CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Yachar Kemal: La vie d'un homme a plus de valeur que la survie d'un pays...

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Yachar Kemal devant des tableaux de son salonQuatre mois après la mort de sa femme Thilda avec laquelle il a vécu cinquante ans, Yachar Kemal est un homme accablé par le chagrin. Peu d'épouses ont joué un rôle aussi important dans la vie d'un écrivain: cette petite fille d'un médecin juif du sultan Abdoul Hamid parlait parfaitement le français et l'anglais, elle était son oeil et son oreille sur le monde, le tenait au courant des nouveautés de la littérature mondiale, traduisait ses livres... et le protégeait contre les intrus.

Une nouvelle trilogie: Une histoire d'île

Mais malgré son chagrin et ses 80 ans Yachar Kemal est remarquablement alerte et il continue d'écrire dans le grande salon-bureau qu'il partageait avec Thilda -- il est en train d'essayer de terminer le deuxième volume de sa dernire trilogie, une "Histoire d'Île"; et il demeure un conteur intarissable: "Un vieux pêcheur laze des côtes de la Mer Noire sent qu'il va mourir, raconte-t-il; il réunit donc ses fils à son chevet pour leur dicter ses dernires volontés: "J'ai toujours vécu sur l'eau, je veux être enterré dans la Mer. Ses fils disent: "Très bien, Père"... Quatre mois plus tard un ami de la famille demande à l'un des fils s'ils ont bien exécuté les dernières volontés de leur père: "Oui, répond ce fils, mais nous avons eu beaucoup de pertes", car ils ont voulu enterrer leur père.. au fond de la mer"!

Des lettres à Thilda

Yachar Kemal à côté du bureau de ThildaYachar Kemal est convaincu que la Turquie connaîtra un jour un régime vraiment démocratique... mais après avoir subi beaucoup de pertes. Toujours concerné par l'actualité -- aujourd'hui, la grève de la faim jusqu'à la mort suivie par plus de deux cents prisonniers -- Yachar Kemal ne cesse de se plonger dans son passé, en pensant aux mémoires qu'il va écrire -- ses "Lettres à Thilda". Et il raconte tout, pêle-mêle. Il n'a jamais cessé de se battre depuis ses 17 ans, quand sa rencontre avec les frères Abidine et Arif Dino lui a "ouvert les yeux sur le monde" et l'a lancé sur la trajectoire qui fera de lui un des membres du comité central du PC turc: avant de devenir journaliste, il a fait tous les métiers; à 22 ans il travaillait comme employé d'une société de gaz, c'est à cette époque qu'il a fréquenté un groupe d'ouvriers turcs qui avaient vécu en Allemagne et y avaient été influencés par les idées des Spartakistes: il sera témoin de leurs efforts pour organiser une des premières grèves des ouvriers du rail, et de l'exécution d'un de leurs leaders, c'était en 1927 ... Il a rêvé d'être conducteur de tracteurs, mais à 30 ans il était écrivain public...

Les écrivains turcs sont traités comme des loups...

Portrait de Yachar Kemal dans son jardin"J'ai fait beaucoup de métiers, et partout le pouvoir faisait tout ce qu'il pouvait pour me faire renvoyer". C'est à cette époque qu'il écrit un article fameux qui a été publié dans la revue de la NRF, le "loup aux grelots". Exaspérés par le comportement des loups qui pénètrent dans les bergeries des villages d'Anatolie et qui non contents de tuer une brebis pour la manger, font un massacre, les paysans leur tendent des pièges; et quand ils réussissent à en attraper un, ils lui mettent un collier avec des grelots autour du cou et le relâchent: ce loup est condamné à mort, car il ne peut plus s'approcher des moutons, ni de ses congénères... Les écrivains turcs sont traités comme ça", conclut Yachar Kemal, qui ajoute: "J'ai fait la liste: cent quatorze écrivains ont été emprisonnés en Turquie". Lui même il est allé trois ou quatre fois en prison, mais il a eu de la chance, ce fut pour de brèves périodes de trois quatre mois.

L'expérience de la torture

Une fois, raconte-t-il, "J'ai été torturé; c'était en 1950. Pendant 7 ans je n'en ai parlé à personne, car j'avais honte, je pensais qu'un homme ne peut pas faire ça à un autre homme. Mais un jour un leader a parlé de la torture, et j'ai commencé à en parler aussi. On voulait me faire signer un papier sur lequel il y avait quarante noms de fondateurs du PC, dont le mien. Pendant quarante huit heures, après m'avoir attaché les pieds sur le dossier d'une chaise, les gendarmes m'ont frappé sur la plante des pieds. La douleur était terrible et se propageait vers le coeur. Ils frappaient presque sans arrêt, la nuit surtout, se relayant quand ils étaient fatigués. J'ai résisté. Après ils m'ont conduit au tribunal; ma mère était là, et je ne voulais pas qu'elle voit combien je souffrais... Mais le juge a dû le voir, car il m'a dit: "Assieds-toi mon fils". Trois mois après j'étais relâché... De 1951 à 1963, il était reporter à "Joumhouriyet"... Déjà avant d'entrer à Joumhouriet il avait commencé à écrire -- des contes, et la moitié de "Mémed" -- mais c'est à Joumhouriyet qu'il a commencé à vivre de sa plume, comme salarié. "J'écrivais des reportages sur la vie en Anatolie. Et en même temps j'y ai écrit trois livres. Jusqu'au jour où le gouvernement m'a fait chasser du journal"... Et depuis 1963 il vit de sa production d'écrivain. Aujourd'hui, Yachar Kemal est l'écrivain le plus connu de Turquie, ses livres ont été traduits dans un nombre incalculable de langues, son nom a été cité à plusieurs reprises pour le Nobel... Mais, quelque peu amer, Yachar Kemal estime qu'on ne le prend plus au sérieux...

L'échec d'une médiation dans le conflit des grévistes de la faim

Pourtant, au mois de novembre dernier le ministre turc de la justice lui a demandé, ainsi qu'à ses amis écrivains Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli, d'aller voir les prisonniers qui faisaient la grève de la faim, et de tenter de de trouver une issue à cette crise, comme ils l'avaient fait avec succès en 1996. Yachar Kemal est donc allé discuter en prison avec les représentants des grèvistes, les mêmes qu'en 1996, et il s'est rendu au chevet de ceux qui faisaient la grêve de la faim. Mais sans succès. "Les prisonniers nous ont dit: "Nous ne pouvons pas croire les autorités, même si elles promettent quelque chose".. Comment explique-t-il l'indifférence apparente de l'opinion turque devant ce drame qui a déjà fait vingt-deux morts? "Au début, explique Yachar Kemal, la presse en a parlé, mais le gouvernement a donné des ordres et il a interdit de couvrir le sujet à la Une. La presse ne publie que quelques lignes sur ce sujet. Si la presse ne donne pas d'informations, si elle dilue les nouvelles, la population n'est pas au courant. Quelle est la télévision qui en parle"? Et les intellectuels? Yachar Kemal cite ce dicton turc: "On répand la terre des morts sur quelqu'un": on enterre l'affaire, on se tait. "Je n'arrive pas à m'expliquer pourquoi cette fois-ci, la presse et l'opinion publique ne suivent pas autant l'affaire: en 1996 des dizaines de journalistes sont venus d'Europe pour m'interviewer; cette fois-ci même ceux que je connais personnellement ne m'ont pas appelé"...

Les fractures au sein de la gauche turque

Est-ce dû à un problème au sein de la gauche turque, aux mauvaises relations des organisations qui dirigent la grève -- DHKP-C, TIKKO, et d'autres groupuscules d'extrème-gauche -- avec les partis de gauche? Et à une certaine distanciation de la gauche turque avec le reste de l'opinion publique? En 1996, répond Yachar Kemal, toute la Turquie, pas seulement la gauche, était pour une médiation, pour une solution humanitaire... Cette fois-ci aussi, jusqu'à notre intervention, toute l'opinion était contre le transfert des prisonniers dans les cellules isolées, de type F. Mais après l'échec de notre mission, le sujet s'est "refroidi". Cela, Yachar Kemal ne le dit pas, mais l'échec de la tentative de médiation qu'il fit avec Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli est en partie dû à l'intransigeance de Dursun Karatas, le leader du DHKP-C, réfugié à l'étranger. Yachar Kemal se borne à dire qu'en 1996, après le succès de sa première médiation, il avait reçu des menaces de mort de gauche et de droite, et il avait dû aller vivre quelques mois en Suède. Et la distanciation entre l'opinion publique et la gauche? "Même avec moi il y a une distanciation", affirme Yachar Kemal, qui ajoute aussitôt : "je ne serai jamais avec un terroriste, mais toute la Turquie sait que je suis contre la mort des gens, elle connait ma position. Personne, aucun Etat, ne devrait accepter ces morts. Moi je suis un peu extrémiste, mais je préfèrerais que le pays soit disloqué, mais que les gens ne meurent pas. La vie d'un homme a plus de valeur que la survie d'un pays... En 1996 la presse et l'opinion étaient sensibilisées, pas parce que c'était des gens de gauche, mais parce que c'était des êtres humains qui mouraient"... Yachar Kemal n'entrevoit pas d'issue à ce drame qui va faire encore de nombreuses victimes: à un de ses visiteurs, membre du Conseil de l'Europe, il s'est borné à dire: "Nous aussi, nous sommes sous pression, nous sommes écrasés... Allez voir le gouvernement". Son visiteur lui disant: "Sans notre aide vous n'aurez jamais la démocratie", le vieil écrivain lui a répondu: "Si, mais il y aura beaucoup de morts".... et il lui a raconté la fameuse histoire du vieux pêcheur laze... "Pourquoi est-ce que je me tais", se demande à haute voix Yachar Kemal? Désabusé, il répond: "parce que je n'ai plus d'endroit où écrire, je n'aurai pas d'influence". Et Yachar Kemal nous montre la Une du journal "Hurriyet" qui publie son interview sous le titre suivant: "Depuis quatre mois, depuis la mort de Thilda, Yachar Kemal n'a pas écrit une ligne"... Pourquoi n'a-t-il pas saisi l'occasion pour dire ce qu'il pensait de la mort des vingt-deux grèvistes de la faim? "Je n'ai rien dit sur ce sujet, ça ne sert à rien". En fait, comme de nombreux autres intellectuels turcs, Yachar Kemal est réduit au silence par la menace d'aller en prison s'il brave l'Etat: aprs avoir publié dans "Der Spiegel" un article sur la question kurde, il a été condamné à 20 mois de prison avec sursis: s'il récidive dans un délai de cinq ans, il va automatiquement en prison purger sa peine...

Je suis kurde...

Certes, Yachar Kemal ne nie pas son identité kurde: "Depuis que je suis arrivé à Istamboul en 1951, que ce soit au patron de "Joumhouriyet" ou aux autres, j'ai toujours dit que j'étais d'origine kurde et que j'avais été condamné à la prison pour communisme... Par la suite, dans mes interviews, j'ai toujours dit la même chose. Je suis un des premiers écrivains à avoir revendiqué son identité kurde. En 1997, on m'a interrogé sur ce sujet en Allemagne. J' ai dit: je suis un crivain de langue turque, je n'ai jamais écrit une ligne en kurde, mais je suis kurde. Dans beaucoup de mes livres les héros portent des noms ou des surnoms kurdes, comme Mehmet le Kurde. Je n'ai jamais renié mon identité kurde: une partie de ma famille est caucasienne, ce sont des Turkmènes qui ont combattu le Tsar et se sont ensuite réfugiés en Turquie, vivant d'abord à Bursa, puis à Van, où un de mes grands pères a épousé la fille d'un bey kurde. Comme si cela ne suffisait pas, il y a aussi une tribu assyrienne dans ma famille: toute l'Anatolie est comme ça. Mon avantage c'est que si beaucoup de gens en Anatolie ne savent pas parler le kurde, moi je sais parler le kurde... Mais je ne sais pas le lire ni l 'écrire: mais quand Mehmet Uzun m'a lu son livre écrit en kurde, j'ai tout compris".. Revenant à la littérature, Yachar Kemal parle de son travail actuel: une trilogie sur les échanges de population qui ont suivi le démembrement de l'empire ottoman, après la première guerre mondiale, quand un million et demi de Grecs ont dû partir de Turquie contre un demi million de musulmans venant des Balkans: " Ce qui est scandaleux, c'est que cet exil forcé, le plus important de toute l'histoire, a été approuvé par toute l'Europe", s'indigne Yachar Kemal; on n'a jamais demandé à ces gens là s'ils voulaient partir et abandonner leurs terres. Séparer une personne de la terre où elle est née, c'est comme lui arracher le coeur... Deux mots résument le sujet de cette trilogie: Ecocide et Génocide". Dans le premier volume "Une histoire d'île", il traite le départ des chrétiens qui vivaient sur une île de l'Euphrate. Le second, qu'il a presque achevé, il ne manque que les trois derniers chapitres, raconte l'arrivée des nouveaux habitants musulmans sur cette île. Le troisime, c'est... la désertification de l'île de la fourmi... Alors, mais seulement alors, il s'attaquer à la rédaction de ses mémoires, de ces "Lettres à Thilda" qu'il écrira à la main, avec un crayon, comme toujours depuis ses vingt ans, quand il écrivait ses premiers contes...

(Al Wasat, 10 Décembre 2001)

 

 

 

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