CHRIS KUTSCHERA 40 ANS DE REPORTAGE (Textes et Photos)

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PALESTINE-ISRAEL : Les Enfants de l'Intifada

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SanabelTout a commencé au début de la première “intifada”, en 1988: B.Z. Goldberg, un journaliste américain, filmait des affrontements dans une rue de Gaza entre des “shebab” (enfants palestiniens) jetant des pierres et des soldats israeliens qui répliquaient à coup de grenades lacrymogènes.

Des enfants jouant au gendarme et au voleur

“Nous étions au milieu, raconte B.Z Goldberg, et je regardais tout autour de moi pour protéger mon équipe d’un projectile venant d’un côté ou de l’autre, quand j’ai soudain vu une scène extraordinaire dans une petite contre-allée: de très jeunes enfants palestiniens jouaient à leur façon au gendarme et au voleur -- la moitié des enfants jouait les “Palestiniens”, et l’autre moitié les “Israeliens”.  Les “Israeliens” ont arrêté un groupe de “Palestiniens”, ils les ont alignés le long d’un mur, les ont couverts d’insultes, et les ont giflés...Evidemment, les jeunes palestiniens n’aimaient pas jouer le rôle des “Israeliens”, et tout d’un coup... ils ont changé de côté, et recommencé à jouer! J’étais abasourdi, mais malheureusement je n’ai pas braqué notre caméra sur eux. Pour moi l’action, c’était la rue, les enfants, c’était ... un détail.

Sept ans plus tard, B.Z. Goldberg rencontre Justine Shapiro, réalisatrice et présentatrice de films pour le programme “Lonely Planet” sur la chaîne de télévision américaine “Travel Channel USA”. Née en Afrique du Sud, Justine Shapiro a passé deux ans à Paris et vit maintenant aux USA, où elle a épousé Carlos Bolado, un monteur mexicain de réputation internationale. Après de longues discussions, le trio décide de filmer un documentaire qui “explorerait le conflit du Moyen-Orient et les perspectives de paix en plongeant les spectateurs dans le coeur et l’esprit des enfants palestiniens et israeliens”.

Les principales forces en jeu

Daniel et Faraj“Nous avions une liste type”, explique B.Z. Goldberg, de passage à Paris pour la présentation du film aux “7° Rencontres Internationales de Cinéma” du Forum des Images; “Nous voulions des caractères marqués, avec lesquels les gens pourraient communiquer; et nous voulions avoir des enfants représentant les principales forces en jeu:

Nous avions besoin d’un gosse de réfugiés, et un enfant dont le père est en prison: c’est un problème très important.  Nous avions aussi besoin d’un jeune palestinien religieux, d’un partisan du Hamas: ils sont tellement présents dans la rue. En ce qui concerne les Israeliens, nous voulions un colon: ils sont peut-être une minorité -- 150.000 à 200.000 en Cisjordanie -- mais ils sont une majorité en termes de pouvoir;  nous voulions aussi un enfant religieux: Jerusalem est en train de devenir une ville très religieuse: ces enfants religieux ne sont pas très politisés, ils ne sont pas impliqués dans le conflit; et nous voulions des Israeliens libéraux. Nous cherchions des enfants assez grands pour bien s’exprimer, mais assez jeunes pour être spontanés... Finalement nous voulions des enfants qui s’intéresseraient à nous et à un film dont le tournage prendrait beaucoup de temps”...

B.Z GoldbergIl a fallu près de cinq ans pour réaliser le film, mais le résultat est sidérant. Pendant 90 minutes les spectateurs sont passionnés par ces sept enfants -- Mahmoud, Faraj et Sanabel, les trois Palestiniens, et Moishe, Shlomo, Yarko et Daniel, les quatre Israeliens, âgés de 8 à 12 ans au début du film. Ce qui rend ce film fascinant, c’est que ces enfants vivent au maximum à vingt minutes de voiture les uns des autres -- à Jerusalem ou en Cisjordanie -- mais ils vivent dans des mondes totalement séparés; et ils ne se seraient jamais rencontrés si le film “Promises” ne les avait pas réunis.

Evidemment, ces enfants parlent et agissent comme leurs parents -- ils sont un miroir de la société dans laquelle ils vivent -- mais ils parlent aussi pour leur propre compte. “Nous ne voulions pas mettre en scène des perroquets”, remarque B.Z. Goldberg; et les parents ont été sidérés, en voyant le film, de découvrir comment leurs enfants parlaient et agissaient: “Où sont-ils allés chercher ça? Nous n’en avons aucune idée; en tout cas pas à la maison”, ont dit et les parents de Mahmoud, le partisan du Hamas, et de Moishe, le colon.

La première partie du film est une présentation de ces sept enfants vivant dans leur monde à part:

Mahmoud est le fils d’un Palestinien qui possède un magasin de torréfaction de café dans la vieille ville de Jerusalem;  après l’école, Mahmoud aide son père dans la boutique, mais il n’a pas le droit de boire du café, et il va en boire en cachette chez sa grand mère... Et après s’être comporté comme tous les gamins du monde,  ravi de défier l’autorité paternelle, Mahmoud parle comme un grand et déclare que “les Juifs disent que c’est leur pays... Comment est-ce possible, quand le Coran dit que c’est à Jerusalem que le prophète Mohammed est monté au ciel”.

Shlomo est le fils d’un rabbin américain qui vit maintenant dans la partie occidentale de Jerusalem; la camera suit Shlomo au Mur des Lamentations, où Shlomo déclare: “Si Saddam bombarde Israel, il ne bombardera jamais Jerusalem parce que c’est aussi l’endroit le plus sacré pour lui”. Le plan suivant montre Shlomo dans la yeshiva où il étudie de 7.30 du matin à 7.30 du soir. Shlomo explique pourquoi les élèves se balancent sur leur siège en récitant la Torah: “Les gens qui étudient la Torah sont comme des flammes de bougies, toujours en train de bouger”.

Sanabel est une petite fille vivant dans le camp de réfugiés de Deheishe, où vivent environ 11.000 réfugiés, à 20 minutes de Jerusalem. Elle fait partie d’un groupe folklorique (avec lequel elle ira en Afrique du Sud et en Europe en 2.001) qui relate l’histoire du peuple palestinien en mettant en scène des danses traditionnelles. Sanabel et les autres enfants du camp sont les petits-enfants ou arrière petits-enfants des quelque 700.000 Palestiniens qui ont abandonné leurs maisons en 1948. “Les Juifs nous ont chassés de nos villages et nous ont mis dans des camps”, raconte Sanabel, ajoutant: “dans notre famille nous avons chacun notre propre lit; mais dans d’autres familles les gens vivent à sept dans une pièce, et dorment à deux ou trois dans un lit”. Le père de Sanabel est journaliste; c’est un cadre du FPLP (Front populaire de libération de la Palestine) qui a passé deux ans en prison sans jugement. “Je suis si heureuse quand je reçois une lettre de mon papa”, commence à expliquer Sanabel, avant de fondre en larmes.

Faraj vit aussi dans le camp de Deheishe. Il raconte l’histoire de son ami Bassem: “Il a jeté une pierre, et un soldat israelien l’a tué. Je voudrais trancher ce soldat en deux. Lui tirer dessus ou le faire sauter pour venger Bassem”. La caméra suit Faraj au cimetière, où il va sur la tombe de Bassem un an après sa mort. “Evidemment, je jette des pierres”, dit Faraj, “tout le monde en jette. L’intifada a presque libéré la Palestine”. Comme tous ces enfants, Faraj fait beaucoup de sport à son école,  et notamment de la course;  et on le voit participer à une compétition, devant une foule de parents brandissant des drapeaux palestiniens. Hélas, Faraj n’arrive que second aux 100 mètres, et il s’écroule, en larmes lui aussi. Tout au long du film le monteur fait alterner les plans montrant ce que tous ces enfants ont en commun -- une certaine malice, le goût du sport, une grande fraîcheur -- et des plans très politiques.

Moishe est le fils d’un colon; il vit dans la colonie de Beit El, à vingt minutes de Jerusalem. “Dieu nous a promis cette terre, explique-t-il, et les Arabes sont venus et nous l’ont prise... Quand je serai grand, je voudrais être un commandant en chef de l’armée. Je serai le premier commandant en chef religieux”. La caméra suit Moishe faisant de la bicyclette dans l’enceinte de la colonie, entourée d’une haute barrière de grillage; il passe près d’un terrain où des militaires s’entraînent au tir: “Nous nous battons parce que cette terre nous appartient”, dit Moishe, ajoutant: “Si je pouvais décider, tous les Arabes disparaîtraient”. La caméra le suit chez lui, où il joue avec son ordinateur, pendant que sa petite soeur déchire des feuilles de papier hygiénique en prévision du Shabat: “C’est défendu de travailler pendant le Sabat -- il ne faut même pas se peigner car on risque de dénouer des cheveux emmêlés” , explique-t-elle, racontant comment elle vivra quand elle sera grande -- et décrivant par la même occasion exactement comment vivent ses parents.

Yarko et Daniel sont des jumeaux, les enfants d’Israeliens très libéraux vivant dans Jerusalem-Ouest; ils vont à l’école en autobus: ils racontent à quel point ils ont peur des bombes, et se dépêchent de descendre de l’autobus le plus vite possible... On voit ensuite les jumeaux bavardant avec leur grand-père qui leur raconte sa fuite de Pologne et la Shoah. L’un des jumeaux demande: “Crois-tu en Dieu”? Manifestement embarrassé, le grand père athée ne répond pas directement et dit finalement: “Je ne crois pas que Dieu aurait assisté à tout cela sans rien faire”... On suit les jumeaux jusqu’au Mur des Lamentations: il est évident que ces deux enfants, élevés dans une famille très laïque, ont peu d’intérêt pour la religion; et ils sont “effarés par ces types” -- les Juifs religieux qui dansent et crient au pied du Mur. “Je préfèrerais visiter un village arabe qu’être ici”, dit Daniel. Par contre, les jumeaux s’intéressent beaucoup au sport, et ils vont participer à un match de championnat de volley-ball. L’un d’eux griffonne quelques mots sur un bout de papier -- le souhait de gagner le championnat -- et le glisse -- on ne sait jamais... --  entre deux pierres du mur. En vain. Leur équipe perdra.

L’image nous fait passer sans arrêt de Jerusalem-Est à Jerusalem-Ouest, des camps de réfugiés aux colonies de Cisjordanie, nous faisant traverser sans difficulté ces barrages qui empêchent les Palestiniens de Cisjordanie de se rendre dans une ville qui n’est qu’à quelques minutes de chez eux. B.Z. Goldberg reconnaît que seule une équipe israelienne pouvait ainsi réaliser sans problème ces allers retours entre les deux communautés.  Mais quand Sanabel va avec sa famille à la prison d’Ashkelon pour le rendez-vous bimensuel avec son père, l’équipe du film n’a pas été autorisée à pénétrer dans la prison. Elle n’en a pas moins filmé une des scènes les plus fortes de ce film: les militaires israeliens qui gardent l’entrée de la prison sont sur le point d’être débordés par la foule des familles des prisonniers qui bouscule les soldats sans comprendre leur ordre de reculer. Un soldat israelien hurle alors: “Y-a-t-il quelqu’un qui parle l’hébreu et l’arabe”? Il répète sa question plusieurs fois. Et personne ne répond... La conclusion est évidente, souligne B.Z. Goldberg: Comment pourrait-il y avoir la paix, comment pourrait-il y avoir ne serait-ce qu’un dialogue, quand il n’y a pas de langue commune aux deux parties?

A qui appartient cette terre?

Si la première partie du film montre ces enfants dans leur monde  -- deux mondes totalement séparés -- peu à peu un certain dialogue s’engage  -- sur l’écran -- sur une question essentielle: “A qui appartient cette terre”? Les réponses font preuve d’une rare conscience politique: Pour Moishe, le petit colon, “quand un Arabe me voit, il pense que je suis un de ceux qui lui ont pris leur terre...  Ils pensent que c’est leur terre, et nous pensons que c’est la nôtre; nous savons que c’est la nôtre”. Et pour le prouver, Moishe déroule la Torah, recherchant et finissant enfin par trouver les lignes qui disent que “Dieu a dit à Abraham: Je vous donnerai à toi et à tes descendants toute la terre de Canaan”...

Mahmoud, partisan du Hamas, répond: “Ce n’est pas pour Israel; c’est pour les Arabes. C’est ma terre: Je suis né et j’ai grandi ici, ils n’ont pas le droit de la prendre”.

Shlomo, l’étudiant de la yeshiva, dit: “Je comprends, ils ont été chassés d’ici il y a 50 ans, et ils se sentent très petits”.

Daniel, l’Israelien libéral, remarque: “Je pense que c’est notre pays, et ils pensent que c’est aussi le leur. Quand l’autre côté dit qu’ils ne devraient pas vivre ici, c’est faux. Il y a eu une guerre et nous l’avons conquis. Je ne sais pas ce qu’il faut faire maintenant. Il faut vraiment y penser, le monde entier doit en discuter. Les gens les plus intelligents du monde devraient décider pour Jerusalem”.

Sanabel, elle, dit: “Les Juifs occupent encore notre terre, ils arrêtent des gens et les mettent en prison; c’est mal. Il n’y a pas de paix maintenant... Jerusalem est à dix minutes de ma maison, et je ne suis jamais allée à Jerusalem... Je veux aller prier à Jerusalem, je veux visiter le Dôme du Rocher et voir ce qu’il y a dedans”.

Moishe réplique: “Je ne rendrai jamais Jerusalem, Dieu m’en garde. Je nettoierai tous les Arabes du Mont des Oliviers et de tout Jerusalem”... Et il parle de la mort de son “ami Ephraim, un enfant comme moi, tué -- il a reçu une balle dans la tête -- un mercredi à cinq heures de l’après-midi, dans sa voiture; sa mère est morte à l’hôpital”. Moishe nous fait visiter la tombe d’Ephraim. Il a été assassiné, dit Moishe, et j’en ai la preuve, c’est écrit sur la tombe”... Moishe lit l’inscription:  “Assassiné avec sa mère par des terroristes... Dieu vengera sa mort”.

Faraj répond: “J’ai la preuve que je suis le propriétaire de cette terre et que j’ai le droit d’y construire ma maison”. Faraj montre des documents anciens appartenant à sa grand-mère: des titres de propriété, datant de 1931, de 1942; et sa grand-mère lui montre une vieille clé -- la clé de leur maison dans le village de Ras Abu Ammar, quelque part en Israel. L’équipe du film conduit Faraj et sa grand-mère à Ras Abou Amar -- se déplaçant dans une voiture avec une plaque israelienne, ils peuvent passer à travers les barrages sans problème -- et la caméra suit la vieille dame et son petit-fils cheminant dans un verger abandonné; soudain la grand-mère montre un tas de vieilles pierres et dit à Faraj: “C’est notre maison... La porte était là”. Et elle explique: “Les juifs l’ont détruite afin que personne ne puisse dire que nous avions un pays”. A quoi Faraj réplique: “Si vous aviez été unis, vous les auriez battus”! Et il joue avec la vieille clé pendant que sa grand mère prie au milieu des ruines de sa maison. “J’ai le droit de retourner à Abou Amar, dit Faraj; notre problème n’est pas seulement un problème de liberté de mouvement et de barrages... Si ce n’est pas celle-ci, la prochaine génération libèrera la Palestine, et nous reviendrons à Abou Amar; si je ne peux pas revenir, je donnerai la clé à mes enfants et à mes petits enfants”.

Où va-t-il chercher toutes ces idées? Peut-être à l”Ecole de la Foi Islamique” où le professeur dit aux enfants: “Vous voyez ce daim? Est-ce qu’il aime la liberté ou la captivité? Vous, aimez-vous la liberté? Est-ce que les enfants de Palestine vivent en liberté? Ou est-ce que quelque chose brime notre liberté? Que dit notre religion? A qui Jerusalem appartient-elle”? Et les enfants de répondre: “Aux Palestiniens”... “Aux Musulmans”... “Au peuple palestinien”...

A nouveau le monteur donne, si l’on peut dire, la parole à l’autre côté: Le plan suivant, très long, montre en effet des milliers d’Israeliens célébrant le “Jour de la Réunification” (après la victoire de Juin 1967) en défilant et dansant à travers les rues de la vieille ville de Jerusalem-Est devant des Palestiniens manifestement hostiles. Parmi eux, Mahmoud, qui habite lui aussi dans la vieille ville. L’enfant, habituellement si expressif, a le visage fermé: “C’est une provocation, Jerusalem n’est pas aux Juifs. C’est aux Arabes... Mon coeur va  craquer” dit Mahmoud, ajoutant: “Je soutiens le Hamas et le Hizbolla. Ils tuent des femmes et des enfants, mais c’est pour le pays. Plus ils tuent de Juifs, moins il y en aura, jusqu’à ce qu’ils soient tous partis. Quand nous faisons sauter des autobus, ça les met en colère”.

Les Arabes et les Israeliens peuvent-ils être amis?

Naturellement, B.Z. Goldberg, Justine Shapiro et Carlos Bolado parlaient aux enfants palestiniens des enfants israeliens qu’ils filmaient, et inversement. Et ils ont tous discuté cette question: une amitié entre des des enfants palestiniens et israeliens est-elle imaginable? Des deux côtés la réponse a été très négative: “Je ne connais pas d’enfant arabe, et je ne veux pas en rencontrer”, dit Moishe le colon, ajoutant: “En plus, si je rencontrais un Arabe, mes amis me traiteraient de mauviette... Certains enfants arabes deviendront peut-être des terroristes... Pensez à ça”.

Faraj est du même avis: “Tout Juif qui me voit pense que je suis un terroriste. Ils pensent à leur père ou à leur oncle qui a été tué. Aussi nous pensons tous la même chose. Et nous voulons tous nous tuer les uns les autres”. Mais une très jeune amie de Faraj déclare: “Aucun enfant palestinien n’a jamais essayé d’expliquer la situation aux enfants israeliens”. Et un petit garçon ajoute: “Je crois que tous les enfants sont innocents”. Le groupe médite ces points de vue...

Jusqu’au jour où l’impossible a lieu: Faraj demande à B.Z Goldberg, qui en reste coi: “As-tu le numéro de téléphone de ces  jumeaux de Jerusalem? Je vais leur parler”. Et utilisant son anglais d’écolier, Faraj invite Yarko et Daniel à venir lui rendre visite dans son camp...  Conduits par une mère terriblement anxieuse, les jumeaux arrivent à Deheishe, où ils sont accueillis par une vieille inscription peinte sur un mur: “La soif de notre terre sera épanchée avec du sang” -- mais ils ne peuvent pas la comprendre, c’est en Arabe. A la fin d’une journée merveilleuse -- ils ont bavardé, ri et mangé ensemble, ils ont plaisanté, ils ont joué au ballon, les jumeaux ont même appris à tirer avec une fronde -- Sanabel demande aux jumeaux: “Que pensez-vous après avoir passé la journée ensemble”?

Daniel, un des jumeaux israeliens, répond: “ Autrefois, je croyais que quelqu’un qui aime le Hamas est complètement cinglé.... Certains des enfants ici aiment le Hamas, et maintenant je peux comprendre pourquoi. Le graffiti (qui lui a été traduit) me met mal à l’aise, mais je peux comprendre. Si j’étais eux, je penserais de la même façon”.

Faraj ajoute: “Je suis déchiré... Il y a une partie de mon être qui veut avoir des relations avec vous, et une partie qui ne veut pas”... Et soudain il éclate en sanglots: “Aussitôt que B.Z partira, les jumeaux vont oublier notre amitié, et tous nos efforts auront été vains”.

A aucun moment les réalisateurs ne sombrent dans la mièvrerie. Ils reviennent deux ans plus tard interviewer les mêmes enfants qui ont grandi: désormais, ce sont des adolescents. Le miracle ne s’est pas répété, cette amitié s’est terminée avec le film. “Ce n’était pas facile de nous rencontrer, avec tous les barrages et les contrôles”, explique Yarko, un des jumeaux israeliens;  “Faraj nous a téléphoné souvent, mais nous ne l’avons pas rappelé; au début nous l’avons fait... Il n’a pas compris -- il pensait que c’était si facile de se rencontrer”. Et Yarko ou Daniel dit: “Nous avons nos sujets d’intérêt, le volley, les amis...  Je veux la paix, je la veux vraiment, mais je ne m’occupe pas de ça tous les jours”.

Faraj est amer: “Je pense que le monde a changé pour le pire. .. On ne peut pas commencer à imaginer notre futur; la vie ne nous permet pas de réaliser nos rêves”. Sanabel conclut: “J’aimerais rencontrer plus d’enfants juifs parce que beaucoup d’entre eux sont innocents. Même certains adultes. Ils n’ont pas tous encouragé l’occupation de notre terre. J’aimerais les rencontrer parce que si nous avons plus de contacts, nous aurons plus de respect pour les autres”.

Le film se termine sur une scène filmée dans une maternité: des mères et des pères israeliens et palestiniens langent leurs bébés couchés dans des berceaux côte à côte... C’est apparemment le seul endroit où Israeliens et Palestiniens se rencontrent pacifiquement en faisant les mêmes gestes. Des images de nouveaux nés défilent sur l’écran: qui est arabe? qui est israelien? Aujourd’hui, la maternité est fermée... “Nous avions envisagé différentes fins pour le film”, confie B.Z. Goldberg; “Nous ne voulions pas une fin heureuse, à la Hollywood. La situation est difficile, déprimante, et nous voulions que le film soit comme cela”.

Depuis la fin de la réalisation du film, la deuxième intifada a commencé, et le miracle est définitivement fini: les Palestiniens du camp de Deheishe ont dit à B.Z. Goldberg qu’il ne fallait pas qu’il vienne montrer son film au camp -- ils lui ont même demandé de ne plus téléphoner: la situation est trop dangereuse...

(The Middle East magazine, May 2002)

Photos de Sanabel, Daniel et Faraj par Justine Shapiro.

Courtesy of Promises Project

 

 

 

 

 

 

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