CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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ASIE CENTRALE: Sur le chemin de Samarcande et Boukhara...

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minaret Kalian BoukharaTachkent est la porte de l’Asie Centrale: Peut-être. Mais c’est une porte qu’on referme vite derrière soi. Détruite par un tremblement de terre en 1966, la ville a été entièrement reconstruite dans le style le plus monumental-socialiste-abominable que pouvaient imaginer les architectes soviétiques des années 60: ses immenses avenues, quatre fois plus larges que les Champs-Elysées, et désertes; la place de l’Indépendance -- l’ancienne place Lénine, gigantesque et vide -- tout fait oublier au visiteur que Tachkent est la capitale d’une république asiatique de vingt millions d’habitants, dont soixante-dix pour cent d’Ouzbèques... quand même! C’est à partir de Tachkent, conquise par les troupes tsaristes en 1865, que les Russes ont colonisé l’Asie centrale -- et cela se sent:les Ouzbèques sont minoritaires dans leur capitale; sur deux millions d’habitants, il n’y a que 40% d’Ouzbèques -- mais encore un demi-million de Russes et Ukrainiens.

Le marché de Tachkent

Femmes au marchéQue visiter à Tachkent? Rien... si, on peut voir la statue qui marque l’épicentre du tremblement de terre de 1966. Et l’Asie? Miracle, elle s’est réfugiée dans le marché de Tachkent. Un village à lui seul, il est divisé en plusieurs sections -- le marché aux épices, le marché aux légumes, le marché aux fruits, le marché aux fleurs, d’où surgissent enfin ces images qui sommeillaient dans notre imagination.

Les autorités de Tachkent n’ont pas eu le culte du passé: de la vieille ville du XIXe° siècle, il ne reste qu’un quartier assez misérable, autour de la medersa Barak-Khana, qu’on ne visite pas. Ce monument, fortement restauré en 1956, abrite les bureaux du mufti de Tachkent. Seule exception, l’ancien palais Polovtsev, construit à la fin du siècle dernier avec le concours d’artisans ouzbèques traditionnels: son petit musée fait rêver; on y voit bijoux et broderies du début du siècle -- vestiges d’un monde naufragé. Et ce n’est pas le remplacement de l’ancienne statue de Marx par une statue de Tamerlan, et la suppression des anciens noms russes des rues de la capitale, remplacés par des noms ouzbèques, qui redonneront à cette ville son ancien charme, définitivement évanoui.

Les medersas de Samarcande

Gour-Emir, SamarcandeAu début des années 30 les rares voyageurs qui faisaient un détour par Samarcande avaient leur chambre... dans la medersa Tilla Kari! C’était, note le célèbre écrivain suisse Ella Maillart, réaliser le rêve d’une vie. Aujourd’hui on doit se contenter du confort très relatif de l’hôtel Ouzbekistan. Et la place du Réghistan (“la place de sable”) est fermée aux touristes depuis la fin de l’après-midi jusqu’à 9 heures du matin: pas question de regarder la lune jouer à cache cache avec les minarets des medersas, ni de voir les coupoles des trois monuments s’illuminer avec les premières lueurs de l’aube.

Mais quel monumental livre d’histoire. La plus ancienne medersa a été construite de 1417 à 1420 par Ouloug bek, le petit fils de Tamerlan. Ses cellules, aujourd’hui désertes, accueillaient les étudiants de la plus grande université d’Asie Centrale. On n’y enseignait pas que la philosophie: les sciences étaient à l’honneur, en particulier l’astronomie.

L’archéologue russe Viatkine a retrouvé en 1908 l’observatoire d’Ouloug bek et dégagé les fondations du sextant de 40 mètres de rayon qu’il utilisa pour déterminer la durée de notre année de 365 jours -- à quelques dizaines de secondes près.

La medersa des Tigres (Chir Dor) construite deux siècles plus tard (1619-1635) est ornée de motifs étonnamment baroques, surprenants sur un monument religieux en terre d’Islam: deux biches poursuivies par deux tigres derrière lesquels se lève un soleil à face humaine... On voudrait passer des jours à se promener dans les cours des trois medersas, à caresser du regard et de la main ces panneaux de marbre et ces carreaux de céramique d’une richesse et d’une variété éblouissantes. Mais notre agence de tourisme favorite ne nous accorde qu’une nuit à Samarcande: notre guide s’impatiente, il faut encore visiter le tombeau de Tamerlan (le Gour Emir) et les mausolées de Chakhi-Zinda: se succédant le long d’une ruelle dans un immense cimetière qui recouvre une colline à la lisière des ruines d’Afrassiab, les mausolées de Chakhi-Zinda n’ont rien de funéraire: on a enfin l’impression d’errer dans une rue de Samarcande, telle qu’elle pouvait éblouir ses visiteurs à la fin du XIVe° siècle.

Et les Ouzbèques? Levez vous tôt, renoncez au petit-déjeuner inclus dans le forfait, et allez au vieux marché de Samarcande. Sur la terrasse d’une “tchai-khana” (maison de thé) des châlits attendent les clients; allez chercher une théière à l’intérieur pour quelques roubles, procurez vous sur le marché des galettes de pain chaud, du fromage ou du yaourt, et dégustez le meilleur petit-déjeuner de votre voyage devant les ruines de la mosquée de Bibi Khanoum qui domine de sa masse la place du marché.

Comme Tachkent, Samarcande est une ville très russe (30% de la population) et c’est au marché que l’on retrouve enfin les cent nationalités asiatiques qui vivent aussi dans cette ville au nom magique: les Ouzbèques (40%), les Tadjiks (6%), les Tatars (5%), et même des Coréens amenés là par Staline. Chacun a sa spécialité au marché, les uns vendant des cornichons confits, les autres des carottes tranchées en longues lamelles, d’autres du fromage, d’autres enfin les calottes dont se coiffent tous les Ouzbèques. Et avec un peu de chance vous rencontrerez le musicien aveugle qui tire une plainte lancinante de sa flûte: oubliant un moment leur commerce et leurs préoccupations, marchands et chalands forment un cercle autour du musicien, et, le regard absent, se laissent transporter par cette mélodie à l’époque pas si lointaine où le Turkestan n’était que steppes et tribus libres d’errer.

Boukhara

Samarcande avait été conquise par Alexandre le Grand. Boukhara, elle, fut enlevée par les hordes de Gengis Khan qui fit nourrir ses chevaux dans les mosquées de la ville d’Avicenne avant de les incendier... De cette époque, il reste la tour de la mort, le minaret Kalian, construit en 1127. Jusqu’à la fin du siècle dernier les émirs de Boukhara faisaient précipiter de son sommet, à 46 mètres au-dessus du sol, les condamnés à mort et les femmes infidèles... Plus ancien encore, le mausolée des Samanides, construit au début du Xe siècle, également avec des briques cuites, est une petite merveille architecturale.

Ville musée -- on se perd avec délices dans le dédale de ses passages couverts et de ses canaux -- Boukhara est aussi une ville vivante où l’on rencontre enfin Ouzbèques et Tadjiks, Kazakhs et Turkmènes, Kirghizes et Tatars, dans une ville faite pour eux. Le Liabi-Khaouz est le coeur de la ville; c’est là que les vieux Boukhariotes viennent prendre le thé, assis sur les lits-tables alignés à l’ombre des grands mûriers, autour du vaste bassin qui s’étend au centre de la place. Apparemment indifférents à la beauté des monuments qui les entourent -- la medersa KouKeltach (1568) et la medersa de Nadir Divan begui (1622) dont la façade est ornée de magnifiques hérons -- ils palabrent interminablement ou jouent aux échecs, sans paraître voir les touristes qui les photographient ou les Russes qui les côtoient.

En fait, les deux communautés s’ignorent presque complètement et ne se mélangent guère. Les “nationaux” (Ouzbèques, Turkmènes, etc) vont dans des écoles nationales, où l’enseignement se fait en langue indigène, à part 4 ou 5 heures de russe par semaine. De même les jeunes Russes vont dans des écoles russes, avec 4 ou 5 heures d’ouzbèque ou de tadjik par semaine... Les nationaux et les Russes vivent dans des quartiers différents, il n’y a pas de vie sociale commune, et les mariages mixtes sont peu fréquents. Dans tout le Turkestan, les Russes n’ont que dédain pour les traditions locales, et ils ne restent sur place que parce qu’ils ne peuvent retourner en Russie, faute de logement et d’emploi.

Interrogée sur la culture locale, une ancienne militante russe de l’ex parti communiste répond: “Quelles culture? Avant que nous ne venions ici, les gens vivaient très mal; les tribus passaient le temps à se battre entre elles...” Heureusement quelques manifestations de l’art populaire ouzbèque ont échappé au rouleau compresseur des colonisations russe et soviétique: une troupe folklorique officielle entretient la tradition de la danse; on peut encore observer l’art des brodeuses dans un atelier de Boukhara et le travail du cuivre dans un ancien caravansérail qui vient d’être restauré et transformé en centre artisanal: mais tout cela est très dirigé, encadré par le nouveau régime du président Karimov.

Alors, puisque le présent reste si insaisissable, allons rêver au rythme du passé: à quelques kilomètres de Boukhara le mausolée de Bakhoudine Nakchbandi, un mystique soufi, a été réouvert il y a peu au culte et aux touristes. Les admirables caissons peints du plafond de la mosquée, miraculeusement préservés, sont parmi les plus beaux de l’Asie centrale. Assis près de la porte, un vieil homme accueille les visiteurs avec des galettes de pain et des beignets. Les pèlerins pénètrent ensuite dans le jardin, font le tour du tombeau de Bakhoudine en frottant leurs mains contre la pierre puis contre leur visage et prient quelques instants avant de puiser de l’eau dans un puits. Emportant un peu de cette eau aux vertus miraculeuses, paraît-il, dans un flacon, ils se réapproprient une fraction de leur passé avant de retourner dans leurs villages.

Les surprises du Turkmenistan

Autrefois un point sur la carte, sorti du néant après la construction du pont ferroviaire sur l’Amou-Daria (l’Oxus) à la fin des années 1880, Djerdjaou est aujourd’hui le principal centre industriel de la république de Turkménie -- et la quatorzième ville la plus polluée de l’ex-URSS. Ses cheminées crachent tellement de fumée, ses interminables banlieues industrielles sont tellement sinistres que cela ne peut qu’être vrai. Vendre l’étape de Djerdjaou aux touristes occidentaux ne doit pas être facile...

Pourtant il ne faut pas refuser de visiter le petit musée municipal: le rez-de-chaussée représente un monde aujourd’hui évanoui: des animaux -- empaillés -- qui ont disparu de la steppe désertique qui constitue environ 75% de la superficie de la république, et des montagnes qui forment le reste, à l’exception des 3% habités. On peut aussi voir comment vivaient les nomades turkmènes avant de subir les effets de la sédentarisation forcée et de la collectivisation: ce n’est pas dit dans ce musée, mais la soumission du Turkestan par les “Rouges” aurait coûté plus de vies humaines que la conquête russe cinquante ans auparavant... Le premier étage du musée illustre ce présent dont les habitants de Djerdjaou doivent se sentir si fiers, avec des panneaux sur les principales industries de la ville, sur l’histoire contemporaine depuis la fin du féodalisme, l’épopée des premiers héros de la révolution bolchevique, et de ceux qui ont suivi. Cette ville de 170.000 habitants a payé un tribut incroyable à la victoire de la deuxième guerre mondiale, avec 12.000 combattants tués au front!

 Et ce n’est pas fini: la guerre d’Afghanistan a fait elle aussi ses martyrs. Une vingtaine ont leur photo accrochée au mur, mais l’interprète ne précisera pas leur nombre...

Djerdjaou ne possède aucun monument illustre. Puisqu’on y visite des usines, choisissons: l’usine de traitement de peaux d’Astrakhan -- il y en a 3 en ex-URSS -- est a priori plus attirante que le combinat chimique. Partout, des fresques représentant des ouvriers à l’air farouchement résolu, avec des slogans aussi dynamisants que “l’esprit d’initiative, la responsabilité, l’exigence envers soi-même, c’est la loi de notre vie”. Cette usine traite 500.000 peaux chaque année. Comme chacun sait, la peau d’Astrakhan est la peau d’une espèce d’agneau, le Karakoul, vivant en Asie Centrale. On obtient des fourrures à poil frisé caractéristique en tuant ces agneaux un à trois jours après leur naissance. Ce qu’on sait peut-être moins, c’est que la variété la plus recherchée, le “karakoultcha”, est obtenue en tuent le petit agneau quinze jours avant sa naissance dans le ventre de la brebis... mais jusqu’à maintenant aucun secteur de l’opinion publique occidentale ne s’est élevé contre cette pratique. Au début de l’été, les peaux affluent par milliers chaque jour de tous les kolkhozes et sovkhozes de la république et sont séchées par terre dans l’immense cour de l’usine. C’est un spectacle qui mérite d’être vu par tous ceux qui connaissent le prix d’une fourrure d’Astrakhan. Prix sans doute gonflé par des intermédiaires car le prix départ usine est de quelques roubles. Il y a pas moins de 400 variétés de peaux, en fonction de leur taille, de la couleur et de l’âge. Les touristes qui n’ont pas la chance de visiter cette usine en pleine saison s’en consoleront:

Djerdjaou est alors une fournaise; et hors saison les ouvrières de l’usine confectionnent avec les chutes des peaux des fourrures en patchwork d’une qualité étonnante.

Djerdjaou a décidément beaucoup de ressources: on peut également y visiter des kolkhozes. La langue de bois cède le pas, et l’agriculture fait des progrès avec l’introduction d’un nouveau système de location des terres aux paysans, qui cultivent leurs lots à leur façon avec leur famille. Si on en a le temps, les secrétaires à l’idéologie et à l’économie, des paysannes turkmènes accortes, se prêtent volontiers au jeu des questions et des réponses: les effets de la libéralisation? “On peut parler librement, dit l’une d’elles; si on veut, on croit en Dieu, sinon au diable! C’est bien”....

Quatre heures de routes à travers un désert planté de tamaris, et l’on arrive enfin à Mari, à côté de Merv, la Margiane des Parthes. Déjà une ville étape importante et prospère sur la route de la soie, Merv a été conquise par Alexandre le Grand qui croyait y trouver pour ses guerriers la cité construite par Dionysos, le dieu du vin. Il ne reste que les ruines des remparts, impressionnants, des cinq “Qalat” (villes forteresses) qui se sont succédé sur ce site depuis le premier millénaire avant J-C jusqu’à la conquête russe.

Merv a connu plusieurs âges d’or: à la fin du XI° et au XII° siècles, avant les invasions mongoles, c’était une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants; on ne comptait pas ses écoles, ses caravansérails, ses bazars, ses bains, ses bibliothèques: l’une d’elles contenait 120.000 livres! Omar Khayam y vécut et travailla un certain temps dans son observatoire.

 De cette époque glorieuse, il ne reste que le mausolée du sultan Sanjar, un édifice monumental de près de 40 mètres de haut, et le mausolée de Mohammed ibn Zeidn. Utilisant des briques cuites aux formes les plus variées (losange, triangle, en forme de Z, de C, de 8, etc) les artisans qui ont construit au début du siècle ce petit édifice ont su créer un décor géométrique aussi éblouissant de variété et de fantaisie que leurs successeurs le feront deux siècles plus tard avec des carreaux de céramique.

Plus tardives, les deux forteresses de la Jeune Fille (Kyz Qala) et des Djiguites sont très endommagées, mais elles donnent une assez bonne idée de l’architecture militaire en Asie Centrale à la fin du Moyen Age.

Et aujourd’hui? La ville de Mari possède son incontournable monument aux morts: c’est là que tous les samedis, les jeunes mariés turkmènes viennent poser avec leur famille pour la photo souvenir. Au milieu d’une famille turkmène habillée à l’européenne, la mariée surgit, éblouissante dans sa robe turkmène brodée, coiffée d’une espèce de heaume de piécettes d’argent, les mains couvertes de bagues avec des chaînettes, enveloppée dans une somptueuse tunique brodée qu’elle n’enfile pas, mais porte curieusement en la posant sur la tête. Tous ces atours ne sont pas une survivance folklorique: au marché Tekinka, le dimanche matin, à la lisière de Mari, des centaines de paysannes venues des kolkhozes de la région vendent robes, ceintures et tuniques brodées d’une rare beauté, étalées à même le sol.

Soixante-dix ans de collectivisation et de culture intensive du coton n’y ont rien pu. Malgré l’acharnement des colonisateurs à détruire systématiquement toutes les structures traditionnelles de la société turkmène -- tout ce qui pouvait rappeler un mode de vie jugé rétrograde -- les Turkmènes comme les Ouzbèques ont conservé un certain art de vivre. Dans les villages, musiciens et poètes n’ont pas oublié leurs sources. L’Asie centrale n’a pas perdu son âme. A chacun de la découvrir, en sachant que cela ne figure pas forcément au programme...

(Okapi, extraits, 1990)

 

 

 

 

 

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