CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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TURQUIE: L’armée turque, un monde à part, un pouvoir exceptionnel.

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Defi Kurde

 

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Cérémonie militaire au parlement d'AnkaraQui, en France, connaît Huseyin Kivrikoglu? Personne, à l’exception de très rares initiés... Protocolairement il n’est que le cinquième personnage de l’Etat turc, derrière le Président de la République, le Président du Conseil Constitutionnel, le Président de l’Assemblée Nationale et le Premier Ministre. En fait, ce général, car c’est un général, est le “J-1”, le chef de l’Etat-Major, l’homme le plus puissant de Turquie: il commande une armée de 800.000 hommes et 35.000 officiers. Ses prédécesseurs ont orchestré trois coups d’état en quarante ans (en 1960, 1971 et 1980); et   ils ont procédé à un “coup d’état à blanc” en février 1997 en exigeant la démission de Necmettin Erbakan, le premier ministre, un islamiste sans doute, mais un Premier Ministre constitutionnellement désigné par le président de la République et confirmé par un vote du parlement...

L'homme le plus puissant de Turquie

 Blindés à VanLe mois dernier, au cours de la réunion mensuelle du “conseil de sécurité nationale”, le chef d’Etat-Major et ses collégues des diverses armes ont ébranlé le pouvoir du nouveau premier ministre, Bulent Ecevit, en le sommant de mettre un terme aux activités de Fethullah Gulen, dirigeant d’un puissant réseau islamique aux nombreuses ramifications financières. Aux réunions du conseil suprême de l’OTAN, le chef d’Etat-Major turc ne s’assied pas derrière son ministre de la défense, mais à ses côtés -- pour bien montrer qu’il ne lui est pas subordonné, comme les autres chefs d’Etat-Major, mais qu’il est son égal -- sinon plus... A la différence des autres armées de l’OTAN, l’armée turque n’est pas au service de la Nation: elle la gouverne, elle lui dicte ses volontés.

Comment expliquer cette exception turque? Paradoxalement, les études sur une armée qui joue un tel rôle dans l’histoire politique de la Turquie sont rarissimes -- c’est un sujet tabou. Les généraux turcs, même à la retraite, évitent le contact avec les journalistes. Les quelques universitaires turcs qui font des recherches sur l’armée turque doivent se contenter de généralités. Seule exception, le livre d’un journaliste et éditorialiste turc, Mehmet Ali Birand, “Shirts of Steel” (Chemises d’Acier) fourmille de révélations sur le fonctionnement d’une armée qui, on l’oublierait presque, fait partie de l’Europe...

Une élite vivant dans un monde à part

Portrait géant de Moustafa Kemal  avec passantes coiffées d'un fichuAtaturkDès le début de leur carrière, dès le lycée militaire dans lequel ils entrent à l’âge de 14-15 ans pour un premier cycle de quatre ans, puis dans l’école d’officiers, dans laquelle ils entrent à 18-19 ans, pour une nouvelle formation de quatre ans, les futurs officiers turcs se voient inculquer l’idée qu’ils forment une élite, vivant dans un monde à part, avec une mission particulière. Pour être admis dans ces Prytanées, il faut satisfaire toutes les conditions requises d’un élève qui sollicite son admission dans une école réservé à l’élite: de bonnes notes, particulièrement en sciences, une bonne présentation, une bonne culture générale -- et un plus inhabituel: il faut passer avec succès une épreuve redoutable, une enquête sur la personnalité du candidat et sa famille: la profession des parents, les activités politiques du candidat et de ses parents: tout est passé au crible, et l’existence d’un parent même éloigné militant dans un parti ou un syndicat de gauche ou islamique, ou dans une organisation kurde suffit à faire éliminer le candidat... Cette enquête sur la personnalité du candidat est renouvelée à tous les stades de sa carrière, avant ses diverses promotions...

Destiné à jouer un rôle exceptionnel, le futur élève officier vit dans un monde à part: la qualité de vie dans les écoles de cadets et dans les écoles d’officiers n’a rien à voir avec l’état assez lamentable des lycées et des universités en Turquie: pas de salles de cours surchargées, mais des locaux propres et confortables, une bonne nourriture, de bonnes bibliothèques, des laboratoires modernes, des ordinateurs, des équipements sportifs hors normes, des professeurs particulièrement bien formés.

Et chaque élève, qu’il soit cadet ou élève officier, est mis en fiche sur un système informatique unique qui enregistre les notes des élèves, leurs copies d’examens (qui sont scannées!), leurs particularités, leurs aptitudes, leurs défauts: cette fiche les suit jusqu’au bout de leur carrière, et permet aux chefs militaires turcs de retracer en quelques instants toute la carrière d’un de leurs officiers, et de déceler les aspects les plus secrets de leur personnalité...  

Des cours d'Ataturkisme

L’enseignement dans les écoles de cadet suit le programme des lycées -- avec en plus, des cours d’éducation physique intense, une formation militaire de base, et une éducation politique qui devient un véritable endoctrinement dans les écoles d’officiers: en effet, si les élèves des écoles militaires turques reçoivent une formation militaire plus ou moins comparable à elle des écoles d’officiers américaines ou européennes (cours de tactique, stratégie, armements, etc), ils étudient une matière unique, qui n’est enseignée qu’en Turquie, l’Ataturkisme, qui remplit environ vingt pour cent de l’enseignement donné dans les écoles militaires turques: exactement 160 sur les 960 heures de cours programmées dans une année!

Cette matière revient dans plusieurs programmes -- le rôle des leaders, l’histoire de la révolution turque, l’histoire des doctrines politiques, le règlement des forces armées -- qui reprennent tous les écrits et les discours de Moustafa Kemal Ataturk, le fondateur de la République turque, réunis dans un manuel en trois volumes publié par l’Etat-Major. L’introduction de l’Ataturkisme dans le programme des écoles militaires turques est relativement récente: elle date du coup d’état de septembre 1980, et de la volonté des généraux de la junte de créer une idéologie nouvelle, qui ne soit ni de droite ni de gauche. Si la notion même d’Ataturkisme fait sourire en Europe de l’Ouest, c’est un véritable dogme en Turquie, où les “insultes” à la mémoire d’Ataturk sont considérées comme un délit, justiciable des tribunaux.

Après huit années d’un tel endoctrinement, l’officier turc se considère comme un être exceptionnel, supérieur aux autres, ayant pour rôle d’empêcher un nouveau déclin de la Turquie; il se considère comme le gardien de la République, chargé de la protéger contre toutes les menaces intérieures (subversion islamiste ou communiste, séparatisme kurde) et extérieures (L’URSS en son temps, la Grèce, la Syrie, etc). Il a le plus grand mépris pour les politiciens de son pays, qui ne cessent, selon lui, de manipuler pour leur profit personnel des masses ignorantes. Il a pour son uniforme et pour son drapeau une admiration sans limite: régulièrement, des élèves officiers s’évanouissent en saluant le drapeau à l’aube, comme ils doivent le faire chaque matin, pris d’une émotion incontrôlable...

C’est donc un officier formé à la Prussienne, avec une petite touche américaine, qui sort de ce moule -- avec un sens de la discipline rigide, une obéissance aveugle à ses chefs, et une loyauté totale à une idée abstraite de la Patrie...Devenu sous-lieutenant, montant peu à peu dans la hiérarchie en fonction de promotions programmées -- mais affectées par son comportement, ses idées, ses notes -- l’officier turc bascule définitivement dans un monde à part, isolé des civils, physiquement et socialement: si sa solde diffère peu du salaire d’un fonctionnaire de rang comparable, l’officier turc jouit par contre de nombreux avantages matériels qui transforment sa vie -- et l’isolent totalement du reste de la population: il vit dans des logements spécialement construits dans des quartiers réservés, propres et biens entretenus, avec des jardins, gardés jour et nuit par des sentinelles, payant un loyer ridicule (six à huit fois moins élevé qu’un loyer normal). Toute sa vie se déroule dans un cadre spécial, depuis le magasin PX à l’américaine jusqu’à l’hôpital militaire, où l’officier et sa famille sont entièrement pris en charge, gratuitement. Mais ce qui symbolise sans doute le plus le statut unique de l’officier, c’est son club, la “maison des officiers”, à la fois club, bar, restaurant, et hôtel: que ce soit à Istamboul ou à Diyarbekir, à Izmir ou à Van, il y retrouve ses collègues et leurs familles, dans un cadre agréable, entouré de verdure, et encore une fois à des prix défiant toute concurrence. Les civils y sont interdits, sauf les membres de la famille directe des officiers, et les invités des généraux... Séparé physiquement et socialement des civils, l’officier l’est aussi moralement: à la barrière constituée par l’uniforme s’ajoutent en effet l’incompréhension d’un monde civil jugé indiscipliné, ignorant, gouverné par l’argent, sans idéal, sans valeurs, et sans patriotisme.

L’armée turque comprend environ 300 généraux -- les “pachas” -- et amiraux; la promotion à ce grade ultime que l’on atteint après une trentaine d’affectations à des postes différents, dont deux à l’est de l’Euphrate (au Kurdistan...) est décidée par le “conseil militaire suprême”, un organisme de 18 membres mis en place après le coup d’état de 1971 qui se réunit habituellement en août; le Premier Ministre et le ministre de la défense en font partie, sans y prendre la parole! C’est le chef d’Etat-Major, qui choisit, avec les chefs des diverses armes (terre, air, mer, gendarmerie), les noms des 30 à 50 colonels qui sont promus chaque année, après une longue enquête encore plus minutieuse que toutes les autres. Cette décision, éminemment politique -- certains généraux, en Turquie, ont un pouvoir comparable à celui d’un certain nombre de petits chefs d’Etat --  échappe totalement au pouvoir civil, contrairement à ce qui se fait en France ou d’une façon générale à l’Ouest...

Le président Souleiman Demirel, qui a été renversé deux fois, comme Premier Ministre, par l’armée turque, est le premier à connaître le pouvoir exceptionnel de cette armée -- et il est clair qu’il s’inclinera si un certain Huseyin Kivrikoglu se prononce en faveur de l’exécution de la sentence de condamnation à mort d’Abdoulla Ocalan...

(L'Evènement, 8 Juillet 1999)

 

 

 

 

 

 

 


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