin Powell après sa tournée au Moyen-Orient -- ne pourra qu’amplifier cet exode. Les Kurdes de Syrie vont-ils suivre?  Sur un million et demi de Kurdes syriens, plus de trois cent mille, considérés comme des “étrangers”, y vivent sans papiers, et sans droits.  En Iran, l’euphorie suscitée au Kurdistan par l’élection de Khatami à la présidence et par celle d’un “bloc” de députés kurdes au parlement est vite retombée. En Turquie, deux ans après l’arrestation d’Abdoulla Ocalan et l’arrêt des combats, les autorités turques n’ont pas fait un seul geste pour se concilier la population kurde, et la tension remonte, annonciatrice de nouveaux troubles, et de nouveaux déplacements de populations. Sans une solution politique du problème des 25 à 30 millions de Kurdes qui vivent écartelés entre quatre pays du Moyen-Orient, sans la reconnaissance de leur identité, aucune mesure répressive ne pourra arrêter leur exode.

(Valeurs Actuelles, 9 mars 2.001)

 

 

 

 

 

 

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