CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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DUBAI: Les courses de chameaux, ou comment recycler l'argent du pétrole

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Réfugiés kurdes irakiens face à l'armée turque, 1991

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Dans la cour de l'école coranique d'Umm Dubban

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Vue aérienne de l'île de Das avec ses torchères

Das Island, UEA

Jeunes jockeys sur leurs chameauxIls s’appellent Majid, Massoud et Ali. Ils ont entre 6 et 7 ans. Ils sont minuscules et pèsent de 15 à 17 kilos: ce sont les jockeys pakistanais de Mohammed ben Thani, un bédouin de Dubai, propriétaire d’une quinzaine de chameaux de course. Il y a quelques années, les chameaux étaient encore montés par des adultes ou des adolescents, mais depuis que cheikh Mohammed, l’un des fils de l’émir de Dubai, fréquente les champs de course européens -- il possède l’une des plus belles écuries du monde en Angleterre -- les courses de chameaux à Dubai prennent un air “british”.

“Ils ont compris que plus le jockey était léger, plus l’animal avait des chances de gagner”, explique un vétérinaire -- lui aussi pakistanais -- qui travaille à plein temps avec quatre collègues dans les écuries des cheikhs. Et quoi de plus léger qu’un gamin. Désormais, un petit jockey qui grandit et pèse plus de 20 kilos est impitoyablement renvoyé... à ses études.Très jeune jockey  au repos

Des jockeys de 6 à 7 ans

Pour l’heure, Majid, Massoud et Ali n’en sont pas là: leur sourire édenté confirme leur âge, et fluets comme ils sont, ils ne doivent pas dépasser le nombre limite de kilos. Assis à croupetons dans le “diwan” de Mohammed ben Thani, à côté du corral où sont parqués les chameaux, ils regardent une fois de plus la cassette vidéo de la course qu’ils ont disputée le vendredi précédent...

En fait, ils ont du mal à regarder, car ils tombent de sommeil. Levés à l’aube, ils accompagnent leur chameau jusqu’au champ de course -- un circuit fermé de huit kilomètres -- et pendant toute la matinée, ils entraînent leur monture, au trot ou au galop. Ali, le plus petit des trois, tient tout juste sur la selle de son chameau. Pour l’empêcher de tomber, on lui fait porter, comme à la plupart de ses petits camarades, une culotte avec des bandes Velcro!

Un chameau peut valoir jusqu'à 20 millions de francs

Chameaux au repos avant la courseLes courses de chameaux sont une affaire beaucoup trop sérieuse pour être confiée à des adultes: un chameau qui a gagné plusieurs courses et qui retient l’attention d’un cheikh peut atteindre des sommes fabuleuses -- jusqu’à 20 millions de francs -- et tous les bédouins des Emirats caressent le rêve d’élever un champion. Mohammed ben Thani y croit vraiment: “On m’a proposé 2 millions pour Chabia, la chamelle montée par Majid, mais j’ai refusé: je n’en ai pas besoin”!

Demain matin, Mohammed partira avec quatre chameaux à Al Ain, dans l’Emirat d’Abou Dhabi, pour disputer une course dont le premier prix est une Mercedes500, et le deuxième prix une Range Rover... Il y a aussi une enveloppe pour le jockey, avec une liasse de billets, qui peut varier de 500 francs pour les petites courses, à 10.000 francs pour les plus prestigieuses.

Pendant l’entraînement, Mohammed ben Thani suit ses chameaux dans son pick-up, en roulant sur une piste parallèle à la piste de la course; et il donne ses instructions à ses petits jockeys par talkie-walkie: “Passe au galop”, ou “Reviens au trot”, ou, près de la ligne d’arrivée “Cravache, mais cravache dur”... En dégustant le café amer des bédouins que l’on boit dans de petites coupes, assis sur un tapis à même le sable, dans son corral, Mohammed raconte que, quelquefois, les jockeys places le talkie-walkie contre l’oreille du chameau, pour que celui-ci entende la voix de son maître -- mais il doit s’agir d’une plaisanterie bédouine.

Mohammed ben Thani passe l’après-midi dans son corral, surveillant les jockeys qui nourrissent les chameaux, pendant que des “garçons d’écurie” (il n’y a pas d’écurie, les chameaux dorment à même le sable...) passent le sable du corral au crible, enlevant précautionneusement tout le crottin qui pourrait le souiller.

“Ils sont fous, ces bédouins”, lance un des garçons d’écurie, un Pakistanais qui ne comprend pas, mais pas du tout, que l’on puisse prendre autant de soins de bêtes aussi stupides. “Cela passerait encore si c’était des chevaux, ajoute-t-il, mais des chameaux”!

Fous, peut-être, mais il s’estime bien content d’avoir réussi un beau doublé: il a trouvé du travail en même temps pour lui et pour son fils, le petit Majid... Le père de Massoud travaille, lui, dans une station-service dont Mohammed ben Thani est le propriétaire... et le père d’Ali est maçon.

Mohammed ben Thani affirme que ses petits jockeys sont très heureux. “Je les traite comme s’ils étaient mes enfants”, assure-t-il en serrant affectueusement l’un d’eux contre lui. Combien sont-ils payés? 150 francs par mois... Mais ils ont tout, ils sont nourris, logés, et ils peuvent continuer d’aller à l’école. L’école, on voit mal comment ces gosses peuvent la fréquenter, alors qu’ils passent toute la matinée sur le champ de course. Pour le reste, il est difficile de vérifier: ces enfants ne parlent que l’ourdou...

Les cheikhs sont de loin les plus grands propriétaires de chameaux. Cheikh Mohammed, qui est aussi ministre de la défense des Emirats, en possède plus de 5.000, environ 2.500 pour la course, et 3.000 pour la reproduction. Un de ses frères, cheikh Hamdane, possède pas moins de 2.000 chameaux.

“Les cheikhs de Dubai ont fait énormément pour l’amélioration de la race, explique un des vétérinaires pakistanais qui travaillent pour eux; il y a encore deux ans, les bédouins refusaient qu’on fasse une injection à leurs bêtes -- ils étaient persuadés que cela allait les faire crever! Ils laissaient une vingtaine de femelles avec un mâle, et décidaient que l’une d’elles était pleine quand elle levait la queue. Maintenant, nous faisons des tests avec les urines. C’était la même chose pour l’alimentation: ils ne leur donnaient que de l’orge; mais si on donne une nourriture plus équilibrée, avec du maïs, des vitamines, du soja, on fabrique des champions: les bédouins ont vu que cela réussissait à cheikh Mohammed, et ils acceptent d’en faire autant”.

Seuls les cheikhs ont de très grands étalons. “Un bel étalon est presque traité comme un être humain”, confie Dick Collins, un vétérinaire anglais établi à Dubai depuis une vingtaine d’années, qui s’est fait une clientèle de petits éleveurs. “Et quand le propriétaire d’un étalon réputé accepte de faire saillir la chamelle d’un de mes bédouins par son étalon, il lui fait une fleur”. Un bédouin élèvera une seule femelle, avec l’espoir qu’elle mettra au monde, au bout de douze mois, un futur champion... ou championne, car les femelles sont plus rapides.

“En fait, poursuit Dick, cette passion des chameaux qui s’est emparée des cheikhs de Dubai n’est pas si folle: c’est un moyen de recycler l’argent du pétrole parmi les bédouins. Et en créant cette industrie de l’élevage du chameau de course, ils fixent les bédouins à la lisière de la ville, en préservant leurs traditions, et en leur assurant un minimum de revenus: il y a toujours quelqu’un qui verra courir le chameau d’un bédouin, et l’achètera pour une coquette somme, avec l’espoir d’en faire un vainqueur”.

Et pour les cheikhs qui sortent quelques instants de leurs palais climatisés pour assister aux courses, c’est une façon de se remémorer le temps où le chameau était le compagnon du bédouin, un compagnon dont dépendait souvent sa survie, quand il traversait le désert avec une poignée de dattes pour tout bagage. Qui aurait pu imaginer qu’un jour, les cheikhs de Dubai feraient construire un laboratoire d’analyse bactériologique et virale comme seules en ont les meilleures universités américaines, pour soigner... leurs chameaux et leurs faucons?

Vêtus de casaques aux couleurs de leurs propriétaires -- là aussi on innove, on suit une mode venue d’Ascot et de Longchamp -- Majid, Massoud et Ali fouettent frénétiquement leur monture avec l’espoir insensé d’arriver premier. Ils savent vaguement que des millions sont en jeu. Ils savent aussi que dans deux ou trois ans, ils seront trop lourds: dès qu’ils auront atteint les 20 kilos fatidiques, ils s’en iront laver les vitres des voitures dans la station d’essence où travaille le père de Massoud.

(VSD, N° 607, 20 Avril 1989)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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