CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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Le Kurdistan irakien à la veille de la levée des sanctions

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1 Les Surprises du Kurdistan

Marchands de tapis au pied de la citadelle d'ErbilDix ans après la création par les grandes puissances occidentales d’un “sanctuaire” pour les  Kurdes dans le nord de l’Irak, la “région kurde” connait un essor économique  sans précédent mais avec des zones d’ombre: la sécheresse sévit, la corruption fait rage, et les dirigeants Kurdes n’ont pas réglé le problème des personnes déplacées par leurs conflits internes.  Mais la région kurde qui échappe à l’autorité de Saddam Hussain offre un spectacle totalement différent de celui du reste de l’Irak: pas de population affamée, pas d’enfants mourant dans les hôpitaux...

Un homme d'affaires kurde heureux et prospère

Haji Mashoud est un homme d’affaires kurde heureux et prospère. Son bureau au premier étage du supermarché “Mazi” à Dohok  est un îlot de modernité et de luxe dans un Kurdistan rongé par la misère. Dans ce pays soumis à un double embargo -- l’un imposé à l’Irak par les Nations Unies après l’invasion du Koweit par les troupes de Saddam Hussain il y a dix ans, l’autre par le régime de Bagdad à une région kurde échappant à son autorité -- le supermarché “Mazi” suscite incrédulité et émerveillement: ses dix huit mille mètres carrés de rayons offrent tout ce que l’on peut vouloir acheter: Clients kurdes du supermarché Niazi de Dohokproduits alimentaires, vêtements, gadgets, bijoux, télévisions et hi-fi, etc. C’est le plus grand supermarché de tout l’Irak, certainement le mieux achalandé; et ses clients -- le personnel des Nations Unies et des ONG , mais aussi beaucoup de Kurdes -- viennent de loin, de Bagdad et de Mossoul, et même de Turquie... Il soutient la comparaison avec les grandes surfaces de Turquie et avec un supermarché d’une grande ville de province européenne...  Au total, Haji Mashoud et ses partenaires ont investi 2,6 millions de dollars (environ 20 millions de Francs);  la moitié de cette somme provient de la trésorerie du gouvernement kurde d’Erbil qui entend ainsi encourager les investisseurs privés kurdes. Haji Mashoud passe ses journées et ses soirées dans son supermarché -- on se demande quand il a le temps de voir ses trois femmes -- mais il pense déjà au parc de loisirs qu’il va construire derrière le supermarché. Et aux deux autres supermarchés qu’il va construire à Erbil et Zakho...

Les bienfaits de résolution 986

Enfants dans le camp de transit de TanahiHaji Mashoud n’est pas le seul homme d’affaires kurde à investir au Kurdistan irakien, cette entité sans statut juridique international: à Dohok même, Najib Yagirer et Abdoulla Ozger, deux Kurdes de Turquie, ont investi un million de dollars dans le grand hôtel “Jiyan”, toujours en partenariat avec le gouvernement kurde d’Erbil.  A Erbil, ce sont des Kurdes émigrés en Suède qui ont investi sept millions de dollars dans le grand hôtel “Chwar Chira”... D’autres Kurdes de la diaspora vivant aux Etats-Unis ou en Espagne pensent également investir des sommes considérables dans des élevages de poulets, des hôtels ou des usines de chaussures ou de portes et fenêtres. “Je ne peux pas nier que c’est un coup de poker”, avoue l’un d’eux à la fin d’une longue soirée au bar du “Jiyan”,  “mais je suis convaincu que Saddam Hussain réfléchira vingt fois avant d’envahir à nouveau le Kurdistan”... 

Ces investissements -- et l’optimisme sur l’avenir du pays qu’ils reflètent -- sont un phénomène nouveau au Kurdistan irakien. Mais ces investissements privés ne représentent rien à côté des investissements publics massifs entrepris dans le cadre de l’application de la résolution 986 du Conseil de Sécurité des Nations Unies: depuis que les Nations Unies ont autorisé Bagdad à pomper et à exporter pratiquement autant de pétrole que ses installations pétrolières le permettent, en versant le produit de ces ventes dans des comptes supervisés par l’ONU pour l’achat de vivres, médicaments et équipements autorisés par le comité des sanctions, la part réservée à la “région kurde” -- 13 pour cent du total --  a fait des bonds gigantesques, dûs en partie à la hausse des cours du pétrole: de 260 millions de dollars pour les six premiers mois de 1997 (phase I), elle a atteint 1,2  milliard de dollars pour la  phase VII (décembre 1999-juin 2.000) et pourrait atteindre 1,3 milliard de dollars pour la phase (IX (décembre 2.000-juin 2.001) qui vient d’être approuvée par le gouvernement de Bagdad. Si on exclut les fonds réservés aux vivres et aux médicaments, il reste environ 900 millions de dollars pour des programmes de construction et réhabilitation d’écoles, hôpitaux, cliniques, d’adduction d’eau, de construction de routes, de logements pour les personnes déplacées, etc -- somme considérable, sur six mois, pour une population d’environ 3,3 millions d’habitants.

“On assiste à un bond énorme des fonds alloués dans le cadre de la résolution 986”, admet le Dr Shafik Qazzaz, ministre des affaires humanitaires du gouvernement d’Erbil, “mais après les ravages subis par le Kurdistan depuis 1974 (effondrement de la résistance kurde animée par le général Barzani), nous avons besoin de sommes considérables pour reconstruire notre pays”. “Au début ce programme a été considéré comme un programme d’urgence, personne n’imaginait qu’il durerait. Cette présence des Nations Unies est très importante, matériellement et psychologiquement”, ajoute Khosrow Moustafa, ministre des affaires humanitaires par intérim du gouvernement kurde rival de Souleimania, “c’est la première fois que l’on dépense beaucoup d’argent pour le bien-être du peuple kurde”.

Toutes les agences des Nations Unies (UNICEF, UNESCO, PNUD, PAM, Habitat, OMS, FAO, etc) sont à pied d’oeuvre pour réaliser ce qui restera sans doute, comme le souligne le Dr Shafik Qazzaz, “le plus grand programme humanitaire de l’histoire de l’organisation”.  Les experts d’organisations comme la FAO, souffrant chroniquement du manque de fonds, n’en reviennent pas: “Pour la phase I, nous disposions de 20 millions de dollars pour l’ensemble du Kurdistan, maintenant nous allons avoir un budget de 475 millions de dollars, c’est inimaginable”.... dit un de ces experts sous le couvert de l’anonymat, car théoriquement il n’a pas le droit de s’entretenir avec un journaliste entré “illégalement” au nord de l’Irak...

Le Kurdistan est un énorme chantier

Le résultat, c’est que le Kurdistan est un immense chantier: non seulement des écoles et des cliniques sont construites, mais partout surgissent de nouveaux villages, reconstruits à l’emplacement des anciens villagés rasés par les troupes de Saddam Hussain: Nechirvan Ahmed, l’énergique gouverneur du Badinan, montre fièrement dans son bureau de Dohok les plans des nouveaux villages qui vont être construits par Habitat: doté d’une clinique vétérinaire, d’une station agricole, d’écoles primaires et secondaires, chacun de ces coquets villages qui ne détonneraient pas en Suisse coûtera 2,5 millions de dollars pour deux cents familles...  “Les Nations Unies ont donné leur feu vert pour commencer la construction de dix de ces villages”, annonce fièrement Nechirvan Ahmed, qui jongle avec les millions de dollars en énumérant les autres projets qui devraient démarrer dans les prochains mois: un chantier d’adduction de l’eau de la rivière Khabour jusqu’à Dohok avec la construction d’un canal de 50 kilomètres qui traversera une montagne: 50 millions de dollars. La construction de la route reliant Amadia à KaniMasi, à travers la chaîne de montagne Matin, s’élevant à plus de 3.000 mètres, est presque achevée. Cette route qui reliera Amadia à la Turquie (le second tronçon de la route est déjà construit) permettra de désenclaver Amadia et le centre du Badinan. Des hôpitaux de 100 lits (le projet initial était de 250 lits) vont être construits à Akra, Dohok et Zakho. D’importants programmes de reboisement sont en cours de réalisation, et la FAO poursuit également des programmes d’irrigation et de repeuplement des lacs du Kurdistan en  poissons de diverses espèces... Des centrales électriques au fioul de 29 Mégawatts (25 millions de dollars chacune) ont été installées à Souleimania, Erbil et Dohok. De gros chantiers d’assaninissement (égoûts) vont être lancés à Soumeimania et à Erbil (150 millions de dollars!).  Partout des programmes de formation professionnelle et de “capacity building” sont en cours, et toutes les agences des Nations Unies (en particulier la FAO) procèdent à des achats massifs de véhicules 4x4 qui faisaient singulièrement défaut au Kurdistan...  Diana,  un gros village sur la route entre Erbil et Rouandouz, est devenu une ville avec la construction de plusieurs centaines de maisons pour les “personnes déplacées”, réfugiés kurdes revenus d’Iran ou chassés de Kirkouk...

Tous ces projets sont réalisés sous la supervision des Nations Unies, en coopération avec les gouvernements kurdes d’Erbil et de Souleimania -- c’est pratiquement le seul domaine dans lequel les deux administrations rivales kurdes coopèrent, dans le cadre de réunions de travail mensuelles avec les agences des Nations Unies, alternativement présidées par le ministre des affaires humanitaires d’Erbil et par celui de Souleimania. Ce sont les Nations Unies qui pilotent les projets et adjugent les marchés, mais ce sont les administrations kurdes qui soumettent les projets aux Nations Unies, et ce sont des entreprises kurdes qui les réalisent. Comme le souligne le responsable d’une des agences des Nations Unies au Kurdistan irakien, “si nous travaillons aussi bien, c’est que les autorités locales sont particulièrement soucieuses de profiter au maximum de ce programme”...

La mise en place d'une véritable administration

Parallèlement à la reconstruction physique du Kurdistan on observe la mise en place de structures administratives qui reflètent la volonté des responsables kurdes de créer une véritable administration, en recourant aux technologies et aux méthodes les plus modernes. A Erbil comme à Souleimania, les administrations kurdes ont mis en place des cellules spéciales pour gérer les projets de la 986. “C’est ma principale activité”, affirme Sami AbderRahman, vice-premier ministre du gouvernement d’Erbil, qui critique au passage la lourdeur de la “machine administrative” des Nations Unies: le PNUD et l’UNESCO sont particulièrement critiquées par les Kurdes, tandis que la FAO est unanimement considérée comme l’agence la plus efficace et la plus coopérative...

L’informatique est désormais présente dans toutes les administrations kurdes qui en exploitent les ressources: les deux gouvernements d’Erbil et de Souleimania sont en train de mettre sur pied une base de données administratives civiles,  en coopération avec l’université de Durham (GB). Le gouvernement d’Erbil a aussi informatisé la gestion des effectifs de ses “pechmergas”: les responsables du PDK peuvent désormais savoir en quelques minutes de combien d’hommes ils disposent dans chaque unité; ils peuvent suivre à chaque instant l’équipement (armes, munitions, uniformes)  remis à chaque combattant. Cette base de données, qui comporte également les photos des recrues, permet aussi d’empêcher un même individu de s’inscrire sous des noms légèrement différents dans des unités différentes -- et de toucher plusieurs fois une solde...

Créée il y a trois ans à l’initiative de Nechirvan Barzani, neveu de Massoud Barzani et premier ministre du gouvernement d’Erbil, l’école des forces spéciales de Zawita, près de Dohok, est une institution unique qui réalise la synthèse de la formation des écoles militaires classiques de l’armée irakienne et de l’expertise acquise sur le terrain de la guerilla par les combattants du PKK: son commandant, Aziz Ouaissi, est en effet un ancien membre du comité central du “Parti de la Liberté du Kurdistan”,  créé par Abdoulla Ocalan au début des années 1990 pour supplanter le PDK sur son propre terrain... Certains chefs de bataillon de ces forces spéciales sont aussi d’anciens combattants du PKK, comme Ararat, commandant du bataillon d’Atrouch, qui a passé sept ans avec la guerilla du PKK. Les généraux Hassan et AbderRahman, le colonel Hussein, anciens officiers supérieurs de l’armée irakienne, donc membres du parti Baas, ont participé à la guerre contre l’Iran, puis à l’invasion du Koweit. Aujourd’hui ils enseignent aux recrues de l’école spéciale de Zawita la tactique, la topographie, le combat de nuit, le réglage d’un tir de barrage d’artillerie, les méthodes de protection contre les armes chimiques et biologiques, etc. Aziz Ouaissi et ses anciens camarades du PKK enseignent l’art du camouflage et toutes ces techniques de la guerilla que le PKK sait utiliser à merveille, faisant l’admiration de ses adversaires du PDK. Composée uniquement de volontaires s’engageant pour une période de trois ans et demi, cette force spéciale comprend déjà plusieurs bataillons de 500 à 600 hommes issus de l’école de Zawita.

Parallèlement à cette école militaire spéciale, le gouvernement d’Erbil a créé en mars 1997 une Ecole Militaire classique, dirigée par le général Shehab Ahmed, lui aussi un ancien officier supérieur de l’armée irakienne, et un ancien baasiste. Fonctionnant sur le modèle des écoles militaires classiques, cette “académie militaire” de Zakho forme des promotions d’une centaine d’officiers qui obtiennent en deux ans le grade de sous-lieutenants... en suivant rigoureusement le programme des écoles militaires irakiennes. L’université d’Erbil est dirigée par Saadi Barzinji, un universitaire qui a été membre des instances supérieures du parti Baas...  Ces exemples illustrent la capacité assez remarquable de Massoud et Nechirvan Barzani d’utiliser le savoir faire et les talents d’individus qui, il n’y a pas si longtemps, étaient leurs adversaires les plus déterminés -- tout en les encadrant de façon suffisamment efficace pour les empêcher de nuire -- pour créer peu à peu les institutions d’un Etat kurde.

Un essor qui a ses revers

Mais cet essor sans précédent du Kurdistan irakien a aussi ses revers: la reconstruction entreprise grâce aux fonds de la résolution 986 n’est pas synonyme de développement -- pas encore, en tout cas: comme le souligne Kerim Ahmed, secrétaire général du nouveau parti communiste du Kurdistan, issu d’une rupture avec le parti communiste irakien, “il n’y a pas au Kurdistan d’activité économique, et 90 pour cent de la population active est sans emploi”. L’agriculture, la principale activité économique traditionnelle du Kurdistan,  est victime de la grave sécheresse qui frappe tout le Moyen-Orient depuis trois ans. Elle est aussi victime des effets pervers de la résolution 986: malgré toutes les démarches qu’ils ont faites auprès des responsables des Nations Unies, les dirigeants kurdes n’ont pas pu obtenir que l’ONU achète sur place les produits alimentaires qui sont distribués chaque mois aux 3,3 millions de Kurdes vivant dans la région kurde échappant à l’autorité de Bagdad par le Programme Alimentaire Mondial (PAM). La conséquence la plus immédiate de cette politique, c’est que la production des paysans kurdes ne trouve plus d’acheteurs sur place, et doit être écoulée à vil prix, ce qui décourage les agriculteurs les plus entreprenants.

La sécheresse a également affecté la production d’électricité: les retenues des barrages de Dokan et de Derbendikhan sont presque vides, et seule une turbine sur neuf fonctionne: des grandes villes comme Souleimania et Dohok ne disposent que de deux ou trois heures d’électricité par nuit, le reste -- pendant la journée -- étant fourni par des générateurs privés: il y a dans une ville comme Souleimania  280 gros générateurs fournissant de l’électricité à un quartier, sans compter des milliers de petits générateurs individuels. Erbil, la “capitale” du gouvernement de Massoud Barzani, est entièrement alimentée par des générateurs privés. “Plus de 1.500 petites entreprises privées d’Erbil sont condamnées à l’inactivité, faute d’énergie” , constate amèrement Jacoub Yusif Kanna,  un assyrien, ministre de l’industrie et de l’énergie du gouvernement d’Erbil,  “Celles qui fonctionnent ont recours à des générateurs. Résultat: nos produits sont plus chers que ceux qui sont fabriqués en Iran ou en Turquie, alors que nos salaires sont beaucoup plus faibles; c’est le coût élevé de l’électricité qui rend nos produits pas compétitifs”. 

Pour résoudre le problème de la pénurie d’électricité certains responsables proposent de raccorder le réseau kurde au réseau irakien -- et en particulier de relier Erbil au réseau de Mossoul -- en reconstruisant les lignes à haute tension qui ont été détruites au moment du soulèvement kurde de 1991 (des chefs de tribus kurdes ont vendu les câbles en Iran!). Mais certains dirigeants kurdes, parmi lesquels Sami AbderRahman, vice-premier ministre du gouvernement d’Erbil, s’y opposent en soutenant que le Kurdistan doit aussi affirmer son indépendance dans le domaine crucial de l’énergie, une indépendance qui ne sera pas réalisée avant six ou sept ans...

Les quelques usines existant au Kurdistan sont également victimes de la partition  de la zone kurde entre le PDK et l’UPK: “Nous avons quatre ou cinq grosses usines sur notre territoire”, explique Imad Ahmed, ministre de l’industrie du gouvernement de Souleimania (UPK), “mais nos produits sont interdits sur le territoire du PDK et aussi sur le reste du territoire irakien. Alors nous utilisons sur place le ciment de notre usine; quant aux cigarettes et aux textiles produits par nos usines, ils sont stockés dans des entrepôts, ou cédés à des revendeurs (qui les écoulent sur le marché de la contrebande)”. Imad Ahmed accuse également le PDK de ne pas laisser transiter les pièces détachées nécessaires à l’entretien de ses usines...

A part le métier de “pechmerga” -- il y a plusieurs dizaines de milliers d’hommes en armes dans les milices des divers partis politiques kurdes -- il n’existe aujourd’hui finalement qu’un autre métier au Kurdistan, celui de contrebandier. A une petite échelle, comme ces contrebandiers qui font de la contrebande de tapis ou de cigarettes à la frontière avec l’Iran, ou à grande échelle. Certains sont des gamins d’une dizaine d’années, comme les héros du film “Un temps pour l’ivresse des chevaux”: à Haj Omran, ils passent la frontière à quelques centaines de mètres du poste officiel en escaladant la montagne à cheval en transportant quelques tapis ou cartons de cigarettes; ils gagnent 250 dinars par jour (une douzaine de dollars), une belle somme au Kurdistan. Mais comme le fait remarquer un habitant du village, ils ne deviennent jamais riches car après avoir réussi à passer la frontière deux ou trois jours de suite, ils se font ensuite arrêter par une patrouille de l’armée iranienne et se font confisquer toute leur charge...

Lazgin Agha, lui, a fait fortune dans la contrebande à grande échelle, un métier très honorable au Kurdistan. Ce chef d’une des grandes tribus kurdes, les Doski, a été membre du parlement irakien dans les années 1980: c’était donc un “collaborateur”. Tardivement rallié à la résistance kurde, il a été récompensé en se voyant attribuer le poste de “conseiller aux affaires tribales” de Massoud Barzani... et en obtenant une part du lucratif marché de la contrebande des cigarettes. Lazgin Agha achetait dans la zone franche de Mersin (Turquie) des cigarettes Rothman de fabrication britannique qu’il acheminait jusqu’au Kurdistan où il  les sous-traitait à des détaillants qui les revendaient en Iran, en Irak et... en Turquie. Lazgin Agha traitait en gros, une dizaine de conteneurs par mois, environ une dizaine de millions de cigarettes par conteneur. Il reste discret sur ses marges. Il a arrêté en 1996, pour se lancer dans le négoce du fioul avec la Turquie. Acheté environ 20 dollars la tonne à Mossoul, le fioul est revendu 22 dollars en Turquie, ce qui lui assure une marge de 2 dollars la tonne; c’est une marge nette, car les frais de transport sont à la charge des clients turcs. Lazgin Agha estime avoir négocié environ 25.000 tonnes, ce qui représenterait quelque 50.000 dollars de marge.... Aujourd’hui il envisage de se lancer dans la sous-traitance de marchés dans le cadre de la résolution 986 de l’ONU. Et il traite d’autres affaires dont il n’a pas le temps de parler. Prospère, Lazgin Agha est un père de famille comblé: il va marier dans quelques jours Metin, 28 ans, un de ses fils qui vit en Allemagne. Que fait Metin en Allemagne: il travaille dans un supermarché comme “détective”. En fait comme surveillant. Que fait le fils d’un grand chef de tribu kurde à un  tel endroit? Il assure l’avenir de la famille. Comme l’explique Lazgin Agha, “il va bientôt obtenir la nationalité allemande.... Nous ne sommes pas sûrs de notre avenir: nous sommes enfermés entre quatre murs. Si nos ennemis ferment le poste douanier d’Ibrahim Khalil, qu’allons nous manger? Si l’armée irakienne décide de reprendre Dohok, elle sera là en deux heures... Il est donc important, conclut Lazgin Agha, d’avoir quelqu’un en Europe si quelque chose arrivait: la vie, c’est plus précieux que tout l’argent du monde”.

Traditionnellement assez égalitaire, la société kurde irakienne est profondément secouée par l’apparition d’une nouvelle classe d’affairistes -- entrepreneurs, négociants, trafiquants -- qui réalisent en peu de temps des fortunes considérables tandis que la plupart des gens s’enfoncent dans la misère. Jusqu’à ces dernières années le chef de tribu était certainement beaucoup plus riche que les paysans de sa tribu, mais finalement il vivait à peu près comme eux, et il devait utiliser sa fortune pour pourvoir aux besoins élémentaires des membres de sa tribu. Cette solidarité a aujourd’hui disparu, et les “nouveaux riches” du Kurdistan étalent leur fortune avec une ostentation qui frôle l’impudence: à Zakho et Dohok notamment, mais aussi à Erbil, des affairistes roulent au volant de Mercedes flambant neuves et construisent de véritables petits palais d’un luxe tapageur: décorés avec du marbre importé de Turquie ou de plus loin, ces manoirs construits le long du boulevard  d’Amadia choquent même les plus fidèles partisans de Massoud Barzani: “Ce n’est peut-être pas encore le moment de construire de telles maisons”, reconnaît un de ses proches. “Les gens croient que je gagne beaucoup d’argent, mais je ne suis pas propriétaire de ma maison, et la voiture que je conduis appartient au parti”, dit un cadre supérieur du PDK qui s’interroge sur certaines fortunes subites: “comment ces gens peuvent-ils acheter des voitures aussi chères et construire des maisons aussi luxueuses”?

La corruption: un sujet tabou

Sujet tabou, la corruption est aujourd’hui omniprésente. Nechirvan Ahmed, le gouverneur de Dohok, qui aurait été nommé à ce poste par Nechirvan Barzani pour mettre un peu d’ordre dans la maison, sursaute en entendant prononcer ce mot: “Je ne dis pas qu’il n’y a pas du tout de corruption”, affirme-t-il catégoriquement, “mais quand j’en vois, j’interviens”...  En fait, il est difficile de travailler pour une agence des Nations Unies ou pour une ONG sans être “agréé” par le ministre responsable du secteur, et peu de marchés sont attribués sans ristourne... Même à l’université on ne peut s’inscrire en maîtrise sans être membre du parti au pouvoir dans le secteur. On raconte à Souleimania l’histoire de ce responsable militaire qui payait des soldes à 60 pechmergas de sa garde qui n’existaient que...sur le papier. Et à Erbil, l’histoire de ce ministre qui fait acheter un véhicule 4x4 par son ministère et la fait revendre... pour l’acheter d”occasion” à titre privé, et la louer à une ONG au prix fort.  Cette corruption des responsables des partis et des membres du parlement kurde est tellement  généralisée qu’elle provoque une désaffection dangereuse vis à vis des grands partis kurdes: “Certains de nos dirigeants vivent dans de grandes maisons avec de nombreux serviteurs, ils conduisent de grosses voitures et dépensent beaucoup d’argent. Il est clair que le sort de la population les proccupe peu: ils ont des passeports étrangers et si Saddam Hussain revient ils pourront partir à l’étranger. Mais les gens le savent, et ils ne se battront pas pour eux”, constate amèrement un fonctionnaire kurde qui ne fait pas partie de l’opposition....

Il y a au moins trois catégories de “personnes déplacées” au Kurdistan irakien. Certaines sont victimes des “purifications politiques”: ce sont, dans les zones contrôlées par le PDK, des familles soupçonnées d’avoir des liens avec l’UPK. Inversement, dans les zones contrôlées par l’UPK, ce sont  des familles soupçonnées d’être proches du PDK. Les unes comme les autres sont parties de chez elles, abandonnant tout sur place, et se sont réfugiées “de l’autre côté”, soit spontanément, chassées par une crainte paranoiaque, soit après avoir été victimes de menaces, d’arrestations et de mauvais traitements. Ils sont au total environ 150.000 à vivre dans des abris de fortune, dans des conditions souvent scandaleuses, depuis 1996 ou 1997, époque des grands affrontements entre le PDK et l’UPK. D’autres “personnes déplacées” sont des familles kurdes qui vivaient à l’origine dans des zones stratégiques contrôlées par Bagdad -- en particulier à Kirkouk, mais aussi à Khanakin et près de Chemchemal -- et que le régime irakien chasse systématiquement de chez elles dans le cadre de campagnes d”arabisation”;  les Nations Unies, débordées par l’afflux de ces nouveaux déplacés -- 60.000 en deux ans -- ont récemment protesté auprès de Bagdad contre l’intensification de ces déportations. La dernière catégorie de “personnes déplacées” est composée de plusieurs milliers de réfugiés kurdes revenant d’Iran, et qui doivent attendre dans des camps de transit que leurs villages soient reconstruits...

Ces personnes déplacées vivent souvent dans des conditions scandaleuses: le camp du “bureau politique”, à Erbil, a été installé dans les locaux de l’ancien bureau politique de l’UPK, pillés par les partisans du PDK en août 1996 quand l’armée irakienne les a aidés à chasser les pechmergas de l’UPK de Jelal Talabani de la capitale du Kurdistan. A l’origine ces bâtiments étaient des locaux del’armée irakienne. Pillés deux fois, ils sont aujourd’hui dans un état de délabrement indescriptible et squattés par mille quatre cents familles de déplacés originaires de Souleimania ou de Kirkouk. Laalia, son mari, un pechmerga, leurs sept filles et un fils vivent dans une grande pièce de cette ancienne caserne, une véritable cave, sans aucune ouverture sur l’extérieur. Un petit appendice construit de bric et de broc  à l’entrée fait fonction de cuisine. Survivant grâce aux distributions de vivres de la 986 et aux 600 dinars de salaire du mari pechmerga, cette famille vit ainsi dans ce trou à rat depuis 1996. Les filles ne vont pas  à l’école pour pouvoir aider leur mère.

Un peu plus loin, Latif Abdalla, 33 ans, sa femme Kurdistan et leurs quatre jeunes enfants vivent dans une petite pièce étonnante, toute carrelée de blanc, également sans ouverture sur l’extérieur, faisant sans doute partie des anciens sanitaires de la caserne. Originaire de Kirkouk, Latif a été expulsé de sa maison par l’armée irakienne en 1991 après le soulèvement des Kurdes. Devenu pechmerga dans les services de sécurité du PDK, il touche un salaire de 600 dinars, et vit lui aussi grâce aux distributions de vivres des Nations Unies. Les deux filles aînées, Jiyan, 15 ans, et Rezan, 13 ans, ne vont pas à l’école, faute d’argent pour acheter vêtements, chaussures, et les diverses fournitures  scolaires nécessaires. Shirwan, un fils de 9 ans, va à l’école primaire le matin et vend des bonbons dans la rue l’après midi, gagnant ainsi 7 à 8 dinars par jour. Le quatrième enfant n’a que quelques mois... Comme la plupart des familles qui vivent au “bureau politique” Latif a l’impression d’être abandonné par tout le monde: “Quand un homme est pauvre”, explique-t-il, désabusé, “personne ne s’intéresse à lui”...  Et quand on lui demande quel futur il envisage pour ses enfants il répond avec ces mots terribles: “Rien... je ne peux rien faire pour moi, et je ne peux rien faire pour eux”.  Envisage-t-il de partir travailler en Europe? “Si j’étais riche, j’essaierais, répond-il, mais les gens riches ne vivent pas ici”... Tous les jours, experts des Nations Unies, responsables politiques et hommes d’affaires kurdes passent à vive allure au volant de leurs 4x4 ou de leur Mercedes  le long du mur d’enceinte du camp du “bureau politique”, passage obligatoire sur la route qui mène d’Erbil à AïnKawa, le quartier chrétien d’Erbil où sont installées les agences de l’ONU et la plupart des ONG.  Mais qui s’est jamais arrêté et a fait un détour derrière ce mur pour aller écouter les plaintes de tous ces misérables? Ils sont partout,  en plein centre d’Erbil, à côté de la place François Mitterrand, mais aussi à quelques kilomètres de la ville, dans le camp de Beneslawa, une agglomération nouvelle, un immense taudis où vivent des gens désoeuvrés et sans espoir. Et aussi à Souleimania, affichant insolemment en plein centre ville leur présence et leur misère sans que personne ne s’en préoccupe, apparemment. Plus de 150.000 de ces déplacés ont été chassés de chez eux par les luttes internes entre le PDK et l’UPK.  Leur sort tragique pourrait être réglé par un accord entre les deux principaux partis kurdes. A l’heure actuelle personne ne sait si le récent rapprochement entre le PDK et l’UPK durera assez longtemps pour permettre une solution de ce tragique problème...

(Al Wasat, 22avril 2001, Internazionale, 8 Juin 2001)

 

 

 

 

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