CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN IRAK: Pourquoi les Femmes Kurdes émigrent?

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Femmes kurde avec enfant“Nous n’allons pas en Europe pour faire de l’argent, mais pour mener une vie normale”. C’est du moins ce qu’affirment beaucoup de Kurdes candidats à l’émigration. Limitée, pendant les années 1980,  à un petit nombre d’intellectuels et de militants politiques qui se dirigeaient vers la Grande-Bretagne et la Suède, et accessoirement vers la France, l’émigration des Kurdes irakiens est devenu un phénomène de masse: ils sont aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers à se diriger chaque année vers les pays de l’Europe de l’Ouest pour y trouver un meilleur avenir.

Ce phénomène est d’autant plus paradoxal que pour la première fois dans leur histoire tourmentée les Kurdes irakiens échappent à l’oppression de Bagdad et gèrent leurs propres affaires dans la “région kurde”, autonome de fait sinon en droit, qui s’étend de la frontière syrienne à la frontière iranienne et où vivent quelque 3,5 millions de Kurdes. Certains pays européens, comme la Suède et la Hollande, en ont tiré les conséquences en décidant de renvoyer au Kurdistan irakien les demandeurs d’asile venant de ce pays.

Mais l’arrivée chaque semaine ou presque, de vieux cargos chargés de plusieurs centaines de candidats à l’exil sur les côtes italiennes et grecques, quand ce n’est pas en France, prouve que tout n’est pas normal, quoiqu’on en dise,  au Kurdistan irakien.

Fuir le double embargo

Une longue enquête sur place révèle que si certains jeunes Kurdes fuient leur pays pour des raisons économiques, pour gagner de l’argent, pour permettre à leur famille d’échapper à la misère provoquée par le double embargo auquel est soumis le Kurdistan irakien,  la plupart veulent émigrer pour des raisons politiques.

La crainte d’un éventuel retour des forces de Saddam Hussain au Kurdistan, la hantise de voir revenir son armée et surtout ses services de sécurité, après une absence de dix ans, sont la première des raisons citées par les candidats à l’émigration. La campagne de l’Anfal (1988, 180.000 victimes) et le bombardement de Halabja avec des bombes chimiques (16-17 mars 1988, 5.000 victimes) sont encore dans toutes les mémoires. Les Kurdes savent que les armes dont disposent les “pechmergas” (maquisards kurdes) de Massoud Barzani et Jelal Talabani ne feront pas le poids face aux chars et surtout aux hélicoptères de Saddam Hussain, et que si celui-ci décide d’envahir le Kurdistan, ils n’auront pas d’autre choix que de se précipiter à nouveau aux frontières de la Turquie et de l’Iran, comme lors de l’exode tragique de 1991.

Les conflits inter-kurdes

Sahira avec ses enfantsLes conflits entre les Kurdes jouent également un rôle important. Certes, les relations entre les deux chefs kurdes, entre Massoud Barzani (PDK) et Jelal Talabani (UPK) se sont améliorées ces derniers mois, mais le Kurdistan irakien est toujours partagé de facto en deux zones, sinon en trois (avec la zone contrôlée par les Islamistes). “Avec la partition du Kurdistan, ma vie est entre les mains de n’importe qui”, dit un jeune candidat au départ vivant à Halabja. “Un jour il y a des combats entre les Islamistes et l’UPK, un autre entre l’UPK et le PDK, et le troisième entre l’UPK et le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan, d’Abdoulla Ocalan). Il est plus facile d’aller en Iran ou à Bagdad qu’à Erbil (ville contrôlée par le PDK): aux postes de contrôle sur les routes les pechmergas me soupçonnent de venir faire de l’espionnage ou des attentats”. Et pour avoir un emploi, ou pour faire des études à l’université, il faut adhérer à un parti.

L’absence de statut de la région kurde -- tout en étant protégée par les avions britanniques et américains basés en Turquie, elle fait toujours, en droit, partie de l’Irak -- et le fait que ses habitants ne puissent pas avoir de passeport,  sauf s’ils en achètent un faux au marché noir, contribuent enfin à entretenir le courant d’émigration: “Nous vivons dans une grande prison”, dit un Chrétien de Zakho, “cela fait 10 ans que cela dure: je ne peux pas sortir d’ici, je ne peux pas voyager, car je n’ai pas d’identité”.

Pour toutes ces raisons, la vie au Kurdistan est sans espoir. Et les jeunes ne pensent qu’à une chose: partir, fuir ce pays où, théoriquement, les Kurdes peuvent bâtir leur propre avenir.

 “Si un pays européen annonçait que ses frontières sont ouvertes et qu’il est prêt à accueillir tous les réfugiés qui souhaiteraient y venir avec leurs familles, le Kurdistan serait un pays vide, car la plus grande partie de la population émigrerait et il ne resterait pas deux pour cent de la population”, affirme un jeune Kurde irakien.

L’émigration d’une quantité massive de jeunes hommes a des conséquences perverses sur la société kurde qu’elle ampute de son élite. Elle condamne aussi de plus en plus de jeunes filles à rester célibataires, faute de pouvoir trouver un partenaire. Mais un phénomène nouveau a fait son apparition il y a quelques mois: l’émigration de femmes kurdes seules.

Des femmes prennent seules le chemin de l'émigration

Si elles sont encore peu nombreuses à être arrivées dans les pays de l’Europe occidentale où elles rêvent de s’établir, elles sont déjà un certain nombre à avoir franchi le premier obstacle, et à avoir réussi à arriver en Turquie. Un “comité de défense des femmes kurdes” proche du “Parti communiste irakien des travailleurs” (WICP),  un petit parti kurde irakien, en a recensé une trentaine dans la seule ville d’Ankara.

Ces femmes se répartissent en trois groupes:

- Les jeunes célibataires, qui fuient le Kurdistan irakien parce qu’elles ne peuvent pas y vivre librement à cause des traditions et de la pression islamiste. Elles ne peuvent pas s’habiller comme elles le souhaitent, et surtout, elles ne peuvent pas choisir leur mari. Leur nombre est limité, on ne voit en Turquie que celles qui n’ont pas été tuées au Kurdistan et qui ont réussi à s’enfuir.

- Les femmes divorcées. Elles  sont plus nombreuses. Les femmes divorcées n’ont pas de place dans la société kurde, où elles sont en butte à de nombreux problèmes avec les familles de leurs ex-maris, qui veulent souvent récupérer les enfants du couple. Certaines de ces divorcées se sont séparées de leur mari après leur arrivée en Turquie. Leur couple n’a en effet pas survécu aux difficultés de la vie de demandeurs d’asile ou de clandestins. Vivant entassées dans une pièce souvent insalubre avec mari et enfants, avec des ressources qui fondent à vue d’oeil, attendant pendant des mois la réponse finalement négative du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) à leur demande d’asile, ces femmes sont souvent maltraitées par leurs maris, eux-mêmes sans emploi et sans argent. Pour ces couples qui avaient tant misé sur le départ à l’étranger -- espérant y trouver plus de liberté et une meilleure vie -- la tension est souvent insurmontable, et la séparation la seule issue.

- Les veuves. Elles constituent la catégorie la plus dépréciée: “Ces femmes qui ont perdu leur virginité sont à peine considérées comme de vieux outils”, dit une militante du “comité de défense des femmes kurdes”: elles doivent se soumettre à toutes les volontés des deux familles.

Nous résumons ici les dossiers de quelques unes de ces femmes, vivant dans la clandestinité à Ankara et Istamboul, et représentatives de ces diverses catégories.

Zohra, 30 ans, est originaire de Penjwin. Comme c’est assez fréquent au Kurdistan, elle et son frère ont épousé un frère et une soeur. Dans ce genre d”échange” (Jin ba Jin, en kurde), si l’un des membres de la fratrie divorce, l’autre doit en faire autant. Après le divorce de son frère, elle a donc décidé avec son mari de fuir à l’étranger pour ne pas se soumettre à la coutume. Ils sont arrivés à Ankara en mars 2.001. Mais leur couple n’a pas résisté aux difficultés de la vie de demandeur d’asile en Turquie. Son mari avait trouvé un emploi de fossoyeur à 3 millions de livres turques (3 Euros) par jour. Après le refus du HCR de leur accorder le droit d’asile, il a commencé à reprocher à sa femme de l’avoir entraîné dans cette aventure, et à battre leur petit garçon. Zohra s’est alors séparée de son mari. Elle partage une chambre avec une autre femme, et vit grâce aux distributions de vivres de la municipalité de son quartier. Son avenir est des plus incertains.

Mounira, 35 ans, vit depuis deux ans à Ankara. Originaire de Souleimania, elle avait des problèmes avec la famille de son mari, un Islamiste. Elle avait déjà deux filles quand elle a attendu son troisième enfant; craignant que ce soit encore une fille, son mari l’a forcée à avorter. Elle a alors demandé le divorce, et a pu passer en Turquie avec l’aide de son frère. Faisant la plonge dans un restaurant, elle gagne 110 millions de livres turques par mois ( 100 Euros), et dépense 75 millions pour le petit deux pièces où elle vit avec ses deux filles de 12 et 14 ans. Elle vit dans l’angoisse, car sa famille lui a dit que son mari veut venir en Turquie en franchissant clandestinement la frontière pour enlever sa fille aînée qu’il a promise à un ami. Et souvent les trois femmes dorment sans avoir dîné. Mais elle affirme ne pas regretter d’être partie, malgré le rejet de sa demande d’asile par le HCR. “Ma vie était bien pire au Kurdistan”, affirme-t-elle.

Nilova, 37 ans, est originaire de Kirkouk, le centre pétrolier du Kurdistan irakien, région toujours sous le contrôle de Saddam Hussain. Son mari ayant été arrêté et emprisonné par le régime, elle décide de divorcer. Elle est alors en butte aux persécutions de la famille de son ex-mari, qui veut lui enlever leur petite fille de 5 ans. Nilova réussit à passer en Turquie en septembre 2.000. Elle a trouvé du travail dans une usine, où elle emmenait sa petite fille avec elle. La fillette ayant été molestée par un ouvrier, elle a arrêté de travailler, et vit désormais de la charité d’autres réfugiés. Nilova a épousé un réfugié kurde irakien qui a obtenu le droit d’asile au Danemark, et espère bientôt le rejoindre. Elle ne cache pas que c’est un mariage de convenance -- pour sortir de Turquie.

Sahira, 33 ans, née aussi à Kirkouk, est coiffeuse, un métier dont les représentantes sont persécutées par les Islamistes kurdes, qui s’attaquent aux salons de coiffure et aux bars. Son mari, militant d’un parti kurde, a été arrêté et exécuté en 1995. La famille du mari a alors pressé  la jeune veuve d’épouser un des frères du mari, comme c’est la coutume chez les Kurdes. Refusant de se soumettre,  Sahira est partie vivre avec ses 3 enfants à Souleimania, en zone “libre”, où elle a continué d’exercer sa profession de coiffeuse. Sa meilleure amie, également coiffeuse, ayant été tuée par les Islamistes, elle a décidé de fuir en Turquie, où elle est arrivée en décembre 1996. Le HCR ayant rejeté au bout de 18 mois sa demande d’asile, elle vit désormais à Istamboul avec ses trois enfants, une fille âgée de 12 ans, et deux garçons de 7 et 9 ans. Elle a essayé 4 fois de passer clandestinement la frontière avec ses enfants pour entrer en Grèce, où un de ses frères plus chanceux l’attend depuis plusieurs mois. Elle gagne environ 100 millions de livres turques (un peu moins de 100 Euros) par mois en travaillant 12 heures par jour dans un salon de coiffure; et une de ses soeurs, qui a réussi à aller en Allemagne et vit dans un camp pour réfugiés à Hanovre, lui envoie de l’argent. “Je ne pensais pas que ce serait aussi difficile”, conclut Sahira, “mais il n’y a aucun espoir ici, et je vais essayer à nouveau d’aller en Grèce avec mes enfants”. Quand on lui demande pourquoi elle ne retourne pas à Souleimania, Sahira réplique: “C’est impossible. Je ne peux pas y vivre seule. Les Islamistes me tueraient! Cette région prétend être un Etat, mais ce n’est pas un vrai Etat”.

Très souvent ces femmes affirment être persécutées par les Islamistes, sachant que c’est un argument qui a un certain poids dans un dossier de demande d’asile. Mais les experts du HCR n’ont pas jugé leurs dossiers suffisamment solides pour leur accorder l’asile. A la différence des hommes qui veulent émigrer du Kurdistan, ces femmes n’ont pas un discours politique. Pour la plupart, elles ne font même pas semblant d’en avoir un. Mais l’émigration de ces femmes seules ou accompagnées d’enfants, victimes toutes désignées des réseaux mafieux, ira en s’intensifiant avec la dislocation de la société kurde provoquée par le refus de la communauté internationale de trouver une solution politique au problème kurde.

(Confluences, N° 42, Eté 2002)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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