CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

www.Chris-Kutschera.com


Rachid Mimouni: Analyse clinique d'une dictature

Sommaire

AFRIQUE

AMERIQUE

ASIE

EUROPE

FRANCE

KURDISTAN

MOYEN-ORIENT

ARCHIVES PHOTOS

 

Galerie Photos

Madone biafraise

Biafra

Banc de sable

Iles Dalak, Erythrée

pilot

Pilote de chasse, Erythrée

 

Livre Noir

 

Q : Comment le fils de paysans pauvres est-il devenu un écrivain ? Y-a-t-il eu un hasard bénéfique ?

Rachid Mimouni: J’ai eu la chance que mon père tienne à m’envoyer à l’école, à l’école française, je tiens à le préciser, ce qui n’était pas évident à l’époque. Les enfants d’Algériens n’allaient pas à l’école… Et il tenait à ce que je reste à l’école, à ce que je puisse poursuivre mon cursus normal.

Q : Pourquoi ?

Peut-être parce qu’il avait une espèce de revanche à prendre sur le fait que lui-même était totalement analphabète. Par son propre père, il a été mis au travail très tôt, il s’est rendu compte de la difficulté de vivre en faisant des travaux manuels.

Et s’est dit je souhaiterais réserver à mon fils -- je suis le seul garçon -- il voulait me préparer un avenir meilleur…

Q : Pourquoi une école française ?

Il n’existait à l’époque que l’école français. Il se trouve que je suis né (en 1945) dans un petit village de la colonisation, très typiquement colonial, Boudouaou, plus connu sous son nom d’Alma. A l’époque il n’y avait qu’une école française. Quelques années plus tard, on a créé une école coranique. Mais très vite le directeur de l’école… Nous étions quelques uns à faire en même temps l’école français et l’école coranique : nous étions mal vus des deux côtés.

C’était vraiment le village de colonisation, totalement créé par les colons, environ en 1870. Nous habitions dans les quartiers pauvres de la ville. Il n’y avait pas auparavant de concentration d’habitants. Le village de colonisation se définit d’abord par les deux grands édifices qu’il possède : d’un côté, l’église, en face, toujours au centre, la mairie. Les deux grands édifices qu’on retrouve toujours dans les villages décolonisation et au centre du village. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu deux grands apports d’émigrés. Les colons d’un côté, qui avançaient derrière l’armée française, qui s’installaient là où ils pouvaient prendre des terres. Et eux ils étaient des gens très religieux, donc le premier édifice qu’ils commençaient à construire, c’était l’église.

Et beaucoup plus tard, vers 1880, après la montée du laïcisme en France, des exilés, dont la première préoccupation était de construire la mairie, parce que c’était le lieu laïque par excellence. Ces gens-là ne sont pas devenus des colons mais ont travaillé dans l’administration ; par exemple l’enseignement était totalement tenu par eux.

Ca explique la typologie de ces villages de colonisation, à moitié des gens laïques qui ne fréquentaient jamais l’église, l’autre côté, les colons, qui eux étaient religieux.

Q : Donc votre père a voulu vous donner cette chance ?

Il était analphabète… Il n’y avait pas un livre chez nous.

Q : A quel moment y-a-t-il eu un déclic, quand le fils de petit paysan s’est-il intéressé aux livres, à la littérature, à l’écriture ?

Je pense que cela devait être vers la 4 eme. Cela a correspondu au fait qu’à ce moment là je commençais à maîtriser un peu la langue française, auparavant je parlais Arabe. Grâce à l’enseignement, j’ai pu accéder à la littérature. C’est à ce moment là que j’ai commencé à lire les grands classiques de la littérature française, et universelle. Cette envie est née comme ça, parce que dès le début j’adorais la littérature… Et j’ai continué à le faire.

Q : Donc vous avez découvert les livres. Un milieu tout à fait étranger par rapport à votre milieu familial. A quel moment avez vous dit "Moi, j’aimerais écrire"… Aimer les livres, c’est une chose, écrire

C’est vrai, le livre était totalement étranger. Dans la maison de mes parents il n’y avait pas un livre, sinon les quelques ouvrages scolaires que j’amenais. En dehors de cela, pas un livre… Si bien qu’aujourd’hui mon père, quand il vient me voir, il regarde la bibliothèque. Il est très étonné de voir qu’on peut vivre dans cet univers de livres. Pour lui, c’est un monde qui lui est totalement fermé. Il a donc une espèce d’incompréhension, d’un côté. Mais aussi d’admiration qu’on puisse passer sa vie uniquement à regarder des pages écrites…

Q : Le premier livre qui vous a émerveillé ?

C’était le Grand Meaulnes. C’est le livre qui m’a le plus marqué à cette période là.

La littérature arabe, je n’y avais pas accès à cette époque là. Je parlais l’arabe bien sûr, je savais l’écrire, mais je n’avais pas une connaissance de la langue arabe suffisante pour accéder à la littérature. A l’époque, c’était toujours la période coloniale, dans mon lycée, on nous enseignait d’abord l’anglais comme première langue étrangère, et l’Arabe comme deuxième langue. Alors que c’est ma langue maternelle. Ca veut dire que même en nombre d’heures j’avais moins d’heures d’arabe que d’anglais. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai étudié l’arabe en cours du soir, pour pouvoir… Je travaillais, j’enseignais dans un institut, je m’étais entendu avec quelqu’un qui étudiait l’arabe, c’était des cours particuliers, le soir…

Q : Le Grand Meaulnes, c’était un monde extraordinaire pour des petits Français, mais pour vous cela devait être un monde de rêves fabuleux ?

Le roman est fascinant… Cette atmosphère de mystère… C’était un monde auquel on accédait lentement à travers des extraits de textes qu’on avait dans nos livres. C’était un monde auquel je n’accédais que par la littérature. Je peux dire que j’imaginais, je voyais, je me représentais… D’ailleurs, quand je suis venu la première fois à Paris, j’avais l’étrange impression d’être dans une ville que je connais, je n’y avais jamais mis les pieds, mais par le biais de la littérature, j’y avais accédé. Je vois le parc Monceau, le jardin du Luxembourg… J’avais beaucoup lu sur ce monde que je n’avais jamais vu. Je l’approchais par la littérature. Si bien que quand je le voyais réellement, il me paraissait familier.

Q : Vous êtes rentré dans ce monde imaginaire… Est-ce qu’un jour vous avez dit "Je veux écrire" ?

Pas vraiment. Ca n’est pas venu comme ça. Cela a été insidieux. Lentement, je m’imprégnais des écrivains pour lesquels j’avais une immense admiration. C’était la période où je pensais que tous les écrivains que l’on retrouvait dans les livres étaient tous morts. Il m’était à cette époque là difficile d’imaginer qu’un écrivain soit encore vivant.

C’est venu très lentement. J’ai commencé à gribouiller des textes, comme on peut le faire à cet âge là, vers 13-14 ans. Je les ai encore ces textes, mais ils sont très mauvais. Et puis cela a continué comme cela. Un peu plus tard, vers l’âge de 19 ans, j’ai publié mes premiers textes, quelques nouvelles.

Q : Comment réagissait votre père ?

Je le faisais encore en secret. Quand mes premières nouvelles sont sorties, mon père ne le savait pas. Je les ai publiées dans une revue algérienne, juste après l’indépendance.

Q : Ces années de la fin de la guerre, vous les avez regardées en spectateur, ou en acteur ?

Quand la guerre d’Algérie a commencé, j’avais 9 ans. Elle s’est achevée, j’avais 16 ans. Donc j’étais un enfant, puis un adolescent…. Cela m’a terriblement marqué. Je n’ai pas été un acteur… C’est quelque chose qui a marqué terriblement mon enfance, parce que c’était une guerre spéciale. Ce n’était pas la guerre d’un pays, d’une armée, contre une autre armée. Des batailles qui peuvent se dérouler en rase campagne. C’était… Il y avait une présence extrêmement importante de l’armée partout. Je me rappelle, pour aller à mon lycée, en bus, à dix kilomètres, il y avait trois contrôles de l’armée. Et même à un enfant comme moi on lui fouillait son cartable, on lui demandait ses pièces d’identité.

Par la suite, notre quartier a été rasé, et on nous a mis dans un camp de regroupement parce qu’on soupçonnait certains de nos pères d’abriter des maquisards du FLN. Ce qui était vrai d’ailleurs. C’était un truc affreux. J’ai vécu les deux dernières années de la guerre… On nous avait donné très exactement 24 heures pour déménager, et aller construire une maison là-bas. Ce camp de regroupement était un terrain vague. Il fallait construire des masures en roseau, c’est là dedans que nous avons vécu deux ans.

Q : Beaucoup d’écrivains se sont concentrés sur cette période. Vous même vous avez tiré un trait sur cette période, vous vous intéressez à autre chose, vos livres ne portent pas

Moi, je parle des problèmes de l’Algérie actuelle, moderne. D’abord parce que nos aînés ont écrit sur cette période, sur cette guerre d’Algérie. Tout en continuant de penser que c’est une page très glorieuse de l’histoire de l’Algérie, je considère qu’il fallait parler des préoccupations actuelles des gens, plutôt que de continuer à chanter cette mélopée.

Q : Le personnage d’une Peine à vivre, le dictateur... Manifestement, on retrouve dans beaucoup de vos livres le thème du personnage qui détient une certaine autorité, et en abuse. Maintenant, pourquoi le dictateur ?

Il faut bien se rendre à l’évidence qu’effectivement ce thème du pouvoir est très présent dans mes écrits, parce que j’estime -- et le dictature le dit à un moment donné -- le pouvoir est une maladie. C’est quelque chose qu’il faut essayer de réduire à sa plus simple expression. Moins les gens détiennent le pouvoir, mieux c’est pour les citoyens.

Q : Comment êtes-vous arrivé à cette conclusion ? est-ce que vous même vous avez souffert de gens qui avaient trop de pouvoir ? D’où vous vient cette

Je crois que je ne suis pas le premier ! On a toujours dit depuis longtemps que le pouvoir pervertit. Je n’ai pas du tout, dans ma carrière, ni dans ma famille, eu à subir une forme de tyrannie ni d’oppression. Mais je considère, c’est une conviction à moi, que le pouvoir est un mal, et qu’il faut mettre en place des systèmes -- un pouvoir démocratique -- et à l’intérieur même d’un pouvoir démocratique, partager le pouvoir, ne pas le laisser aux mains d’une seule personne ou d’un groupe de personnes. Je crois que plus il y a de centres de pouvoirs autonomes les uns par rapport aux autres, mieux la démocratie se porte.

Q : Votre dictateur… Vous avez pensé à un certain nombre de dictateurs connus… Staline, Amine dada… Avez-vous pensé à des dictateurs arabes en particulier ?

Bien sûr…. Il est certain que ce dictateur tire ses traits d’un certain nombre de tyrans qui ont existé, qui sont toujours… Ce dictateur a les insomnies de Staline, il a la panse d’Idi Amine, il a la moustache de Boumediène ou celle de Saddam Hussein, il a la grossièreté de langage du syrien Assad, quand il n’y a pas de micro… Ceux là plus particulièrement…

Q : Pourquoi est-il un peu désincarné ? Il n’a pas une tête de dictateur arabe. Pourquoi ?

Ma première idée, c’est de dénoncer les dictatures à travers le monde. Nous savons tous qu’elles sont encore très nombreuses dans les pays du Tiers Monde. Je suis certain que si je l’avais localisé dans un pays donné, cela aurait posé des problèmes… d’abord techniques… On ne peut pas… puisque je parle d’un chef d’Etat, si je le localise en Algérie, on pense aux chefs d’Etat, à un des chefs d’Etat qui ont dirigé l’Algérie. Or ce personnage, bien qu’ayant emprunté des traits à un certain nombre de dictateurs ayant existé, il n'est pas Boumediène, il n’est pas Staline, il n’est pas Amine Dada, il n’est pas Saddam Hussein.

J’aurais parfaitement pu le situer en Algérie, si le niveau du pouvoir qu’il exerce, ce tyran là, était plus bas, s’il s’agissait d’un directeur d’entreprise, ou d’un maire, cela aurait pu se faire… Mais à ce niveau là, techniquement, cela aurait été impossible, parce que les gens auraient dit "Non, ça n’est pas vrai, il ne ressemble pas à celui qui a existé"…

Q : D’autres raisons ?

Le premier élément, c’est que je voulais dénoncer toutes les dictatures, et pas seulement celle qui a existé en Algérie. J’avais peur que si je le situe en Algérie on dise "Oh les pauvres Algériens, c’est bien malheureux pour eux", en oubliant qu’il en existe bien d’autres. Aussi le fait que ça m’est venu comme ça, au départ le dictateur était dans un pays sans nom.

Q : Vous le présentez comme quelqu’un qui a des comptes à régler avec la société, une revanche à prendre… quelqu’un issu d’un milieu assez misérable… Quand on entend tout ça, est-ce que finalement il n’est pas justifié, mais expliqué. Est-ce que vraiment les dictateurs sont des gens qui ont des raisons logiques d’être dictateurs ?

Ils ont des raisons. Ce que j’ai voulu faire, c’est expliquer pourquoi il devient un tyran. Ce n’est pas du tout une tentative de justification. C’est vrai que quand on prend un dictateur, ce sont la plupart du temps des gens qui viennent de milieux très défavorisés et ont des comptes à régler avec leur passé ou avec leur milieu d’origine -- à l’exception des monarchies, qui elles aussi sont des formes de dictature, mais c’est un autre problème.

Prenez Nasser, sans être extrêmement misérable, son père était un tout petit fonctionnaire qui vivait très misérablement. Sadate était un paysan né au bord du Nil.

Les dictateurs sont souvent des pauvres types pour qui le pouvoir est une revanche. Mais un jour, ils réalisent que cette revanche est totalement illusoire et ils commettent une faute. Mon dictateur a succombé à l’amour -- peut-être le seul sentiment capable de détruire le pouvoir.

Q : Pour cette analyse clinique du système dictatorial, est-ce que vous avez réuni une documentation ? Avez vous fouillé dans la vie de Sadate, Nasser, Boumediène, avez vous fouillé dans la vie des dictateurs ?

Oui, parce que cette histoire des dictateurs m’a toujours intéressé. Je l’avais même lue auparavant, avant d’avoir l’idée d’écrire ce livre. Je me suis documenté pour reprendre des éléments précis. Dans le livre, le maréchalissime sort parfois en voiture dans la ville, et dès qu’il voit une belle femme, il la fait monter pour coucher avec elle. C’est un détail tout à fait vrai tiré de la vie de Beria. Beria faisait ça le soir quand il avait fini de travailler… Il sortait dans la rue avec sa voiture, et quand il voyait une belle femme, il l’emmenait chez lui.

Il y a aussi beaucoup d’autres détails. L’histoire de l’enlèvement de cette fille qu’il aime a tout à fait existé. J’ai complètement transformé les circonstances, mais cela a existé en Algérie il y a 20 ans, en 1970… Comme je n’avais pas à faire un essai…

Q : Quelles ont été les premières réactions en Algérie ?

Bien sûr les Algériens vont décrypter les indices. Il y en a au moins un qui va leur permettre d’identifier -- de penser à Boumediène. C’est que le maréchalissime, quand il prend le pouvoir par un coup de force, son secrétaire général lui dit "Comment va-t-on appeler ce coup d’Etat" ? Le maréchalissime n’avait aucune idée, "c’était un coup d’Etat, j’ai pris le pouvoir, je n’ai pas besoin d’appeler ça comme ça". L’autre lui dit "Non, il faut quand même se justifier aux yeux de l’opinion nationale et internationale, on va appeler ça un "redressement révolutionnaire" -- Et comme vous le savez, quand Boumediène est venu au pouvoir, il a appelé ça un redressement révolutionnaire, donc les Algériens vont faire la chasse aux indices qui peuvent identifier l’Algérie... Il y en a beaucoup ? Non, quelques uns. Cinq ou six. A chaque fois, ça marche avec l’Algérie, c’est un pays au bord de la mer, un pays qui a des ruines romaines, qui produit du pétrole… Mais il y a de nombreux pays qui remplissent ces conditions.

Q : Qu’est-ce qui a changé pour un écrivain engagé en Algérie aujourd’hui ?

C’est très différent. Deux choses essentielles ont changé. Nous ne sommes plus surveillés par la police. C’est quand même une grande nouveauté. Avant 1988, j’étais régulièrement convoqué à la police, ce n’est jamais très amusant ces histoires là. Chaque fois que je faisais une conférence, le lendemain j’étais convoqué. A la fin, au lieu de répondre à leurs questions, je leur donnais le texte de la conférence.

En ce qui concerne mes livres, ils ont d’abord été interdits. Les premiers -- Le Fleuve détourné et Tombéza. On a même été jusqu’à interdire la presse française qui en faisait des critiques. Quand le Monde parlait du Fleuve détourné, il ne rentrait pas en Algérie.

Mes livres, surtout les premiers, ont provoqué des enquêtes des services de police, ils interrogeaient les gens de mon entourage, mes amis, l’institut où je travaillais. C’est très amusant de voir quel est le contenu de l’enquête, j’essaie de le montrer dans une peine à vivre. Les gens du pouvoir n’ont aucune sensibilité à la culture. La culture pour eux, c’est absolument inconsistant, ça n’existe pas, il n’y a de réalité que dans le pouvoir. Vous avez pu constater dans ce roman qu’à un moment donné le maréchalissime convoque tous les peintres qui existent encore dans le pays, c’est pas parce qu’il s'intéresse à la peinture, c’est parce qu’il recherche une femme, et il veut qu’on lui fasse le portrait le plus fidèle possible de cette femme. Il cherche à retrouver un visage, il a une idée très claire, il veut le visage de cette femme là pour en faire une photographie et pour la donner à ses agents pour qu’ils aillent la rechercher. Voilà l’idée qu’il se fait du peintre, c’est à dire que ce sont des gens qui savent dessiner de la façon la plus précise possible. Et donc il va les utiliser dans ce sens là. Leur production en tant qu’art, il y est totalement fermé, il ne sait pas ce que c’est.

Pour en revenir au propos de ces enquêtes qui ont été faites sur moi au moment de la sortie du Fleuve détourné, les policiers qui interrogeaient les gens, ils voulaient savoir

1) si j’avais, moi ou mon père, des terres qui avaient été nationalisées pendant la réforme agraire. Ils voulaient savoir si nous avions une usine qui aurait été nationalisée. Ils voulaient savoir si nous étions proches d’un des grands opposants politiques qui à l’époque étaient tous en exil, ou emprisonnés. Pour eux, si j’ai écrit un livre aussi contestataire, c’est que j’ai un compte à régler personnel avec les gens du pouvoir.

Ils cherchaient une raison… Pour eux, écrire un livre, faire de la littérature, n’est pas compréhensible. J’étais un citoyen comme un autre, il n’y avait pas de dossier sur moi.

Deuxième élément, il n’y a plus de censure en Algérie, on peut écrire ce qu’on veut, là où on veut. Très récemment, j’ai écrit un article très méchant, à la limite de l’insulte, contre le gouvernement, pratiquement j’insulte le gouvernement, bon, c’est passé. Avant, d’abord jamais cet article ne serait sorti, et s’il était sorti, j’aurais passé quelques jours en tôle.

Un autre exemple. Vous ne connaissez que les livres qui sont sortis en France. Mais avant, j’avais publié deux livres, deux romans, en Algérie. Le premier est passé sans problème, c’est un roman que j’ai écrit à l’âge de 20 ans, assez imparfait, parce qu’il n’y avait pas de contenu critique dedans. Mais j’ai publié un deuxième livre, "Une paix à vivre", qui lui a eu de très sérieux problèmes avec la censure. En fait, j’ai négocié avec la censure pendant 6 mois. Parce que dans certains chapitres de ce roman je parlais du coup d’Etat de Boumediène, je racontais l’histoire d’un groupe de lycéens qui sortaient dans la rue pour protester contre le coup d’Etat -- ils ont été pris, emprisonnés. C’est un peu autobiographique, puisque j’étais parmi ces lycéens sortis dans la rue.

Il était hors de question de laisser tout ce passage. Il y avait m^me une censure, je dirais littéraire. Quand le personnage disait "Merde", on disait "Non, c’est beaucoup trop grossier, on ne peut pas publier ça, est-ce que vous pouvez le changer par un mot moins fort".

Il y avait autre chose… A un certain moment, je montrais le président -- après avoir parlé du coup d’Etat -- je le montrais dans un truc pas très sérieux, il faisait des bêtises… Par exemple, il venait assister à une pièce de théâtre, pour montrer qu’il s’intéressait à… (la culture) et il la quittait en milieu de pièce. dans ce système, dans toute la salle, il n’y a que des officiels et des agents de sécurité. Quand il s’en va, tout le monde s’en va avec lui -- il n’y a pas de public -- je traitais avec un peu de dérision ce genre de comportement. Le censeur me disait "Est-ce que -- je veux bien, c’est vrai -- mais d’une façon générale est-ce qu’on peut donner cette image d’un chef d’Etat ? Il y a des moments où il est sérieux. Pourquoi est-ce que vous ne contrebalancez pas en mettant un passage bien. A mon avis, c’est marginal, ce qui est important, c’est ce qu’il fait par ailleurs. Pourquoi vous ne montrez pas ce qu’il fait d’important et d’essentiel". Au fond, il cherche à vous faire refaire votre roman, et à changer votre vision du monde.

Q : Est-ce que pour les écrivains algériens c’est un nouveau chapitre ?

Oui, très important, maintenant les écrivains algériens peuvent écrire, publier, ce qu’ils veulent, là où ils veulent… y compris en Algérie. Très important pour les intellectuels.

Un intellectuel, c’est par définition quelqu’un qui doit s’exprimer. A partir du moment où il a la liberté d'expression, c’est fondamental.

Q : Pour vous, ça ne change pas grand chose?

Oui, moi j’ai eu la chance de pouvoir éditer ici en France. Mais nous avons beaucoup d’autres écrivains qui essaient -- essayaient -- de publier là bas, et ils étaient sous le poids de la censure.

Q : Vos livres ont ils été traduits en Arabe ?

J’en ai un, Tombéza. C’est l’unique livre traduit en arabe. L’Algérie est assez paradoxale. Alors que mes cinq livres ont été traduits, au total, dans onze langues étrangères… Il y a eu des éditions pirates au Moyen Orient, c’est très éphémère.

Q : Vous êtes un écrivain algérien de langue française. Pour qui écrivez vous d’abord ?

Mon public naturel, c’est le public algérien. Mais un écrivain, d’une façon générale, cherche à avoir le public le plus vaste et le plus diversifié possible. Par conséquent, je suis très heureux d’avoir un public ici en France, comme je suis très heureux d’être traduit en anglais, en allemand, en espagnol, en italien.

Que cherche un écrivain, au fond ? A faire aimer ce qu’il fait par le plus grand nombre de gens possible, à essayer de leur faire partager ses idées. Par conséquent, mon public premier, c’est l’algérien. Mais je suis très heureux d’avoir beaucoup d’autres publics

Q : Aujourd’hui, avec toutes les mesures d'arabisation en Algérie, quelle est la place d’un écrivain de langue française ? Etes-vous sur une plate-forme qui se rétrécit de plus en plus ? Etes-vous un peu dans un cul de sac ? Ou au contraire, avec les nouvelles libertés, est-ce que ?…

C’est une question très importante, aujourd’hui en particulier. En France, on voit très mal l’avenir de la langue française en Algérie. Souvent on me parle de cette loi qui a été votée il y a un an environ par l’assemblée… Vous avez pu constater qu’en dehors des pays je dirais naturellement francophones, la Suisse, la Belgique, le Quebec, le seul pays vraiment francophone, où l’usage du Français est très répandu, c’est l’Algérie. Ce n’est pas des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, comme le Congo, le Zaire, dont la langue officielle est le Français. Nous, notre langue officielle, c’est l’Arabe. Mais le seul pays où on utilise couramment le Français, c’est l’Algérie.

Alors, vis à vis par exemple de l’auditoire, c’est assez paradoxal, le public de n’importe quel livre en Algérie, quand il est écrit en Français, il est double de celui quand on écrit en Arabe. A qualité égale, à même prix, un livre se vend deux fois plus quand il est écrit en français. Le signe le plus manifeste de cela, c’est les journaux. Un journal, quel qu’il soit, quand il sort en Français… Les journaux actuels -- une floraison. Il y en a 6 ou 7 qui vendent à 150.000 exemplaires par jour. Nous avons un très grand public -- les Algériens ont une soif de lire vraiment extraordinaire. Avant, nous avions les journaux officiels de l’Etat. Le Moudjahid tirait avant à 350.000 exemplaires par jour. Son équivalent du soir, Horizon, 300.000. Leur équivalent n Arabe, Chaab, à l’époque, tirait à 60.000 exemplaires, vendait à 30.000. Messa (équivalent du soir) 15.000 exemplaires. C’est le journal de l’Etat, il y a les mêmes informations dans le Moudjahid que dans Chaab.

Le lectorat de langue française est encore immense. dans toute l’Algérie, aujourd’hui, plus de 50 journaux, dont 5 ou 6 tirent à 150.000. Le Moudjahid a baissé -- encore à 200.000 -- le Watan à 150.000, Le Soir, à 150.000.

Q : Donc vous n’êtes pas inquiet pour votre avenir ?

Au delà des débats… c’est un pays… Cette assemblée qui vote des lois complètement débiles ne représente pas du tout l’Algérie. Elle a été élue dans des conditions particulières, des bonshommes qu’on mettait là parce qu’on n’avait plus besoin d’eux ailleurs, des gens qui ne savent pas gérer, qui faisaient des bêtises quand on leur donnait des responsabilités, alors on les mettait dans l’assemblée.

Aujourd’hui l’Algérie se dirige naturellement, c’est une chance je pense, vers un système bilingue, où les gens parlent naturellement les deux langues. Je le constate parce que je suis enseignant, j’ai des étudiants qui font leur licence totalement en Arabe. Ils arrivent chez moi en post-universitaire, ils passent très naturellement en Français, sans aucun problème. Le Français n’a jamais été autant enseigné que depuis l’indépendance. A l’époque, dans l’Algérie entière, il y avait 5.000 personnes qui allaient à l’école des Algériens. Aujourd’hui il y a 500.000 étudiants dans le cycle supérieur, qui étudient le Français…

Q : L’absence de censure crée-t-elle un nouvelle atmosphère ? Ouvre-t-elle un nouveau chapitre ?

Certainement, depuis la libéralisation… Pour le moment, cela s’exprime surtout dans la presse. Le monde de l’édition connaît des difficultés matérielles, ils n’ont pas assez de papier pour sortir les livres qu’ils aimeraient publier. Mes livres sont repris par un éditeur algérien qui les ressort là-bas, sous son nom. C’est beaucoup moins cher. Une Peine à vivre 120 F, en Algérie cela vaudrait 500 dinars, alors mon éditeur le reprend, il serre le texte, parce que le papier est cher, la qualité est moins bonne… S’il a assez de papier, il va faire un premier tirage à 20.000 exemplaires. pas sûr qu’il puisse faire un second tirage. Il faut attendre au moins un an.

Q : En conclusion, comment vous définissez vous ?

Pour moi, l’écriture est un acte de transgression… J’appartiens à cette race d’écrivains militants ! Il n’est pas possible d’ignorer la misère, l’injustice, la corruption…

(Les Cahiers de l’Orient (extraits), 1992. The Middle East magazine, February 1992)

 

 

 

postmaster@chris-kutschera.com

ENGLISH

 

 

AFRICA-ASIA

EUROPE

KURDISTAN

MIDDLE-EAST

 

 

Prière du soir dans la cour

Ecole coranique, Soudan

 

Très jeune enfant victime de la famine

Ethiopie, famine

 

Rue bleutée, Ghardaia

Mzab, Algérie

 

Le Mouvement National Kurde

 

couv 40

 
Droits de Reproduction strictement réservés © Chris Kutschera 2012