CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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ETHIOPIE: Une famine très politique

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Armé d’une barre à mine, un homme tente d’agrandir le périmètre d’une mare dont le fond est rempli d’une eau croupie dans laquelle homme et bétail viennent s’abreuver. Une vingtaine de femmes équipées pour tout panier de peaux de chèvres font la chaîne et transportent quelques mottes d’une terre argileuse rouge desséchée sur une butte.

Patronnée par CARE, une des rares ONG présentes dans le Borana, dans le cadre d’un programme “Food for Work”, l’entreprise est quelque peu dérisoire. Mais elle redonne sans doute de l’espoir à ces semi-nomades du Borana, à quelque 600 km au sud d’Addis Abbeba, au nord du Kenya. Et de l’espoir, ils en ont besoin: “Dix à quinze villages des alentours viennent chercher de l’eau ici, explique Dide Sora, responsable de l”association de paysans” de Doyo Dolucha. À part la pluie qui est tombée pendant trois jours à la mi-avril, et qui a rempli le fond de la mare, nous n’avons pas eu de pluies depuis deux ans. Nous ne survivons qu’avec l’eau qui est distribuée par des camions-citernes: on nous donne un jerrycan de 20 litres par famille pour 2 ou 3 jours; quant à notre bétail, il y a longtemps qu’il est parti ailleurs, ou mort”.

Partout des cadavres de vaches jonchent le sol

Femme de l'Ogaden avec volontaire de MSF BelgiquePartout aux alentours des cadavres de vaches jonchent le sol, empestant l’atmosphère. Dide Sora avait un troupeau de 130 vaches: plus de 80 sont déjà mortes, et il a peu d’espoir de sauver celles qui errent encore, affamées et mourant littéralement de soif. Au total, dans son village, plus de mille vaches sont mortes au cours des derniers mois, faute d’herbe et d’eau. Les hommes du village ont l’intention d’amener ce qui reste de bétail dans la province voisine de Gujji, où il pleut en abondance, mais ils savent que peu d’animaux survivront à cette marche de quinze jours.

Les hommes, eux, ne survivent que grâce aux distributions mensuelles de nourriture -- 50 kg de blé par famille et par mois -- organisées par CARE: ils n’aiment pas le blé, mais cela leur permet de survivre. Les habitants du Borana ont une culture très particulière: en cas de crise, à la différence des nomades de l’Ogaden, les parents se sacrifient pour nourrir leurs enfants: ce sont les enfants qui boivent les dernières gouttes de lait, ce sont encore les enfants qui mangent les meilleures rations. Le résultat est là: on observe relativement peu de malnutrition infantile. La solidarité est très développée entre les divers clans, et les anciens essaient de conserver quelques jeunes veaux et génisses pour relancer l’élevage après la fin de la sécheresse. À une plus grande échelle, la FAO projette de conserver dans des fermes plusieurs milliers d’animaux pour l’après-sécheresse. Mais est-il encore temps?

Un spectacle terrifiant

Vaches décharnéesDans certaines régions du Borana, le spectacle est terrifiant: les épineux et les arbres qui poussent dans cette grande plaine sont pratiquement calcinés par le soleil et la sécheresse; à perte de vue le paysage est couleur de cendres... Dans le village de Boru Malecha, dans la région de Dire, il ne reste plus que 13 familles. Tureboru avait un troupeau de 60 vaches: il ne lui en reste plus que 2. À l’entrée du village, un gros monticule de cendres encore fumantes marque l’endroit où ont été incinérées les vaches mortes... Sur les treize familles du village seulement cinq, sélectionnées par les anciens parce que “plus nécessiteuses”, bénéficient de rations de secours -- qu’elles partagent immédiatement avec les autres familles. “Nous distribuons des vivres à 35.000 personnes dans ce district, mais il est évident que cela ne couvre pas les besoins”, souligne un responsable de CARE...

Le soir même il pleuvait à torrent sur Yabello, chef-lieu de ce district du Borana. Après deux ans d’une terrible sécheresse, les pluies arrivaient enfin. Est-ce la fin du cauchemar?  Pas si sûr? Ces pluies torrentielles arrivent bien tard pour les cultures. Et elles provoquent de nombreuses maladies chez les gens, trempés dans leurs “toukouls” (huttes de branchages), et achèvent le bétail, qui ne résiste pas à la brutale chute de température provoquée par ces pluies; et elles créent de nouveaux problèmes logistiques, quasiment insurmontables.

Inondations dans l’Ogaden

C’est certainement dans l’Ogaden, dans cette province qui s’étend au sud est de l’Ethiopie, près de la frontière somalienne, que ces pluies créent le plus de problèmes: “Vous allez bientôt partir, mais nous, nous allons rester dans cet enfer qu’est le continent africain”, ne peut s’empêcher de crier un infirmier somali de Denan, gros bourg de quelque 9.000 habitants, à 70 km de Gode, la capitale “historique” de l’Ogaden. Depuis que des pluies torrentielles ont commencé à s’abattre sur l’Ogaden, à partir du 29 avril, toute la région est transformée en un immense lac. À Gode, la rivière Shebele est sortie de ses berges, et tout le district est inondé. Vu d’avion, c’est un spectacle invraisemblable: venus pour secourir une population victime d’une effroyable sécheresse, les humanitaires se posent sur une piste d’aéroport entourée d’eau à perte de vue! Les responsables du PAM (Programme alimentaire mondial de s Nations Unies) n’ont plus accès à leur entrepôt, coupé du reste de la ville par un torrent... Isolée, Gode, 40.000 habitants, et une masse indéterminée de personnes déplacées, commence à manquer de carburant, d’eau minérale, de viande: des dizaines de camions sont embourbés depuis des jours et de jours sur les routes du nord ou du sud... Paralysée par les pluies, l’équipe d’Oxfam a temporairement renoncé à travailler à Adadli, à 80 km au sud de la rivière Shebele. L’équipe de MSF France qui voulait gagner Imi, à 180 km au nord-ouest de Gode, a dû y renoncer, et va finalement y parvenir, à la mi-mai, par une route bien plus longue, à partir de Dire Dawa, au nord. Save the Children USA, qui approvisionnait en eau potable un certain nombre de camps a été forcée d’immobiliser ses camions-citernes. Et le CICR de ralentir ses distributions de vivres (farines protéinées, sorgho, huile). Impuissante devant la montée des eaux, c’est toute la machine humanitaire qui est paralysée par des problèmes logistiques.

À Denan, la mission de MSF Belgique vit des heures difficiles: le camp de base où vivent médecin, infirmières et techniciens n’est distant que de quelques centaines de mètres du centre nutritionnel, mais quand les pluies transforment l’endroit en une immense rizière, il est impossible de transporter lait en poudre, biscuits protéinés et eau avec les véhicules: “Ce matin, on n’avait plus de biscuits BP5 (riches en protéines) au centre, dit Pascale Delchevalerie, la coordinatrice de l’équipe de MSF Belgique; on en avait à 100 mètres, mais on ne pouvait pas le transporter”. Et c’est pieds nus, en glissant de façon incroyable sur cette terre argileuse transformée en patinoire, que l’équipe se rend au travail dans les divers abris de MSF: dans le centre nutritionnel thérapeutique, où sont soignés quelque 400 enfants, et dans le centre nutritionnel supplémentaire, où viennent un peu plus de 900 enfants, avec leurs mères et frères et sœurs. Souvent, l’équipe travaille l’angoisse au ventre, avec seulement 24 heures de stocks. Deux jours de soleil assèchent le terrain, et les véhicules peuvent à nouveau circuler. Mais que se passerait-il s’il pleuvait de façon aussi torrentielle pendant une semaine de suite? Personne n’ose y songer...

Mais finalement, y-a-t-il ou pas une famine menaçant de mort quelque 8 millions d’Ethiopiens? Et d’abord, quelle est la véritable situation en Ogaden, si on peut extrapoler à partir de la situation à Gode et Denan? “Dans le centre thérapeutique, explique Pascale, la coordinatrice de MSF Belgique à Denan, nous admettons les enfants sévèrement mal nourris qui pèsent moins de 70 pour cent du poids qu’ils devraient avoir en fonction de leur taille; théoriquement, nous ne devrions prendre que les enfants de moins de 5 ans, mais en fait nous les prenons jusqu’à 10-12 ans. Nous leur donnons cinq repas par jour (lait, concentré de cacahouètes), et normalement ils devraient récupérer 85 pour cent de leur poids normal en 3 à 4 semaines... Sur un peu moins de 400 enfants soignés, une vingtaine sont morts depuis l’ouverture du centre il y a quinze jours...

Les nombreuses tombes toutes fraîches creusées dans le cimetière, près du camp de déplacés, confirment la gravité de la situation: selon Pascale, le taux de mortalité dans le camp et le bourg a atteint 4,5/10.000/jour pour l’ensemble de la population; or le taux normal est de 1/10.000/jour, et il y a urgence à partir de 2/10.000/jour. Et pour les enfants, ce taux s’est élevé à 19/10.000/jour -- alors qu’il est normalement de 2/10.000/jour.

Y-a-t-il pour autant famine? “Non”, affirme Maya Hites, la jeune médecin de l’équipe; “c’est vrai, le taux de malnutrition des enfants est élevé, la mortalité est forte,, mais une famine, cela veut dire que tous les âges sont affectés: tout le monde, les enfants, les adolescents, les adultes, tout le monde meurt parce qu’il n’y a plus rien à manger. Ce n’est pas le cas ici. Donc ce n’est pas la famine, mais on en observe les signes avant-coureurs”...

Histoire d’une crise très médiatisée

Tout a commencé fin février quand la BBC a diffusé des images d’enfants souffrant de malnutrition sévère et des carcasses de bétail mort de soif, avec le commentaire suivant: “Nouvelle famine dans la Corne de l’Afrique. 8 millions d’Ethiopiens menacés”. Paradoxalement ces images venaient de l’Ogaden, l’une des régions les moins peuplées de l’Ethiopie. Personne ne sait combien de personnes vivent dans cette région, les sources officielles éthiopiennes citant le chiffre de 3,4 millions d’habitants, les Nations Unies estimant la population à entre 2 et 3 millions, et les Américains (US AID) à seulement 1,3 million! Cette région à part de l’Ethiopie, peuplée de nomades d’ethnie somalie, a été rattachée à l’Ethiopie par l’empereur Menelik II il y a un siècle. Réunie à nouveau à la Somalie de 1941 à 1948, elle a été la cause d’une guerre entre la Somalie et l’Ethiopie en 1977-1978.

Une très grande partie de sa population ne s’est jamais considérée comme éthiopienne: aujourd’hui encore la plupart des gens y utilisent l’argent somalien, et circulent dans des véhicules dont les plaques sont somaliennes. Plus grave, trois mouvements de guérilla -- l’ONLF (Front de libération nationale de l’Ogaden), Al Ittihad (mouvement islamique), et l’OLF (Front de libération Oromo) -- y entretiennent un climat d’insécurité. En février dernier, une voiture de MSF Belgique tombait dans une embuscade: le chauffeur somali était tué, et un expatrié français gravement blessé (il est paraplégique). L’ONLF a démenti être à l’origine de cet attentat, qui serait, selon certaines sources, un règlement de comptes personnels. D’autres attentats (incendie de véhicules, enlèvements) ont contribué à éloigner les ONG et à faire de cette région de l’Ethiopie l’une de celles où la présence de l’administration éthiopienne est la plus squelettique.

“Le gouvernement d’Addis considère que les gens qui vivent ici soutiennent la guérilla, et que leur donner des services, c’est aider l’ennemi”, remarque le chef AbderRahman, président des “Forces de l’Alliance Démocratique Somalie”, parti somali d’opposition qui agit dans le cadre de la constitution éthiopienne (elle reconnaît théoriquement le droit à la sécession des régions). “Nous sommes colonisés par l’Ethiopie”, déclarent des jeunes Somalis de Gode, plus radicaux, qui rongent leur frein dans ce pays où il n’y a pas d’avenir -- et pas d’emplois -- pour eux.

C’est donc d’Ogaden qu’est parti le phénomène médiatique qui a attiré  des centaines de journalistes, photographes et cameramen qui ne voulaient surtout pas “couvrir” trop tard une famine qui ressemblait étrangement à la grande famine qui avait fait un million de morts en 1984-1985. En fait, il semble que ce soit des Somalis, désespérés par la gravité d’une sécheresse qui décimait leurs troupeaux et commençait à frapper une population négligée par le gouvernement, qui aient pris l’initiative de faire transmettre à la BBC par une ONG britannique des images de cadavres de bétail et de jeunes enfants squelettiques: Les Ethiopiens ont alors invité un certain nombre d’ambassadeurs à survoler l’Ogaden en hélicoptère, à l’instigation, semble-t-il, du représentant local de US AID. La visite, début mars, de Hugh Parmer, administrateur adjoint du bureau des réponses humanitaires de l’administration américaine, puis celle de Catherine Bertini, émissaire spéciale du Secrétaire Général des Nations Unies, ont ensuite contribué à accélérer le phénomène médiatique.

Au début, personne n’a exprimé de doutes sur l’existence de cette famine dont la couverture médiatique arrangeait beaucoup de monde. Et tout d’abord le gouvernement éthiopien qui pouvait envisager la reprise d’une aide internationale importante alors que toute aide au développement avait été suspendue par de nombreuses institutions (Banque Mondiale, Union Européenne) depuis que le conflit frontalier avec l’Erythrée en mai 1998 avait dégénéré en une guerre mobilisant des centaines de milliers de combattants et les rares ressources de ces deux pays figurant parmi les plus pauvres de l’Afrique. Cet invraisemblable branle bas humanitaire qui allait entraîner la mobilisation de toute la communauté internationale pour acheminer d’urgence 800.000 à un million de tonnes de vivres en Ethiopie -- le montant de cette aide d’urgence est évalué à plus de 500 millions de dollars -- allait permettre au gouvernement éthiopien de se consacrer aux choses sérieuses: la préparation d’une nouvelle offensive contre l’Erythrée, lancée finalement le 12 mai, après des semaines de préparatifs.

Depuis la mi-avril, l’armée éthiopienne réquisitionnait tous les autobus des gares routières pour transporter au front des dizaines de milliers de nouvelles recrues ayant suivi une formation dans des camps au sud d’Addis Abbeba. Des informations concordantes faisaient état d’achats massifs d’armements -- avions Sukhoi 25 et 27, une vingtaine d’hélicoptères, également de fabrication soviétique -- qui avaient épuisé les rares réserves de devises du pays. Ayant transmis au Programme Alimentaire Mondial début janvier un rapport alarmant sur l’imminence d’une grave crise alimentaire, le gouvernement éthiopien pouvait continuer tranquillement ses préparatifs militaires: la communauté internationale allait prendre en charge sa population civile, le laissant consacrer ses ressources aux quelque 500.000 soldats mobilisés sur le front.

Paradoxalement, la plupart des ONG se sont faites les complices du gouvernement d’Addis Abbeba, refusant, au début en tout cas, de questionner l’ampleur de la famine, et de discuter les liens entre la guerre et la famine. Dans le Borana et l’Ogaden, en particulier, il est évident que l’absence totale d’infrastructures -- routes, hôpitaux, moyens de transport -- est en grande  partie à l’origine de la crise actuelle. Les camions réquisitionnés par le gouvernement éthiopien pour les besoins du front auraient pu être utilisés pour acheminer des vivres aux populations déshéritées du sud éthiopien... Et les centaines de millions de dollars investis dans des avions et des munitions auraient permis d’améliorer le réseau routier, et de poursuivre une politique de santé digne de ce nom: quand on sait que l’administration éthiopienne dispose en tout et pour tout d’un seul véhicule à Yabello, l’un des centres administratifs du Borana, on est en droit de s’interroger sur la répartition des ressources du pays. Mais la plupart des ONG se refusent obstinément à “faire de la politique”.

Complices également, la plupart des diplomates, qui, comme ce diplomate français, s’insurge parce que “l’on demande à ce pays d’être vertueux tout de suite, de consacrer toutes ses ressources à l’éducation et à la santé... Vu les dimensions de ce pays, son histoire, il est normal qu’ils consacrent 25 pour cent de leur budget à la défense: ils avaient réduit leur armée, et le premier gogo venu (sic, allusion au président de l’Erythrée) a failli les faire trébucher.

Le tapage médiatique draîne les fonds

Une spécialiste britannique du développement explique -- sans la justifier -- l’attitude de la communauté internationale devant la situation en Ethiopie: “Il est certain qu’il n’est pas facile de “vendre” aux donateurs des programmes de développement à long terme qui ne font pas de bruit; on ne peut pas lutter contre des opérations comme le Kosovo, le Mozambique. Comment obtient-on des fonds? C’est en faisant du bruit, du tapage médiatique”...

Evoquant un autre aspect du problème -- l’assistance à un pays en guerre -- un “humanitaire” de MSF Suisse explique à sa façon le silence général: “Tout le monde s’accroche à son siège; les gens ont peur d’être virés”. C’est sans doute ce qui explique une prudence étonnante à l’égard de la presse. À la délégation de l’Union Européenne à Addis Abbeba, par exemple, un consultant qui avait exprimé publiquement ses doutes sur le comportement des autorités éthiopiennes est désormais interdit de parole, et seul le chef de la délégation est habilité à faire des déclarations: “C’est clair, déclare diplomatiquement Karl Harbo, il y a des rapports entre la situation actuelle et la guerre, il y a des conflits de priorité... Mais l’assistance humanitaire ne devrait pas être affectée par les autres problèmes”.

Certes, un diplomate allemand a publiquement déclaré que l’Ethiopie pouvait difficilement lutter contre la famine tout en mobilisant ses troupes au front, mais il s’agit d’un diplomate ... en poste aux Nations Unies à New York. Et ses collègues à Addis Abbeba font tout pour minimiser sa déclaration. Il est vrai que les Ethiopiens ont rappelé leur ambassadeur en Allemagne pour protester contre cette “ingérence” dans leurs affaires... Un diplomate allemand d’Addis Abbeba, parlant dans des conditions de strict anonymat, souligne l“orgueil” des Ethiopiens, leur caractère très “épidermique”, leur façon de s”isoler au sommet de leur montagne sacrée, en ne comprenant pas pourquoi le reste de l’Afrique ne les comprend pas”.

Parlant, lui aussi anonymement, un diplomate français parle de “famine en peau de léopard” -- concept auquel se raccrochent tous ceux qui essaient de dégonfler un peu la crise humanitaire éthiopienne pour la ramener à de plus justes proportions. “C’est clair, on a plus affaire à de la malnutrition qu’à une famine: il y a manipulation, le gouvernement cherche à attirer l’attention internationale, à occuper la scène... Il faudrait qu’on ait le courage de leur dire: vous avez des hélicoptères, vous avez des camions, en Ethiopie il y a des régions riches, il faut mobiliser vos moyens, vous impliquer plus dans les secours... Le problème, conclut ce diplomate, c’est qu’ils n’acceptent aucune leçon”.

Il n’est pas sûr que la réponse de la communauté internationale à cette crise soit purement philanthropique: “Acheminer du blé d’aussi loin n’est pas le meilleur moyen de venir en aide à nos nomades”, affirme Abdel Kerim Ahmed Guleid, un ancien officier, d’origine somalie, du temps du Négus, qui dirige aujourd’hui une petite ONG locale, “Hope for the Horn” (Espoir pour la Corne). “En fait, cela aide surtout les fermiers de ces pays, les USA, le Canada. Il faudrait donner de la nourriture que les gens d’ici mangent -- du riz, de l’huile, du lait et du sucre: le blé, cela provoque des diarrhées chez les enfants et les gens malades”.

Effectivement, l’envoi de plusieurs centaines de milliers de tonnes de blé en Ethiopie va permettre de réduire à bon compte les surplus des USA, du Canada et de l’Union Européenne. “Nous avions demandé du maïs, parce que les nomades du Borana le préfèrent au blé”, souligne Paul Barker, responsable pour l’Ethiopie de l’ONG anglo-saxonne CARE, “mais nous avons finalement eu du blé -- c’est ce que les Etats-Unis et le Canada avaient à nous donner”. Un rapide calcul, fait avec Paul Barker, montre à qui profitent ces expéditions de blé: au départ dans les ports de la côte américaine, la tonne de blé coûte 122 dollars. Les frais de frêt et d’assurance jusqu’à Djibouti s’élèvent à 154 dollars la tonne. Le transport par camion de Djibouti à Nazeret, au sud est d’Addis, coûte 97 dollars la tonne.

Et le transport par camion, depuis Nazeret jusqu’à Yabello, dans le Borana, et sa distribution sur place, 86 dollars de plus. Soit au total 459 dollars (le prix de revient est légèrement inférieur avec du blé en vrac, qui pose cependant plus de problèmes au déchargement à Djibouti): manifestement cette opération enrichit plus les fermiers américains et les transporteurs (armateurs et camionneurs) qu’elle ne profite aux bénéficiaires éthiopiens... “Il est évident, ajoute Paul Barker, que si au lieu d‘acheminer 20.000 tonnes de blé à ce prix, on avait investi l’équivalent -- environ 10 millions de dollars -- dans ce district du Borana où nous intervenons, cela aurait fait une grande différence. Mais il est plus facile d’amener le public à donner de l’argent pour une crise d’urgence que pour un programme à long terme: le Sida tue environ 800 personnes chaque jour en Ethiopie, rappelle Paul Barker, engagé depuis des années dans des programmes de développement en Ethiopie; 800 personnes, c’est cent fois plus que le nombre des victimes de la famine, mais qui s’en préoccupe”?

Abdel Kerim Ahmed Guleid, de “Hope for the Horn”, s’élève également contre la politique qui consiste à attirer les populations autour de grands centres, comme Gode, Dire Dawa et Imi. “Pourquoi attirer ces gens loin de chez eux au prix d’une marche épuisante? Pourquoi créer ces camps de réfugiés, ces centres nutritionnels, au lieu d’aller à la rencontre des gens, et de les prendre en charge là où ils vivent?” C’est sans doute ignorer la réalité des problèmes logistiques et de sécurité que poserait une telle initiative, en particulier dans l’Ogaden. Mais on peut se demander si les autorités éthiopiennes ne sont pas satisfaites par le regroupement de tous ces nomades autour d’un certain nombre de grands centres: hier farouchement indépendants, ces nomades pouvaient échapper au contrôle des autorités en s’enfonçant dans le bush avec leur bétail et éventuellement soutenir la lutte des divers mouvements de guérilla; aujourd’hui, privés de toutes ressources avec la disparition de leurs troupeaux, ils vivent parqués dans des camps autour des centres urbains, et deviennent totalement dépendants des distributions de vivres -- et des autorités.

Reprenant les thèses d’Abdel Kerim Ahmed Guleid, une experte britannique des problèmes de développement pense également que la politique gouvernementale de déplacement “volontaire” des populations n’est pas la solution. “La nourriture devrait être apportée jusqu’aux gens, au lieu de les faire mourir en se déplaçant vers la nourriture. Mais comment distribuer la nourriture avec une infrastructure aussi déficiente? Manifestement l’Ogaden et le Borana n’ont pas la priorité, et il y a un manque cruel d’investissements dans ces régions qui sont un casse-tête pour le gouvernement. On ne fait pas face actuellement à une crise alimentaire, mais à une détérioration grave des moyens de subsistance: il y a des vivres, mais les gens sont misérables, et ils n’ont pas les moyens de les acheter”.

Mais rappelle un spécialiste français des problèmes de coopération, l’essentiel, ce n’est pas la situation dans l’Ogaden ou dans le Borana, mais dans les régions fortement peuplées du centre et du nord de l’Ethiopie. Des millions de paysans y pratiquent une agriculture d’autosubsistance dans des conditions qui, selon cet expert, ressemblent à celles que l’on connaissait en Europe au Moyen-Age! Utilisant pratiquement pas d’engrais -- l’Ethiopie est le pays qui utilise le moins d’engrais au monde -- cultivant des parcelles minuscules (qui appartiennent à l’Etat, comme toutes les terres), avec des moyens archaïques, ces paysans vivent constamment sur le fil du rasoir et n’arrivent pas à nourrir leurs familles excessivement nombreuses.

Au moment où éclatait la grande crise médiatique dans l’Ogaden, une équipe de MSF France était en train de faire une mission d’exploration dans des villages inaccessibles à plus de 4.500 mètres d’altitude, dans le nord Wollo. Les paysans n’avaient rien planté au moment des petites pluies de printemps, préférant manger leurs semences. Ils sont au bord de la rupture de stocks, dans une région où l’absence d’infrastructures est totale. “Pour l’instant, la situation des enfants est stagnante, dit Monique Doux, responsable de l’équipe de MSF; il y a de la malnutrition, mais elle n’augmente pas. Cependant, c’est une zone très sensible, et nous suivons la situation de très près. il y a énormément de tuberculoses et de pneumonies... Nous allons y commencer un programme de vaccinations cet été, et également un programme nutritionnel. À dos d’ânes”.

En écoutant les communiqués victorieux des militaires éthiopiens, on aurait tendance à oublier que l’Ethiopie est l’un des pays les plus misérables de l’Afrique, avec un revenu annuel par habitant d’environ 100 dollars -- loin derrière l’Ouganda -- dont les dirigeants se sont lancés dans une guerre absurde pour ressouder ses populations en les dressant contre un ennemi extérieur. “Les guerres entre les pays pauvres sont les pires, personne n’a le pouvoir de les gagner”, affirme un diplomate italien à Addis Abbeba. Peut-être se trompe-t-il, mais quelle que soit l’issue de ce conflit, les populations civiles de l’Ethiopie seront les grandes perdantes.

Les Arabes et l’Ogaden

Beaucoup d’Ethiopiens sont convaincus que le conflit avec l’Erythrée est le résultat des manœuvres des pays arabes pour affaiblir l’Ethiopie: “Qui aide les terroristes de l’Ogaden, demande Berham, un jeune Éthiopien travaillant pour une ONG américaine? Les Erythréens? Non, ce sont les Arabes, l’Egypte, parce que nous avons un grand fleuve, parce qu’ils ne veulent pas que les Africains gèrent eux-mêmes leurs affaires”. Paradoxalement, si les Arabes sont très présents dans l’imaginaire des Ethiopiens, ils sont remarquablement absents sur le terrain, dans l’Ogaden, une région habitée par des Somalis, les frères ou les cousins des habitants de la Somalie, pays qui fait, ou qui faisait partie de la Ligue Arabe. “Nous n’obtenons aucune aide des pays arabes”, s’insurge Abdel Kerim Ahmed Guleid, dirigeant de l’ONG locale “Hope for the Horn”, ajoutant: “Les Arabes n’ont jamais rien fait pour les réfugiés somalis en Ethiopie; et les réfugiés somalis ont même été expulsés d’un certain nombre de pays arabes, le seul qui leur ait donné asile étant le Yemen”... Dénonçant l’aide spectaculaire, mais très limitée, de certaines personnalités du Golfe qui sont arrivées à Gode avec un avion privé chargé de sacs de blé et de T-shirts, des responsables d’une ONG suisse soulignent le caractère absurde de telles initiatives qui créent plus de frustrations et d’amertume que de soulagements...

(La Libre Belgique, 5-6 Juillet 2000)

 

 

 

 

 

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