CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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IRAN: Les Documents de l'Ambassade américaine:

Comment travaille la CIA

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étudiant au travailIl est très difficile de pénétrer aujourd’hui dans les locaux de l’ancienne ambassade américaine à Téhéran. Bien sûr, tout le monde peut aller acheter les volumes des “documents du nid d’espions” dans la petite boutique aménagée sur la façade de l’ambassade, au coin des rues Roosevelt et Takhte Jemshid; mais il faut d’innombrables autorisations pour pouvoir passer de l’autre côté des hauts murs qui n’ont été, le 4 novembre 1979, qu’un obstacle dérisoire pour les étudiants de “la ligne de l’Imam” qui ont occupé l’ambassade, prenant en otage ses occupants pendant 444 jours et empêchant la réélection du président Carter...

Un gardien de la révolution nous conduit directement au bureau des attachés militaires. Interdiction de prendre des photos à l’extérieur, dans la cour, où se promènent, un livre à la main, des “étudiants”. Nous pénétrons dans un long couloir et allons jusqu’au bureau 112. Dans ce bureau, deux tables: sur l’une d’elles, plusieurs dizaines de livres sont exposés: c’est la collection complète des volumes des “Documents du Nid d’Espions”. À l’autre table, un étudiant travaille: juxtaposant d’étroites lamelles de papier, il est en train d’essayer de reconstituer une page d’un document secret de la CIA. Il ne veut pas dire son nom, ni être photographié de face, parce que, dit-il, “cela pourrait être gênant pour moi si je vais un jour demander un visa pour les USA”!

Des documents déchirés en fines lamelles

“Il y avait deux sortes de documents, explique-t-il, ceux du ministère des affaires étrangères (le Département d’Etat), et ceux de la CIA. Pour les premiers, nous n’avons pas eu de problèmes, ils n’étaient pas déchirés. Mais les documents de la CIA, c’est une autre histoire: si certains sont intacts, la plupart ont été détruits; les uns ont été déchirés en fines lamelles par un lacérateur; d’autres ont été réduits en confettis ou en poudre... Il y avait aussi des microfilms... Ils avaient reçu l’ordre de tout brûler, mais l’incinérateur n’a pas marché”. Ils ont été jusqu’à 40 étudiants à travailler ainsi, pendant leurs heures de liberté, à reconstituer les documents secrets de la CIA.

“Nous avons commencé par regrouper les lamelles en fonction de la qualité du papier, de sa couleur, du type d’encre”, explique un étudiant. “Une fois que les lamelles sont triées, on les met sur des cartons, et l’on essaie de regrouper celles dont les paragraphes sont de la même longueur, avec les mêmes espacements... et puis on arrive à retrouver le texte”. Les archivistes du “Nid d’Espions” admettent qu’il faut parfois jusqu’à 40 heures de travail pour reconstituer une page!

Les documents sont ensuite publiés, en fac-similé, avec, à la fin du volume, la traduction en persan. En vente libre, les “Documents du Nid des Espions” constituent indéniablement un succès de librairie hors du commun: tous ont connu un grand tirage, et certains volumes ont dépassé les 100.000 exemplaires: il s’agit des premiers volumes, qui traitent des partis politiques iraniens et des contacts de diverses politiques avec l’ambassade -- les derniers volumes parus regroupant les documents concernant les pays arabes voisins (Arabie Saoudite, Egypte, Koweit), l’ex-URSS, etc. Au total, plus de 75 volumes ont été publiés.

Il est évident que ceux qui supervisent cette publication sélectionnent judicieusement les documents qu’ils publient -- et ceux qu’ils ne publient pas. Il y a des lacunes qui parlent: les étudiants de la ligne de l’Imam ont publié un certain nombre de fiches biographiques préparées par la CIA -- mais on ne trouve rien, pas une note, pas un compte-rendu, sur les personnalités du régime actuel.

Malgré tout, la publication de ces volumes constitue un “scoop” sans précédent: grâce à la lecture de ces documents tous classés “secret” et “non communicable à des étrangers”, il est en effet possible de sa faire une idée assez précise -- et de l’intérieur -- de la façon dont la CIA travaillait, et travaille toujours en Iran.

Comment recrute-t-elle ses agents? Qui recrute-t-elle? Comment forme-t-elle ses agents? Combien les paie-t-elle? Et sur quels sujets cherche-t-elle à se renseigner? Bien que vieux d’un peu plus de quinze ans, ces documents n’ont pas seulement un intérêt historique: la plupart des questions que posait la “centrale” à ses agents restent d’actualité, et si la CIA n’a plus pignon sur rue à Téhéran, elle continue certainement de recueillir des renseignements, avec plus ou moins de succès.

La formation d’un agent de la CIA

Une fois qu’une recrue a accepté de travailler pour la CIA et gagné la confiance de l’officier traitant, il faut lui inculquer ce que les messages de la CIA appellent les “rudiments du métier” d’espion. Cela pose parfois des problèmes, car au début de l’été 1979 l’instructeur pour les opérations clandestines est débordé et ne sera pas disponible avant plusieurs semaines! C’est donc un autre agent de la CIA qui va apprendre à la recrue à rédiger des rapports, et surtout lui enseigner les notions élémentaires de sécurité pour l’organisation de ses contacts avec la base de Téhéran: le “ramassage” de l’agent, à une heure et un lieu fixés à l’avance, par une voiture conduite par l’officier traitant, a la faveur de la CIA, étant donné le climat politique à Téhéran; l’art de communiquer par des messages téléphoniques codés, pour pouvoir organiser un rendez-vous imprévu en cas d’urgence.

La recrue recevra également une “formation théorique et pratique des techniques de surveillance -- et de détection de surveillance et filature -- à pied et en voiture”... La recrue devra enfin apprendre un certain nombre de signaux, et l’art de laisser un message dans une planque. Cette formation est évidemment plus facile pour ceux qui la suivent en Californie...

Et très vite on passe aux travaux pratiques. Les telex de la CIA se lisent comme des pages d’un roman d’espionnage. T/1 (c’est le nom de code d’un des agents) sera ramassé par son officier traitant dans un triangle dont le sommet est formé par la place d’Argentine, à Téhéran, une place près de laquelle se trouvent plusieurs ambassades et organisations internationales; il est convenu que T/1 attendra sur la 8° rue, avant cette place, près d’un feu tricolore. Le premier rendez vous est fixé au 20 juillet, à 21 heures -- avec nouvel essai à 22 heures s’il en est besoin. Si ce premier contact n’a pas lieu, T/1 ne restera pas plus de 10 minutes à l’endroit convenu, renouvelant son passage à 22 heures, si cela n’a pas marché à 21 heures. T/1 portera un sac en plastique à la main gauche, et un journal à la main droite. Vêtu de blue-jeans et d’un chandail noir à col roulé, T/1 portera aussi des lunettes à grosses montures et à verres clairs.

En cas de besoin urgent, T/1 appellera son officier traitant à son poste, dont il a mémorisé le numéro, en disant: “Bonjour, Mike à l’appareil, est-ce que je peux parler à Charles”! Quand Charles prendra l’appareil, ils échangeront des banalités, et conviendront de se rencontrer à tel ou tel endroit pour boire un café. L’endroit indiqué est “bidon”: le lieu du rendez vous reste le lieu convenu, près de la place d’Argentine. Quant au jour et à l’heure du rendez vous, T/1 et son contact de la CIA utiliseront le système des “deux deux” -- le rendez-vous aura lieu en fait deux jours et deux heures plus tôt. Il est par ailleurs convenu qu’en cas de danger T/1 enverra à un professeur, un certain Robert Cater, de l’université de Californie du Sud, une lettre lui demandant de “ne pas envoyer de (un mot illisible) étant donné qu’il n’a pas l’intention de s’inscrire à l’université”...

Toute cette opération est coordonnée entre la base de Téhéran, la direction de la CIA à Washington, et un service de Los Angeles... Le prénom de T/1 (et des autres agents) le numéro de téléphone de sa famille, l’adresse du professeur californien sont envoyés dans un message séparé, qui n’a été retrouvé par les étudiants de la “ligne de l’imam” qu’après un immense travail...

À quoi s’intéresse la CIA?

À tout... la liste des questions posées par “HQS” -- le quartier général, la direction -- à la base de Téhéran, ou à celle de Bonn quand il s’agit de T/19 (le fils d’un chef kurde pendu par le Chah en 1947) couvre un éventail extrêmement large de sujets.

Pendant cet été 1979 où le nouveau régime islamique de Téhéran fait face au soulèvement kurde, la CIA s’intéresse énormément au problème kurde. Et alors que les dirigeants de Téhéran se demandent si cette révolte n’est pas suscitée par les Américains (et Israel), la CIA, elle, se pose la question de savoir si les Soviétiques ne sont pas derrière ce soulèvement...

Mais la CIA, qui avait soutenu le mouvement kurde du général Barzani en Irak en 1974-1975, a perdu contact avec ce mouvement depuis le “lâchage” du général Barzani en mars 1975, et elle doit manifestement mettre ses dossiers à jour. Les questions posées sont donc à la fois élémentaires, et parfois plus pointues: il faut identifier les différents groupes et leurs chefs; déceler un éventuel soutien étranger; sa nature (armes ou argent), son origine (URSS? Cuba? OLP?). Y a-t-il collaboration entre les Kurdes et l’extrême gauche iranienne? Quelle est la position des Kurdes sur la solution constitutionnelle du problème des minorités? Mais en mai 1979 la direction de la CIA se demande encore si le PDK de Ghassemlou (Iran) et le PDK de Barzani (Irak) sont “deux organisations distinctes et séparées, ou des factions d’un même parti”!

La CIA s’intéresse aussi aux activités d’opposants comme Chahpour Bakthyar, qui envoie d’anciens officiers royalistes et d’ex-officiers de la SAVAK encadrer les Kurdes de Sardar Jaf, chef d’une grande tribu kurde vivant à cheval sur la frontière irano-irakienne, et qui collabore avec la sécurité militaire irakienne. Tout ce qui peut être glané sur les plus ou moins bonnes relations entre l’Irak et l’URSS est également intéressant.

Mais ce qui préoccupe essentiellement la CIA, c’est la situation dans les régions pétrolières d’Iran (le Khouzistan) et surtout, à Téhéran et à Qom. Les officiers traitant de T/1 à Los Angeles avant son départ des USA, puis à Téhéran, sont submergés de questions venant de la direction -- il y en a 3 pages.

Que sait-il, par ses contacts avec le général Sharestani (un ami de son père, qui a été gouverneur de plusieurs provinces...) sur la situation générale en Iran, et au sein de l’armée? Et en particulier sur la crise qui oppose, en septembre 1979, le commandant de la police au gouvernement de Bazargan et qui secoue tout l’establishment militaire... Que se passe-t-il au sein des “homofars”, ces techniciens civils de l’armée, qui ont joué un rôle crucial pendant les derniers jours de la révolution? Sont-ils infiltrés par les Moudjahidines Khalq de Radjavi? Prennent-ils leurs distances vis-à-vis de Khomeini?

L’activité des “comités révolutionnaires” au sein de l’armée intéresse énormément la “direction”. Existe-t-il une organisation avec une hiérarchie, un commandement? Comment les comités communiquent-ils entre eux? Qui sont les membres de ces comités? Comment sont-ils nommés ou élus? Quelles sont leurs relations avec le ministre de la Défense? etc

L’organisation du pouvoir politique suscite encore plus de questions. Et tout d’abord son organisation matérielle, géographique... Voulant profiter des relations éventuelles de T/1 avec un certain Zagaran, chef de la police de Qom, la direction de la CIA pose une série de questions tellement précises que l’on se demande si elle n’envisage pas une opération spéciale du service “Action”?

La CIA veut savoir notamment où se trouve réellement le quartier général de Khomeini: à l’école Faizié, ou dans d’autres bâtiments?  Comment est organisée la garde de son QG? Ses gardes sont-ils entraînés? Par qui? Y a-t-il un poste de gardiens de la révolution à Qom? Quels en sont les effectifs? Sont-ils entraînés? Par qui? Quelle est la situation à Qom sur le pan de la sécurité?

La ville est-elle accessible aux étrangers? Qui est responsable de la sécurité à Qom: la police ou les gardiens de la révolution? Quelles relations ont-ils entre eux?

La CIA cherche également à réunir le maximum d’informations sur l’entourage immédiat de Khomeini: qui est le plus souvent avec lui: son fils Ahmed ou son gendre Ishraqi? Beheshti (tué en 1981), Bani Sadr (pas encore élu président de la République), Khalkhali, Montazeri? Qui Khomeini voit-il? Quelle fonction faut-il occuper pour avoir accès à lui? Qui voit-il en petit comité? Comment procède-t-on pour arranger une rencontre?

La CIA s’intéresse aussi aux relations de Khomeini avec les autres “grands ayatollahs”. Et le Conseil de la Révolution, où siège-t-il, à Qom ou à Téhéran? Quels en sont les membres et quelle est la fréquence de ses réunions? Ses membres voient-ils souvent Khomeini? Et enfin, les questions cruciales: quel est l’état de Khomeini? Qui est son successeur probable? Que se passerait-il s’il venait à mourir? Quels seraient les principaux acteurs?

La CIA: un nid d’aigles ou de moineaux?

Quand on tente de dresser un bilan de l’efficacité de la CIA à partir de ces documents, on est d’abord impressionné par la puissance logistique de cette organisation: la direction de Washington, avec ses analystes et ses archives, la direction technique, les services de la côte Pacifique, communiquent avec une facilité remarquable avec la base iranienne de Téhéran et les bureaux européens de Londres, Bonn, Paris, Istamboul.  La CIA n’a pas de problèmes d’argent.

Et apparemment pas de problèmes de recrutement: si l’organisation découvre assez vite que certaines de ses recrues sont des “planches pourries” (SDThrob/1 et T/19) elle recrute des individus d’une certaine valeur (T/1 et S/1) et arrive même à s’introduire chez le futur président de la République, Bani Sadr...

Mais on n’est pas ébloui par la production d’une telle entreprise. Certes, il faut se garder d’un jugement expéditif, et ne pas oublier que les étudiants de la “ligne de l’Imam” n’ont pas tout publié, préférant mettre en évidence les compromissions de ceux qui ont accepté de devenir des agents de la CIA, plutôt que le résultat de leur travail...

Il n’en demeure pas moins que les fiches biographiques de la CIA, classées “Secret”, relèvent de la documentation accumulée par un journaliste moyennement documenté. Mais outre les quelques agents identifiés dans ces documents la CIA disposait de nombreux autres, peut-être des centaines (SD/38, SD/Pretext, etc) sur les activités desquels les documents publiés jusqu’à maintenant restent muets... La CIA avait-elle réussi à infiltrer des taupes aux échelons les plus élevés dans le gouvernement de Bazargan ou dans l’armée? On ne sait pas -- pas encore -- si le “nid des espions” était un nid d’aigles ou un nid de moineaux!

La rupture des relations diplomatiques et la fermeture de l’ambassade et de la “base” de la CIA ont-elles porté un coup sévère à la centrale? Certes, l’absence de bureaux sur place, avec des télécommunications extrêmement sophistiquées, doit handicaper la CIA.

Mais l’Iran n’est pas un pays fermé; le va-et-vient entre Téhéran et les capitales européennes et les USA est constant: des milliers de personnes prennent l’avion chaque semaine, le téléphone international fonctionne toujours... Avec l’effondrement de la monnaie iranienne, une liasse de quelques centaines de dollars vaut une fortune.

Mais avec ou sans bureaux à Téhéran, la CIA se heurte à un obstacle quasi-insurmontable depuis la radicalisation du régime: les agents susceptibles de travailler pour les services américains, pour de l’argent ou par conviction, appartiennent à un milieu ou à des groupes qui sont tellement hostiles au régime islamique qu’ils n’ont pas de vrais contacts, sociaux ou professionnels, avec les mollahs qui dirigent le pays. À moins que...

(Cahiers de l'Orient, Extraits, N°13, 1989)

 

 

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