CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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ALLEMAGNE: Immigrés turcs, entre l'intégrisme et la gauche

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Soldats turcs empêchant des réfugiés kurdes irakiens d'entrer en Turquie, 1991

Frontière turque

 

La baie avec mosquée au premier plan

Mukalla, Yemen

vendeur de passeports

Trafiquants de passeports, Erbil

Vue aérienne, Torchères fumant au-dessus de Das Island avant la récupération du gaz

Das Island, UEA

Mvt turc

 

Mvt Kurde

Guide litt

Ecole coranique, BerlinBerlin, vendredi midi. Venant de la station de métro de Kotbussertor, plusieurs centaines de turcs traversent la grande avenue de Gitschiner et se dirigent vers un immeuble moderne. Souvent reconnaissables à leur bonnet et à leur barbe, ils s’engouffrent dans une porte étroite, entre deux magasins, et gravissent l’escalier, jusqu’au second étage: c’est là que se trouve la mosquée Mevlana, dans un local qui servait auparavant de club de karaté. Accroupis à même le sol, plusieurs centaines de fidèles -- ils sont peut-être un millier -- écoutent dans un silence total le long prêche de l’imam. Manifestement, il est plus question des problèmes sociaux des travailleurs turcs que de questions religieuses. Puis, c’est la prière, selon un rituel immuable depuis quatorze siècles.

Au même moment, une scène identique se déroule dans une trentaine de mosquées à Berlin et dans des centaines de mosquées dans toute la République Fédérale. Rien de plus normal; il y a environ deux millions de Turcs -- tous musulmans -- en RFA, et peu-être 150.000 à  Berlin (dont 20 à 30.000 clandestins). Et l’on peut même dire que l’Allemagne est sous-équipée en mosquées: une ville comme Francfort, par exemple, ne comporte que six mosquées pour quelque 40.000 Turcs. Et, bien souvent, ces mosquées ne sont en fait que des salles de prière fort exiguës.

gros plan d'enfants apprenant l'arabe, BerlinMais, malgré ce sous-équipement, on assiste en Allemagne à un surprenant renouveau islamique: dans ces mosquées improvisées dans d’anciennes fabriques ou dans des bureaux en plein cœur des grandes villes industrielles allemandes, les intégristes et mystiques turcs peuvent en toute liberté, créer et développer des partis et des confréries interdits en Turquie depuis le coup d’Etat du 12 septembre 1980 ou... depuis la fondation de la République par Ataturk en 1923.

Derrière l’enseignement du Coran

En effet, à peine vidées de leurs fidèles venus pour la prière de midi, les mosquées se remplissent à nouveau: cette fois-ci, ce sont de très jeunes enfants qui viennent pour les cours de Coran: accroupis devant de petits pupitres ou des bancs, ces enfants de 7-8 ans apprennent, sous la direction de camarades à peine plus âgés qu’eux, à déchiffrer le Coran en Arabe, puis à le lire, sous la supervision d’un “khodja”. A côté, dans une pièce séparée, l’imam de la mosquée enseigne le Coran à un groupe de jeunes filles. Le soir, ce sont les adultes, hommes et femmes en groupes séparés, qui viennent pour l’enseignement du Coran. Certaines mosquées organisent aussi des “séminaires”  sur le rituel, le dogme, la morale.

Jeunes enfants dans un centre de la Fédération TurqueEn Turquie, ces activités seraient à la limite de la légalité: théoriquement, l’enseignement religieux y est en effet rigoureusement contrôlé et encadré par l’Etat. Depuis quelques années, sous la pression des éléments religieux, le gouvernement faisait preuve d’une certaine tolérance à l’égard des écoles coraniques...

Mais, derrière cet enseignement coranique, les religieux turcs se livrent à des activités beaucoup plus inquiétantes pour l’avenir du régime turc. Schématiquement, on peut distinguer trois organisations, liées chacune à une confrérie ou à un parti illégaux, qui cherchent à instaurer en Turquie une République islamique ou un régime fasciste:

- La Fédération des idéalistes, ou Fédération Turque, liée au parti d’extrême droite du Mouvement National (MHP) d’Arpaslan Turkes, actuellement en cours de jugement à Istamboul.

- La Fédération Islamique, liée au parti pro-islamique du Salut National, lui aussi hors la loi, de Nejmettin Erbakan.

- L’Association des centres culturels islamiques en Europe, liée à la secte Souleimanji.

Les Idéalistes et les Souleimanjis sont extrêmement discrets sur leurs activités et refusent d’évoquer autre chose que les problèmes sociaux des immigrés turcs en Allemagne. À la Fédération Islamique, on est plus disert: “Certains disent qu’il faut dissocier la politique de la religion, dit un porte-parole de la Fédération à Berlin, Nous pensons le contraire. L’Islam, ce n’est pas seulement une pratique religieuse; il ne s’agit pas seulement de prier ou d’observer le Ramadan. L’Islam, c’est une idéologie. Nous avons de très bonnes idées sur les relations entre les riches et les pauvres. Par exemple, si le propriétaire d’une pièce de terre reste deux ans sans la travailler, nous pouvons la reprendre”...

Se dissociant vigoureusement de l’Islam “officiel”, tel qu’il est appliqué en Arabie Saoudite, ce porte-parole de la Fédération Islamique affirme: “L’Islam est pour la justice”. Pressé d’expliquer sa conception de la République islamique, il déclare: “La voie islamique de la démocratie ne passe pas par des partis... mais nous sommes plus démocratiques: dans une assemblée de partis, une majorité d’une voix suffit: dans notre système, il faut un consensus”.

Affirmant que l’Islam n’est pas dictatorial, il ajoute: “Nous aurons des chefs qui viendront de la base, des chefs dans lesquels nous croirons, pas des chefs imposés d’en haut; et ils seront contrôlés par un parlement”. Quand ce régime islamique sera--t-il mis en place? “Nous travaillons depuis trente ans; cela prendra dix ans de plus”... Et d’insister sur le fait que la “voie islamique ne passe pas par la Révolution”. En cela, la Fédération Islamique se situe assez près des Frères Musulmans traditionnels, intégristes non violents.

Il est difficile d’estimer combien de membres ces diverses organisations peuvent avoir. À Berlin, la Fédération Islamique revendique entre 30.000 et 50.000 adhérents, pour une population totale de 125.000 à 150.000 Turcs. Mais le porte-parole de la Fédération reconnaît qu’il n’y a que 15.000 membres qui cotisent régulièrement. En fait, selon un observateur averti, la Fédération Islamique aurait à Berlin une dizaine de milliers de membres, et pourrait en mobiliser 5.000 dans la rue.

Les Souleimanjis revendiquent 10.000 membres à Berlin, mais, cet hiver, en tout cas, le nombre de fidèles qui fréquentaient leur mosquée de Wedding était assez limité : selon certaines estimations, le noyau de l’organisation à Berlin ne comporterait pas plus de deux cents membres.

Quant aux Idéalistes, il semble que cette organisation, qui a pourtant de gros moyens financiers, soit en train de perdre du terrain: à Berlin, notamment, où elle contrôlait une quinzaine de mosquées il y a deux ans, elle n’en a plus que trois, les autres étant passées sous le contrôle des fondamentalistes de la Fédération islamique.

Quoiqu’il en soit, tout le monde, et même les militants de la gauche turque, convient que les islamistes ont le vent en poupe: “A elle seule, la Fédération Islamique regroupe plus d’adhérents que toute la gauche réunie”, constate un responsable syndical turc.

Les raisons de cette vague islamique

Quelles sont les raisons de cette vague islamique? Tout d’abord, les associations religieuses ont commencé à s’organiser bien avant les formations de la gauche turque: dès 1974-1975, prenant conscience des problèmes des travailleurs turcs immigrés en Allemagne, les fondateurs de ces associations prenaient contact avec les autorités allemandes pour tenter de résoudre les problèmes les plus urgents. Et, indéniablement, l’organisation qui a la meilleure connaissance du dossier des immigrés c’est... celle des Idéalistes: problèmes de l’enseignement, de la langue, de la formation professionnelle; problèmes culturels, sociaux,; le racisme; rien ne manquait à cet exposé magistral que nous fit un économiste au siège de la Fédération des Idéalistes, à Francfort.

Mais surtout, ce recours à l’islam est une réaction de défense: les sociologues constatent que les immigrés, transplantés dans un milieu hostile, ont tendance à se raccrocher aux valeurs traditionnelles. Apparemment, ce point de vue fait l’unanimité: “Les structures sociales sont déchirées, dit un porte-parole de la Fédération Islamique; les enfants vivent dans la rue, ils n’ont plus de respect pour le père. Il y a aussi un grave problème d’alcoolisme: en Allemagne, on boit de la bière comme de l’eau! Les travailleurs turcs qui émigrent en Allemagne sont des musulmans, mais pas forcément très pratiquants. Mais, devant cette situation, devant tant de discriminations, ils réagissent en se raccrochant à l’Islam”. Un responsable syndical de la gauche turque ne peut que constater: “Pour mobiliser leurs adhérents, les organisations progressistes doivent agir à contre-courant, tandis que les Islamiques n’ont qu’à suivre le courant”...

(Croissance des Jeunes Nations, N° 244, Novembre 1982)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Femmes voilées de noir se détachant sur la porte d'entrée de Khadimiya

Mosquée d'Irak

 

Un fils de Moslem sur le point d'être tué, avec son linceul tâché de vert et de rouge

Tazié, Iran

 

Vue de la façade du château de Cherverny

Cheverny, France

 

Fillette dans une école coranique traditionnelle dans le désert

Ecole coranique, Oman

 

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