CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

www.Chris-Kutschera.com


TAHAR OUETTAR: la langue française est un acquis pour l'Algérie

Sommaire

AFRIQUE

AMERIQUE

ASIE

EUROPE

FRANCE

KURDISTAN

MOYEN-ORIENT

ARCHIVES PHOTOS

Banque Photos

Galerie Photos

 

Chef de tribu avec ses femmes

Réfugiés Afghans Iran

 

Portrait de Felicia Langer

Felicia Langer

 

piqueux avec sa meute

Chasse à courre France

 

consultation de médecine traditionnelle

Médecine traditionnelle Chine

Livre Noir

 

Guidelitteraire

 

Defi Persan

 

cover KNM

 

Q: Pouvez-vous vous présenter un peu? Où s'est déroulée votre enfance? Dans Tahar Ouettarquelle famille êtes-vous né?

… Mon enfance? Dans le petit village de M'daourouch (entre Annaba et Tebessa), là où il y a 19 siècles, Apulli, l'écrivain de l'Ane d'or, a passé lui aussi son enfance, avant d'aller en Tunisie, en Libye.
Mon père était un petit fonctionnaire, un garde champêtre, Mon grand père était un cultivateur, un fellah. Jusqu'à l'âge de 14 ans je ne connais pas les villes, je vivais dans un coin isolé, à côté du village, pas dans le village même, à la campagne, à côté de M'daourouch; j'ai fait mes études, en langue arabe, dans une école des oulémas, dans une medressa.

Q: Votre père avait mis deux fils dans une école en langue arabe, et deux dans une école en langue française; pourquoi ce choix, ces deux options?

… Je ne sais pas exactement, mais d'après mes analyses, il a voulu quand même, au moment où…. Ne pas perdre la vie quotidienne, ne pas perdre les relations avec la France, et en même temps conserver le passé, conserver sa personnalité.

Q: Il a voulu ménager les deux?

…Oui, c'est un peu d'opportunisme, mais quand même il a fait un bon choix.

Q: Vous êtes né en quelle année?

…. 1936

Q: Donc vous avez fait vos études à l'école des oulémas?

… Oui, à M'daourouch, puis à Constantine.

Q: De votre petite enfance, quand vous aviez 6-10 ans, à l'école coranique, quel est votre souvenir le plus important?

… C'est la guerre. C'est la guerre mondiale. J'ai vu des Allemands, des Américains, et aussi j'ai vu des morts, plusieurs morts, cela se passait en 1939-1940, il y a une maladie contagieuse, le typhus, c'est ça… Et puis en 1945, c'est la guerre, c'est la guerre aussi, c'est la fin de la guerre mondiale, et aussi le 8 mai 1945, ça s'est passé chez moi, j'ai vu des avions, j'ai vu des hommes morts, j'ai vu le sang (allusion aux manifestations nationalistes du 8 mai 1945).

Q: Quelle impression cela vous a-t-il fait?

… Chez moi, c'était le sentiment que nous étions des étrangers, même par rapport aux Français, que nous sommes un autre peuple, un peuple différent des Français, que nous sommes des victimes aussi, soit des victimes de la pauvreté, ou de la guerre. C'est la première fois que j'ai connu qu'il y a une différence entre les Arabes et les Français - que nous sommes des Arabes, oui, en mai 1945. Je l'ai écrit dans mon roman L'As, mais pas de façon très nette, parce que j'étais petit, j'avais 9 ans?

Q: Dans votre vie, il y a trois étapes très importantes. Vous avez fait vos études à la Zitouna. Qui a fait ce choix?

… C'est mon père qui a fait ce choix. On peut dire que ce fut aussi les circonstances, parce que nous étions un peu loin du village, loin des écoles régulières françaises, on était obligé de prendre l'Arabe, le Coran, puis les études dans les écoles des oulémas. Là, on n'exige pas l'âge, on peut entrer même si on est un peu âgé, jusqu'à 14-15-16 ans. Mon père aussi, malgré qu'il était un petit fonctionnaire, il est partisan de cheikh Ben Badis, il achète toujours son journal, il a voulu quand même donner à cheikh Ben Badis deux enfants, moi et mon frère aîné.

Q: Alors vous êtes allé à la Zitouna?

… Je n'y ai passé que deux ans, en 1954-1955, et en 1956 j'ai quitté.

Q: La Zitouna vous donne une éducation arabe, mais aussi une éducation très religieuse?

… Bien sûr, 95 % c'est la religion.

Q/ Comment avez-vous réagi à cette époque à cette éducation religieuse?

… Moi, personnellement, j'étais toujours révolté.

Q: Contre quoi?

… Contre la religion. Je n'étais pas un bon musulman… (il rit)

Q: Pourquoi?

… Parce que je pose beaucoup de questions, là, des questions pour lesquelles je ne trouve pas de réponse. Je me rappelle, une fois, j'étais à Constantine, je faisais un prière, et je me suis demandé: "Est-ce que le Bon Dieu, ce grand Dieu, ce grand, responsable de tout le monde, est-ce qu'il a le temps de me regarder, moi, tout petit comme je suis, de penser à moi, de dire que ce bonhomme est un homme gentil, alors je me suis ri, et depuis ce jour là, je n'ai pas fait de prière!

Q: ça, c'était en…?

… A Constantine, en 1956, à l'Institut Ben Badis. Depuis ce jour-là, je n'ai pas fait une bonne prière; j'étais toujours sincère avec moi-même, avec ce que je pense, avec mes idées, toujours sincère, je ne peux pas croire à une chose et en faire une autre.

Q: Donc à la Zitouna vous n'étiez plus un bon musulman?

… Non, pas du tout.

Q: Cela n'a pas posé de problèmes?

… Si, même à Constantine, je n'étais pas d'accord avec mes professeurs, je ne trouve pas d'explication à beaucoup de choses.

Q: Mais est-ce que la Zitouna vous a marqué? C'est une université très particulière?

… Bien sûr, ce que j'aimais, d'ailleurs, c'était la littérature arabe classique, les grands poètes avant l'Islam, pré-islamiques.

Q: Avez-vous gardé des amis de cette époque? C'était un peu l'élite du pays, du Maghreb?

… Oui, bien sûr

Q: Des gens qui sont devenus célèbres comme vous?

… Célèbres? Pas beaucoup… C'est grâce à la Révolution, grâce à la guerre de liberté que Tahar Ouettar est devenu un écrivain, socialiste même…

Q: On va y arriver… La deuxième étape de votre vie, pendant la guerre de libération; vous vous êtes engagé, et vous êtes devenu un "moudjahed". Pouvez-vous expliquer cette période? Comment avez-vous réagi devant la guerre? Et comment y avez-vous participé?

… D'ailleurs, tout le monde attend cette guerre, dans notre région, à la frontière tunisienne. Moi, personnellement, j'ai rencontré plusieurs maquisards tunisiens, avant 1954, et c'était dans mes projets de participer à cette guerre, la guerre tunisienne, malgré le fait que j'étais petit, j'étais enfant. Et moi, et plusieurs jeunes du village.

Et aussi la guerre d'Indochine. C'est un espoir, pas un espoir, une préparation pour tous les Algériens, d'attendre une guerre entre tous les Algériens et les Français. Dès le 1er novembre 1954, je me suis vraiment engagé dans cette guerre-là, j'étais content?

Q: Mais vous ne vous êtes pas engagé seulement moralement, vous avez participé…

… Oui, en 1956, j'ai participé aux rangs du FLN, je me suis engagé; et en 1960, dans l'ALN, comme maquisard; avant, j'étais militant civil, en Tunisie, puis j'étais membre de l'ALN, à l'Etat-Major général, au commissariat politique.

Q: Que faisiez-vous, quelle était votre responsabilité?

… Pas de responsabilité, j'étais simple soldat au commissariat politique, j'écrivais à la machine à écrire, on faisait des tracts, j'ai participé plusieurs fois à quelques accrochages…

Q: Dans quel secteur?

… A la frontière algéro-tunisienne, le secteur de Ghardimaou, Ain Draham.

Q: C'était des batailles sérieuses ?

… Ah oui, surtout la bataille de janvier 1961, qui a fait presque toute la frontière, là où l'ALN a essayé pour la première fois des armes lourdes.

Q: C'était des batailles meurtrières? Vous avez perdu des camarades?

… Oui, des camarades, des amis. J'ai vu même des morts de l'autre côté, des Français morts, J'étais pas… j'aime pas la mort, vraiment. Il y a un blindé qui a sauté sur une mine, et tout d'un coup des soldats qui sont sortis, un de mes amis a jeté une bombe, une bouteille… un cocktail Molotov, là vraiment j'ai vu des morts, j'étais pas content de cette guerre, pas du tout.

Q: Pourquoi?

… C'est plus fort qu moi, je me suis dit, malgré qu'on doit mourir, mais la mort n'est pas belle. Vraiment, c'était un acte sauvage, même si la guerre est une guerre juste, je serai toujours contre la guerre…. J'ai connu aussi la nature de l'homme, de l'homme algérien, qui n'est pas… moitié paysan, moitié… c'est difficile à expliquer… moitié citadin? Citadin, oui, et même les paysans sont trop arriérés souvent, avant c'était des bergers (il rit). Là j'ai connu vraiment la nature de l'homme algérien la nature des militants, des responsables, des…

Q: Qu'avez-vous connu exactement de la nature…? Quelque chose de bon? Ou de pas bon?

… Je préfère m'expliquer sur ce sujet, pas par des déclarations, mais dans mes romans.

Q: La troisième étape importante, très importante, c'est votre engagement dans le socialisme

… Oui, en 1958, avant l'indépendance.

Q: Cela ne date pas de 1962, de votre fameuse nouvelle Noua?`

Noua a été écrite en 1958, je l'ai publiée en Tunisie en 1958 ou 1959

Q: Que veut dire Noua?

… C'est le nom d'une femme algérienne

Q: Est-ce que l'engagement dans le socialisme et cette nouvelle sont liés?

.. Non, pas du tout.

Q: Alors, comment s'est fait votre engagement dans le socialisme?

…Je n'étais pas d'accord avec les musulmans, pas d'accord avec le capitalisme. Alors, j'ai cherché le remplaçant, une alternative, et c'était le socialisme, le marxisme. Des amis algériens, tunisiens, m'ont contacté pour être baasiste, j'ai lu les statuts, le programme du Baas, et je me suis dit qu'être à 100 pour cent socialiste était mieux que l'être à 50% ou 20% (il rit) et j'ai choisi le marxisme et pas le Baasisme!

J'ai contacté beaucoup de communistes tunisiens; à ce moment-là, j'étais à Tunis, en 1958, j'ai lu beaucoup de littérature marxiste, j'étais quand même pas très d'accord avec les dirigeants de la Révolution Algérienne, surtout pas avec les membres du GPRA (gouvernement provisoire), vraiment, ça m'a choqué d'avoir des gens comme Ferhat Abbas, des bourgeois, à la tête de la Révolution, j'ai commencé à être méfiant…
(Tahar Ouettar, qui s'exprime en français avec un peu de difficulté, remarque alors)
C'est difficile, je cherche les mots comme un aveugle… Donc, j'étais un peu méfiant; et j'ai commencé à poser des questions. Où sont les autres camarades? Où sont les socialistes algériens? Ou est-ce qu'il n'y a que ces gens-là? Et c'est à cette époque que j'ai commencé à penser, à écrire l'As. En 1958-1959… Là où j'ai réalisé que les communistes algériens ont une autre position, que le FLN aussi a sa position, envers les communistes algériens.

Q: Jusqu'où est allé votre engagement dans le socialisme? Est-ce que c'était seulement une adhésion aux idées des socialistes, ou est-ce que vous êtes devenu membre du PC?

….J'étais, je suis toujours membre du FLN. Je suis marxiste-léniniste, mais je suis membre du FLN, je suis parmi la minorité gauche du FLN.

Q: Maintenant, vous êtes très en minorité?

… Bien sûr. Je n'ai pas eu la chance de voir un PC algérien dans la légalité. En 1958, c'était interdit par le FLN et par la France, donc je n'étais pas membre du parti. En 1963, depuis 1963, le parti n'existe pas… Voilà! Mais s'il existait un PC algérien, je serais tout de suite membre, c'est mon destin (il rit) et tous les dirigeants algériens connaissent cette vérité. .. Je n'ai rien à cacher. Il y avait en 1958-1959, le frère de Mohammed Cherif (?) Messadia, un ancien communiste algérien, il était comme moi membre du FLN, on se rencontrait chaque semaine, et chaque fois il me disait: camarade, il faut faire attention, les communistes sont recherchés par le FLN, attention… Alors, moi, j'ai oublié, le camarade Amara (?) Messadia. Une fois, le camarade Mohammed Cherif Messadia, secrétaire permanent du bureau politique (du FLN) m'a dit: "Si Amara te passe le bonjour (il rit)… Alors je n'ai rien à cacher.

Q: Alors, cet homme qui est un ancien élève de la Zitouna, un ancien moudjahed, qui est devenu socialiste….

… qui est d'origine rurale à 100 %

Q: Alors vous êtes devenu écrivain

…. Progressiste, un écrivain progressiste

Q: A quel moment avez-vous eu envie d'écrire?
`
… D'habitude, le sujet m'accompagne plusieurs années. Je réfléchis sur un sujet 2 ans, 4 ans, 5 ans même. Pour l'As aussi.

Q: L'As est-il votre premier livre?

… Non, c'est mon premier roman, mais c'est mon troisième livre.

Q: Donc, pourquoi avez vous voulu écrire?

… J'ai commencé par des nouvelles, puis j'ai fait des pièces de théâtre, puis j'ai eu envie de faire un grand projet, une grande réalisation, et je laissais toujours le sujet de lAs à côté, je me disais: c'est un sujet très délicat.

En 1965, là, j'ai senti le besoin de liquider cette affaire, de liquider tout le passé, faire un bilan général de la Révolution algérienne. J'étais quand même bien placé au sein du parti, j'étais membre de la commission nationale de l'orientation et de l'information, à l'époque de Ben Bella, et j'ai vu qu cela ne va pas durer comme ça, il y a trop d'anomalies, la Révolution doit s'arrêter ou changer de direction, un jour ou l'autre.
Il y avait beaucoup de conflits, il y a la nouvelle bourgeoisie qui a récupéré les anciens militants, les anciens moudjaheds, les anciens maquisards, il y a aussi l'absence de la culture, l'absence de formation politique et idéologique chez les militants; ce n'était pas ça.

A cette époque Cuba réalisait sa révolution, les Vietnamiens commençaient à faire leur guerre…
Et comme tous les Algériens, tous les militants sincères, j'étais trop ambitieux d'avoir une révolution algérienne profonde; voilà, j'ai cherché l'origine du mal.

Q: Alors, c'est comme cela que vous avez écrit l'As?

… C'était un peu la faute des Français, la faute des Algériens, la faute du nationalisme, du chauvinisme, un peu de tout; mais c'est tout ce qu'on a pu faire…

Q: Votre deuxième grand roman, c'est le Séisme….

… Je l'ai écrit en 1973, tout de suite après l'As, mais je ne le considère pas comme mon 2eme, mon grand 3eme œuvre. C'était le Pêcheur et le Palais, je l'aime mieux.

Q: Mieux que le Séisme?

… Oui, plus humaniste, plus moderne aussi, plus original

Q: Le Pêcheur et le Palais, vous l'avez écrit en …?

…. 1974. Il est traduit, nous cherchons un éditeur français.

Q: Et pourquoi pas en Algérie, à la SNED?

… Je voulais que la traduction, la publication soient faites en France. Chaque écrivain veut être connu par les autres. En Algérie, on le connaît déjà en Arabe, il faut qu'il soit connu par un autre public.

Q: A la lecture du Séisme, on est impressionné par le tableau que vous faites de la société algérienne. D'une part, il y a ce cheikh Boularouah, qui représente tout ce qu'il y a de rétrograde, conservateur, mauvais, dans la société algérienne. Il est choqué par la nouvelle société, mais cette nouvelle société que vous décrivez de façon extraordinaire, elle est choquante parce qu'elle est faite de voleurs, elle est faite d'arrivistes, elle est faite de trafiquants. Quand il part à la recherche de ses héritiers, finalement il y a un héritier qui est un héros, mais il est mort, il y en a un autre, Aïssa, celui qui est devenu un militant syndicaliste, il est dans la clandestinité, et les autres, ce sont… Il y a l'ignorant qui est devenu un professeur, et puis il y a Tagar, qui est devenu un militaire au bras long…
Vous décrivez ce milieu des enfants de Constantine qui se poignardent pour un rien, vous écrivez l'histoire de cette jeune prostituée qui est assassinée en pleine ville, enfin ce tableau que vous faites de la nouvelle société algérienne est assez effarant. Alors, vous êtes pour quoi finalement? Vous dites qu'il y a eu un bouleversement, un séisme, c'est cheikh Boularouah qui dit que le monde est à l'envers. Mais le nouveau monde, est-ce qu'il valait la peine qu'on se batte pour lui? C'est la question qu'on se pose en lisant ce livre…

… Je disais toujours que le Séisme est la deuxième face de l’As, le deuxième visage.

Q: Est-ce que cette lecture du roman est correcte?

… Bien sûr.
Le Séisme est une arme à double tranchant. On peut l'utiliser pour la révolution, et même contre la révolution. Moi, je n'étais pas neutre, mais j'étais fidèle à la réalité, et j'invite à travers ce roman, tous les gens, la direction du pays, à faire une vraie révolution, à faire un vrai changement social et politique. Je condamne le passé, à travers le présent. J'attends un avenir meilleur.

Q: Parce que cette description que vous faites du monde nouveau, de ces gens qui ont envahi la ville, mais qui la défigurent, elle est… Il n'y a pas beaucoup d'espoir dans ce livre, c'est assez sévère.

… Mais je pose la nécessité de faire la révolution agraire, la réforme agraire, je pose le problème d'une société algérienne qui doit être réorganisée (je trouve quand même mes mots… il rit).

Q: Depuis un an ou deux, plusieurs écrivains algériens font le bilan de 20 ans d'indépendance, et portent un jugement parfois un peu sévère sur ce bilan. Mais vous, vous êtes très en avance, parce que le Séisme date de 1973… Dix ans, et déjà à l'époque vous dressiez ce réquisitoire?

… J'étais toujours bien placé pour bien connaître une grande partie de la réalité. Je voyage beaucoup. J'ai fait plusieurs fois le tour de l'Algérie. Je considère la littérature comme une autocritique. Je ne condamne pas les autres, mais je me condamne moi-même, parce que j'étais un des dirigeants de ce pays, un des responsables, un militant.

Q: Militant ou responsable?

… J'étais de bonne volonté, et c’est pour ça que j'étais peut-être en avance. Ce n'était pas de la mode, mais ce n'était pas de la surenchère.

Q: Quand vous avez écrit ce livre, il y avait pour vous l'espoir de la réforme agraire. La réforme agraire a été faite, elle a été appliquée; est-ce que maintenant vous portez un jugement différent, est-ce qu'elle a rempli vos espoirs, ou pas?

… J'ai répondu à cette question par un autre roman, Noces de Midi (soumis aux éditions Temps Actuel).
Dans ce roman, je dis que la bourgeoisie ne peut pas être révolutionnaire, elle ne peut pas réaliser une vraie révolution, elle ne peut pas être contre elle-même. C'est Marx qui a dit ça, mais le roman a traduit ce thème. Donc on a fait la révolution agraire, mais on ne l'a pas faite comme il faut.

J'ai dit dans une nouvelle, "là où il n'y a pas de lutte de classes, là où les féodaux donnent leurs terres à la caisse nationale de solidarité, la gauche fait le volontariat pour réaliser la révolution agraire", vraiment c'est contradictoire, au moment où Boumediene a décidé la révolution agraire, les féodaux donnent gratuitement des milliers et des milliers d'hectares, et les étudiants font du volontariat pour réaliser la révolution agraire. Alors la gauche et la droite font toutes les deux la révolution (il rit) une révolution sociale.

Mais quand même, c'est la plus grande réalisation après l'indépendance algérienne. Et ce n'est pas Boumediene, ou le FLN, ou un responsable qui a réalisé la révolution agraire, c'est tout le peuple algérien, c'est une nécessité historique.

Q: Mais si vous deviez récrire le Séisme aujourd'hui, le bilan serait-il plus positif?

… Ah non, le Séisme était toujours positif, parce que j'expose le mal pour trouver le remède, le médicament, c'est pour ça qu'il est positif.
C'est pas honteux d'être pauvre, d'être sauvage, d'être…

Q: Oui, mais ce qui est honteux, c'est d'être voleur, trafiquant

… Ah ça, c'est la faute des trafiquants, j'ai condamné les trafiquants, les tricheurs

Q: Et vous dites un peu qu'à Constantine tout le monde… ou bien les gens volent, ou ils recèlent!

… C'est pas moi toujours qui dit ça, c'est Boularouah qui le dit…

Q: Oui, il dit cela, mais…

… J'étais fidèle à Boularouah, je l'ai supporté malgré qu'il était un ennemi, mais j'étais fidèle pour exposer ses idées, son point de vue, et c'est pas toujours moi qui parle…

Q: Mais quand vous dites que les gens sont des voleurs, c'est objectif; quand vous décrivez sur le terrain d'ordures, où il y a deux bandes rivales, Gog et Magog, qui se battent à mort, faisant 20 morts, et je ne sais pas combien de blessés, même si c'est lui qui le dit, ou à lui qu'on le dit, c'est la vérité, c'est objectif…

… Oui, c'est la vérité. Et c'est pour cette vérité là qu'on doit faire la réforme agraire pour caser ces gens là.

Q: Nous n'étions pas tout à fait d'accord en lisant le roman; cet homme avance dans la ville en étant bousculé par les enfants… Il s'attend à ce qu'on soit plein d'égards pour lui, mais c'est un vieil homme qui n'a plus sa place dans cette société.

… Bien sûr, cheikh Boularouah souhaite plusieurs fois que le colonialisme soit toujours en place.

Q: Que ce soit un homme du passé, vous le montrez bien; mais quand il est témoin de certaines choses, elles existent, cette corruption généralisée, ce trafic; vous décrivez la scène de la queue devant une boulangerie, les militaires sont là pour que l'ordre soit respecté, et ce sont eux qui détournent. C'est vrai? Vous dits aussi que les militaires, pour faire de bonnes affaires, ils vont plutôt dans l'industrie, là où il y a des machines, pas dans l'agriculture; c'est vrai aussi, même si ce sont les mots de cheikh Boularouah?

… Dans ce roman, je ne parle pas au nom du FLN, ni du pouvoir. Je dis, un observateur engagé, honnête… Bien sûr…

Q: Dans votre recueil de nouvelles Les martyrs reviennent cette semaine, vous êtes aussi assez dur; cela a été publié à Bagdad en 1974?

… Je les ai écrites entre 1968 et 1974…

Q: Donc encore une fois, vous avez été lucide très tôt, très en avance.

… Pas en avance, mais j'étais à l'heure.

Q: Mais il y a 10 ans, il n'y avait pas d'autres écrivains qui portaient un jugement aussi lucide sur la révolution algérienne. Aujourd'hui, c'est très courant, mais il y a 10 ans, vous n'étiez pas une voix très isolée?

… Je me disais toujours que j'étais un Don Quichotte…

Q: Est-ce que cela vous valait des problèmes au sein du parti? Un Don Quichotte, c'est pas dangereux, c'est vrai.

… Don Quichotte parce que j'étais seul, pas parce que j'étais contre les moulins à vent! Pas de problème, parce que j'étais l'enfant terrible.

Q: Et on vous aimait beaucoup… Aujourd'hui, 20 ans après l'indépendance de l'Algérie, quel roman voudriez-vous écrire? Où en êtes-vous?

…"Les collines grises"… (Il rit)… J'y pense. C'est une couleur triste et neutre. Grise en Arabe, c'est un jeu de mots, en même temps c'est une couleur, et les cendres. Alors, c'est un symbole de la vieillesse.

Q: A 40-50 ans? … Quel est le thème, l'idée maîtresse?

… Le thème, c'est les militants et les responsables que j'ai connus depuis 1954, les années 60 et 70, tous, ou la plupart, sont devenus vieux, soit physiquement, soit moralement.

Q: Physiquement, on n'y peut rien, mais moralement, que voulez-vous dire par là?

… J'ai dit, il y a un jeu de mots en Arabe, gris, "ramadia", ça veut dire cendres, et en même temps la couleur. Il y a un proverbe algérien qui dit: "Après le feu, la cendre". Je laisse les détails au roman, "el nah, khali ramat?" Et notre président Chadli Bendjedid, il a une tête bien grise. C'est la colline la plus haute…

Q: Il y a un certain désenchantement aujourd'hui en Algérie. Sur le plan culturel, quel jugement portez-vous sur cette vie culturelle? Est-ce que 20 ans après l'indépendance, l'Algérie a forgé une culture qui répond aux besoins des jeunes?

… Non, pas du tout.
Après 20 ans, seulement le nombre des lecteurs a augmenté. Avant, on publiait à 3.000 exemplaires, maintenant c'est 25 à 30.000, que ce soit en Arabe ou en Français. Mais on a rien fait dans ce domaine là, il y a toujours une crainte ou une peur de la culture.

Q: Pourquoi?

… Je ne sais pas exactement, on a toujours peur de la culture.

Q: Pourquoi les rayons de certaines librairies, en particulier à Constantine, à côté de la vieille université, sont-ils vides comme une épicerie en temps de guerre?

… Parce que les importations du Moyen-Orient ont diminué à cause de la guerre du Liban, aussi parce que les relations avec Le Caire ne sont pas aussi bonnes. Je ne sais pas ce qui se passe avec la France…

Mais la culture, ce n'est pas seulement l'importation de livres; la culture, c'est du théâtre ouvert tous les soirs, c'est des salles de cinéma, c'est des soirées poétiques, c'est la musique, c'est l'ambiance.

A Alger, la France a laissé 13 salles de cinéma, ou 14. Jusqu'à maintenant, il y a 13 salles, pas plus. La France a laissé un théâtre, il n'y en a toujours qu'un seul, qui est fermé la plupart du temps. La production a diminué dans le cinéma, par rapport aux années 60.

Non, je pense que la Bourgeoisie, surtout quand elle est d'origine paysanne, ne peut pas faire une culture; elle n'aime pas la culture.

Q: La Bourgeoisie d'origine paysanne, c'est un peu contradictoire…

… Je veux dire les nouveaux Bourgeois, les arrivistes.

Q: Mais est-ce le problème de cette classe, ou de la culture d'Etat?

… Non, ce n'est pas le problème de la culture d'Etat. Chez nos voisins, en Tunisie, au Maroc, la situation est la même, il n'existe pas de culture d'Etat.

Q: Mais ici, les moyens de culture sont entre les mains de l'Etat. La production cinématographique est entre les mains de l'Etat, le théâtre aussi.

… Le problème est avant tout politique.

Q: Mais quand vous dites que cette classe a peur de la culture, pourquoi?

… (silence)

Q: Vous avez réfléchi à ce problème? Qu'y a-t-il d'inquiétant, de dangereux?

… La culture, c'est la vérité bien claire. Dans une société où il n'y a pas assez de démocratie, pas assez d'honnêteté, on a toujours peur de la vérité.

Q: Il y a un besoin immense. Un tirage de 25.000 exemplaires est épuisé tout de suite. Les gens se prêtent des livres…

Il y a plusieurs domaines de la culture. Dans le domaine de la culture publique, cinéma, théâtre, il y a un manque. Dans le domaine du livre, il y a quelque chose, une littérature combattante, et même opposante. Je pense que le problème essentiel, c'est la démocratie. Est-ce qu'on peut écrire tout ce qu'on veut, ou non? Est-ce qu'on peut franchir certains problèmes, sur le sexe, par exemple, sur la religion, sur la politique, oui ou non? Si Tahar Ouettar a du courage, par exemple, parce qu'il se trouve dans une situation très spéciale, privilégiée, les autres n'ont pas cette facilité.

Q: Mais par exemple, votre recueil Les martyrs reviennent cette semaine, le premier tirage a été fait à Bagdad, en Arabe; la 2eme édition…

… La 2eme édition en Algérie, à 3.000 exemplaires.

Q: C'est pas beaucoup!

… C'est parce que c'est aux éditions du parti, ils n'ont qu'une seule librairie.

Q: Quel est l'avenir de la littérature algérienne de langue française?

… Moi, j'ai considéré toujours que la littérature algérienne de langue française fait partie intégrante de la littérature algérienne, surtout celle des années 50, c'est à dire Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Kateb Yacine, ces gens là étaient sincères.
L'existence de la langue française en Algérie, à mon avis, c'est un acquis qu'on doit utiliser.
Tant qu'il y a des lecteurs en langue française, il doit y avoir des écrivains.
Mais personnellement, j'ai des remarques contre la poésie en langue française. Je comprends un romancier ou un nouvelliste, mais un Algérien qui vit toute sa vie dans une autre langue, dans une langue maternelle, et puis faire de la poésie dans une langue étrangère, c'est faux, on ne peut pas faire de la poésie en langue française.
On peut écrire des romans.

Q: Pourquoi cette différence entre la poésie et le roman?

… Parce que la poésie, c'est toute l'enfance, toute la simplicité, c'est la vie de tous les jours, c'est le rêve, c'est l'environnement, et l'environnement algérien, maintenant, il n'est pas français, pas du tout. La maison algérienne, elle n'est pas française. (il rit).

Q: Vous disiez: "tant qu'il y aura des lecteurs". Mais maintenant, il y a cette politique d'arabisation de l'enseignement. Est-ce que vous êtes pour cette politique d'arabisation qui peu à peu va faire disparaître cette maîtrise de la langue française?

…J'ai dit tout à l'heure que la langue française est un acquis pour l'Algérie.
C'est une fenêtre ouverte sur la vie moderne, et c'est une arme aussi qu'on doit utiliser. Et c'est pas parce que les Français étaient ici comme colonisateurs qu'on doit rejeter leur langue. La langue française fait partie de la culture nationale et de toute la démarche de l'Algérie depuis son histoire…


( Inédit, 1983. Extraits, The Middle East magazine, April 1984)

 

postmaster@chris-kutschera.com

ENGLISH

 

 

 

AFRICA-ASIA

EUROPE

KURDISTAN

MIDDLE-EAST

 

 

 

 

 

femme avec photos de disparus

Disparus, Koweit

 

Derrick

Azerbaidjan

 

Portrait d'Ahmet Altan

Ahmet Altan

 

Rue bleue, Ghardaia

Mzab, Algérie

 

Defi kurde

 

Mvt Kurde

 

Mvt Kurde Turc

 

cover 40

 
Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2012