CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Le Kurdistan irakien à la veille de la levée des sanctions

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3 Les filières de l'immigration clandestine

familleDix ans après la création par les grandes puissances occidentales d’un “sanctuaire” pour les  Kurdes dans le nord de l’Irak, la “région kurde” connait un essor économique  sans précédent, dû à l’application de la résolution 986, mais cette reconstruction est menacée par la crainte de la levée des sanctions internationales sur l’Irak et par les luttes internes. Les Kurdes ont une hantise: le retour de Saddam Hussain. Et des milliers de jeunes kurdes, sans emploi et sans espoir, ne pensent qu’à émigrer du Kurdistan vers l’Europe.

Ils étaient trois amis et cousins, Taleb, Ayoub et Heresh. Ils rêvaient de fuir le Kurdistan irakien pour vivre en Europe. Leur aventure s’est terminée tragiquement sur lvendeur de passeportse bas-côté d’une petite route italienne, près de Foggia, où un chauffeur de camion a jeté leurs cadavres avec ceux de trois autres passagers clandestins kurdes.... Pour la presse européenne, qui a publié des photos horribles de cette scène -- dans sa précipitation, le chauffeur de camion avait écrasé l’un des cadavres -- il ne s’agit que d’un épisode de plus dans le dossier de l’immigration clandestine. Mais au Kurdistan irakien, à Souleimania, ville où vivaient ces jeunes clandestins, la nouvelle de leur mort a créé un choc -- il ne s’agissait pas d’individus anonymes mais de jeunes Kurdes dont les familles sont connues dans le bazar de Souleimania. La presse et la télévision locales ont abondamment couvert l’évènement -- mais très vite l’émotion a cédé la place à la résignation: trop de jeunes cherchent à partir, malgré tous les risques, malgré le risque de mourir en cours de route...

Le rêve de Taleb Mahmoud

Taleb Mahmoud Baker avait 22 ans.  Depuis l’âge de14 ans il travaillait dans une épicerie du bazar de Souleimania. Avec son salaire de 800 dinars (40 dollars) il faisait vivre sa mère et ses deux soeurs -- son père est mort quand il était très jeune -- mais son salaire ne suffisait pas, et depuis plusieurs années il rêvait de partir en Europe pour y gagner de l’argent: “Pourquoi est-ce que je ne réussirais pas, disait-il à sa mère, d’autres y sont bien arrivés”. Son rêve, c’était de gagner vite de l’argent, et de revenirTrois generations au Kurdistan. Il a emprunté 50.000 dinars (2.500 dollars), une fortune, pour acheter un passeport irakien “nettoyé” et un visa de sortie pour la Turquie (environ 1.000 dollars en tout); une fois arrivé en Turquie, il a acheté les services d’un passeur pour 2.200 dollars, et a pu passer en Grèce en voiture. Mais arrivé à Athènes, ses ennuis ont commencé: il n’avait plus d’argent, et il a dû attendre quatre mois que sa mère vende tout ce qui lui restait (meubles, télévision, frigidaire) et emprunte à nouveau pour réunir un peu plus de mille deux cents dollars pour payer un passeur italien, un camionneur qui transportait du coton. A la mi-octobre il a appelé sa mère d’Athènes pour lui dire que ç’était réglé, il partait le lendemain...

Il n’est jamais arrivé: enfermé avec dix sept autres jeunes kurdes dans un espace de deux mètres sur trois aménagé à l’intérieur d’une charge de coton, il est mort étouffé, avec cinq de ses camarades d’aventure. S’apercevant de leur mort, le chauffeur du camion n’a pas hésité à jeter leurs corps sur le bas côté d’une petite route italienne, comme des sacs d’ordures, au milieu des détritus...  Effondrée, Saadia, sa mère, ne sait pas comment elle et ses deux filles, Mahabad (24 ans) et Moujda (13 ans) se relèveront de cette tragédie: elles ont perdu celui qui les faisait vivre, elles n’ont plus rien, leur appartement est tragiquement nu, et elles doivent rembourser les dettes de Taleb....

La peur du retour des troupes de Saddam Hussain

Ayoub Abdoul Rahman était le meilleur ami de Taleb: âgé de 20 ans, il était lui aussi orphelin: son père, commerçant, a sauté sur une mine à la frontière iranienne où il s’était réfugié en 1996 quand les troupes de Saddam Hussain avaient brièvement réoccupé Erbil. Appartenant à une famille plus aisée que son ami Taleb, Ayoub avait pu terminer ses études au lycée de Souleimania. Juste avant de passer son bac, en juillet, il avait commencé à échafauder des plans pour partir en Europe avec une bande d’amis: ils étaient tout un groupe, lui, son ami Taleb, son neveu Heresh, un cousin, des amis... Au lycée, ils ne parlaient que de ça: le père d’un de leurs amis était revenu d’Europe où il avait “réussi”, il leur disait: “Qu’est-ce que vous faîtes ici? Ici les gens ne sont pas éduqués... Pourquoi ne partez-vous pas”? Ayoub parlait aussi de la situation politique des Kurdes, de l’absence de sécurité: son père avait été arrêté par les Irakiens en 1988 au moment de l’Anfal , et il avait été torturé pendant six mois dans une prison de Bagdad.  Ayoub craignait que les troupes de Saddam Hussain ne reviennent dans la zone du Kurdistan contrôlée par les Kurdes depuis 1991:

“Que pourrons-nous faire quand Saddam reviendra pour une nouvelle campagne d’Anfal”, disait-il à sa mère... “Fuir à nouveau à la frontière iranienne, comme mon père, avoir le même sort”... A la différence de son ami Taleb, Ayoub ne voulait pas partir en Europe pour gagner de l’argent: c’était un intellectuel, un poète -- il écrivait déjà des vers, il voulait devenir un poète célèbre, disait-il à sa soeur Asia (16 ans)... Il voulait aller en Europe pour apprendre des langues, faire des études. Ayant la chance d’appartenir à une famille relativement aisée, Ayoub avait pu réunir les fonds nécessaires pour son voyage sans avoir besoin d’emprunter de l’argent: comme les autres, il avait dépensé environ deux mille dollars pour passer en Turquie, puis 2.300 dollars pour aller en Grèce. Mais son odyssée s’est terminée tragiquement sur le bas côté d’une petite route italienne... Juste avant de monter dans le camion pour ce dernier voyage fatal, il avait écrit un poème qu’il avait envoyé à sa famille:

   “La respiration de la vie, c’est toi,et si tu es partie, comment me consoler....”

Six mille dollars pour le voyage...

Le plus jeune des trois, Heresh Latif Said, neveu d’Ayoub, n’avait que 18 ans. Il allait passer en terminale au lycée. Son père, Abdel Latif, est aussi un commerçant du bazar de Souleimania.  A la différence de Taleb, Heresh n’était pas non plus confronté à des difficultés économiques pressantes: la maison de son père reflète une certaine aisance. Pourquoi a-t-il lui aussi rêvé de partir en Europe? “Il voulait avoir un meilleur métier que le mien”, dit son père; “il voulait faire des études. Ici, il n’y a pas de travail pour les jeunes. Et aussi il avait peur du futur, il avait peur que Saddam Hussain revienne”... Quelques semaines avant la fin de l’année scolaire, Heresh avait dit à son père qu’il voulait partir, et lui avait demandé de l’aider. Son père avait essayé de le convaincre de rester, mais sans succès. “Nous tous, avoue Abdel Latif, nous redoutons le retour de Saddam”... Le père de Heresh a dépensé en tout environ 6.000 dollars pour financer le voyage de son fils. Arrivé le premier à Athènes, Heresh avait attendu vingt-deux jours l’arrivée de ses amis et parents. Et il avait payé 1.650 dollars pour monter dans le camion qui devait l’amener en Italie. Son oncle Taha avait eu au téléphone Melko, un agent kurde du passeur d’Athènes qui arrangeait le passage en Italie. Il lui avait demandé à deux reprises de ne pas enfermer Heresh dans un conteneur, et le passeur lui avait dit: “Non, on ne le mettra pas dans un conteneur, il sera caché derrière le siège du chauffeur”...  “J’ai demandé au passeur quels étaient les risques, explique Taha. Il m’a dit: “Le seul risque, c’est qu’il soit arrêté et renvoyé dans son pays -- c’est comme s’il prenait un taxi”! Evidemment, il m’a menti”!

Heresh voulait aller en Angleterre: “Il voulait perfectionner son anglais, explique son frère Hewa, 21 ans; il voulait continuer ses études, il voulait avoir une meilleure vie; il se plaignait tout le temps de l’absence d’un gouvernement central fort, de l’absence de stabilité, de la désastreuse situation économique”... Hewa a accompagné son frère Heresh jusqu’à la frontière turque, à Ibrahim Khalil, près de Zakho: “Nous nous sommes séparés sans pouvoir parler, raconte Hewa, l’émotion nous serrait la gorge, on savait qu’on ne se reverrait pas avant plusieurs années”... La famille de Heresh est plus endeuillée que les autres car Hadjer, sa mère, est doublement victime: elle a perdu son fils, Heresh, et son frère, Ayoub... “Je ne voulais pas qu’il parte, raconte Hadjer en sanglotant, je lui avais demandé d’attendre, de compléter ses études ici; quand il était seul avec moi il m’écoutait, mais dès qu’il était avec ses amis il était à nouveau tout excité à l’idée de partir... Il était déchiré: quand il était raisonnable, il pensait qu’il valait mieux rester, et puis....” Abdel Latif, son père, s’écroule en apprenant que les médecins légistes italiens ont indiqué dans leur rapport que ces jeunes avaient dû essayer de percer une ouverture avec leurs mains dans le conteneur avant de mourir asphyxiés, car ils avaient les ongles brisés... 

Je partirai, malgré tous les risques

Ibrahim, un jeune commerçant de 28 ans qui assiste en voisin à cette scène déclare: “moi-même, si je peux partir, je le ferai, malgré tous les risques! Pourquoi? Parce que nous n’avons aucune sécurité, notre futur n’est pas clair: tout le monde ici craint le retour de Saddam Hussain... Quand Halabja a été bombardée avec des bombes chimiques, personne n’a rien dit. Quand Saddam Hussain a lancé sa campagne de l’Anfal, en 1988, qui a fait 180.000 disparus, personne ne nous a protégés... Qui sait s’il ne va pas recommencer?”.

Taha, l’oncle de Heresh, souligne lui aussi le manque de futur dont souffrent tous les jeunes, et il dénonce le rôle des programmes de télévision par satellite: “Toutes ces émissions de télévision qu’ils peuvent voir désormais grâce aux antennes paraboliques présentent la vie en Europe sous un aspect idyllique --  c’est un paradis où les gens n’ont qu’à se baisser pour ramasser de l’argent”!

La fin tragique de la tentative de Taleb, Ayoub et Heresh pour accéder à ce “paradis”, fin tragique abondamment couverte par la presse et la télévision kurdes, ne décourage pas les milliers de candidats au départ. Hawdin, 18 ans, vit à Halabja: il a déjà tenté deux fois de partir, et s’est fait arrêter deux fois par les Turcs, la première fois à Erzurum, en avril 1999, la seconde à Ankara en mai 2.000. Chaque fois il a été refoulé par les Turcs à la frontière du Kurdistan irakien. Il a donc perdu les mille dollars qu’il avait réunis pour ces deux tentatives, en travaillant et en empruntant à son père. Mais il est décidé à recommencer une troisième fois. Certains meurent en cours de route? “Tant pis, je partirai quand même... Je veux partir à l’étranger quatre ou cinq ans, travailler, gagner de l’argent, et revenir... ou peut-être rester là-bas, on verra... ici, ce n’est pas une vie: il n’y a pas de travail, pas de futur. Je préfère risquer de me retrouver pendant deux ans dans un camp de transit en Europe sans avoir le droit de travailler: ici la vie devient de plus en plus terrible: avec la partition du Kurdistan (en deux zones sous l’influence des deux chefs kurdes Massoud Barzani et Jelal Talabani), ma vie est entre les mains de n’importe qui: un jour il y a des combats entre les islamistes et l’UPK (Union Patriotique du Kurdistan de Jelal Talabani), un autre jour entre l’UPK et le PDK (Parti Démocratique du Kurdistan de Massoud Barzani), un troisième entre  l’UPK et le PKK (le Parti des Travailleurs du Kurdistan d’Abdoulla Ocalan)... Comment vivre ici? Si un jour je veux me marier, comment payer la dot de ma femme, comment avoir une maison? Pour avoir un emploi, il faut adhérer à un parti... Et Il est plus facile d’aller en Iran ou à Bagdad qu’à Erbil (en territoire contrôlé par Massoud Barzani): aux postes de contrôle sur les routes les pechmergas (combattants kurdes) me soupçonnent de venir faire de l’espionnage, ou des attentats”!

Nous vivons dans une grande prison

“Nous vivons dans une grande prison”, dit un chrétien de Zakho, “cela fait dix ans que cela dure: Je ne peux pas sortir d’ici, je ne peux pas voyager, car je n’ai pas d’identité... Les gens qui arrivent en Amérique ou en Australie obtiennent au bout de trois ou quatre ans un passeport, mais moi, après dix ans, je ne suis rien! Si je vais en Turquie avec un très bon passeport irakien, qui m’a coûté mille dollars, ils me refoulent, une fois, deux fois, tant qu’ils le veulent... Je n’ai pas ce droit humain fondamental, celui d’avoir une identité, un passeport”...

Cette obsession du passeport a parfois des conséquences inattendues: un commerçant kurde d’Erbil âgé d’une trentaine d’années a apparemment tout pour être heureux: marié, il fait de bonnes affaires, possède une maison, une voiture; mais père d’un enfant, il refuse, malgré les pressions de sa femme et de sa belle-mère, d’en faire d’autres: “Je ne veux pas faire des enfants auxquels je ne peux pas donner des papiers d’’identité”, dit-il pour se justifier...

Un passeport, objet de tant de convoitises, cela s’achète pourtant au Kurdistan irakien pour une somme variant entre 500 et... 7.000 dollars, selon la qualité et le visa figurant sur le passeport.  Adnan, c’est un nom d’emprunt, vend des passeports au bazar d’Erbil comme d’autres vendent des tickets d’avion; avant, il était artiste peintre! Son nouveau métier est beaucoup plus profitable: il avoue vendre entre 30 et 40 “passages” par mois. Ils sont une cinquantaine comme lui à avoir de petites boutiques dans le bazar. Adnan vend des passeports irakiens anciens qui ont été “nettoyés” -- toutes les inscriptions ont été effacées, la photo est remplacée: ce genre de passeport, le plus ordinaire, s’achète 10.000 dinars (500 dollars). Ce sont des passeports qui ont été utilisés une fois pour aller en Jordanie par des Irakiens qui revendent ensuite leur passeport...  Les meilleurs passeports,  les “locked”, sont des passeports vierges, authentiques, qui sont vendus 60.000 dinars (3.000 dollars) par... des employés du service des passeports à Bagdad qui améliorent ainsi leurs revenus. Mais Adnan ne se contente pas de vendre des passeports, il vend des destinations:  un client qui souhaite aller en Allemagne peut ainsi acheter un voyage “express”, ou un voyage “par étapes”. Le voyage express, c’est avec un passeport muni d’un visa Shengen valide trois mois: le client prend l’avion à Amman, c’est un voyage sans risques, pour 7.000 dollars (selon Adnan, la moitié de cette somme irait aux autorités de Bagdad). Les clients qui utilisent cette filière sont évidemment des gens fortunés, des ingénieurs, des médecins.

Le voyage par étapes commence en Turquie, où le candidat au départ pénètre avec un “visa” payé 1.000 dinars (50 dollars) au PDK -- mais le délai d’attente est horriblement long, un an à un an et demi. On peut se procurer ce visa auprès des partis turkmènes basés au Kurdistan irakien, le délai est beaucoup plus court (quinze jours à deux mois), mais le prix plus élevé: 12.000 dinars (600 dollars). La suite du voyage est périlleuse, car il faut recourir aux fameux passeurs dont Taleb, Ayoub et Heresh ont utilisé les services: pour passer en Grèce, il faut, selon Adnan, payer 2.600 dollars. Le clandestin voyage alors dans une cache aménagée dans un camion citerne ou dans un conteneur, à ses risques et périls. L’argent n’est pas versé au passeur avant l’arrivée en Grèce: il est déposé chez un tiers, et c’est seulement quand le passager téléphone pour confirmer qu’il est bien arrivé en Grèce que l’argent est transféré sur le compte du passeur. Adnan vend également des voyages en bateau, pour un peu moins cher (2.300 dollars). Depuis la Grèce le clandestin peut poursuivre son voyage en avion; c’est sans risque, mais cher: environ 4.000 dollars, ticket et frais de visa compris... Ou il peut passer de Grèce en Italie caché dans un camion, pour environ 1.500 dollars... C’est la solution la moins chère, employée hélas par Taleb et ses camarades... Adnan ne cache pas que les formules “passager clandestin” sont risquées: “moi-même je n’enverrai pas mon petit frère en Europe comme cela, c’est trop risqué”.... 

Trois étudiants en médecine de l’université de Dohok, assez représentatifs de la jeune élite kurde, n’en ont cure... Au cours d’un entretien à la cafeteria de la faculté de médecine, Dilaver (23 ans), Dilchad (22 ans), et Erkawan ( 20 ans), étudiants en 2eme et 3eme années de médecine, avouent qu’ils veulent tous les trois partir en Europe en clandestins: “J’ai l’intention de partir”, déclare Dilaver. “Moi aussi”, affirme Dilchad. “Je serai le premier à partir”, dit Erkawan... Pour faire un stage, ou pour y rester? Leurs réponses, d’abord imprécises, sont de plus en plus franches... Et Erkawan, dont deux frères vivent déjà en Angleterre, conclut: “Je reviendrai... peut-être”.

L'exode des intellectuels

L’attitude de ces jeunes appartenant à des familles relativement aisées, bien insérés dans la société kurde, et se préparant à un des métiers les plus prestigieux dans le Kurdistan d’aujourd’hui, est révélatrice: si beaucoup de jeunes Kurdes pauvres cherchent à émigrer pour des raisons économiques -- pour gagner de l’argent, pour permettre à leur famille d’échapper à la misère -- les privilégiés cherchent aussi à fuir du Kurdistan, pour des raisons beaucoup plus politiques: “J’aime trop mon pays, et je l’ai prouvé en devenant pechmerga très jeune”, dit un commerçant aisé d’Erbil dont deux des fils vivent déjà en Europe, et qui s’apprête à faire émigrer ses autres enfants, et qui a l’intention de partir avec eux, “j’ai appris à mes enfants que le Kurdistan valait tous les pays du monde, mais il n’y a pas de futur ici: je n’envoie pas mes fils à l’étranger pour des raisons économiques, mais parce que nous sommes en retard de cent ans sur vous autres Européens: il n’y a pas de sécurité ni de futur ici”...

Très pessimiste, mais lucide, un jeune kurde n’appartenant pas aux deux principaux partis kurdes (PDK et UPK) affirme que “si un pays européen annonçait que les frontières sont ouvertes et qu’il est prêt à accueillir tous les réfugiés qui le souhaitent avec leurs familles, le Kurdistan serait un pays vide car la plus grande partie de la population du Kurdistan émigrerait, il ne resterait pas deux pour cent de la population!”.  En attendant, ce ne sont pas deux ou trois Taleb mais des centaines de milliers de jeunes Kurdes irakiens qui risqueront leur vie pour arriver en Europe... Et déjà l’émigration d’un nombre considérable de jeunes gens a des conséquences perverses sur la société kurde: de plus en plus de jeunes filles sont condamnées à rester célibataires, faute de pouvoir trouver un partenaire... Vont-elles à leur tour prendre le chemin de l’exil?....

Conscients de la menace que cet exode fait peser sur le “rêve kurde” -- constituer une entité ayant un statut particulier, sinon un Etat kurde -- les dirigeants kurdes admettent volontiers que cette fuite est provoquée par la mauvaise situation économique et la crainte d’un retour de Saddam Hussain, mais ils refusent d’admettre que leurs querelles internes jouent un rôle important et ils préfèrent dénoncer la part de responsabilité des pays occidentaux: “L’Europe pourrait nous aider à améliorer notre situation économique pour fournir des emplois à ces jeunes”, déclare Nechirvan Barzani, premier ministre du gouvernement kurde d’Erbil. “Mais l’incertitude sur notre avenir est un facteur plus important que la situation économique: que se passera-t-il si Saddam Hussain revient? Les gens veulent avoir un passeport pour pouvoir aller dans un lieu sûr, si les évènements de 1991 -- l’effondrement du soulèvement kurde et la fuite de plus d’un million de Kurdes aux frontières de la Turquie et de l’Iran -- se répètent. C’est normal”...

“N’oubliez pas que les gens de ce pays vivaient dans de bonnes conditions matérielles... Soudain, ils ont tout perdu. Si les pays occidentaux investissaient ici l’argent qu’ils dépensent en Europe pour accueillir les immigrants, cela contribuerait à stopper l’hémorragie”, affirme de son côté Hero Talabani, la femme de Jelal Talabani, directrice de la chaîne de télévision par satellite Kurd-Sat. “L’ONU verse des dommages de guerre et des indemnités aux habitants de Koweit”, ajoute-t-elle, “pourquoi ne donne-t-elle rien aux Irakiens qui ont tout perdu? Après tout, c’est notre argent”...

(Le Courrier International, 1 mars 2001)

 

 

 

 

 

 

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