CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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COLOMBIE: La ruée vers les émeraudes de Muzo

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Soldats turcs empêchant des réfugiés kurdes irakiens d'entrer en Turquie

Frontière turque

 

Portrait de Saddam Hussain, 1975

Saddam Hussain

Dernière photo d'Ocalan libre, Rome, 1999

A.Ocalan

Vue aérienne de l'île de Das

Das Island, UEA

DefiKurde

Foule de plusieurs milliers de chercheurs d'émeraudesAlors, vous venez pour les émeraudes?”, me dit, après m’avoir longuement dévisagé, le barman d’un de ces innombrables petits bars de Bogota (Colombie) où seretrouvent tous les soirs les affiliés des deux Mafias colombiennes qui se partagent l’un des négoces les plus fructueux du monde -- et s’entretuent au rythme d’un mort par nuit...

“Oui, mais vous savez, je ne suis pas acheteur! Je veux seulement aller à Muzo, pour voir...”. J’ai à peine chuchoté le nom de “Muzo”. Mais aussitôt les quelques consommateurs désoeuvrés qui trainent dans ce bar qui ressemble comme un frère à certains petits bars de Pigalle ne cherchent même plus à cacher qu’ils écoutent chaque mot de notre conversation...

Chercheurs d'émeraude lavant la terre dans le rioPour vaincre les dernières réticences du barman, je lâche le mot de passe: “Vous savez, je viens de la part de Lebreton!... Rouges sont les émeraudes...”. Lebreton, c’est Auguste Lebreton, auteur de romans policiers à succès. En fait, je ne le connais pas, mais cela marche quand même: après tout, nous venons du même pays et nous parlons la même langue.  Et d’un seul coup j’ai l’impression d’appartenir, avec le barman et les consommateurs, à une seule famille, celle des chercheurs d’émeraudes, à la bande de “ceux de Muzo”.

La plus grande mine d'émeraudes du monde

Muzo? Seuls quelques rares initiés,à Paris, Hong Kong et La Haye en connaissent le nom. Mais en Colombie il court sur toutes les lèvres. Muzo, c’est, en territoire interdit, la plus grande mine d’émeraudes du monde. (Avec Muzo et les petites mines de Coscuez et de Chivor, la Colombie fournit à elle seule 90 pour cent de la production mondiale d’émeraudes, le reste venant du Brésil, de l’Afrique du Sud, dela Sibérie et de l’Inde). Muzo, c’est aussi, mais cela personne ne le sait hors de Colombie, c’est la dernière chance de devenir multimillionnaire avec un seul coup de pioche, comme au temps de la ruée vers l’or...

Mais l’armée boucle Muzo, et les barrages de la Mafia sont encore plus redoutables Portrait d'une jeune chercheuse d'émeraudesque ceux de l’armée... Un Européen n’entre pas comme cela au pays des “Guaceros” (chercheurs de trésors)... Quelques tournées de pernod achèvent de mettre mes interlocuteurs en confiance, et le lendemain j’arrive à Muzo. Je ne vous dirai pas comment...

A moins de deux cents kilomètres de Bogota -- mais à plusieurs heures de jeep -- la mine de Muzo ne ressemble à rien de ce que l’on pourrait imaginer: pas de puits ni de galeries souterraines -- et rien qui rappelle les histoires sinistres qui circulent autour des mines de diamants sud-africaines: ici, pas de fouilles, la contrebande est officielle: c’est la ruée!

Après avoir franchi plusieurs crêtes de la cordillère des Andes perdues dans les nuages -- on y gèle -- on arrive à Muzo, au fond d’une vallée, à 850 mètres d’altitude -- on y étouffe -- pour découvrir que la mine, c’est une montagne, c’est la montagne toute entière, exploitée à ciel ouvert. Il y a en fait deux mines, m’explique mon guide... appelons-le Marc. C’est un jeune Français venu faire fortune en Colombie dans les papillions, et qui semble s’intéresser beaucoup plus aux émeraudes. Il y a donc la mine “officielle”, signalée par une barrière et une guérite sur la route, barrière d’autant plus absurde qu’elle n’est prolongée par aucun grillage ou barbelé défendant le périmètre de la mine.

La mine "officielle"

“Protégés” par un contingent de 150 soldats, quelques ouvriers dégagent au bull-dozer et au mateau-piqueur les veines de calcite et de boues esmeraldifères dans trois gisements baptisés le “masato” (pain de sucre), le “picalojo” et le “chulo”. “Plus la veine est étroite, plus on a de chances d’y trouver des émeraudes”, explique l’ingénieur Emilio Carrerro qui supervise les opérations, en compagnie d’un contrôleur des finances et de deux “vigiles”, sans parler d’une escouade de soldats. Mais on n’a pas trouvé d’émeraudes de valeur dans la mine officielle depuis deux mois.

Un rapport officiel signale que les exportations déclarées d’émeraudes n’ont atteint en 1970 que la somme de 3,5 millions de dollars, estimant qu’avec la contrebande elles atteindraient en fait les 10 millions de dollars: selon les initiés, il faudrait multiplier ce chiffre par trois pour être plus près de la vérité.

Mais le spectacle  et la véritable mine, celle qui intéresse mon guide, se trouvent quelques mètres en contrebas, sur les rives du “Rio Minero”, où des milliers et des milliers -- 5.000? 10.000? 20.000? -- de “guaceros” font volontairement ce que nul esclave n’aurait accepté de faire: hâves, défaits, affamés, venus de toutes les villes et de tous les villages de Colombie, de Bogota, la capitale, des grandes villes industrielles, Cali, Medellin, Barranquilla, des Llanos, fuyant les petits villages andins et les salaires misérables des fincas de café, ils fouillent désespérément les alluvions et les terres sédimentaires de la mine de Muzo, à la recherche de l’émeraude qui transformera leur existence. C’est interdit, mais ils fouillent au pied du mirador de l’armée: “quel soldat, quel employé de bureau empêcherait un frère, un cousin de risquer sa chance de sortir de la misère?”, me dit mon guide. “Ils” ont bien essayé plusieurs fois d’élargir le périmètre de la mine “officielle”. Mais plus elle est vaste, plus il est difficile d’en interdire l’accès. Finalement, ils ont préféré se limiter aux gisements les plus riches”.

Alors, arrivant à l’aube, après avoir parcouru à pied les quelque 6 ou 7 kilomètres qui séparent la mine de la petite ville de Muzo, ne prenant même pas le temps de manger (si jamais ils en ont les moyens...) pendant des heures et des heures ils remplissent des sacs de terre esmeraldifère ou d’alluvions, qu’ils lavent ensuite dans la rivière, avant d’en examiner chaque grain avec un couteau. Perdus dans leur rêve, ils ne voient pas l’étranger qui passe, et continuent tard dans la nuit, en s’éclairant avec des lampes de fortune.

“Quelque fois, me dit mon guide, des chercheurs d’émeraude découvrent au petit matin, dans un ruisseau, le cadavre d’un de leurs compagnons qui a “dévissé” et fait une chute mortelle: sans rien dire -- le constat de la police leur ferait perdre une demie journée de travail  -- ils sortent le cadavre de l’eau, le déposent sur la berge, et vont à leur tour gratter la terre”...

Certains creusent des tunnels dans la montagne, qui parfois s’écroule et les écrase. Tandis que d’autres, munis par on ne sait quelle folle conviction, s’attaquent à des parois abruptes: pareils à des fourmis, ils ne réaliseront jamais combien est dérisoire ce geste qui leur fait rechercher avec la pointe d’un couteau une émeraude dans une montagne.

Paysans, petits artisans,  peintres, mécaniciens, desperados ou étudiants profitant de leurs vacances pour tenter leur chance, tous, dans cette foule où les individus les plus dépravés côtoient des enfants et des rêveurs, tous pensent à ce soldat qui, hier, en grattant la terre de la pointe du soulier, a découvert l’émeraude qu’un “négociant” de la Mafia lui a immédiatement achetée un million de pesos... Un million de pesos, c’est à dire 40 années de traitement d’un instituteur.

L'émeraude brûle la main de celui qui vient de la trouver...

Soudain, sans qu’un cri ait retenti, un attroupement se forme: de toutes parts, les chercheurs d’émeraudes accourent pour grossir l’essaim des “guaceros” qui pendant quelques instants sortent de leur rêve éveillé pour regarder l’émeraude que l’un des leurs vient de découvrir: “elle n’est pas très grosse, ni très belle”, dit un des négociants de la Mafia que l’on reconnaît à l’élégance de leur tenue et à l’enflure de leur poche-revolver (ils ont constamment sur eux un million de pesos “cash” -- et un gros calibre...). Mais l’émeraude brûle la main de celui qui vient de la trouver, qui n’en peut croire ses yeux, et la cède pour 10.000 pesos...

Quelques heures plus tard, un autre négociant la paiera 50.000 pesos... Qui sait ce qu’elle vaudra lorsqu’elle arrivera au Venezuela, à Hong Kong ou à Paris, par un chemin jalonné de morts. “Il y a trois ans”, me raconte mon guide, qui est persuadé que je vais moi aussi écrire un roman sur les mines de Muzo, “l’équipe d’employés de la mine officielle qui revenait en fin d’après midi du gisement du “masato” avec une “bonne récolte” a été entièrement exterminée à la mitraillette -- sept hommes”!

Par qui? “Oh, ici on ne sait jamais qui a tué qui”, me dit Marc avec un sourire entendu. Depuis, le “pain de sucre” s’appelle le “pic de la mort”, et les employés de la mine officielle ne travaillent plus sur ce gisement, le plus riche. Les bagarres quotidiennes font de Muzo un site idéal pour les nostalgiques du Far West et de la ruée vers l’or. “Après 6 heures du soir, il vaut mieux rester chez soi, si on n’appartient pas à un des deux clans de la Mafia qui règnent sur le trafic des émeraudes”, ajoute mon guide. Il y aurait eu 50 morts à Muzo l’année dernière, sans parler de ceux de Bogota.

“Cette année, c’est plus calme”, constate sans sourciller un étudiant venu passer les vacances à Muzo: “ils se sont auto-éliminés”! Le lendemain la presse locale publiait une série d’entrefilets sur la “violence dans la zone esmeraldifère”: 3 morts et un blessé en un seul jour. “Un chercheur d’émraudes a été tué de plusieurs coups de fusil au lieu dit des “quatorze mines”. La police ignore les causes de ce meurtre et l’identité des agresseurs”, peut-on lire dans un de ces entrefilets qui se ressemblent tous. Seuls changent les noms du lieu-dit et le nombre de victimes...

L’émeraude vaut cher, plus cher que le diamant.

Et à Muzo, une vie ne vaut rien.

Aux dernières nouvelles, le gouvernement colombien a décidé de faire boucler la mine et la ville de Muzo par un bataillon d’élite de l’armée colombienne. Les “guaceros” ont entendu avec stupéfaction le commandant du bataillon leur lancer l’ultimatum suivant: “Déguerpissez immédiatement, nous allons tout faire sauter”. Les  propriétaires des minables petits hôtels et des “cantinas” (les bars) de Muzo ont entassé leur matériel dans leurs Toyotas tandis que la cohorte des “guaceros” prenait le chemin de Chiquinquira, la première ville “civilisée” sur la route de Bogota.

Alors, finie la ruée vers l’émeraude?

N’ayez crainte, aucun soldat, bataillon d’élite ou pas, ne résistera longtemps à la tentation de gratter la terre de la pointe du soulier, pour voir... Peu à peu, les “guaceros” se rapprocheront de la zone interdite -- de nuit au début. Puis de moins en moins clandestinement. Et bientôt vous pourrez retourner à Muzo et entendre l’histoire de ce soldat qui a trouvé une émeraude grosse comme un million de pesos...

( Stern, N°25,1973, L'Aventure, N° 8 15 Octobre 1976)

 

 

 

 

 

 

 

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