CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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FRANCE : Claire Robinson, l'Américaine qui pourrait empêcher le massacre de Paris...

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Claire Robinson devant un planDepuis quelque temps les habitants de Ménilmontant  observent un spectacle plutôt insolite: des touristes américains en train de dessiner et photographier les vieux immeubles délabrés du quartier! En fait, ces américains ne sont pas des touristes ordinaires: ce sont des étudiants  des Beaux-Arts, travaillant avec Claire Robinson, professeur d’architecture à l’Ecole de Design de Rhode Island, à Providence, près de New York, sur un projet de sauvegarde de ce vieux quartier parisien. Ce programme a pris une nouvelle ampleur depuis que Claire Robinson a commencé un atelier sur le même sujet à l’Ecole de Design de la très prestigieuse université de Harvard...

Pourquoi une Américaine participe-t-elle à une campagne pour sauver Ménilmontant, et son architecture du 19° siècle dont les Français se préoccupent apparemment très peu? Née en 1960 à Bethesda, dans l’état du Maryland, Claire Robinson a commencé à enseigner l’architecture à l’université Carlton, à Ottawa, Canada. Cette université avait un programme de stages à l’étranger doté de budgets très restreints. Cherchant un endroit bon marché pour loger ses étudiants à Paris, Claire Robinson a atterri par hasard dans le quartier le plus menacé de Ménilmontant, chez un architecte qui avait transformé une ancienne usine en lofts, rue des Partants.

Le quartier des Amandiers

Immédiatement elle a décidé de ne pas envoyer ses étudiants travailler sur les “grands projets” de Paris; et elle les a fait plancher sur le quartier où ils vivaient, le quartier des Amandiers, compris dans l’angle que forment l’avenue Gambetta et le boulevard de Ménilmontant, près du cimetière du Père Lachaise.

Claire Robison devant "ne cassez pas nos maisons"Pourquoi cet intérêt? Tout d’abord, il y avait, selon Claire Robinson, beaucoup de similitude entre le “bog” (tourbe) spongieux et assez misérable qu’elle avait étudié au Canada, et le quartier des Amandiers, très pentu, construit sur d’anciennes carrières et des rivières souterraines.

Et très vite, c’est devenu comme une drogue! Elle est tombée amoureuse des gens qui vivent dans ce quartier -- un mélange assez incroyable de Français et d’immigrants venus du monde entier, d’Afrique, d’Asie et d’Europe: elle a commencé à dialoguer avec ces gens qui sont les victimes de la politique de développement urbain de la Municipalité de Paris... et très vite, après avoir été une simple observatrice, elle s’est engagée. Voulant donner une dimension féminine à sa conception de l’enseignement de l’architecture, Claire Robinson compare son rôle, et celui de son équipe d’étudiants, à celui d’un “placenta” : “nous sommes une membrane d’échanges, nous sommes comme une interface, écoutant toutes les voix qui veulent s’exprimer, et transmettant leurs remarques aux urbanistes”.

Un quartier populaire plus fascinant que les “grands projets”

Claire Robinson avec des étudiants américainsMais Claire Robinson va au delà de cet engagement purement émotionnel: c’est pour des raisons professionnelles et scientifiques qu’elle a été immédiatement séduite par la trame architecturale très caractéristique de Ménilmontant: “Nous autres Américains, dit-elle, nous avons entendu parler depuis des années des “grands projets”, La Défense, le Grand Louvre, l’Institut du Monde Arabe.... Mais ceci est beaucoup plus fascinant: la façon dont ce quartier a été construit, au dessus de nombreuses rivières, à l’extérieur de la capitale, pour y être incorporé par la suite; le matériau utilisé pour sa construction -- des débris -- est tellement ingénieux: ils ont mis les pierres de taille là où il le fallait, les chiffons et le mortier aussi; pour mes étudiants, c’est une grande leçon de construction”...

“Et aussi, la façon dont ce quartier s’est développé avec le temps: on voit le premier bâtiment au fond du jardin, et ce qui s’est construit devant, avec le temps, étapes par étapes: il y a eu une négociation permanente, que l’on ne voit pas dans nos villes américaines, parce que nous avons affaire à de très grands promoteurs. Et puis il y a tout le système des murs mitoyens, la complexité de ce qui est compris entre ces murs mitoyens: c’est incroyable, très subtil, et inextricable... c’est presque comme le “bog”! Ces grandes tours que certains urbanistes aiment tant construire sont à l’opposé de tout cela: ces urbanistes ne s’intéressent pas au sol, aux rivières”... Claire Robinson devient très lyrique quand elle évoque l‘architecture populaire du 19° siècle à Belleville et Ménilmontant. Mais jusqu’à maintenant elle n’a pas réussi à faire partager son enthousiasme par les urbanistes de la Ville de Paris.

Etant donné que Claire et ses étudiants n’ont pas de statut -- ils sont de simples “touristes” à Paris -- ils ont été adoptés par “ARCHI XX°”, l”association internationale d’urbanisme et d’architecture pour Ménilmontant et le XX°”, une association 1901. Depuis leur premier séjour à Paris en 1992, Claire et ses élèves ont étudié systématiquement un groupe de 80 immeubles qui sont, d’après la municipalité, structurellement endommagés et qui menacent de s’écrouler: “notre conclusion, étayée par un expert du cabinet d’ingéniérie de New York, Ove Arup & Partners, est qu’ils peuvent tous être sauvés”, affirme Claire Robinson.

Des experts sur l'architecture de Ménilmontant

A sa grande surprise, Claire et son équipe sont devenus des experts sur l’architecture de Ménilmontant, des experts qui en savent beaucoup plus que les soi-disant experts de la Ville de Paris qui ne se sont jamais donné la peine de venir inspecter les immeubles!

Ils ne savent même pas où coulent les rivières souterraines, alors que Claire Robinson et ses étudiants ont réuni un maximum d’informations sur leur tracé auprès des vieux habitants du quartier. C’est ainsi qu’elle a appris que les architectes de la Ville avaient imperturbablement injecté des tonnes de béton dans un trou, sans savoir, ou sans vouloir savoir qu’il communiquait avec une de ces rivières!

Jusqu’à maintenant personne au conseil municipal de Paris (sauf les nouveaux élus de l’ancienne “opposition”) n’a daigné jeter un coup d’oeil sur son étude. Au lieu de remercier Claire et ses étudiants américains pour le travail qu’ils ont fait -- qui, s’il était facturé, coûterait plusieurs milliers de dollars -- l’ex maire du XX° se serait borné à dire: “Ils m’ont écrit en anglais? Je ne vais pas leur répondre”!

“C’est une caricature, dit Claire Robinson, les promoteurs sont racistes et incompétents; leur niveau d’architecture, leur vision, sont terribles”. Claire Robinson raconte comment elle a rencontré une fois un directeur technique d’un service de la Ville de Paris qui lui a demandé sur un ton plutôt hostile: “Pourquoi faites-vous cela? qui vous paie?” avant de lui dire: “Ces gens sont des immigrants: pourquoi vous préoccupez vous d’eux”? Et puis, montrant une jeune femme aux cheveux très longs et en bataille qui fumait une cigarette sur le pas d’une porte, il a ajouté: “Qu’est-ce que cette fille fout ici”? A cela, Claire Robinson pouvait répondre: “mais c’est une de mes étudiantes”! “Cette fille” était une étudiante de Rhode Island, à l’allure bohême caractéristique des étudiants des Beaux-Arts américains!

Claire Robinson s’empresse de préciser qu’elle n’est pas motivée par une “nostalgie” exagérée, mais par “une vision très pratique de la ville”:  “notre but est de réévaluer la ville moderne avant la fin du siècle. Le principe de la “table rase” était idéal après la guerre; mais aujourd’hui cette conception de l’architecture provoque les dévastations auxquelles elle est censée remédier: c’est comme une zone de guerre, ici, conclut Claire Robinson, en parlant du quartier complètement ravagé de la rue des Partants, de la rue Gasnier-Guy où elle vit à Paris. “Quand vous considérez ces projets colossaux, décidés d’en haut, qui détruisent radicalement tout ce qui existait, il est évident qu’aucune de ces tours ou de ces barres n’a été une réussite: ils ont créé d’innombrables problèmes de sécurité, et la convivialité a disparu. Ce qui se passe ici est en fait un cas d’école classique: comment détruire une grande ville et créer des ghettos”!

“Aujourd’hui nous avons dépassé depuis longtemps ces idées: nous prenons en compte l’écologie, la mémoire de la ville”. Pour tenter de sauver les immeubles les plus intéressants de Ménilmontant, Claire Robinson et ARCHI XX° ont créé un nouveau jeu -- le Jeu de l’Oie de Paris: 63 personnalités du monde des Arts vivant surtout aux Etats Unis, mais aussi en Angleterre et dans le reste de l’Europe, vont “adopter” un immeuble et faire campagne pour sa sauvegarde -- mais le temps fait défaut, et parfois il est déjà trop tard: plus de 14 immeubles ont déjà été détruits dans quatre rues du quartier depuis que Claire Robinson est venue à Paris pour la première fois avec ses étudiants en 1992; Claire Robinson n’hésite pas à déclarer, en particulier à propos d’un immeuble qui se dressait au coin de la rue Panoyaux et du boulevard de Ménilmontant, que cette destruction est “criminelle”... “Et nous faisons comme s’il n’avait pas été détruit”. La douce et frêle Claire Robinson serait-elle un peu “révolutionnaire”?  “Absolument pas, répond-elle en souriant, il s’agit de pur bon sens”.

Depuis, Claire Robinson s’est brouillée avec l’équipe d’Archi XXème, qui fait désormais partie de la nouvelle majorité à la mairie du XX°. Mais elle a joué un rôle déterminant dans la sauvegarde de ce qui reste de l’habitat traditionnel de Ménilmontant -- et, au delà, du nord est de Paris: sans doute parce qu’elle était étrangère, américaine de surcroît, elle a intéressé la presse parisienne à un patrimoine totalement négligé; par son travail, affirmant que la rénovation de ces immeubles coûtait moins cher que la construction de neuf; par le sérieux de ses études, impliquant des experts américains d’une certaine notoriété, elle a intéressé des architectes parisiens jusqu’alors plus ou moins hostiles; enfin, et c’est important, Claire Robinson a entretenu la volonté des habitants de sauver leur immeubles, en apportant une caution professionnelle...

C’est dans le cadre de cette lutte que s’inscrit le choix d’Antoine Grumbach, un architecte français de réputation internationale -- il est co-lauréat du concours pour la construction d’un pont sur la Tamise, avec un projet de pont-jardin -- pour une mission de réflexion pour la direction de l’aménagement urbain de la Ville de Paris, pour un secteur qui s’étend de la rue des Cascades jusqu’au quartier des Amandiers.

“Je suis comme un pompier, comme un réparateur des villes qu’on appelle pour sauver ce qui reste”, déclare d’emblée Antoine Grumbach, “une grande gueule qui dit ce que je pense”. “ Si on avait pris ce parti (de réhabilitation) il y a 15 ans, quand j’ai commencé à travailler, on ne serait pas dans cette situation dramatique”, ajoute-t-il, “mais on m’a écarté; culturellement on n’était pas prêt: j’étais “fou”, “visionnaire”, on voulait construire n’importe quoi”.

Antoine Grumbach ne cache pas que sa mission est difficile: il doit concilier les intérêts contradictoires de la Mairie centrale de Paris, de la mairie d’arrondissement du XX°, des habitants et de leurs associations, des aménageurs... et trouver des entreprises compétentes (charpentiers, maçons, serruriers) -- ce qui est loin d’être évident quand il s’agit de réhabilitation.

Pour réaliser cette tâche, il va désigner pour le secteur des Amandiers une équipe de huit architectes, qui prendront en charge chacun un lot composé d’un immeuble à réhabiliter et d’ou ou deux immeubles neufs à construire: de cette façon, Antoine Grumbach espère préserver une certaine diversité. Il sera lui-même l’architecte responsable de la réhabilitation de deux immeubles-phares, ou immeubles-martyres: le 30 de la rue des Partants, et le 44 de la rue des Cascades (où ont été tourné certaines scènes de Casque d’Or). Les directives qu’il donnera à ses architectes?

“Deux ou trois idées simples: la ville prime sur l’architecture... les idées des architectes doivent se fondre dans la ville, on ne fabrique pas des objets isolés, on n’est pas devant une page blanche. C’est la même démarche que pour mon pont sur la Tamise”!

(Sciences et Avenir, Mars 1997)

 

 

 

 

 

 

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