CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KURDISTAN d'Irak: La tragédie des femmes du clan Barzani

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Le général Pinochet en uniforme blanc avec Videla, 1976

Pinochet, Chili

couv 40

 

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Une femme du clan Barzani avec ses filles, nièces et jeunes parentesÀ 15 kilomètres au sud d'Erbil, la capitale provisoire du Kurdistan irakien libre, la plaine, désespérément plate et monotone, s'étend à perte de vue; les champs viennent d'être moissonnés. Quelques kilomètres avant le premier poste de contrôle de l'armée irakienne, une petite route file sur la gauche vers un village pas comme les autres: Kouchtepe, un village de 900 maisons basses, entourées de murs, plantées au milieu des champs. Dans ce village vivent les veuves et les orphelines du clan Barzani, et les quelques hommes qui ont échappé à la plus grande rafle de l'histoire du Kurdistan irakien.

Quand les autobus s'arrêtent le soir, juste avant le coucher du soleil, en bordure du village, on ne voit descendre que des femmes, enveloppées dans de grands voiles noirs, lourdement chargées. Elles reviennent au village après avoir passé une journée dans les champs pour gagner quelques dinars. Elles s'accroupissent quelques instants dans les ruelles de terre battue devant les portes de leurs maisons pour discuter entre voisines et profiter de la douceur du crépuscule.

Femme montrant des photos de son mari et de ses fils disparusDes enfants jouent dans la rue: une majorité de filles, habillées de robes longues aux couleurs chatoyantes, cheveux nattés ou flottant sur les épaules. Une jeune femme, vêtue d'une longue robe bleu vif, avec un pantalon bouffant dépassant sous la robe, sans voile, porte un bébé dans les bras: elle est la seule dans cette ruelle à avoir un bébé -- et un mari. Elle pousse une porte en tôle, et nous invite chez elle: devant la maison, un jardin, avec un carré d'herbe verte, où sont installées quelques chaises. La maison, très simple, n'a pas d'étage: trois grandes pièces au sol cimenté, quasiment vides, avec des couvertures et des matelas empilés dans un coin; et des coffres peints pour ranger les vêtements. Dans la pièce qui sert de cuisine, des femmes s'affairent autour d'une grande bassine, posée sur un réchaud à même le sol: elles préparent le dîner. Nous nous installons avec les femmes et Moulla, le mari de la jeune mère, dans le jardin.

La rafle

Femmes du clan Barzani racontant leur tragédieMoulla raconte comment il a réussi à échapper à la grande rafle du 31 juillet 1983. "Cela s'est passé très tôt le matin, vers 3 heures. Des unités de l'armée ont commencé par encercler le camp, avec des chars. Et puis les soldats ont fouillé les maisons, une à une. Au début, on ne comprenait pas ce qui se passait; et puis ils ont emmené tous les hommes qu'ils trouvaient, même les jeunes de plus de 14 ans, ils en prenaient quatre ou cinq par maison; les femmes pleuraient, criaient, hurlaient. ils sont venus à ma maison vers 8 heures. Je me suis caché dans les toilettes (il montre une petite cabane dans le jardin, avec une porte peinte en bleu) en laissant la porte ouverte, et en me glissant derrière la porte. Ils ne m'ont pas vu... J'avais 24 ans.

Un autre de mes frères a essayé de se cacher dans la maison, comme moi, derrière une porte; mais il n'a pas vu que ses pieds dépassaient, et il a été arrêté". Montrant un jeune homme d'environ 18 ans assis à côté de lui, Moulla ajoute: "Il était encore très jeune à cette époque, c'est pour cela qu'ils ne l'ont pas emmené". Une vieille femme, avec de longues nattes, le regard tragique -- c'est la mère de Moulla -- veut aussi raconter son histoire: "Mon mari était encore en pyjama quand les soldats sont venus; ils lui ont demandé de sortir: il ne savait pas ce qu'ils voulaient, et il est sorti avec un de nos fils: ils les ont emmenés, sans les laisser s'habiller. C'est à ce moment-là que les autres garçons se sont cachés. Au total, ils ont pris 9 hommes dans la maison".

D'autres femmes interviennent: "J'ai perdu mon mari et un fils, il était encore très jeune", dit l'une. Une autre femme ajoute: "Ils sont venus dans ma maison à 5 heures du matin; il y avait beaucoup de voitures et de camions dans la rue, on ne comprenait pas pourquoi. Ils ont demandé aux hommes de sortir, et ils les ont tous emmenés. Mon mari était avec eux. Je ne l'ai jamais revu".

Une femme explique comment elle se débrouille pour vivre sans son mari et ses fils: "Nous, les femmes de la maison, nous travaillons dans des jardins appartenant à des familles kurdes dans les villages voisins pour gagner 5 ou 6 dinars par jour (un kilo de riz coûte 8 dinars). Nous travaillons de 6 heures du matin à 4 heures de l'après-midi: toutes les femmes que vous voyez ici, les jeunes ou les vieilles, travaillent comme moi".

32 femmes vivent dans la maison de Moulla -- 32 femmes et jeunes filles, pour un seul homme. Les jeunes filles ne se marient pas, car il n'y a pas d'hommes de leur âge, et si par extraordinaire il y en a un, leur père n'est pas là pour donner son autorisation."Nous attendons que leurs pères reviennent; ils vont revenir un jour", dit l'une des femmes... La coutume veut que les femmes du clan Barzani ne se marient pas avec des "étrangers", en dehors du clan. Alors quel avenir pour toutes ces jeunes femmes:"Nous ne savons pas, nous attendons".

Dans ce village de 900 familles, il reste entre 50 et 60 hommes. Deux hommes plus âgés viennent d'arriver et racontent comment ils ont pu échapper à la rafle: "nous avions creusé un abri contre les bombardements, et nous nous sommes cachés dedans. Ils ont pris tous les hommes entre 14 ans et 80 ans".

Une femme montre une photo de son mari et de ses deux fils disparus. Que sait-elle d'eux? "Quelqu'un nous a dit qu'ils sont toujours en vie... d'autres disent qu'ils sont morts".

Historique

Après la défaite du général Barzani en 1975, tous les villages situés dans une bande frontalière large de 30 kilomètres avaient été détruits, et leurs habitants déportés dans le sud de l'Irak. Au bout de 5 ans, de nombreux kurdes, dont les familles du clan Barzani, avaient été autorisés à revenir au Kurdistan -- mais pas dans leurs villages: les Barzanis avaient été transportés dans la plaine d'Erbil, à une quinzaine de kilomètres de la ville, à un endroit où il n'y avait absolument rien, avec défense d'en bouger: peu à peu, ils avaient construit des maisons qui allaient former le village de Kouchtepe et un autre village plus petit à côté. C'est là que les soldats de l'armée irakienne sont venus chercher tous les hommes du clan trois ans plus tard.

La grande rafle contre les hommes du clan Barzani a fait au total 8.000 victimes: tous les adolescents et tous les hommes entre 14 ans et 80. C'est le plus sinistre cas de châtiment collectif en Irak. Rendu furieux par la participation des peshmergas (maquisards) de Massoud et Idris Barzani à une  opération militaire iranienne en territoire irakien, à Haj Omran, quelques jours auparavant, Saddam Hussain avait décidé de punir tous ceux qui portaient le nom de Barzani: non seulement leurs parents directs, mais tous les membres mâles du clan.

Après leur disparition, Idris et Massoud Barzani avaient demandé au gouvernement français d'obtenir des renseignements sur leur sort du gouvernement de Bagdad en échange de la libération de 3 techniciens français pris en otages au Kurdistan irakien en décembre 1983.

À l’époque, même les journalistes les mieux disposés à l'égard des Kurdes avaient du mal à croire cette histoire: comment le gouvernement irakien aurait-il pu faire disparaître 8.000 hommes pour la seule raison qu'ils étaient des Barzanis?

Et puis les informations ont commencé à filtrer: un ingénieur des travaux publics kurde, qui travaillait sur un chantier routier, m'a raconté qu'un matin, plusieurs centaines de ces Barzanis, qui travaillaient comme manœuvres sur son chantier, ne se sont pas présentés au travail. Intrigué, il s'est renseigné, et il a appris qu'ils avaient tous été emmenés "vers une destination inconnue". Un médecin kurde avait vu passer des camions et des autobus qui emmenaient ces hommes. Les Irakiens disaient: "ce sont des Kurdes qui se sont battus avec les Iraniens et qui ont été faits prisonniers à Haj Omran".

Les pechmergas ayant libéré une partie du territoire kurde, près de la frontière turque, en 1985, il est devenu possible de rencontrer des témoins directs de la grande rafle, qui avaient miraculeusement échappé -- l'un d'eux en se cachant

dans une cabane dans un jardin. Et des femmes du clan, qui avaient pu se réfugier en Iran, témoignèrent. Mais personne, à l'époque, ne s'intéressait à la tragédie des femmes du clan Barzani: c'était encore la lune de miel entre Saddam Hussain et le gouvernement français.

Il est à peu près certain aujourd'hui que les 8.000 Barzanis ont été exécutés. Quand l'année dernière Massoud Barzani s'est rendu à Bagdad pour négocier avec Saddam Hussain, il lui a demandé ce qu'étaient devenus les 8.000.. Saddam Hussain a alors répondu d'une façon évasive, qui en disait long: "Ne parlons plus du passé"... Un soldat irakien, aujourd'hui réfugié en Iran, affirme avoir participé à l'enterrement des 8.000 Barzanis dans des fosses communes, creusées au bulldozer dans le sable, quelque part dans le sud de l'Irak, près de la frontière saoudienne.

(VSD, N° 785, 17 Septembre 1992)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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