CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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KOWEIT: 600 Disparus après l'Occupation Irakienne

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croquis d'un prisonnierIls sont six cents -- exactement 605, dont 7 femmes -- qui ont disparu pendant l’occupation du Koweit par l’armée irakienne entre le 2 août 1990 et la fin de l’opération “Tempête du Désert” le 28 février 1991. Six cents disparus, il n’y a pas de quoi faire un drame, diront certains avec un peu de cynisme. Les chinois font remarquer que c’est à peine le nombre des clients d’un hôtel, et qu’ils ont perdu bien plus de victimes dans un tremblement de terre ou dans les dernières inondations. Et les Egyptiens disent qu’ils en ont eu des milliers pendant les guerres avec Israel.

Mais à l’échelle du Koweit, presque un pour mille, c’est énorme: imaginons la réaction des Français si 50.000 de leurs prisonniers avaient purement et simplement disparu -- volatilisés -- pendant la deuxième guerre. Car les disparus du Koweit n’ont pas disparu pendant les combats: ce ne sont pas des “missing in action”, comme les Américains en ont perdu pendant la guerre du Vietnam, et les Irakiens pendant l’opération “Tempête du Désert”. Ce sont des gens qui ont été arrêtés, le plus souvent devant des témoins, qui ont été vus dans les prisons irakiennes au Koweit, et qui ont ensuite été transférés, en violation de toutes les conventions internationales en Irak, où nombre d’entre eux ont également été vus par des témoins relâchés ultérieurement.

Mère de disparu montrant des photosDepuis la fin de la guerre du Golfe, le CICR s’efforce d’obtenir leur libération en constituant des dossiers, présentés à des réunions mensuelles d’un “comité technique” composé de Saoudiens, Irakiens et Koweitiens, qui siège une fois par mois à la frontière irako-koweitienne, en présence d’observateurs français, américains et britanniques et du CICR. Après avoir nié pendant des mois avoir jamais détenu ces personnes, les Irakiens ont admis que oui, ils avaient bien détenu 126 d’entre eux, mais qu’ils ont disparu pendant les “évènements” de mars 1991 (le soulèvement des chiites du sud de l’Irak).

Certains diplomates avaient espéré que ce premier pas permettait d’espérer un assouplissement de la position irakienne; mais en vain. Depuis, pas le moindre progrès. Certes, les Koweitiens n’ont pas toujours bien géré le dossier: ils ont d’abord soumis des listes peu fiables, de plus de 2.000 disparus, où les mêmes personnes revenaient sous des noms différents... Ils ont politisé l’affaire à outrance, en faisant un enjeu de politique intérieure. Le choix de cheikh Salem al Sabah, ministre de la défense, comme président du comité national des disparus n’est peut-être pas le meilleur: la désignation d’une personnalité indépendante du gouvernement aurait peut-être facilité la tâche.

Mais tous ceux qui, comme Ghanem al Najjar, responsable d’une ONG koweitienne, critiquent la gestion du dossier par les autorités koweitiennes doivent l’admettre: manifestement aujourd’hui, pour les Irakiens, c’est un dossier secondaire, c’est la dernière de leur préoccupation, au moment où ils affrontent presque quotidiennement les avions des Etats-Unis dans les zones d’exclusion aérienne, où le conseil de sécurité débat sur une éventuelle levée de l’embargo, où le régime de Saddam Hussain lutte pour sa survie...

Une question qui hante tous les Koweitiens

Femme de Faycal al Sana avec photo de son mariLes disparus sont-ils encore vivants? ou sont-ils morts depuis longtemps d’épuisement, ou exécutés? C’est la question qui hante tout le monde: les Koweitiens sont évidemment très discrets sur les contacts secrets qui leur permettent d’obtenir des renseignements sur le sort des disparus. Un certain nombre de personnalités arabes comme l’émir de Qatar, le président du Soudan et Hassan Tourabi, et Yasser Arafat sont également intervenues, mais apparemment en vain, auprès de Saddam Hussain...

L’opposition irakienne est une source importante d’informations: des opposants qui ont été relâchés affirment avoir vu des Koweitiens dans des casernes ou dans des prisons secrètes. De même, des étrangers qui étaient détenus dans des prisons irakiennes, et qui ont été relâchés assez tardivement, jusqu’en 1995, affirment avoir vu des gens qui, d’après leurs traits, pourraient être des Koweitiens. Des officiers qui ont déserté et qui se sont réfugiés en Turquie ont également fourni des informations. Des personnalités étrangères ont aussi joué un rôle: les Russes, notamment. Les Russes qui ont créé eux-mêmes un “comité pour les disparus en Afghanistan”, et qui ont des relations privilégiées avec les Irakiens, et en particulier avec leurs services de sécurité...

Pendant plusieurs années les Koweitiens ont pu soudoyer des informateurs, et, en versant beaucoup d’argent, obtenir des informations. Mais aujourd’hui le régime irakien a tout verrouillé, et ceux qui se risquent à évoquer le sujet sont immédiatement exécutés...

Les Koweitiens misent aussi sur les réunions du “comité technique”. Ayant par exemple su par un détenu relâché que pendant un transfert de prisonniers koweitiens, un certain jour, il y avait dans un autobus 37 Koweitiens gardés par six soldats, deux en avant, deux au milieu, et deux au fond, chacun ayant une liste des prisonniers, ils demandent aux Irakiens de faire les recherches pour retrouver un de ces soldats, et la liste... Inévitablement, les Irakiens répondent que ces soldats ont été tués, ces listes détruites dans les bombardements américains. Mais un jour peut-être tout se débloquera...

L’histoire de Fayçal al Sana, l’ami de Saddam

Fils d’une riche famille koweitienne, Fayçal al Sana, né en 1937, a fait ses études secondaires en Egypte; puis ses études universitaires en France, où il a passé une dizaine d’années. On peut voir aujourd’hui encore dans sa bibliothèque plusieurs dizaines de livres en français -- le numéro spécial des Temps Modernes sur le conflit israélo-arabe, des oeuvres de Saint-Simon, un livre sur le parti communiste français, un Robert...  Elu député au Parlement koweitien en 1985, ayant épousé Mounira al Gosaibi, une séduisante et intelligente jeune femme dont il aura cinq enfants, Fayçal al Sana avait fait un parcours sans faute et il avait tous les atouts pour faire une brillante carrière. Tous, sauf un: il était l’ami de Saddam.

Au Caire, il avait milité dans des organisations nationalistes arabes, proches du parti Baas, et il avait fait la connaissance du jeune Saddam Hussain, qui s’était réfugié en Egypte après la tentative d’assassinat ratée contre le président Kassem. Un jour, alors que Saddam était pourchassé par des agents des services de sécurité irakiens, Fayçal l’avait caché dans son appartement. Il lui avait sauvé la vie. Pendant des années, Fayçal al Sana fut connu comme l’homme qui avait sauvé la vie de Saddam. Il était son ami. Comme le souligne aujourd’hui son fils Ziad, “Saddam s’en souvenait, et mon père était le seul homme qui pouvait refuser d’obéir à un de ses ordres”...

Jusqu’au jour où... le 2 août 1990, Saddam Hussain envahit le Koweit. Avant d’annexer purement et simplement l’émirat, qui devint la 19e province de l’Irak, Saddam Hussain voulut mettre en place un gouvernement koweitien fantoche; et il fit appel à Fayçal al Sana, qui refusa de collaborer.

Le châtiment fut impitoyable. Le 21 septembre 1990, vers 10 heures du matin, plusieurs dizaines de soldats entourèrent la maison de Fayçal: “J’ai été choquée, raconte Mounira: j’étais dans la maison, Fayçal était dans le jardin, et tout d’un coup, je le vois revenir dans la maison encadré par des soldats irakiens qui l’ont conduit à l’étage. Quelques minutes plus tard ils sont redescendus, et ils ont voulu m’emmener avec lui: je me suis évanouie”. Les irakiens partirent en emmenant dans une jeep Fayçal, son fils Ziad, son neveu Ahmed, et un ami de Fayçal et son fils; ils emmenèrent aussi dans un minibus trois des plus jeunes enfants de Fayçal qui étaient encore en pyjama: AbdelLatif (8 ans), Abdalla (7 ans) et la petite Sheikha (3 ans). Au bout d’une heure, ils ramenèrent les trois enfants. Mais Mounira ne devait plus jamais revoir son mari. Elle devait avoir des bribes de nouvelles pendant quelque temps -- jusqu’au jour où elle perdit définitivement sa trace.

Après avoir arrêté Fayçal, les Irakiens placèrent un certain nombre d’agents dans sa maison, où ils tendirent une souricière, arrêtant toutes les personnes qui, ne se doutant de rien, venaient rendre visite aux Al Sana: au total, 22 personnes furent arrêtées.

Pendant plusieurs semaines, Mounira ne vécut que de rumeurs: les Irakiens auraient conduit son mari et son fils à Basra, en Irak. Mais elle ne savait rien de précis. Et puis le 27 décembre, elle reçut des informations de première main: dix-neuf des vingt-deux personnes arrêtées dans sa maison après l’enlèvement de son mari furent reconduites à Koweit, et libérées, sauf son fils Ziad, ramené également à Koweit, mais qui fut maintenu en état d’arrestation jusqu’au 19 janvier. C’est grâce à lui que l’on dispose d’informations sûres sur les premières semaines que Fayçal al Sana passa dans les prisons irakiennes:

“Après notre arrestation, raconte Ziad, ils nous emmenèrent directement à Basra. Mon père était dans une jeep avec moi, mon cousin Ahmed, Nayef, un ami de mon père, et son fils. Nous étions suivis par une jeep pleine de gardes. Quand nous sommes arrivés à Basra, ils nous ont mis des bandeaux sur les yeux et nous ont emmenés dans une prison: là, ils nous ont séparés: ils ont enfermé mon père seul dans une minuscule cellule d’un mètre sur un mètre, et nous quatre nous nous sommes retrouvés dans une petite pièce, entassés avec quarante à cinquante autres prisonniers koweitiens: quand l’un de nous voulait s’asseoir, deux autres devaient se lever”...

Au bout de quatre jours, Ziad et ses trois compagnons d’arrestation furent enfermés seuls dans une petite cellule. Comme son cousin Ahmed souffrait de crises aiguës d’asthme, les gardes laissaient la porte ouverte la nuit, ce qui permit à Ziad d’aller dans le couloir jusqu’à la porte de la cellule de son père et de parler avec lui -- jusqu’au 26 décembre, quand Fayçal al Sana et trois de ses camarades de détention furent transférés ailleurs -- peut-être à Bagdad?

Au début, Ziad et ses amis furent traités correctement, les gardes irakiens leur disant qu’ils étaient leurs “hôtes”, et qu’ils ne devaient pas s’inquiéter, qu’ils seraient bientôt relâchés... Puis, son père refusant de répondre à leurs questions -- “pourquoi refusait-il de collaborer avec eux”? -- ils menacèrent Ziad: il fut conduit les yeux bandés dans une pièce où les gardes l’allongèrent par terre, et lui donnèrent des coups de pied, chacun à leur tour, sans qu’il puisse deviner d’où viendrait le coup. “Ils voulaient me déstabiliser”, dit Ziad qui raconte que le chef des gardes, un certain Ghaidoun, pouvait être “la personne la plus gentille, ou la plus sadique”: un jour, un prisonnier qui avait eu une crise cardiaque fut battu à mort par les gardes; son corps resta toute la nuit dans le couloir, et il fut enlevé le lendemain comme celui d’un chien...

Le lendemain du jour où son père avait été transféré dans une autre prison, Ziad et dix-huit autres détenus de leur groupe furent ramenées, le 27 décembre, à Koweit dans une ambulance, et enfermés dans une cellule souterraine du palais de justice. Dix-huit furent libérés le même jour. Ziad y resta quatre jours; les gardes faisaient la fête, il pouvait entendre le bruit de leurs libations. Ils lui dirent: “Nous sommes occupés, nous ne pouvons pas vous reconduire chez vous; vous êtes notre invité”. Ils fêtaient le nouvel an! Puis on lui annonça qu’ils avaient perdu ses papiers, et qu’il devait retourner en prison. Il y passa près de trois semaines. L’un des gardes s’appelait Ziad, comme lui, et lui manifestait une certaine sympathie, tout en se comportant comme le dernier des sadiques avec certains prisonniers. “Il passait devant un prisonnier, et lui demandait: “Comment t’appelles-tu?” Le prisonnier disait son nom... Ziad le garde disait: “Tu vas mourir demain, et ton ami aussi”. Le pauvre s’effondrait et pleurait toute la nuit... Et rien n’arrivait.

Le 18 janvier, le deuxième jour de l’attaque alliée, le garde Ziad est venu voir ses prisonniers, et il a eu des mots gentils pour eux, leur disant: “N’est-il pas vrai que vous avez été tous bien traités? Demain, je vous laisserai partir”! Et effectivement, raconte Ziad, le lendemain, le 19 janvier, il a été convoqué dans son bureau par Ziad qui lui a dit: “Appelle ta mère”! “Je lui ai dit: “Non, c’est vous qui devez l’appeler”, “Et effectivement, il a téléphoné à ma mère, et ma famille est venue me chercher”... “Tout cela parce que nous avions le même prénom”...

De retour chez lui, Ziad a pu confirmer à sa mère tout ce qu’elle avait appris sur la détention de son mari jusqu’à ce jour du 26 décembre 1990 où il fut transféré hors de la prison de Basra, vers Bagdad, ou... Ziad avait été le dernier à parler à son père. Depuis, les Al Sana n’ont plus eu la moindre nouvelle sur le sort de Fayçal, l’ami de Saddam... Aujourd’hui, Ziad fait des études aux Etats-Unis et revient voir sa mère pendant les vacances. La vie a repris son cours, malgré l’absence de son père. Mais pendant trois ans Mounira a dû accompagner sa petite fille Sheikha à l’école et s’asseoir toute la journée à côté d’elle dans la salle de classe! La gamine hurlait si sa mère faisait signe de partir, en disant: “Les soldats irakiens sont cachés derrière la porte”...

Comme toutes les femmes ou mères de disparus, Mounira dit qu’elle espère revoir un jour son mari, qu’elle est convaincue qu’il est toujours vivant. Devant ses fils et ses filles, dit-elle vraiment ce qu’elle pense? La petite Skeikha a aujourd’hui 13 ans, mais elle est toujours aussi fragile...

La tragédie des femmes violées

Ismail Shahin, vice-président koweitien du “comité national pour les prisonniers et disparus”, affirme qu’un “certain nombre de disparus sont toujours vivants: nous ne savons pas combien, mais nous savons qu’il y en a un certain nombre dans des prisons autour de Bagdad et de Mossoul. Les Irakiens les gardent, comme dernière carte, pour le jour où ils devront négocier avec nous, pour obtenir des prêts financiers, ou des ajustements frontaliers, ou un règlement à l’ONU”...

En attendant, les familles sont rongées par l’incertitude, passant du désespoir à l’espoir le plus fou à la suite d’une rumeur... On commence tout juste à mesurer l’impact du traumatisme des sept mois de l’occupation irakienne sur la population koweitienne. Le Dr Abdalla al Hammadi, directeur du “centre de réhabilitation et de recherche pour les victimes de la torture”, a commencé en 1993 une étude sur le stress post-traumatique sur un échantillon de 600 familles. Ses conclusions sont alarmantes: plus de 20 pour cent des adultes koweitiens ont un syndrome de troubles post-traumatiques. “Nous avons mis en garde le gouvernement contre le risque d’une augmentation de la criminalité, de la consommation de drogues, et des problèmes scolaires”, dit le Dr Abdulla al Hammadi. Et ces problèmes sont encore plus aigus chez les familles de disparus, quoique ces familles soient totalement prises en charge par le gouvernement, qui paie les salaires, prend en charge la scolarité des enfants. Près de 40 pour cent des personnes de ces familles ont des symptômes dépressifs, obsessionnels ou même psychotiques: “Cette semaine, dit le Dr Abdulla al Hammadi, j’ai vu pour la première fois en consultation, huit ans après la libération, une Koweitienne qui s’est mariée juste avant l’occupation, et dont le mari et le frère sont otages des Irakiens. Elle est venue me voir dans un état psychotique grave, en criant: j’ai dû la faire interner dans un hôpital”...

Il y a un sujet dont on parle très peu -- celui du viol de femmes koweitiennes par les soldats irakiens: “Nous en avons vu quatre cas dans notre centre, déclare le Dr Abdalla al Hammadi: mais il y en a certainement eu beaucoup plus.  Personne ne connaît le chiffre exact.  Parce que c’est caché. Et il vaut mieux que cela reste caché. Pour le bien-être de ces femmes. Cela affecterait leur vie sociale. Et nous ne pouvons pas traiter la communauté”...

“Nous avons trois groupes de personnes ayant été détenues par les Irakiens”, conclut le Dr Abdulla al Hammadi: “Environ 2.000 qui ont été arrêtés pendant l’occupation, pour des périodes allant d’un jour à quelques mois; 7.000 qui ont été libérées après la fin de la guerre; et ces 600 disparus. La vie professionnelle et sociale de beaucoup de ceux qui ont retrouvé la liberté a été détruite. Imaginez ce que sera la vie des disparus”...

(Al Wasat, 15 août 1999; TMB, Mars 2000)

 

 

 

 

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