CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

www.Chris-Kutschera.com


KURDISTAN de Turquie: Voyage interdit chez les Nomades kurdes...

Sommaire

AFRIQUE

AMERIQUE

ASIE

EUROPE

FRANCE

KURDISTAN

MOYEN-ORIENT

ARCHIVES PHOTOS

Galerie Photos

Emir Jaber

 

Portrait de Gilles Perrault

Gilles Perrault

Femme des marais cuisant du pain dans un four traditionnel

Marais d'Irak

Vue aérienne de Das Island avec ses torchères avant la récupération du gaz

Das Island, UEA

 

Livre Noir

 

Mvt Kurde

Vue du sommet de la montagne avec le troupeauLes hommes arrivent en tête, avec le troupeau de moutons et de chèvres. Les bergers sont facilement reconnaissables à leur étrange tenue, une cape en feutre aux manches tronquées qui leur donne, immobiles dans le lointain, l’air d’un épouvantail... Les femmes suivent derrière, avec les ânes chargés de sacs tissés où s’entassent vêtements et ustensiles de cuisine; des samovars en cuivre sont ficelés sur le dos des ânes, sur lesquels on a aussi juché les plus jeunes enfants, fatigués par la longue marche. Une charrette aux roues de bois transporte les tentes et les plus gros chaudrons.

Arrivée au col, à plus de 2.700 mètres d’altitude, la caravane marque une pause. Le spectacle est véritablement splendide. La lumière de ce mois de juin, encore douce, caresse la prairie verdoyante qui s’étend de part et d’autre de la route, et les cimes couvertes de neige qui se dressent à plus de 4.000 mètres. Avec leurs robes aux couleurs chatoyantes, les femmes, qui portent dans leur châle les agneaux trop jeunes pour marcher, achèvent de donner à cette scène un aspect féerique, merveilleux.

L'heure de la traiteSur ce col qui surplombe le lac de Van, au-dessus de l’îlot où les Arméniens construisirent au Xe siècle ce joyau qu’est la petite église d’Aghtamar, ces nomades ou semi-nomades kurdes donnent l’impression que rien n’a changé depuis l’époque lointaine où leurs ancêtres, répondant pour la première fois à l’appel de la transhumance, s’arrêtèrent après une longue et pénible ascension.

Les voilà donc ces Kurdes, tels qu’ils ont survécu à toutes les tentatives d’assimilation. Malgré une directive secrète adressée par la junte au pouvoir à Ankara depuis septembre 1980 à tous les “bureaux de tourisme” et donnant l’ordre d’interdire aux touristes étrangers l’accès de l’arrière-pays kurde, nous avons pu passer quelques jours avec l’une de ces tribus, dans son campement de haute montagne, à la “source aux moutons”.

Le campement de la source aux moutons

Jeune nomade avec un bébé dans les brasLe “plateau” sur lequel est installé le campement est en fait un cirque que dessine la crête de la montagne avant de culminer à 4.000 mètres d’altitude: malgré le soleil de l’été, il y a encore, çà et là, des névés qui ne fonderont qu’aux derniers jours d’août. Un maigre ruisseau, coulant depuis la “source aux moutons”, divise le cirque en deux parties: de chaque côté, deux douzaines de tentes brunes, tissées en poil de chèvre; une murette de pierres empilées les unes sur les autres et sur laquelle s’appuient les tentes s’élargit à l’avant pour délimiter devant chaque tente une courette où est creusé le “tandir”, four des paysans anatoliens, qui sert de foyer et de four à pain. Des matelas et des couettes empilés dans un coin de la tente, quelques chaudrons et instruments de cuisine, un éventuel berceau en métal, constituent le “mobilier” de ces habitations sommaires.

Dès l’aube, très fraîche sous ces tentes ouvertes sur le ciel, on est réveillé par le bruit si caractéristique du lait secoué dans une vingtaine de barattes, sortes de tonneaux en bois suspendus à un trépied.

Un rythme fixé depuis des temps immémoriaux

Pour ces “gens des moutons”, chaque jour se déroule selon un rythme fixé depuis des temps immémoriaux: le matin, la préparation du beurre, du yaourt, du fromage -- un fromage  mêlé à des herbes aromatiques comme seuls les Kurdes savent le préparer; puis à midi, la traite: tandis que ses aides dirigent les premiers moutons vers le berger, celui-ci attrape au passage chaque brebis, la désignant par le nom de sa propriétaire, qui s’en empare et la trait immédiatement. Il faut au berger toute la solidité de son dossier, taillé dans le roc, pour pouvoir résister à la poussée de ces centaines de bêtes qui, pêle-mêle, béliers, moutons, brebis, boucs et chèvres, suivent aveuglement la queue de celui qui les précède et s’engouffrent dans l’avaloir formé par les femmes accroupies sur leur caillou.

En une heure de temps, toutes les bêtes ont été traites, tandis que le berger, sans cesse le sourire aux lèvres, devise -- c’est son privilège -- avec toutes les femmes du village...

Après la traite, c’est l’heure du déjeuner: galettes de pain cuites contre les parois du four, fromage, yaourt, comme au petit-déjeuner et comme au dîner. Et du thé. Parfois, un peu de riz améliore l’ordinaire. Après le déjeuner, quelques femmes, littéralement épuisées, dorment assises, le dos appuyé contre les pierres, pendant que les hommes bavardent en buvant leur thé “à la persane”: au lieu de mettre le sucre dans le verre à thé, on prend un morceau de sucre, on le met entre les lèvres, et l’on sirote le thé, en faisant le maximum de bruit. Notre hôte se laisse aller à quelques réflexions sur les “gens des moutons”. Résumée en quelques mots, c’est une longue plainte: “Nous n’arrêtons pas de travailler du matin au soir, avant l’aube nos femmes sont debout, et que gagnons nous dans une année: de 50.000 à 100.000 livres turques (de 250 F à 500 F, c’est très peu, même pour la Turquie). Il est difficile de poser des questions trop précises, mais notre hôte nous confie qu’il est allé vendre des moutons en contrebande en Iran, en faisant passer par des pistes de montagne son troupeau de 350 moutons (quelques millions de moutons sont ainsi vendus chaque année). Chaque mouton a été vendu environ 320 F, soit 15 à 20 F de plus qu’en Turquie.

Un de ses voisins, qui boit le thé avec nous, explique que notre hôte a perdu plusieurs enfants, que ce garçon de quatre ans qui tète encore sa mère (!) devant nous est le seul survivant de trois ou quatre garçons morts en bas âge et que les consultations médicales ont ruiné le père.

Un très grand dénuement

Tous ces gens vivent dans un dénuement extrême -- c’est l’une des raisons pour lesquelles le gouvernement ne veut pas que les étrangers les voient. Si les femmes ont des bijoux, elles les cachent bien, les habits des enfants et des hommes présents sont de véritables haillons et il n’y a que quatre postes de radio dans tout le campement.

Mais la pause est terminée: il faut tondre les moutons. Pendant toute l’après-midi, les bêtes sont emmenées sous les tentes et tondues avec de grands ciseaux d’un modèle très ancien. La laine est mise soigneusement de côté, elle se vend environ 250 livres turques (12 F) le kilo. Beaucoup trop cher pour que les femmes puissent l’utiliser comme autrefois pour tisser des kilims; maintenant, sous les tentes, on trouve d’horribles tapis de fibres synthétiques fabriqués en Belgique ou en Hollande.

Circulant de tente en tente, nous constatons qu’il y a finalement très peu d’hommes dans ce campement: c’est que la plupart sont restés “en bas”, au campement d’hiver, fauchant et fanant les foins. Vivant du strict minimum, ces peuplades doivent se séparer au moment de la transhumance, les femmes partant en haute montagne sous la garde des bergers et de quelques hommes.

Le soleil a disparu derrière les montagnes quand les femmes ont fini, pour la deuxième fois de la journée, de traire les dernières bêtes, mélangeant dans le même seau le lait des brebis et des chèvres. Chacun retourne alors sous sa tente pour le dîner de galettes de pain et de fromage.

Le chef du village vient alors nous rendre une visite où la curiosité l’emporte sur la courtoisie... Depuis l’élection de Mitterrand, tous les Français sont considérés en Turquie comme des “rouges”. Il s’inquiète de notre chrétienté en nous posant des questions insidieuses de religion comparée. Nous pouvons alors lui poser quelques questions à notre tour; sur l’éducation des enfants, tout d’abord: non, son fils ne fera pas d’études, il ira quatre ou cinq ans à l’école du village pour apprendre un peu le turc -- chez les “gens des moutons”, on ne parle que le Kurde -- et puis, après, il aidera son père.  Sur la centaine de familles du village, il y a quatre ou cinq enfants qui vont au lycée. Des garçons, évidemment; très peu de filles vont à l’école. Comment votent les gens? Comme le dit le cheikh d’une confrérie religieuse qui gouverne de fait ce village. C’est-à-dire pour Erbakan, le chef du parti religieux turc.

...Abdoul Rahman, un vieillard très religieux qui refuse de se laisser photographier, explique soudain: “Le Turc et l’Arabe sont des langues nationales, mais le Kurde n’est pas une langue nationale”... Phrase terrible, qui en dit long sur le nationalisme, ou plutôt sur l’absence de nationalisme de ces Kurdes frustes et religieux.

Ayant du mal à m’endormir, je me tournais et me retournais sous ma couette, en songeant à ces récits de voyageurs qui, au début du siècle, ont décrit les magnifiques fêtes qui accompagnaient le début et la fin de la transhumance, avec des “jeunes filles parées de robes voyantes et riches, qui ornaient leur tête de fraîches fleurs champêtres et mettaient dans leur narine des “karafil” , ces plaques d’or rondes dont le petit anneau servait de boucle”. Même les béliers étaient décorés. Je songeais à ces soirées qu’évoquaient les mêmes voyageurs, soulignant que “même les plus misérables tribus sont riches en chants et mélodies”, et décrivant avec émerveillement le “lyrisme” de la poésie kurde, qu’il s’agisse de chants épiques ou de chansons d’amour.

A la “source aux moutons”,   personne ne sait chanter, m’a-t-on assuré, et nous n’avons pas eu à utiliser  le magnétophone que nous avions emporté. Quand nous avons demandé au chef du village le nom de sa tribu, il nous a répondu en citant le nom de son village. Mais le nom de sa tribu, il l’avait oublié... Autodéfense? Silence devant l’étranger? Depuis longtemps les rares lampes à pétrole -- il n’y en a pas dans toutes les tentes -- étaient éteintes, et tout le monde dormait, épuisé, sauf les bergers, dehors, avec leurs chiens.

Et pourtant, c’est dans ces tribus vivant en dehors du temps que des chefs charismatiques ont su trouver les forces qui à plusieurs reprises ont fait vaciller le régime d’Ankara. Quelle étincelle transforme soudain ces nomades en combattants de la liberté?

La réponse est sans doute enfouie dans les prisons de Diyarbakir, où sont jugés plusieurs centaines de jeunes militants nationalistes kurdes.

(Trafic Auto-Moto,  Décembre 1981)

 

 

 

 

 

 

postmaster@chris-kutschera.com


Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2012

ENGLISH

 

 

 

AFRICA-ASIA

EUROPE

KURDISTAN

MIDDLE-EAST

 

 

 

vendeur de passeports

Passeports à vendre

 

Enfant jouant le rôle d'un enfant de Moslem

Tazié, Iran

 

Portrait d'Ahmet Altan

Ahmet Altan

 

Derviche kurde avec des poignards dans le crâne

Derviches Kurdes

 

couv 40

 

Defi Kurde