CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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TURQUIE: Trébizonde, un balcon sur la Mer Noire

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soldats turcs empêchant des réfugiés kurdes irakiens de pénétrer en Turquie, 1991

Frontière turque

 

Saddam Hussain, 1975

Saddam Hussain

Rechit sari, gréviste de la faim par solidarité

Grève de la faim Turquie

Silhouette noire d'une femme voilée devant les tombes

Najef, Irak

 

couv 40

Touristes russes débarquant au port de Trébizonde“Thalassa”! C’est des hauteurs surplombant la cité de Trébizonde que Xénophon, qui dirigeait la retraite de dix mille guerriers grecs en l’an 401 avant J.-C., prononça ce mot historique. Jamais hommes ne furent plus heureux en voyant la mer que ces compagnons d’armes qui venaient de vivre un calvaire de 122 jours, pourchassés dans les plaines torrides de Mésopotamie et dans les défilés enneigés de l’Arménie par d’insaisissables ennemis, faisant de leur retraite une geste épique que Xénophon relate dans l”Anabase”.

Paradoxalement, la Mer Noire a longtemps été redoutée des marins qui craignaient ses tempêtes subites et ses épais brouillards. Baptisée par dérision le Pont-Euxin (la “mer hospitalière”) par les Grecs, elle fut appelée la Mer Noire par les Tartares, sans que l’on sache si elle doit ce nom aux forêts sombres qui recouvrent ses côtes, ou si ce nom est dû à la couleur de ses eaux reflétant les nuages noirs qui flottent presque en Le portail de l'église Aya Sofya, 13 eme siècle permanence au-dessus de cette mer intérieure. Mer sans marées, la Mer Noire n’est reliée à la Méditerranée que par l’étroit détroit du Bosphore, dont la largeur se réduit jusqu’à 400 mètres, et dont l’entrée a longtemps été considérée comme le point le plus dangereux, surtout l’hiver lorsque sévissent le mauvais temps et le brouillard.

Le bassin de la Mer Noire (420.000 Km2) a été séparé de celui de la Méditerranée, il y a quelque 40 millions d’années. On peut distinguer schématiquement plusieurs zones concentriques. Un anneau extérieur représente environ le quart de sa superficie, d’une profondeur inférieure à 200 mètres. Une seconde zone s’incline graduellement jusqu’à la plaine centrale qui s’étend à plus de 2.000 mètres sous les eaux. Recevant les eaux douces de grands fleuves, comme le Danube, le Dniestr, le Boug, le Dniepr, le Don et le Kouban, la Mer Noire est deux fois moins salée que les océans (22 pour 1.000), et encore moins salée à l’ouverture des estuaires de ces grands fleuves.

Trébizonde, capitale d’un empire byzantin

le monastère de Sumela accroché à une falaiseLa Mer Noire a toujours joué, malgré ses dimensions relativement modestes, le rôle d’une frontière: entre le monde grec et romain, et le monde barbare, entre l’Empire byzantin et les Mongols. Après la prise de Constantinople par les Croisés en 1204, Trébizonde devint la capitale d’un petit empire byzantin gouverné par la dynastie des Comnène, qui ne survécut que quelques années à la chute (1453) de Constantinople. En 1460, la Mer Noire devient une mer turque pour près de trois siècles, jusqu’à l’annexion de la Crimée par les Russes (1783).

Elle devient alors l’enjeu des conflits qui opposent les deux Empires russe et turc pendant tout le XIXe siècle et le début du XXe siècle. Une série impressionnante de traités reflète l’importance qu’a prise cette mer pour les puissances européennes, et leurs efforts pour y garantir la liberté de navigation: traité d’Andrinople (1829), convention de Londres (1841), traité de Paris (1856), traité de Londres (1871) et traité de Berlin (1878). En 1878, la Russie annexe la province de Kars, et une partie de la côte sud de la mer Noire. Trébizonde devient russe: elle le restera jusqu’en 1918.

Le premier navire à vapeur pénètre en Mer Noire en 1836.. Le trafic des esclaves faisait rage et la plupart des voiliers qui naviguaient alors sur la Mer Noire allaient chercher leurs victimes en Géorgie. Malgré les efforts des Russes pour policer la Mer Noire, avec une flottille de vedettes et quelques croiseurs, pour mettre fin à la traite, celle-ci continuera de façon plus ou moins clandestine pendant plusieurs dizaines d’années.

La Mer Noire, une autre mer morte?

Bordée désormais au sud par un seul pays, la Turquie, qui contrôle le détroit du Bosphore, la Mer Noire est bordée à l’ouest par la Bulgarie et la Roumanie. Au nord et à l’est, elle est bordée par l’Ukraine, la Russie, et la Géorgie. La pollution est le grand péril qui la menace aujourd’hui. Depuis une trentaine d’années, les grands fleuves qui se déversent dans la Mer Noire charrient des quantités massives de déchets industriels qui ont terriblement altéré son écosystème. Selon certaines estimations, le Danube, à lui seul, déverse quelque 60 tonnes de mercure, 240 tonnes de cadmium, et 4.000 tonnes de cuivre chaque année, sans compter les produits azotés et phosphatés... ni les bactéries.

Le pétrole constitue une autre grave source de pollution. Quelque 100.000 tonnes de pétrole seraient ainsi répandues chaque année dans la Mer Noire (dont la moitié en provenance du Danube). Cette pollution risque de s’intensifier avec l’exploitation du pétrole de la Caspienne.

Elle a déjà altéré de façon alarmante les équilibres biologiques de la Mer Noire qui était autrefois l’une des mers les plus productives, avec une faune pélagique diversifiée et des algues rouges (Phyllopora) en abondance. La comparaison d’études réalisées en 1948 et 1991 révèle que les quantités d’œufs et de larves ont diminué de 100 à 1.000 fois! Les résultats de la pêche commerciale reflètent dramatiquement cette évolution.

Des années 1970 aux années 1980, on a assisté à une nette augmentation des prises d’anchois et de harenguets (sprats), et à la diminution des prises de maquereaux, thons, raies, turbots, soles, mulets rouges, esturgeons... Sur les vingt-six espèces commerciales qui étaient pêchées dans les années 1960, il n’en reste plus que cinq. Depuis cinq ans, les anchois se raréfient à leur tour. Le nombre des dauphins (Tursiops truncatus, Delphinus delphis) et marsouins (Phocoena phocoena) a lui aussi considérablement diminué. Leur nombre est passé de 300.000 en 1966, quand leur pêche a été interdite par l’URSS et les autres pays riverains, à moins de 50.000 à la fin des années 1980.

La faune pélagique de la Mer Noire est aussi victime de l’invasion d’espèces étrangères, comme le mollusque Rapana thomasiana, venu de la Mer du Japon sur les coques de navires, ou la Mnemiopsis leidyi, faux cousin des méduses, qui est originaire des côtes atlantiques des Etats-Unis, et importées avec l’eau de ballast...

Tandis que le mollusque Rapana thomasiana a dévasté à partir des années 1950 les bancs d’huîtres et de moules, l’invasion de la Mnemiopsis leidyi,, un ogre de cinq centimètres de long, a des conséquences désastreuses pour la pêche. Observée pour la première fois en 1982 en Crimée, cette “méduse” s’est répandue à partir de 1987. Pendant l’été 1989 sa biomasse a atteint 700.000 tonnes dans l’ouest de la Mer Noire! La prolifération de la Mnemiopsis leidyi, qui se nourrit aussi d’œufs et de larves, a entraîné une diminution allant de 10 à 30 de la biomasse du plancton, avec de graves conséquences pour les différentes espèces de poissons.

Un développement urbain sauvage

Le développement urbain sauvage qui s’est considérablement accéléré sur les côtes depuis une quinzaine d’années, a également beaucoup contribué à aggraver la pollution côtière, avec la décharge directe en mer des eaux usées, et l’accroissement des liaisons maritimes.

Un autre danger menace également la Mer Noire avec l’exploitation du pétrole de la Caspienne. Depuis la signature d’un certain nombre de contrats avec des compagnies pétrolières occidentales, la perspective de voir des millions de tonnes de pétrole transiter par la Mer Noire, avec un risque d’accident de pollution majeure, devient une menace très concrète. Pour l’instant, les deux trajets retenus pour l’exportation du pétrole de la Caspienne aboutissent aux ports russes de Novorossisk (via Grozny) et géorgien de Soupsa sur la Mer Noire. Là, le pétrole doit être chargé sur des pétroliers pour transiter à travers la Mer Noire vers le Bosphore.

.... Alarmés par les risques d’accident (le dernier accident grave, en mars 1994, au large d’Istamboul, avait fait 30 morts) et de pollution, les Turcs ont imposé une nouvelle réglementation pour la traversée du Bosphore par les navires de gros tonnage. Ils doivent désormais naviguer de jour, après avoir averti l’autorité de surveillance du détroit.....

La Mer Noire a perdu beaucoup de son importance géostratégique avec le démantèlement de l’ex-URSS. Formant pendant longtemps la ligne de front entre l’OTAN et l’URSS, la Mer Noire abritait l’une des plus grandes escales navales de l’URSS, basée autour de Sébastopol en Crimée. Cette escadre comprenait de 40 à 70 navires, dont une quinzaine de lance-missiles à capacité nucléaire, et des sous-marins. Aujourd’hui cette flotte, que se disputent la Russie et l’Ukraine, ne menace plus la Turquie. Mais la suprématie de la Russie a toujours été tellement écrasante que la Turquie n’a jamais eu de bases navales en Mer Noire, préférant concentrer ses forces en Mer Egée.

Désireuse de faire de la Mer Noire une zone de paix, la Turquie a lancé en 1992 le projet de “zone de coopération économique de la Mer Noire” qui semble trouver un début de réalisation, malgré la disparité criante des situations économiques et politiques des pays riverains.

Les ports turcs de la Mer Noire -- Masra, Sinop, Samsun, et Trébizonde -- ont toujours eu une vocation commerciale: la pêche et le transport de fret et de passagers constituent l’essentiel de leurs activités. Depuis l’effondrement de l’URSS, Trébizonde, dont la population est pourtant la moitié de celle de Samsun, a ravi la première place, grâce aux “commerçants des valises”. Chaque jour, un millier de Russes débarquent à Trébizonde, venant en vedettes ou en hydroglisseurs de Russie ou de Géorgie, chargés de lourdes valises dans lesquelles ils transportent tout ce qu’ils peuvent espérer vendre en Turquie, repartant avec des vêtements, cosmétiques, meubles, lustres, qu’ils revendent en Russie.

Chaque “touriste” russe achète pour dix à quinze mille dollars de marchandises par semaine, ce commerce gris constituant selon certaines estimations, le tiers de l’ensemble des exportations de la Turquie! Depuis quelques mois, de plus en plus de Russes vont jusqu’à Istamboul, mais Trébizonde n’en demeure pas moins prospère.

Trébizonde attire aussi de vrais touristes d’Europe occidentale qui viennent admirer les églises construites sous les empereurs byzantins ou sous les Comnène, transformées en mosquées. L’Aya Sofia (église Sainte Sophie) construite au XIIIe siècle, aujourd’hui musée, est ornée de splendides fresques. Le monastère de Sumela attire aussi de nombreux visiteurs. Fondé à l’époque byzantine, ce monastère a été abandonné par les moines à la proclamation de la République (1923) et restauré à plusieurs reprises. Il ne reste plus grand chose aujourd’hui du monastère original, et ses fresques ont été terriblement endommagées par les vandales. Mais c’est une excursion qui permet de pénétrer dans les montagnes couvertes de forêts qui surplombent Trébizonde, et de réaliser que quand les roses fleurissent à Trébizonde, la neige peut tomber sur le rempart montagneux qui domine la “Perle de l’Euxin”.

(Cols Bleus, N° 2416, 8 Novembre 1997)

 

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