CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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ERYTHREE: Quel Avenir pour les Combattantes Démobilisées?

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Harry Wu

Gousman Iskhakov

Gousman Iskhakov, Mufti de Kazan

Defi Kurde

 

Mvt Kurde

 

trancheeCe sont des images qu’on n’oublie pas: dans les tranchées de DenDen, près de Nacfa, dans le bastion du Sahel, au nord de l’Erythrée, les redoutables combattants du FPLE qui résistaient depuis des années aux assauts de l’infanterie et de l’aviation du général Mengistu, le Négus Rouge, étaient des gamins en culottes courtes. Et parmi ces gamins, il y avait beaucoup de gamines... Entre le tiers et le quart des maquisards du “Front Populaire de Libération de l’Erythrée” (FPLE) étaient des femmes, des adolescentes: volontaires -- elles ralliaient souvent le FPLE contre la volonté de leurs parents -- elles venaient de toutes les couches de la société érythréenne: chrétiennes ou musulmanes, elles avaient pour la plupart vécu dans des milieux très traditionnels -- et elles étaient soudain projetées dans   l’univers radicalement différent d’une guérilla d’inspiration marxiste qui prônait l’égalité des hommes et des femmes, et récusait les différences de religions, de classes sociales et d’ethnies.

Des gamines en culottes courtes

defileÀ la différence du FLN algérien ou des mouvements palestiniens, le FPLE réussit vraiment à créer une “nouvelle culture”: des dizaines de milliers de jeunes filles participèrent à la lutte, pas seulement comme infirmières ou comme messagères, mais en tant que combattantes, le fusil à la main. Et certaines devinrent même chef d’unités de blindés! Autorisées à se marier à partir de 1977 avec leurs camarades de combat, elles le firent avec un souverain mépris de tous ces préjugés qui régissaient les mariages dans leurs milieux d’origine. Après de brèves lunes de miel, les conjoints repartaient au combat, restant souvent plusieurs mois sans se revoir.

Les enfants, assez rares jusqu’à la fin des années 1980, étaient élevés dans ces véritables phalanstères qu’étaient les unités de combattants du FPLE, où tout était partagé, et l’argent ignoré. Le symbole de cette éducation communautaire était l’école révolutionnaire “ZERO” dans le Sahel.

Qu'allait-il advenir de la nouvelle culture des combattants?

anciennes combattantesAvec la victoire du FPLE, en mai 1991, et la proclamation de l’indépendance de l’Erythrée, en mai 1993, une page est définitivement tournée sur l’épopée du FPLE. Et immédiatement on se pose cette question fondamentale: qu’allait-il advenir de la nouvelle culture des combattants forgée dans ce “laboratoire de la Révolution” qu’avaient été les zones libérées de l’Erythrée pendant au moins deux décennies? Qui allait influencer qui? Et en particulier, qu’allait-il advenir des femmes combattantes? Allaient-elles imposer leurs valeurs au reste de la société érythréenne? ou, comme en Algérie, allaient-elles être vite renvoyées à leurs cuisines? Il ne faut pas oublier, comme le rappelle brutalement Sara Ogbaï, chargée de cours à l’université d’Asmara, qu’en “Erythrée, traditionnellement, une femme n’est rien; elle doit arrêter d’étudier quand elle a 18 ans, et se marier: son rôle est d’avoir des enfants”.

Pendant les mois qui suivirent la victoire, les combattantes visitèrent leurs familles, qu’elles retrouvaient après une absence de plusieurs années -- souvent plus de dix ans -- toutes auréolées de la gloire d’avoir été des maquisardes héroïques dont le sacrifice avait permis à leur pays d’arracher son indépendance à l’Ethiopie. Pendant cette première période d’euphorie les unes et les autres, les combattantes et les civiles, s’observèrent avec énormément de curiosité: on reconnaissait immédiatement les femmes combattantes, à leur tenue, à leur allure -- à leur “look”! Portant des vêtements militaires -- pantalon kaki, vareuse, et les sandales de caoutchouc des combattants -- les cheveux coiffés courts, ces petites “soldates” refusaient délibérément tous les artifices de la féminité.

Un style particulier

On les remarquait immédiatement, dans les rues d’Asmara, où leur allure si particulière attirait le regard, dans les cafés, où elles étaient les seules femmes à oser entrer, et dans leurs familles, où ces êtres “androgynes” tranchaient sur le reste des femmes, qu’elles soient habillées à l’européenne, ou à la mode érythréenne traditionnelle.

Mais ce n’était pas seulement leur apparence qui était différente : toutes les mères et les sœurs étaient frappées par le comportement, par la mentalité de ces combattantes, en même temps si proches et si lointaines.

Salamaouite (la petite sœur de Sara) avait 14 ans quand elle a rejoint le maquis en 1981. Sa mère, Alganesh Gebrai, avait fait plusieurs voyages clandestins dans les zones tenues par le FPLE pour essayer de retrouver sa fille, mais en vain; et elle ne l’a pas revue pendant dix ans. En 1991, quelques semaines après la libération d’Asmara, quelqu’un sonne à la porte: sur le coup, Alganesh ne reconnaît pas cette jeune étrangère qui entre chez elle, et qui lui dit soudain: “Eh bien maman, tu n’es pas heureuse de me voir?”...

Des semaines plus tard, elle ne cesse de se répandre en éloges sur la “différence” de sa fille: “Nous, les civils, nous voulons toujours avoir plus; mais les combattants ont toujours assez, et ils partagent le peu qu’ils ont: ils ont une culture du partage; ils ont aussi un amour, une compréhension mutuelle, que nous n’avons pas... Quand ils vivaient dans un secteur isolé du front, où il y avait peu de vivres, ils partageaient tout, même si c’était presque rien. Ils étaient heureux d’être ensemble, ils riaient, ils chantaient, ils dansaient, et le temps passait joyeusement: au lieu de manger, à l’heure du déjeuner et du dîner, ils dansaient!”. Pendant les trois semaines de la première permission que ma fille a passées à la maison, elle se levait à l’aube, nettoyait la maison, lavait ses vêtements: je lui avais donné une robe, en lui disant de jeter ses vêtements militaires, mais elle a passé son temps à laver ses tenues militaires et à les mettre: j’étais très surprise!”.

Les combattantes sont plus éduquées et plus intelligentes

Sofia Michail est une jeune érythréenne qui a passé toute sa jeunesse en Italie, où sa mère a travaillé comme employée de maison, après la mort de son mari, tué au front. Sofia a tout d’abord connu les combattants au festival annuel du FPLE, à Bologne, puis, après la libération, à Asmara. Pour elle les combattantes sont “définitivement différentes: elles sont plus éduquées, plus intelligentes; elles sont sorties de chez elles. Elles sont allées à la guerre, et la plupart du temps, la guerre c’est une affaire d’hommes, pas de femmes. Elles ont eu une vie plus dure. Leur façon de parler est différente: elles acceptent tout le monde, elles laissent parler tout le monde, elles écoutent tout le monde...

Mais la femme érythréenne ordinaire est très timide, elle ne parle pas à n’importe qui, pas même à des femmes qu’elle ne connaît pas. Les femmes combattantes ne sont pas timides -- elles se sentent libres -- et cela me plaît beaucoup”.  “Elles sont très intelligentes... Elles ressemblent à des hommes”! remarque Haregu  Abraham, la mère de Sofia... Et Sofia ajoute: “Elles sont très différentes... Elles parlent avec les hommes comme si elles étaient elles-mêmes des hommes... Elles ne font pas de différence... Elles sont très libres, à de nombreux égards: pour ces combattantes, il n’y a pas de différence entre les hommes et les femmes”. Et Haregu conclut alors, naturellement, sans emphase: “Je suis persuadée que ces jeunes montreront le chemin au reste du monde, et Asmara sera la capitale de l’Afrique... Et beaucoup de choses changeront en Erythrée”...

Noël 1991, le premier Noël après la libération, fut l’occasion pour de nombreux érythréens de la diaspora, comme Sofia et sa mère, de revenir au pays, après une absence de nombreuses années -- 10 ans, 15 ans, parfois plus. Les jeunes adolescentes érythréennes qui arrivèrent de Suède, d’Allemagne ou d’Italie, avec des tenus très “mode” - des jeans, des blousons, des Nikes, des coiffures “afro” -- firent quelque peu scandale. Leur sans-gêne, leur façon de parler et de rire bien fort, de flirter avec les garçons, de dépenser de l’argent dans les cafés, tout en elles choquait: c’est tout juste si certaines femmes érythréennes ne disaient pas: “Ce sont des putes. Elles foulent aux pieds le sang des martyrs”!

Pas les combattantes; pas au début, en tout cas: “Moi j’étais fière de mes cheveux sales et de mes vêtements militaires”, disait Otherwise, une combattante devenue infirmière, une amie de Salamaouite, qui se disait “absolument pas jalouse” de ces filles de la diaspora qui ont de l’argent... “Maintenant... je ne sais pas: je me sens... je sais que je ne pourrai pas aider mes parents, qui sont très pauvres, et que je ne pourrai pas terminer mes études”.

Quatre ans après la libération, beaucoup de choses ont changé: à Asmara, on ne voit pratiquement plus de petites “soldates” en tenue militaire; ayant adopté la tenue civile, les jeunes femmes, combattantes ou ex-combattantes, ont recours à ces “artifices” qu’elles ont si longtemps méprisés; et plus rien, dans leur apparence, ne permet de les distinguer des autres érythréennes “modernes”.

“Il faut ressembler aux gens autour de soi”, déclare Besserat Habtemariam, une combattante qui a gagné le maquis en 1976 à 17 ans, et qui après avoir vécu pendant des années avec les femmes nomades du Sahel et de Barka travaille aujourd’hui au tribunal d’Asmara. “Avant, admet-elle, on voulait que les gens nous ressemblent; maintenant, il faut ressembler aux gens”. Besserat, qui pendant des années a porté la même vareuse et un vieux pantalon kaki, et avait le cheveu court et bouclé, est aujourd’hui méconnaissable: le cheveu long, portant des robes recherchées, elle dit simplement: “Les hommes sont des hommes... il faut leur ressembler”.

Besserat, que ses amis avaient surnommé “Goual Gueretchet” (fille de la contradiction) est passée sans transition de la phase “soldate” à la phase “femme séduisante”. Elle le justifie: “Quand les hommes sont revenus du front, ils ont trouvé des femmes très féminines, alors que la leur était une “soldate”. Alors...”. “Nous avons commencé à changer de style dans notre façon de nous habiller et nous coiffer quand nous avons vu qu’il y avait plus de demande pour les femmes “féminines”, dit carrément Miriam Mohammed, la présidente de l’association “BANA” qui regroupe un millier d’anciennes combattantes.

C’est vrai, les mentalités des combattants ont changé -- et pas pour le mieux: sur les quelque 12.000 femmes combattantes démobilisées depuis l’indépendance, plus de la moitié auraient divorcé, selon Ruth Simon, qui anime “Bana” aux côtés de Miriam. Beaucoup de mariages n’ont pas résisté au retour à la vie civile. “Beaucoup de mariages étaient la consécration d’une union libre”, explique Besserat: “il n’y avait quand même pas tellement de filles que cela au front, et beaucoup de garçons se mariaient sans penser au lendemain: nous savions tous que ça n’allait pas durer; la vie était une allumette qu’on allume, et qui flambe un bref instant! On se faisait tous tuer”...

(Besserat en sait quelque chose: sur les 6 jeunes qui sont partis de Massaoua un soir de 1976, elle est la seule à être revenue vivante). “Alors, si on se plaisait... on se mariait! Mais déjà sur le terrain, il y avait des divorces”...

Hanna Simon (sœur aînée de Ruth) a eu à peu près le même itinéraire que Besserat et toutes ces filles qui ont pris le maquis encore adolescentes: née en 1961, elle a rejoint le front à 17 ans, en 1978; mariée à 25, elle vient de divorcer: “Quand je me suis mariée, je mélangeais tout, dit Hanna, je mélangeais la politique et les sentiments: je n’avais aucune éducation sentimentale et sexuelle -- c’était tabou à la maison; quand j’ai rencontré un garçon qui aimait discuter politique avec moi, et qui partageait les mêmes idées, je me suis dit qu’il me convenait... Ces mariages étaient des mariages fictifs: on ne pensait qu’à construire une société exemplaire... Et on se connaissait très mal: on passait un mois ensemble, et ensuite on repartait chacun de son côté pendant un an: ces mariages ne pouvaient pas durer. Fin 1990, j’ai décidé de divorcer”.

Mais beaucoup de couples sont victimes du changement de mentalité des combattants: “Les hommes ont changé, ils sont redevenus traditionnels”, affirme Ruth; “ils avaient cette mentalité depuis des générations: quand ils sont allés au front, ils ont été obligés d’accepter la politique d’égalité entre les hommes et les femmes du FPLE... quand ils sont revenus en ville après la libération, le gouvernement avait d’autres priorités, il ne s’est pas préoccupé de l’émancipation des femmes... et les hommes ont repris leurs vieilles mentalités”...

Le retour à la maison... et aux mentalités traditionnelles

Au front, hommes et femmes partageaient tout, les plaisirs et les corvées. Soudain, quand les combattants sont revenus en ville, ils ont refusé de travailler à la maison, de s’occuper des enfants. “C’est après l’arrivée de l’enfant que les problèmes ont commencé, explique Ruth, qui, malgré ces “petits problèmes”, vit toujours avec son mari -- ou plus exactement, n’en est pas séparée: il est ambassadeur dans un pays arabe, elle vit à Asmara... “Mon mari m’a proposé de quitter mon travail (Ruth est journaliste) pour que je puisse rester à la maison; pourtant, j’ai une éducation supérieure à la sienne... Il ne voulait pas s’occuper de l’enfant, et il n’acceptait pas que je laisse ma fille pour aller travailler ou étudier! Il a même voulu continuer ses études le soir pour m’empêcher de suivre des cours du soir: j’ai été obligée de demander à ma mère, à ma sœur de m’aider et de garder ma fille pendant que j’allais à mes cours”.

Après avoir vécu plus de 15 ans dans le maquis, Besserat vit à nouveau à Asmara, avec ses deux enfants, dans un petit deux pièces. Son mari, Dessalé, “général” de l’armée érythréenne, travaille au quartier général de l’armée, à une heure de voiture de la capitale; il revient chez lui le week-end. Ils forment apparemment un couple heureux, vivant (presque) ensemble pour la première fois depuis leur mariage en 1981... Commentant le recul des comportements chez les combattants, Besserat estime “que c’est la société qui oblige les gens à changer, ce ne sont pas les combattants qui ont changé: quand Dessalé vient à la maison, il ne lave pas la vaisselle -- parce que les gens riraient et se moqueraient de lui -- mais il m’aide avec les enfants, il change le petit: ça suffit”.

Besserat n’est peut-être pas très exigeante. Mais comme beaucoup de femmes, combattantes ou démobilisées, elle se consacre à ses enfants, elle vit pour eux: âgée de 36 ans, elle attend le troisième (le premier est né en 1989, pendant la lutte; le second en 1994...).

Ruth est beaucoup plus sévère: “Les combattants sont pires que les civils, dit-elle; au moins, les civils nous respectent... Aujourd’hui, aucun combattant ne veut épouser une combattante: nous sommes trop fortes!”...

Les problèmes matériels ont aussi accentué les tensions dans les couples: après avoir vécu pendant des années dans le maquis, où tous leurs besoins (vêtements, nourriture) étaient pris en charge par le FPLE, de façon souvent sommaire, mais totalement égalitaire, les combattants redécouvrent l’argent, et les inégalités: “L’homme veut souvent dépenser “son” argent avec “ses” amis, pas avec sa famille”, explique Ruth; “il agit comme si sa femme était une créature qui n’a pas besoin de repos et de loisirs”... Souvent sans argent, les combattants dépendent de leurs familles, qui en profitent pour faire pression sur eux.

La société érythréenne est une société très complexe: la population compte à peu près autant de musulmans que de chrétiens, et elle est composée de neuf ethnies différentes: toutes ces différences de religions, d’ethnies, de classes sociales, qui s’étaient pratiquement totalement estompées pendant la lutte, refont surface, sous la pression des familles, toutes heureuses d’exercer leur pouvoir: se côtoyant apparemment sans problème, les deux communautés chrétienne et musulmane mènent des vies sociales totalement séparées: traditionnellement, un musulman ne va pas manger chez un chrétien, car la viande n’y a pas été sacrifiée de façon rituelle. Et, ce qui est plus surprenant, un chrétien ne va pas manger chez un musulman. Pourtant, remarque en riant un combattant, “ce n’est pas parce qu’un mouton a été sacrifié dans une boucherie musulmane qu’il est devenu musulman!” 

Sara raconte l’histoire d’un de ses amis, un combattant, fils d’un prêtre orthodoxe (les prêtres coptes se marient) qui avait épousé une musulmane: selon la tradition, c’était terrible, cela apportait la malédiction sur la maison de ses parents. Alors il ne leur a rien dit. Et quand il est revenu dans sa famille à la fin de la guerre, il a présenté sa femme en disant qu’elle s’appelait “Maria” -- un prénom bien chrétien. Un jour, une amie de Maria est venue la voir, et par mégarde l’a appelée de son vrai nom -- Khadija! Ce fut le début d’un drame terrible: les sœurs du combattant se mirent à détester leur belle-sœur, et à le lui faire sentir... Tous les prêtres du voisinage vinrent voir le mari en lui disant: “tu ne peux pas faire ça à la mémoire de ton père”... Mais le combattant était amoureux de sa femme, dont il avait deux enfants, et il tint bon. De plus, Khadija était la fille de nomades du Sahel, elle n’avait même pas de maison, ni de village où aller... Mais dans la plupart des cas, ces drames se terminent par un divorce.

Le divorce

Le problème du divorce des anciennes combattantes qui se sont retrouvées seules, le plus souvent sans travail, avec plusieurs enfants à charge, a atteint une telle ampleur que plusieurs femmes ont créé une association -- BANA (l’Aube) -- l”association des anciennes femmes combattantes de guerre”. Après la proclamation de l’indépendance, le gouvernement érythréen a en effet décidé de démobiliser en trois étapes environ la moitié de ses combattants (il a aussi “dégraissé” l’administration civile, licenciant 6.000 fonctionnaires): il a d’abord démobilisé ceux qui avaient rejoint le front le plus récemment, en 1990; puis ceux qui avaient pris le maquis en 1989; et finalement tous les combattants qui n’avaient pas une formation particulière: au total, sur environ 100.000 combattants, 51.000 ont été démobilisés, dont 12.000 femmes. Tous ceux qui ont été ainsi démobilisés ont reçu un petit pécule (10.000 birs, un peu moins de 10.000 F, environ 10 mois de salaire) pour faciliter leur retour à la vie civile.

BANA a été fondée par Miriam Mohammed, une jeune femme musulmane de 31 ans, qui a passé 15 ans dans le maquis. “J’avais 13 ans quand j’ai rejoint le front, je sortais de l’école primaire: toute mon éducation, je l’ai eue au front, et ensuite... je suis allée directement du maquis à l’école des études orientales de Londres, où j’ai fait trois ans de droit”...Aux côtés de Miriam, d’autres ex-combattantes ont participé à la création de BANA: Abeba, Tsegai, Shoanesh, Negisti, et Ruth. Leur idée: aider les anciennes combattantes à devenir indépendantes économiquement en formant une coopérative par actions. Chaque action vaut 1.000 birs, et les combattantes démobilisées peuvent acheter des actions de la coopérative en plaçant une partie ou la totalité du pécule qu’elles ont reçu la démobilisation. Miriam est assez fière, car un millier de femmes ont déjà adhéré à la coopérative, créée en juillet 1995, et elles ont réuni un capital d’un million et demi de birs (environ 1,5 MF). “Nous ne voulons pas grandir trop vite, dit Miriam; quand nous aurons atteint le capital de 2 millions de birs, nous arrêterons”...

La fondation de BANA

Miriam et ses amies ont déjà élaboré plusieurs projets: à la poissonnerie qui fonctionne déjà, employant 9 anciennes combattantes, devraient vite succéder une boulangerie, employant une vingtaine de femmes, et surtout une petite usine de confection d’uniformes pour infirmières, qui emploierait 200 femmes. Un certain nombre d’ONG européennes et américaines s’intéressent aux projets de BANA, mais il leur est difficile de participer à une affaire commerciale -- BANA espère en effet distribuer des dividendes à ses actionnaires...Alors Miriam et ses amies ont créé une association non commerciale jumelle, dont le premier objectif est d’offrir une formation technique aux femmes démobilisées: en quelques mois, cette association a déjà formé un peu moins de 100 ex-combattantes: 7 vendeuses de poisson, 2 caissières, 22 serveuses, 13 menuisières, et une quarantaine de conductrices d’autobus et de minibus...

Petite femme extrêmement énergique, Miriam n’est pas trop pessimiste sur le sort des combattantes érythréennes: “Qui va influencer qui? C’est une grave question... C’est vrai que nous étions peu nombreux, nous les combattants, environ 100.000 à la libération pour un pays de 3 millions d’habitants... et nous avons perdu beaucoup (environ 60.000 tués) qui faisaient partie de notre élite... Nous vivions dans une île, isolés. Aujourd’hui nous devons vivre dans une société différente, tout en essayant de préserver notre culture. La plupart des femmes ex-combattantes en tout cas veulent la préserver -- c’est notre capital: nous n’avons pas de formation professionnelle, mais nous sommes

courageuses et nous avons une forte volonté... Nous sommes indépendantes, et nous ne voulons pas revenir à la case zéro”. “Et, conclut Miriam, la clé, c’est d’être indépendantes économiquement: si nous sommes sans ressources, nous sommes obligées de vivre avec nos mères, et nous sommes forcées de faire ce qu’elles veulent...

Mais si nous avons un emploi, si nous gagnons de l’argent, personne ne peut nous enlever notre indépendance, les combattantes ne perdront pas ce qu’elles ont acquis”... Et Miriam de citer un dicton tigrinyen: “Ou faites ce qu’ils veulent que vous fassiez, ou partez de chez eux”!

Manifestement, le message a été compris par de nombreuses anciennes combattantes: près de 4.000 femmes ex-combattantes -- pour la plupart originaires des hauts plateaux, donc des chrétiennes -- vivraient à Keren, et autour de cette ville dont la population est essentiellement musulmane, tandis qu’un nombre relativement élevé d’anciennes combattantes originaires des basses terres, donc musulmanes, vivraient à Asmara - les unes comme les autres cherchant à échapper aux pressions de la famille...

Le gouvernement érythréen, après une période initiale d’inaction, poursuit l’action en faveur des droits des femmes engagées par le FPLE dans le maquis: il y a deux femmes ministres (justice et tourisme), et deux directrices d’administration (la poste, et les affaires sociales). Et le gouvernement a introduit un certain nombre de quotas dans les assemblées, à l’échelle nationale et provinciale, pour les femmes.

Tout en approuvant cette initiative, les érythréennes réagissent avec circonspection: “C’est une mesure qui vient d’en haut”, remarque Ruth, “il faudrait que les femmes participent à tous les niveaux où l’on prend des décisions... et il faut qu’il y ait des femmes qui connaissent les problèmes... Les lois coutumières, tribales, sont encore appliquées dans les villages: le gouvernement essaie d’influencer les assemblées de villages, mais l’initiative doit venir de la population”.

“Le gouvernement ne peut pas imposer des lois comme cela: notre pays est une mosaïque de neuf ethnies différentes; si le gouvernement d’Asmara cherche à imposer une loi supprimant une coutume, cela peut être interprété comme ne tentative pour brimer telle ou telle ethnie... il faut être pragmatique”.

“Le mieux, dit Ruth, c’est que chaque femme combattante soit un exemple; il faut commencer chez soi, à la maison”. Ce ne sont pas des paroles en l’air: pour que sa petite fille ne grandisse pas avec l’idée que ce sont les femmes qui sont vouées aux tâches ménagères, Ruth a embauché un adolescent, qui est la bonne à tout faire de la maison... Pendant qu’il sert le café préparé traditionnellement par la femme érythréenne, Ruth conclut: “Il ne faut pas avoir peur de dépasser les limites”... Avec des femmes comme Ruth et Hanna, Besserat et Miriam, et les autres, tout n’est pas perdu en Erythrée.

   (Jeune Afrique Economie, N° 216, 15 Avril 1996;

Le Nouveau Quotidien, 11 Mars 1996)

 

 

 

 

 

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